Journal n°85

Comment en finir avec le cercle vicieux du trafic d’organes

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Face à la pénurie d’organes, certains patients se rendent à l’étranger pour se faire greffer un organe acheté au marché noir. Un symposium faisait le point, début février, sur cette nouvelle forme de tourisme médical

En 2013, 73 personnes en attente d’une transplantation ont perdu la vie en Suisse faute d’organes disponibles. Ce chiffre est à mettre en relation avec les 470 greffes réalisées l’an dernier et les 1270 personnes en liste d’attente. Cette situation conduit certains patients désespérés à se tourner vers le marché noir. Désormais, c’est en Inde, en Chine ou aux Philippines que l’on va s’acheter un rein… Ce «tourisme de transplantation» était l’une des thématiques au cœur du symposium Globalisation and commodification of the human body: a cannibal market? organisé les 6 et 7 février par la Fondation Maison des sciences de l’Homme (Paris), avec la collaboration de l’Institut Ethique Histoire Humanités de la Faculté de médecine. Entretien avec la professeure Samia Hurst, spécialiste d’éthique médicale.

Certains experts militent pour l’instauration d’un marché contrôlé des organes. Quels sont leurs arguments?
Samia Hurst:
Si on aborde l’éthique strictement sous l’angle des conséquences de nos actes, c’est-à-dire en termes des risques et des bénéfices tant pour les donneurs que pour les receveurs, la commercialisation des organes humains peut être acceptable pour autant que le processus soit sécurisé: mise en place d’un système de suivi des donneurs, optimisation des conditions cliniques, contrôle du prix, allocation des organes selon des critères médicaux, etc. Mais ce n’est qu’une partie du raisonnement éthique. L’autre examine le respect dû aux personnes et la vente d’organe est difficile à concilier avec lui.

Pourquoi?
Le refus de la marchandisation se base sur l’idée qu’il y a dénigrement d’une personne du fait de la considérer, elle ou des parties de son corps, comme quelque chose qu’on peut acheter. L’argument est de Kant: les choses ont une valeur et sont remplaçables; les personnes ont une dignité et sont irremplaçables. Autoriser la vente d’organes, c’est signifier que les parties du corps humain, voire le corps humain en entier, sont interchangeables et n’ont pas une valeur unique. Monétariser une personne ou une partie de son corps constitue une diminution du respect qui lui est accordé. C’est une humiliation qui peut encore l’affaiblir alors qu’elle est déjà vulnérable. La cicatrice de l’explantation signale en effet de manière visible qu’on a vendu un organe, donc que l’on a été amené à une certaine extrémité.

L’argument de la coercition est également avancé contre la marchandisation des organes. En quoi consiste-t-il?
Avec la possibilité de vendre leurs organes, certaines personnes pourraient se retrouver dans une situation où elles n’ont pas d’autre choix. Cet argument est toutefois souvent attaqué: si une personne se trouve dans une situation tellement désespérée que la meilleure option lui paraît être de vendre une partie de son corps, l’interdire est une manière assez piètre de protéger sa liberté...

Quels problèmes poserait l’instauration d’un marché libre d’organes?
Personne ne propose cela. La problématique d’un marché libre, c’est que le prix varie avec l’offre et la demande. Ce seront toujours des gens riches qui achèteront des organes à des gens pauvres, à bas prix. Même dans un marché très régulé, il faudrait pouvoir instaurer un système non stigmatisant, où la vente de ses organes ne serait pas connotée négativement. C’est envisageable, mais beaucoup plus difficile à garantir que la sécurité clinique. Ensuite, la somme perçue devrait être proportionnelle au sacrifice consenti et permettre d’améliorer substantiellement la vie du donneur. En pratique, la principale raison de vendre l’un de ses organes est de rembourser un créancier. Dès lors que les mécanismes structurels qui ont conduit à l’endettement sont toujours en place, la somme reçue ne permet jamais de sortir durablement de ses dettes. Certaines études ont d’ailleurs démontré qu’en général les donneurs se retrouvent dans une situation financière identique, à peine un an après la transaction, mais sans plus rien avoir à vendre... Il est difficile d’imaginer une réglementation internationale qui autoriserait la vente d’organes tout en évitant cette situation.

Quelles sont aujourd’hui les pistes pour lutter contre le trafic d’organes?
Il faut pouvoir augmenter le nombre d’organes à disposition. Tant que les listes d’attente persisteront ou continueront à s’allonger, le marché noir existera. Tout ce qui est entrepris pour diminuer ces listes réduit directement la pression sur les victimes de trafic. Les Etats doivent se donner les moyens de faciliter le don d’organes. Aux Etats-Unis par exemple, une case à cocher à ce sujet figure sur le permis de conduire de certains Etats. Ainsi, se prononcer ne coûte plus grand-chose au citoyen, ni en termes de temps ni en termes de réflexion.