4 septembre 2025 - Alexandra Charvet

 

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«Le masque est toujours un objet complexe»

Apparu brutalement dans nos vies en mars 2020, le masque n’est pourtant pas une invention récente. Depuis des siècles, les humains s’efforcent de se prémunir du «mauvais air», qu’il s’agisse de fumées, de poussières ou de germes. Un récent ouvrage retrace la longue histoire des masques respiratoires.

 

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Deux soldats allemands et leur mule, portant des masques à gaz pendant la Première Guerre mondiale, en 1916. Image: Shawshots/Alamy Stock Photo

 

Dans The Mask, les historiens Bruno Strasser, professeur à la Section de biologie (Faculté des sciences), et Thomas Schlich, professeur à McGill University, racontent comment les humains, au fil des siècles, ont tenté de se protéger d’un air jugé nocif en portant des masques. L’ouvrage démontre également que la manière dont les sociétés ont adopté ou rejeté cet accessoire est un puissant révélateur des profondes fractures culturelles et politiques qui les traversent. Entretien.
 

Le Journal: Qu’est-ce qui vous a donné envie d’écrire sur le masque?
Bruno Strasser
: Lors de la pénurie de masques en mars 2020, j'avais publié un article dans The Lancet pour proposer une lecture de cet événement différente de celle qui prévalait alors dans les médias. Pour moi, cette pénurie tenait surtout au fait que les masques étaient jetables, alors que dans la plus grande partie de leur histoire, les masques médicaux étaient réutilisables. Après tout, personne n’a manqué de chaussettes ni de sous-vêtements pendant le covid! L’intérêt suscité par cet article et le grand nombre de questions restées en suspens montraient qu’il y avait là une belle histoire à raconter. À notre grande surprise, nous avons découvert qu’il n’existait ni livre, ni article académique consacré au sujet. On ne trouvait que quelques anecdotes rapportées par des médecins, souvent inventées de toutes pièces. Même les historiens qui s’étaient penchés sur la peste n’avaient pas effectué de recherches sur le masque des médecins. Ce n’est que récemment que l’histoire de la médecine s’est ouverte à la culture matérielle et à l’étude des objets du quotidien.

 

Comment débute cette histoire du masque?
Dès le paléolithique, des hommes portaient des masques d’animaux lors de rituels destinés à favoriser la chasse. On en retrouve aussi dans le théâtre grec. Mais l’histoire des masques de protection, elle, commence sans doute dans la Grèce antique, avec les tailleurs de pierre qui portaient des masques rudimentaires pour se protéger de la poussière. Cela restait toutefois marginal. C’est véritablement au XVIIᵉ siècle, dans les contextes de contamination épidémique, que les masques commencent à être évoqués. Jusqu’alors, on se contentait de mouchoirs placés devant le nez.

 

Pour vous, «un masque n’est jamais juste un masque». Qu’entendez-vous par là?
Dans les usines, les villes frappées par les épidémies ou les cités polluées du XXᵉ siècle, le masque a toujours suscité des controverses. En partie parce qu’il modifie notre identité: il transforme celui ou celle qui le porte. C’est d’ailleurs pour cette raison qu’il est utilisé au théâtre. Dans la culture occidentale, l’identité est intimement liée au visage. Ce n’est pas un hasard si le port du masque est souvent interdit dans l’espace public, sauf au moment du carnaval. Pendant le covid, j’ai vu dans un café en France deux affiches superposées: l’une proclamait «La République se vit à visage découvert», tandis que l’autre imposait le port du masque… Ces injonctions contradictoires se sont télescopées de plein fouet durant la pandémie. Le masque soulève à chaque fois des questions: pourquoi le portez-vous? Qui cherchez-vous à protéger? Êtes-vous malade? Le masque est toujours un objet complexe, qui peut devenir polarisant jusque dans les rapports de genre.

 

C’est-à-dire?
Pendant le covid, 80% des personnes qui enfreignaient l’obligation de porter un masque étaient des hommes. En retraçant l’histoire, je me suis aperçu que c’était déjà un problème au XVIIIe siècle. Les figures héroïques masculines ne portent jamais de masque. Le tableau Bonaparte visitant les pestiférés de Jaffa est un bon exemple: on y voit Napoléon braver le danger sans protection, tandis qu’à l’arrière-plan, un général qu’il méprisait apparaît masqué. Le message est clair: le masque est l’attribut du lâche. Reconnaître sa peur est incompatible avec l’idéal de virilité qui s’impose au XIXᵉ siècle. Cette représentation a laissé des traces durables.

 

Qu’est-ce qui vous a marqué au cours de vos recherches?
La première chose, c’est que le fameux masque du médecin de la peste n’a en réalité jamais existé. C’est un mythe. Deux exemplaires sont conservés en Allemagne, l’un à Munich, l’autre à Berlin. Or, la conservatrice du musée munichois s’est aperçue que le positionnement des yeux sur son masque empêchait de voir et qu’aucun trou n’était prévu pour respirer. Autre indice: sous le cuir – effectivement daté du XVIIIᵉ siècle – se trouve du velours, un tissu réputé retenir les miasmes. Personne n’aurait conçu un masque censé protéger de la peste avec une telle matière. Ces objets sont donc des faux, fabriqués bien plus tard. Il est par ailleurs inconcevable qu’un masque avec un bec de corbeau ait existé. À l’époque, le corbeau est un animal honni: un oiseau de mauvais augure, annonciateur de mort, charognard et voleur d’argent. De ce fait, il incarne toutes les critiques adressées alors… aux médecins de la peste. Les gravures qui ont traversé les siècles sont en réalité des satires.

 

Y a-t-il d’autres aspects qui vous ont particulièrement surpris?
Il nous paraît aujourd’hui évident que pour être hygiénique, le matériel médical doit être jetable. Or, depuis la fin du XIXe siècle, les masques médicaux sont réutilisables et hygiéniques. L'histoire permet de remonter le fil jusqu’au moment où, dans les années 1960, les hôpitaux ont fait le choix – discutable – de passer au jetable. Nous avons oublié aujourd’hui qu’il y avait d’autres possibles et que le monde dans lequel nous vivons aurait pu être tout autre.

Si on devait tirer une seule leçon de l’histoire des masques, quelle serait-elle?
Qu’aucun problème sanitaire ou environnemental n’a de solution simple, toute faite, comme le masque. Lorsqu’une telle réponse est avancée, elle tend souvent à occulter les mesures plus complexes et structurelles qu’il faudrait prendre. Dire aux ouvriers qu’il suffit de porter un masque empêche de questionner la toxicité de leurs conditions de travail. De la même manière, affirmer qu’on pourra éliminer le CO₂ grâce au captage du carbone évite de s’interroger sur nos modes de consommation et sur les émissions elles-mêmes. Pendant la pandémie de Covid-19, nous sommes tombés dans ce travers. Et il est probable que cela se reproduise: lors de la prochaine pandémie respiratoire, on exigera sans doute à nouveau le port du masque, qu’il soit réellement efficace ou non.

Lire aussi:
Les masques tombent: ils n’ont pas toujours été jetables, Le Journal de l’UNIGE, 28 mai 2020 

 

Bruno J. Strasser, Thomas Schlich
«The Mask. A History of Breathing Bad Air»
Yale University Press 2025
288 p.

 

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