19 février 2026 - Melina Tiphticoglou
Côte d’Ivoire: au cœur d’une filière de cacao en crise
Poursuivant une étude sur les causes profondes du travail des enfants dans la culture du cacao en Côte d’Ivoire, une enquête sur le terrain révèle une situation de crise, l’extraction aurifère menaçant la production de chocolat suisse. Des solutions existent.

Port de Rouen, déchargement de cacao en vrac en provenance de Côte d’Ivoire. Image: DR
Chaleur écrasante, pistes cahoteuses, lutte contre les moustiques, fatigue accumulée, confrontation directe avec l’extrême pauvreté: la recherche en économie s’aventure parfois en dehors du confort feutré des universités. Pendant deux semaines en Côte d’Ivoire, Dorothée Baumann-Pauly et Berit Knaak, respectivement directrice et chercheuse au Geneva Center for Business and Human Rights, ont suivi la chaîne d'approvisionnement du cacao, de la brousse au port. «Dans le domaine des droits humains en entreprises, où les données sont rares, parfois supprimées ou politisées, il n’y a pas d’alternative: il faut aller sur le terrain, voir de ses propres yeux et parler aux populations concernées», souligne Dorothée Baumann-Pauly.
Cette enquête de terrain, menée en collaboration avec la FarmStrong Foundation, a conduit les deux chercheuses dans le sud et l’ouest de la Côte d’Ivoire, au cœur de communautés parfois très reculées. Elle s’inscrit dans une recherche plus large consacrée à l’emploi des enfants dans l’agriculture et prolonge une étude réalisée en 2024 sur les causes profondes du recours à des mineur-es dans la culture du cacao en Côte d’Ivoire.
«L’agriculture est le secteur qui compte le plus grand nombre d’enfants au travail[1], avec une prévalence particulièrement élevée en Afrique subsaharienne, explique Berit Knaak. En Côte d’Ivoire, selon les estimations, un million d’enfants travailleraient dans le secteur du cacao[2], mais les expert-es que nous avons interrogé-es pensent que ce chiffre est sous-évalué. L’industrie du chocolat, qui s’approvisionne à environ 60% dans cette région, en est consciente. Elle investit d’importants moyens pour réduire la présence de mineur-es dans les plantations, mais la situation ne s’améliore pas réellement.»
En se rendant sur place, les chercheuses constatent effectivement des écarts importants entre la réalité du terrain et les volontés affichées notamment en Suisse, au travers, par exemple, des initiatives volontaires des chocolatiers.
Secteur du cacao en crise
En Afrique de l’Ouest, le secteur du cacao subit ainsi une crise structurelle sévère qui fait qu’il devient de plus en plus difficile d’en vivre. D’une part, les rendements chutent, affectés à la fois par les effets du changement climatique et par la prolifération d’une maladie qui décime les cacaoyers. D’autre part, les prix sont très volatils: vendue 12’000 dollars américains (env. 10’800 francs suisses) fin 2024, la tonne ne valait plus que 4000 dollars (env. 3400 francs) en février 2026. Face à cette situation, de nombreuses familles diversifient leur production et se tournent vers le caoutchouc ou l’huile de palme.
Parallèlement, la flambée mondiale du cours de l’or provoque une expansion rapide de l’extraction artisanale – un phénomène déjà observé au Ghana. Souvent, cette activité est illégale ou menée sans attribution formelle de concession. Elle cause de graves dommages environnementaux, notamment en raison de l’utilisation généralisée du mercure pour séparer l’or du minerai. Extrêmement toxique, ce métal se retrouve dans l’eau et les terres agricoles, contaminant ainsi les écosystèmes. Lors de leur séjour en Côte d’Ivoire, les deux chercheuses ont pu constater que les rivières devenaient troubles et décolorées. Un phénomène engendré par l’activité minière et qui expliquerait la mort de nombreux poissons observée par les habitant-es.
Sur la base de ces observations, Berit Knaak et Dorothée Baumann-Pauly défendent une approche holistique: toute initiative visant à rendre une activité économique durable doit considérer l’ensemble de la communauté. «Le gouvernement suisse soutient les initiatives responsables produit par produit – café ou cacao, par exemple –, mais pour les agriculteurs/trices, ces approches cloisonnées ne suffisent pas, explique Berit Knaak. Si l’industrie du cacao parvient à sortir les enfants de ses plantations, ces mêmes enfants iront simplement travailler dans d’autres filières. En agissant de la sorte, on ne fait donc que déplacer le problème.» Les chercheuses recommandent également de reconnaître que l’agriculture et l’extraction aurifère coexistent désormais et de travailler à rendre ces deux activités plus sûres et responsables.
Approche multipartite
Malgré les investissements considérables et un engagement réel de l’industrie dans la lutte contre le travail des enfants, la situation reste préoccupante. «Les partenaires industriels ont échoué à combattre efficacement le travail des enfants, reconnaît Dorothée Baumann-Pauly. L’approche adoptée au cours de la dernière décennie n’a pas été efficace. Il existe des défis systémiques, dont il faut tenir compte, et il est temps d’imaginer de nouvelles solutions.»
La région de Nawa en Côte d’Ivoire offre un contexte idéal pour mettre sur pied un projet pilote multipartite et inter-produits. Par exemple, de grandes marques telles que Michelin, Nestlé et Lindt, qui s’y côtoient pour s’approvisionner en caoutchouc, huile de palme et cacao, pourraient rejoindre une coalition d’acteurs de différents secteurs. Compte tenu du poids du chocolat et de l’or dans son économie, la Suisse pourrait jouer un rôle moteur dans une telle initiative visant à évaluer de manière holistique les besoins des communautés locales. Les solutions devront, toutefois, être co-construites avec ces dernières, qui connaissent mieux que quiconque les problématiques.
Dans le même temps, les entreprises et les gouvernements étrangers devraient unir leurs voix pour encourager les autorités locales à s’engager pleinement, tout en partageant la responsabilité de la mise en place d’infrastructures essentielles et de systèmes de protection sociale. En Côte d’Ivoire, par exemple, les lacunes persistantes dans l’enregistrement des naissances continuent de limiter l’accès des enfants à l’éducation. Alors que l’acte de naissance est indispensable pour entrer à l’école, à peine un tiers environ des enfants de la région en possèdent un, selon une préfecture visitée par les chercheuses.
«La diplomatie suisse a un rôle majeur à jouer, commente Dorothée Baumann-Pauly. Avec l’expansion de l’exploitation aurifère qui pollue fortement l’environnement, la question se pose: le secteur du cacao peut-il survivre? Il est impératif de renforcer le développement local pour sécuriser l’approvisionnement des fabricants de chocolat. Dans le pire des cas, la région pourrait produire nettement moins de cacao dans les prochaines années, alors même que le Ghana et la Côte d’Ivoire sont les plus grands producteurs au monde.»
[1] 2024 Global Estimates of Child Labour in figures
[2] NORC Final Report: Assessing Progress in Reducing Child Labor in Cocoa Production in Cocoa Growing Areas of Côte d’Ivoire and Ghana