26 février 2026 - UNIGE

 

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«Les facteurs de pauvreté sont structurels et non pas individuels»

Le jeudi 5 mars, l’UNIGE accueille Anne Rubinstein, la déléguée interministérielle à la prévention et à la lutte contre la pauvreté du gouvernement français, qui dialoguera avec la professeure Claudine Burton-Jeangros, à l’occasion d’une conférence sur les défis de la lutte contre la précarité.

 

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Distribution de denrées alimentaires par les Colis du Cœur aux personnes en situation de précarité pendant la crise sanitaire du COVID-19 à Genève. Image: Colis du Coeur/D. Wagnières


Le Journal: Genève est perçue comme une ville riche. On sait pourtant qu’elle n’est pas immune à la précarité. Peut-on parler de pauvreté cachée?
Claudine Burton-Jeangros
: Oui, clairement. En Suisse, et particulièrement à Genève, la pauvreté est difficile à rendre visible. Pourtant, les inégalités socio-économiques sont importantes. La population est très hétérogène et certaines personnes vivent dans des situations de grande précarité. Cette invisibilité est parfois entretenue par les personnes concernées elles-mêmes, parce qu’il existe une forte stigmatisation: être pauvre reste perçu comme illégitime.

Qui sont les personnes les plus touchées?
On trouve d’abord les travailleuses et travailleurs pauvres. Ce sont des personnes, souvent peu qualifiées, qui ont un emploi, mais à temps partiel, flexible, souvent précaire, et dont le revenu reste en dessous du seuil de pauvreté. Les familles monoparentales sont également très exposées, en particulier les femmes qui élèvent seules leurs enfants. De même que les familles nombreuses. Le coût du logement, l’organisation de la garde des enfants et des politiques familiales peu soutenantes aggravent ces vulnérabilités. Enfin, certaines populations issues de la migration, comme les travailleurs/euses sans papiers – étudié-es notamment dans le cadre du projet Parchemins à Genève –, illustrent cette réalité: ils ou elles occupent des fonctions essentielles à la société et à l’économie locale, tout en vivant dans une grande insécurité.

Genève dispose pourtant d’un filet social développé. Pourquoi cela ne suffit-il pas?
Le filet social existe, mais un nombre non négligeable de personnes, qui auraient droit à des aides – subsides d’assurance maladie, aides au logement, prestations sociales –, n’y recourent pas. Les démarches administratives s’avèrent complexes. Ces personnes peuvent en outre ressentir de la honte à demander de l’aide et craignent d’être stigmatisées. Elles subissent aussi les discours politiques sur les «profiteurs» de l’État social, avec un effet dissuasif. Résultat: elles préfèrent se débrouiller seules, même au prix de grandes difficultés.

La pandémie de Covid-19 a-t-elle changé la donne?
On a d’abord cru que la pandémie serait un égalisateur social. Tout le monde était potentiellement exposé au virus. En réalité, elle a renforcé les inégalités. Les personnes déjà vulnérables ont été davantage malades, notamment à cause de logements plus densément occupés. Elles disposaient de moins de ressources pour faire face à une perte de revenu. Les longues files d’attente pour l’aide alimentaire à Genève ont choqué l’opinion publique, car elles ont mis en évidence une pauvreté que l’on préférait ignorer. La crise a révélé l’ampleur de la précarité latente.

Qu’en est-il de l’accès à la santé?
Les inégalités sociales se traduisent directement en inégalités de santé. Il existe un gradient social très clair: plus les ressources socio-économiques sont faibles, plus l’état de santé est dégradé. En Suisse, malgré l’assurance maladie universelle, la part des coûts à la charge des assuré-es est élevée en comparaison européenne. Les gens doivent arbitrer entre leur franchise et leurs besoins de soins. Cela pousse aussi à des renoncements à consulter les médecins pour des raisons financières, avec des risques sanitaires et des coûts beaucoup plus lourds à long terme.

Les préjugés jouent-ils un rôle important?
Oui. Contrairement à des idées reçues, les principaux facteurs de pauvreté sont structurels – crise du logement, flexibilisation du marché du travail, fragilisation des structures familiales – et non pas individuels, comme s’il suffisait de fournir des efforts pour se sortir de la précarité. Ces discours culpabilisants freinent les demandes d’aide. Ils sont aussi alimentés par des craintes de déclassement au sein d’une partie de la classe moyenne, qui perçoit l’aide sociale comme trop généreuse et menaçant leur niveau de vie.

Comment restaurer la solidarité?
Il faut rendre visibles les réalités de la précarité et rappeler que soutenir les plus vulnérables renforce la cohésion sociale. Nous sommes dans un contexte où domine un discours très pessimiste sur l’avenir, nourrissant des réflexes de repli. Pourtant, nous vivons dans des sociétés riches où la majorité s’en sort relativement bien. Il s’agit de passer d’une lecture individualiste, centrée sur la responsabilité personnelle, à une approche collective, qui reconnaît les contraintes structurelles. La solidarité n’est pas seulement un impératif moral, c’est aussi une condition de stabilité sociale.

PAUVRETÉ : BRISER LES STÉRÉOTYPES, RESTAURER LA DIGNITÉ

Conférence d’Anne Rubinstein, déléguée interministérielle du gouvernement français en charge de la prévention et de la lutte contre la pauvreté, et de Claudine Burton-Jeangros, professeure de sociologie, UNIGE.

Sur inscription

Jeudi 5 mars | 18h30 | Uni Mail, salle MR290


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