3 février 2026 - Marion de Vevey
Le chalet suisse préfabriqué, une icône avec mode d’emploi
Dans sa thèse de doctorat, l’historienne Pauline Nerfin analyse le chalet suisse préfabriqué, un modèle exporté dans le monde entier dès le XIXe siècle. Son travail montre que ce type de construction reposant sur l’usage de machines-outils anticipe de plusieurs décennies l’industrialisation du bâtiment.

Modèle de chalet n°223 de la fabrique Kaeffer & Cie. Image: Collection Manuel Charpy
Dans les premières pages de sa thèse, Pauline Nerfin, fraîchement diplômée du Département de l’histoire de l’art et de musicologie (Faculté des lettres), écrit: «Malgré sa véritable success story, le chalet suisse […] est resté en marge de la grande histoire de l'architecture conventionnelle, celle qui est enseignée dans les écoles, contribuant ainsi à la reléguer à un rang inférieur.» Pour elle, ce manque d’attention représentait une bonne raison pour prendre l’icône suisse en bois comme sujet d’étude. Pour restreindre le vaste choix existant, son regard s’est arrêté sur le préfabriqué, celui qui peut être construit de toute pièce en assemblant les parties «tel un meuble IKEA», explique-t-elle. Ce qui l’a rapidement fascinée est que cette méthode est bien plus ancienne que ce que l’histoire de l’architecture enseigne généralement: «On raconte généralement que l’industrialisation s’est faite après la Seconde Guerre mondiale. Pourtant, il y avait des constructeurs de chalets préfabriqués qui pratiquaient déjà cette industrialisation au XIXe siècle.»
Une fascination mondiale pour le chalet suisse
En se plongeant dans les archives à Genève, Berne, Fribourg et Paris, la jeune docteure a découvert une histoire qui dépasse largement la frontière helvétique: «Tout le monde connaît le swiss chalet, le modèle s'est exporté dans le monde entier. » Au début du XIXe siècle, le chalet suisse est effectivement prisé chez les aristocrates. Selon Pauline Nerfin, Jean-Jacques Rousseau joue un rôle clé dans cette diffusion en popularisant le terme «chalet» dans Julie ou la nouvelle Héloïse publié en 1761, déclenchant une véritable mode au sein des élites européennes. Marie-Antoinette en fait partie et fait construire fin XVIIIe siècle sa maison suisse et demande même une robe de bergère suisse assortie. Les chalets côtoient alors temples grecs et pagodes chinoises dans les jardins anglais.
La préfabrication comme mode de construction
C’est en plein cœur de cette effervescence que le chalet préfabriqué, ou le «kit» comme l’appelle Pauline Nerfin dans sa thèse, entre dans la course. «1850 est la date où tout bascule, raconte-t-elle. Les machines-outils débarquent dans les fabriques, les énergies motrices se développent et les chemins de fer se déploient. Tout cela permet l’import-export des chalets et leur production en masse.» Un homme d’affaires nommé Fritz Seiler, alors à la tête de la première fabrique de chalets suisses préfabriqués basée à Interlaken, profite de l’engouement mondial pour ouvrir une filiale à Paris. Grâce à la rencontre de Napoléon III lors de son école militaire à Thoune, il va obtenir de l'empereur une concession pour un bout de terrain sur une île dans le lac du bois de Boulogne. Ce chalet suisse au milieu de Paris deviendra une guinguette très prisée et les aristocrates s’arracheront les chalets suisses préfabriqués.

Photographie de la salle des turbines de la Chalet-Fabrik, Unterseen, après 1910.
Image: Collection numérique Oskar Schärz
La construction des chalets devenant plus rapide et le travail s’organisant autour des machines-outils, leurs prix diminuent et deviennent plus accessibles. «J’ai retrouvé un prospectus d’une fabrique basée à Genève qui proposait de véritables chalets par pièces détachées livrables en deux mois, raconte l’historienne de l’architecture. Il y avait même des chalets pour jardins constructibles en trois-quatre jours, disponibles en tout temps en passant par la fabrique».
Produire, transporter, assembler: une industrialisation avant l’heure
Le chalet préfabriqué se déploie en Suisse et en Europe. «J’ai été impressionnée par l’efficacité du modèle, observe Pauline Nerfin. Nous étions avant le fordisme, et pourtant, ces fabriques étaient déjà quelque peu organisées de cette façon, avec le remplacement des métiers artisanaux par des machines et l’envoi des pièces par wagon.» Résultat, dès 1850, le chalet suisse se démocratise et sort des cercles aristocratiques. Genève en voit alors fleurir plus de 3000, toutes typologies confondues. Leur présence massive en ville conduit toutefois à leur interdiction en 1930, les autorités invoquant un «choc esthétique». Aujourd’hui, on peut encore en trouver une centaine, vestige de cet épisode oublié de l’histoire urbaine genevoise.

Prospectus de la Fabrique de Chalets Suisses Spring Frères – Jean Spring succ., après 1926.
Image: Collection privée
Les chalets suisses ont donc quitté la plupart des villes et des jardins d’aristocrates pour rester majoritairement en haut de nos montagnes. Mais le statut iconique du chalet suisse demeure, et comme l’a démontré Pauline Nerfin dans son travail de doctorat ès lettres en histoire de l’art, le chalet suisse mérite sa place dans la grande histoire de l’architecture.