4 février 2026 - Jacques Erard

 

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La philanthropie à l’épreuve des coupes budgétaires étatiques

Une discussion menée lors de la dernière édition du Forum économique mondial de Davos a permis d’instaurer un dialogue entre autorités politiques et représentant-es de la philanthropie sur l’avenir d’un secteur fortement impacté par la baisse des aides publiques.

 

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Avec le recul des financements publics, la philanthropie internationale traverse une période de remise en question. À Genève, en particulier, de nombreuses sociétés philanthropiques actives dans l’humanitaire, la coopération au développement ou la santé voient leurs ressources s’assécher. En cause: les coupes budgétaires appliquées par plusieurs États, dont les États-Unis – via la réduction de l’aide Usaid –, mais aussi la Suisse, qui a récemment revu à la baisse son budget d’aide au développement. Contrairement à l’image classique d’une philanthropie financée par de grandes fortunes ou des dotations placées sur les marchés, une part importante du secteur dépend en effet de ressources étatiques. Lorsque ces flux se tarissent, les organisations concernées se retrouvent fragilisées, sans réelle capacité de compenser rapidement cette perte par de nouveaux dons privés.

À l’initiative conjointe du Rectorat de l’Université de Genève, du Canton de Genève et du Centre en philanthropie de l’Université de Genève, un Lunch thématique («Reimagining the Third Sector – Making Space for a Fourth Sector»), conçu et porté par Giulia Neri-Castracane, professeure à la Faculté de droit, s’est tenu le 20 janvier dernier sur ces questions, lors de la dernière édition du Forum économique de Davos (WEF). Il a réuni des représentant-es des secteurs philanthropique et académique ainsi que des autorités politiques. Parmi les intervenant-es figuraient notamment la rectrice de l’UNIGE, Audrey Leuba, la conseillère d’État responsable des Finances genevoises, Nathalie Fontanet, la conseillère d’État responsable de l’Économie et de l’Emploi, Delphine Bachmann, le maire de Genève, Alfonso Gomez, l’ambassadeur Christian Frutiger, vice-directeur de la Direction du développement et de la coopération de la Confédération (DDC), le Dr Maximilian Martin, secrétaire général de la Fondation Lombard Odier, le professeur Nicolas Duvoux, directeur du Centre en philanthropie de l’Université de Genève, ainsi que la professeure Giulia Neri-Castracane.

 

En quête d’un nouveau modèle économique

Une idée gagne du terrain: permettre aux organisations philanthropiques de développer des activités économiques propres, afin de financer leurs missions d’utilité publique. Il ne s’agit pas de transformer ces entités en entreprises lucratives, mais de leur offrir une marge de manœuvre afin de générer des revenus qui seraient réinvestis intégralement dans l’action humanitaire.

«Dans certains pays, notamment en Afrique, des hôpitaux fonctionnent déjà sur un modèle hybride, explique Giulia Neri-Castracane. Les mêmes médecins prodiguent des soins équivalents, mais dans des conditions différentes. Les patients qui peuvent se le permettre paient davantage pour bénéficier de prestations de confort plus élevées, tandis que les plus démunis accèdent aux mêmes soins à moindre coût, voire gratuitement, dans un cadre hospitalier plus modeste. Les revenus des uns permettent ainsi de financer les soins des autres.»


Ce type de modèle pose toutefois une question centrale: est-il compatible avec le cadre juridique et fiscal actuel de la philanthropie?

 

Un cadre légal à élargir

En Suisse, la réponse est aujourd’hui largement négative. Les fondations et associations bénéficiant d’une exonération fiscale pour but d’utilité publique ne peuvent en effet exercer qu’une activité économique dite «accessoire». Or, une activité marginale ne suffit pas à assurer une autonomie financière durable.

À la différence d’autres pays – comme la France avec l’économie sociale et solidaire, ou l’Italie avec certaines formes d’entrepreneuriat social –, la Suisse ne dispose pas d’un cadre légal spécifique pour les entreprises sociales. Les modèles importés, comme les benefit corporations venues des États-Unis, restent controversés. Leur crédibilité est parfois remise en cause, notamment lorsque des groupes commerciaux revendiquent une mission sociétale, tout en conservant des logiques de profit classiques.

 

Moins de dons, plus d’investissements?

«Au-delà des services payants, une autre piste évoquée concerne la manière dont la philanthropie utilise son capital, rapporte la professeure de droit. Plutôt que de fonctionner uniquement par dons, certaines organisations plaident pour une approche fondée sur l’investissement. L’idée consiste à investir dans des entreprises locales, en Afrique, en Asie ou ailleurs, en acceptant un risque financier, mais en priorisant l’impact social ou humanitaire des montants investis.»

Si l’investissement réussit, à travers ce mécanisme, une partie des fonds peut être récupérée et réutilisée pour d’autres projets.

Mais, là encore, la mue vers une philanthropie économiquement active est délicate. Comment éviter les dérives de philanthropy washing ou d’impact washing, où l’étiquette sociale masquerait des pratiques essentiellement commerciales?

Au WEF, ces propositions ont toutefois trouvé un écho plutôt favorable auprès des responsables politiques ayant participé à la discussion. Si les autorités se montrent prudentes – notamment sur les enjeux d’équité fiscale et de prévention des abus –, une certaine ouverture semble émerger, estime Giulia Neri-Castracane. L’idée d’adapter le cadre légal ou les pratiques en vue de permettre l’émergence de nouveaux modèles hybrides fait son chemin. L’enjeu dépasse d’ailleurs le seul secteur philanthropique. La Suisse bénéficie d’une forte réputation internationale en matière de coopération et d’aide humanitaire, un capital symbolique qui rejaillit aussi sur son économie et sa diplomatie. Permettre aux acteurs de terrain de sécuriser leurs financements pourrait donc servir un intérêt collectif plus large.

 


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