26 mars 2026 - Marion de Vevey

 

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Préserver sa fertilité: les enjeux de la congélation des ovocytes

Dans une thèse tout juste soutenue en études genre, Eléonore Crunchant s’est penchée sur la congélation des ovocytes. Une pratique biomédicale en forte hausse qui soulève des enjeux encore peu étudiés.

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La congélation d'ovocytes permet aux femmes de les conserver pour une utilisation ultérieure.
Image: E. Kalinovskiy

 

«C’est un sujet que j’ai vu devenir d’actualité pendant ma thèse.» Lorsqu’elle a commencé son travail en études genre, Eléonore Crunchant s’est penchée sur la thématique de la congélation des ovocytes, qui a depuis suscité un fort intérêt en Europe. Depuis quelques années, de plus en plus de femmes ont en effet recours à cette technique biomédicale qui permet de conserver des ovocytes pour une utilisation ultérieure dans le cadre d’une assistance médicale à la procréation. Mais ce n’est pas tout, explique Eléonore Crunchant: «Il y a aussi un changement de traitement du sujet dans les médias. Jusqu’à récemment, on avait tendance à décrire les personnes qui recouraient à cette procédure comme des carriéristes. Aujourd’hui, le traitement médiatique est beaucoup plus empathique. En France, le sujet fait même partie intégrante d’une politique nataliste.»

 

Augmentation de la conservation des gamètes

En Suisse, le nombre de femmes congelant leurs ovocytes a doublé entre 2019 et 2023, passant de 1547 à 3803, selon l’OFSP. Généralement, on distingue deux profils de personnes qui conservent leurs ovocytes. Pour le premier, les motifs sont d’ordre médical, par exemple en cas de diagnostic de troubles de la fertilité. Pour le second, il est question d’anticiper une infertilité, généralement liée à l’âge. C’est cette seconde catégorie qui a particulièrement intéressé Eléonore Crunchant dans le cadre de sa thèse. Car même si ce sujet est davantage entré dans les discussions ces dernières années, ce n’est que récemment qu’il est étudié autrement que médicalement.

 

Une soixantaine d’entretiens

Pour ce travail, la docteure fraîchement diplômée a passé au crible rapports, publications académiques, articles de presse et manuels. Toutefois, le cœur de son travail réside dans des entretiens au cours desquels elle a rencontré des médecins, mais surtout des femmes qui se situaient à différentes étapes du processus de conservation de leurs ovocytes. «Il y avait des personnes intéressées par la démarche, certaines qui hésitaient, d’autres qui étaient en cours de processus ou qui l’avaient terminé», explique la chercheuse. Des profils variés, mais avec un point commun, celui de la confrontation à un futur incertain. «Ces femmes se trouvent dans un contexte marqué par une grande incertitude. Soit elles veulent vraiment un enfant mais ne sont pas sûres de pouvoir en avoir un, soit elles ne savent pas comment leur désir d’enfant va évoluer, soit encore dans quelles conditions elles seront dans quelques années, par exemple relationnellement», complète Eléonore Crunchant.

 

Suisse et France: des accès très différents

En Suisse romande et en France, les conditions d’accès à la congélation des ovocytes sont très différentes, notamment en ce qui concerne les coûts: environ 7000 francs par cycle en Suisse, tandis que la procédure est prise en charge presque entièrement par la sécurité sociale en France. «En Suisse, cet élément freine beaucoup de personnes», explique la jeune chercheuse. Tandis qu’en France, c’est souvent le délai d’attente qui peut décourager: il va jusqu’à deux ans pour une prise en charge. Si les conditions engendrent des considérations différentes, les enjeux sont toutefois relativement similaires d’un point de vue social.

 

La population cible reste peu diversifiée 

Au travers de son travail, Eléonore Crunchant a aussi remarqué que ce sont surtout des personnes blanches et appartenant à des milieux socio-éducatifs élevés qui ont recours à cette procédure. «Derrière cet accès à la conservation des ovocytes, il ne faut pas oublier ce qui est invisibilisé par la même occasion», relève la chercheuse, qui explique notamment que les personnes racisées étant souvent considérées comme hyper-fertiles, des traitements d’infertilité leur sont moins fréquemment proposés. Une étude publiée aux États-Unis montre effectivement que ces dernières ont accès plus tardivement à la procédure, ce qui diminue l’efficacité de la technique.

 

Se projeter dans un avenir incertain

En discutant avec ces femmes, Eléonore Crunchant remarque aussi le parcours psychologique et humain que la préservation de la fertilité représente pour elles. «Le processus n’est pas anodin», raconte-t-elle. Non seulement au travers du coût financier, temporel et médical de la démarche, mais aussi parce que c’est un travail continu de projection. «On peut se retrouver transformée par ces questionnements.» Dans sa thèse, Eléonore Crunchant ajoute donc aux aspects médicaux de la conservation des ovocytes les doutes, les questions et les combats qui se trouvent rarement dans les rapports médicaux. Les aspects politiques, socio-anthropologiques, bioéthiques, démographiques et psychologiques s’entremêlent, reflétant un domaine universitaire interdisciplinaire. La congélation des ovocytes apparaît ainsi comme un révélateur de transformations plus larges dans les trajectoires sociales contemporaines.

 

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