Requiem pour une utopie

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En accumulant les témoignages, en sondant l’âme humaine et en s’interrogeant sur les racines du mal tout au long de son œuvre, Svetlana Alexievitch s’attache à garder vivante la mémoire des tragédies. Armée d’un magnétophone et d’un stylo, elle parcourt son pays en donnant la parole aux sans-voix, à ces hommes et ces femmes que les travaux d’historien ignorent trop souvent. Ses ouvrages dressent un portrait saisissant de la souffrance et du courage à notre époque.

En somme, nous méditons sur l'homme

Née en 1948 en Ukraine, Svetlana Alexievitch grandit dans une famille profondément marquée par la Seconde Guerre mondiale, qui fait plus de 23 millions de morts en Union soviétique. Après des études de journalisme en Biélorussie, où ses parents étaient instituteurs, elle travaille d’abord comme éducatrice avant de devenir professeure d’histoire et d’allemand, puis journaliste pour différentes revues. Sa carrière la conduit à beaucoup écrire sur les conflits. Pour sa première publication, La guerre n’a pas un visage de femme (paru en russe en 1985), Svetlana Alexievitch consacre sept années à recueillir des témoignages de femmes sur la Seconde Guerre mondiale. De ces rencontres, elle dira: «J’ai le sentiment qu’elles et moi ne parlons pas tant de la guerre, justement, que de l’existence humaine. Qu’en somme nous méditons sur l’homme.»
Puis s’enchaînent les ouvrages, des «romans à voix» qui mêlent les témoignages les plus terribles et les plus intimes sur les tragédies du siècle soviétique: Derniers témoins (1985), qui recueille les récits de femmes et d’hommes qui ont connu la Grande Guerre patriotique étant enfants; Les Cercueils de zinc (1989) sur la guerre d’Afghanistan, Ensorcelés par la mort (1994) sur les suicides qui ont suivi la chute du communisme, puis La Supplication (1997) sur les survivants de Tchernobyl.

Moi, je regarde le monde avec les yeux d’une littéraire

Son dernier ouvrage, La fin de l’homme rouge (2013), consacré à la fin de l’Homo sovieticus, raconte la petite histoire d’une grande utopie. Il a obtenu le prix Médicis essai et a été élu «meilleur livre de l’année» par le magazine Lire. Dans son introduction, Svetlana Alexievitch explique sa méthode: «Je pose des questions non sur le socialisme, mais sur l’amour, la jalousie, l’enfance, la vieillesse. Sur la musique, les danses, les coupes de cheveux. Sur les milliers de détails d’une vie qui a disparu. C’est la seule façon d’insérer la catastrophe dans un cadre familier et d’essayer de raconter quelque chose. De deviner quelque chose... L’histoire ne s’intéresse qu’aux faits, les émotions, elles, restent toujours en marge. Ce n’est pas l’usage de les laisser entrer dans l’histoire. Moi, je regarde le monde avec les yeux d’une littéraire et non d’une historienne.»
Pour «ses écrits polyphoniques, hommages à la souffrance et au courage de notre temps», Svetlana Alexievitch a été récompensée par le prix Nobel de littérature en octobre 2015. Son œuvre est traduite en plusieurs langues et publiée à travers le monde.  —