5 février 2026 - Melina Tiphticoglou

 

Analyse

«Le pacte social entre la société civile et le régime iranien est mort et enterré»

Début janvier, l’Iran a fait face à la plus grande révolte populaire que le pays ait connue depuis plus de trente ans. Partie du Bazar de Téhéran, la contestation a été étouffée dans le sang, mais la colère du peuple demeure. En réaction, les États-Unis déploient un imposant dispositif militaire dans la région et multiplient les menaces. Éclairage avec Hasni Abidi, politologue spécialiste de la région du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord.

 

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La diaspora iranienne a organisé de nombreux rassemblements de solidarité à travers le monde, notamment au Canada, aux États-Unis, au Royaume-Uni et en Allemagne. Ici, une manifestation à Holon en Israël, le 24 janvier 2026. Photo: L. Correa/Keystone


La tension ne cesse de monter entre l’Iran et les États-Unis. En réponse à la violente répression du mouvement de contestation lancé début janvier, Washington a déployé dans le golfe Persique un dispositif militaire massif. De son côté, Ali Khamenei, Guide suprême de la Révolution islamique, prévient qu’une attaque américaine provoquerait un conflit régional d’ampleur.
Dans ce contexte explosif, les enjeux géopolitiques se mêlent à la colère populaire. Déclenché le 28 décembre 2025 par les commerçants du Bazar qui dénonçaient le coût de la vie, le mouvement populaire a enflé d’une manière inédite le 8 janvier dernier en défiant ouvertement la République islamique en place depuis 1979. La répression a été sanglante. Et s’est déployée à l’abri des regards, les autorités ayant coupé les communications par internet. Les rares images qui ont filtré du pays témoignent de la violence des faits et de l’ampleur de la répression. Les autorités reconnaissent plus de 3500 morts, tandis que de nombreuses sources (ONG, organisations, sources médicales, témoins directs) avancent un bilan supérieur à 20’000, certaines allant jusqu’à formuler le nombre de 50’000 victimes.
La contestation est-elle définitivement étouffée? Un conflit régional est-il imminent? Hasni Abidi, politologue spécialiste du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord, chargé de cours au Global Studies Institute, qui a écrit Le Moyen-Orient selon Donald Trump (Éditions Erick Bonnier, 2025), livre son éclairage.
 
Le Journal: L’Iran fait face à des soulèvements de grande ampleur de manière récurrente – comme ce fut le cas en 2009, 2017 ou encore 2022 avec le mouvement «Femme, Vie, Liberté» –, mais la mobilisation de début janvier a été la plus grande révolte populaire que le pays ait connue depuis plus de trente ans. A-t-elle été étouffée?
Hasni Abidi: Je dirais plutôt que le mouvement a été suspendu – et que le régime iranien a déployé tous les moyens coercitifs pour le faire. Suspendu, parce qu’en Iran, on peut parler de révolution en attente. Les mobilisations y sont cycliques, en raison du refus du régime iranien de s’attaquer aux causes profondes des mouvements contestataires, à savoir l’absence de libertés fondamentales, la dégradation des conditions socioéconomiques et le manque de perspectives. À chaque cycle, la révolution apprend des échecs et des expériences du passé. Elle attend le moment opportun pour ressurgir une nouvelle fois.
 
Le régime semblait pourtant sur le point de tomber.
Il est vrai que, durant la première quinzaine de janvier, de nombreux/euses expert-es et personnalités politiques ont évoqué la fin du régime iranien. Plusieurs raisons justifiaient cette analyse. La première est que les manifestations sont parties du Bazar. La grogne de ce pilier central de la vie économique et politique du pays montre que la situation n’est plus tenable face à la dévaluation de la monnaie et à la baisse du pouvoir d’achat. Deuxièmement, le mouvement a traversé tout le pays, touchant aussi bien les grandes villes que les régions périphériques, ainsi que l’ensemble de la société iranienne, les jeunes comme les moins jeunes subissant pareillement la forte dégradation de la situation économique et sociale. À cela s’est ajoutée la radicalisation de la révolte: nous avons entendu des manifestant-es scander «À mort le dictateur», ce qui signifie que la population ne réclame pas seulement un changement de politique, mais le changement du système. Enfin, un élément inédit a renforcé l’impression que le basculement était proche: pour la première fois, une puissance régionale – Israël –, outre les États-Unis, a appelé à la chute du régime et encouragé le peuple iranien à continuer sa lutte. Tous ces facteurs ont fait croire d’abord aux Iranien-nes, puis aux observateurs/trices, que le changement était à portée de main.
 
Mais les autorités sont toujours en place. Que s’est-il passé?
Le régime iranien dispose d’une large base sociale. Il est difficile de la mesurer, mais elle existe. Cette audience lui reste loyale, non par solidarité ou parce qu’elle partage les mêmes dogmes, mais parce qu’elle est sa cliente. Elle est constituée, d’une part, de la population qui s’estime héritière de la révolution islamique, des bassidjis, force paramilitaire composée de dizaines de milliers de volontaires, des Gardiens de la révolution, milice chargée de protéger le système de la République islamique, ainsi que, très probablement, d’une partie de l’armée.
 
La violence de la répression a également joué un rôle.
Effectivement, face à la détermination de la rue, le régime a durci sa réponse. Il a réprimé les manifestations avec une violence et une brutalité sans retenue. Cette brutalisation de la société a fini par rompre ce qui restait du pacte social avec la population. D’autre part, à la mi-janvier, et de manière inattendue, plusieurs États de la région, parmi lesquels l’Arabie saoudite, le Qatar et la Turquie (ainsi qu’Israël, mais pour d’autres raisons), ont dissuadé le président américain de recourir à des frappes aériennes.
 
Pourquoi?
Au cours de la deuxième semaine de janvier, alors que la révolte des Iranien-nes monte en puissance et que la survie du régime semble de plus en plus menacée, les États-Unis décident de déployer massivement des avions de combat, des moyens navals et des systèmes de défense dans toute la région. L’Arabie saoudite, le Qatar et la Turquie, redoutant que des frappes étrangères sur l’Iran conduisent à l’effondrement du pays et ouvrent la voie à une guerre civile et à un embrasement régional aux répercussions incalculables, décident alors d’intervenir auprès du président américain. Pour l’heure, ils sont parvenus à convaincre Donald Trump de ne pas privilégier l’option militaire – ou du moins d’accorder un sursis au régime iranien.
 
Mais le président américain n’a pas abandonné cette option pour autant?
Non. Le porte-avions Abraham Lincoln – qui peut embarquer plus de 65 aéronefs et 97'000 tonnes de matériel – est toujours positionné dans le golfe Persique et il est accompagné d’au moins trois autres navires de guerre. Une partie des Iranien-nes, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur du pays, appelle d’ailleurs à une intervention américaine pour sanctionner un régime qui est allé très loin dans la répression. Toutefois, pour l’administration américaine et ses alliés de la région, les conditions de la réussite ne sont pas réunies. Donald Trump ne veut pas risquer un faux pas et ne souhaite en aucun cas s’engager dans un conflit prolongé, à l’image des guerres menées par ses prédécesseurs en Irak ou en Afghanistan. 

Quelles sont les motivations de Donald Trump?
Les objectifs de Donald Trump sont avant tout économiques et politiques. Le régime iranien apparaît aujourd’hui considérablement affaibli, sous forte pression intérieure et isolé à l’international. Dans la région, il a perdu ses principaux agents: les milices chiites irakiennes, le Hezbollah au Liban, le Hamas et le Djihad islamique à Gaza, ainsi que la Syrie d’Assad qui servait de plaque tournante pour l’acheminement d'armes et de fonds. De plus, malgré leur statut d’alliées, ni la Chine ni la Russie n’ont apporté leur soutien public au régime. Cet affaiblissement pourrait pousser Téhéran à envisager des concessions calculées sur son programme nucléaire, ce que Donald Trump tente d’obtenir en durcissant sa stratégie.
 
Dans quel but?
Le président américain vise des concessions majeures: un affaiblissement durable du programme nucléaire iranien et, selon certaines sources, l’abandon de son stock d’uranium enrichi. En exerçant une pression maximale sur le régime, Donald Trump semble également vouloir préparer le terrain à une transition politique interne: affaiblir l’influence du clergé, susceptible de perdre son emprise après la mort du Guide suprême, et ouvrir la voie à l’émergence éventuelle d’un dirigeant militaire pragmatique.

Cet important dispositif militaire serait avant tout une manœuvre d’intimidation?
Malgré la démonstration de force américaine, l’Iran reste résilient et toute opération militaire serait risquée, avec un fort potentiel d’escalade régionale. Dans ce contexte, une issue diplomatique demeure préférable pour Washington afin d’éviter une déstabilisation à long terme de la principale région pétrolière du monde. Cette configuration semble toutefois s’éloigner temporairement, au regard de la volonté affichée de négociation entre Téhéran et Washington (des pourparlers sont annoncés entre l’Iran et les États-Unis le vendredi 6 février à Istanbul, en présence notamment de l’Égypte et du Qatar, ndlr).

Qu’adviendra-t-il de la société civile iranienne si l’Iran accepte de renégocier son programme nucléaire?
Il y a fort à parier que si demain le régime iranien acceptait de se défaire complètement du nucléaire, ses dirigeants seraient accueillis dès le lendemain dans certaines capitales occidentales. Le message que l’Occident enverrait alors serait que la question démocratique n’est pas sa priorité et que seule lui importe la politique étrangère de Téhéran. Ce serait lourd de sens, car une majorité de la population iranienne aspire à vivre autrement et revendique légitimement le droit fondamental à la liberté. Or, ces aspirations relèvent précisément des valeurs universelles que l’Occident affirme défendre et promouvoir.
 
Quelle aide l’Occident peut-il apporter à la population iranienne?
Un changement de régime est un processus qui s’inscrit dans la durée. Un pouvoir bâti sur plusieurs décennies envisage très difficilement sa chute. Même la mort ou l’assassinat du Guide suprême, Ali Khamenei, ne garantirait pas une transition politique ni une ouverture vers le pluralisme, parce que les structures demeurent. En Syrie: il a fallu des années de guerre civile, des milliers de mort-es et de déplacé-es ainsi qu’un soutien extérieur déterminant pour affaiblir l’appareil sécuritaire de Bachar el-Assad. Les pays occidentaux auraient donc intérêt à imprimer leur action dans le long terme: soutenir de manière continue la société civile iranienne, tout en maintenant des sanctions économiques ciblées. La décision de l’Union européenne, prise le jeudi 29 janvier, de classer le corps des Gardiens de la révolution comme organisation terroriste s’inscrit précisément dans cette logique de pression accrue. Quoi qu’il en soit, le régime des mollahs n’a fait que reporter l’échéance de sa chute, car la population iranienne est désormais convaincue que le pacte social avec le régime actuel est mort et enterré.

 

 

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