12 mars 2026 - Anton Vos
«L’humain n’est pas paresseux. Il évite de gaspiller ses efforts»
L’effort, c’est comme l’argent. On n’a rien contre le dépenser si le prix est justifié, mais on déteste payer trop cher. Une conception qui remet en cause la vision habituelle du principe du moindre effort.

Image: Adobestock
Si un individu devait traverser une place, il ne lui viendrait pas une seconde à l’esprit – à moins que ce ne soit un enfant – de parcourir le trajet en sautillant à cloche-pied et en zigzag. Il ne le ferait pas parce que, comme le prétend un courant actuellement dominant dans la recherche en psychologie et en neurosciences, l’être humain est fondamentalement, intrinsèquement paresseux et cherche, à tout prix et à tout moment, à minimiser ses efforts. Une «grosse flemme» congénitale, en quelque sorte, qui n’aime rien tant que s’asseoir dès qu’il n’y a plus rien d’essentiel à faire.
«Cette vision du principe du moindre effort est erronée, rétorque avec vigueur Guido Gendolla, professeur à la Faculté de psychologie et des sciences de l’éducation et responsable du Geneva Motivation Lab. L’être humain n’est pas fainéant de nature. Il est sage. Ce n’est pas l’effort qu’il veut éviter, mais le gaspillage de l’effort. Nuance!» Une nuance néanmoins importante que le chercheur et ses collègues des universités de Poitiers et Harvard défendent et développent dans un article d’opinion, paru le 29 janvier dans Neuroscience and Biobehavioral Reviews.
Depuis les années 1980, un débat scientifique s’anime autour du «principe du moindre effort», forgé par les psychologues au début de XXe siècle et, depuis, largement entré dans le langage courant. Selon l’avis majoritaire des scientifiques, le comportement global d’un individu serait à tout moment motivé par le besoin de minimiser sa dépense d’énergie. Preuve en est la grande quantité d’études qui montrent que lorsqu’il existe plusieurs façons d’atteindre un même objectif, un individu choisira systématiquement celle qui lui demandera le moins d’efforts.
Cette tendance à préférer la facilité à la difficulté peut trouver une origine dans l’évolution, quand il fallait économiser autant que possible les précieuses ressources en énergie à disposition. On observe d’ailleurs le même comportement chez les autres animaux. Cette constatation que l’humain évite activement l’effort a amené des scientifiques à déclarer que celui-ci serait «aversif». Peut-être pas aussi fortement que la douleur, qui est l’objet d’une répulsion – quasi – unanime, mais en tout cas suffisamment pour être qualifié d’«intrinsèquement désagréable». Un point de vue qui s’est imposé dans la communauté scientifique.
«Si on admet cette hypothèse, comment expliquer que l’humanité, qui ne serait composée que d’individus paresseux, ait pu accomplir toutes les prouesses qu’on lui connaît, telles que l’invention des ordinateurs, la conquête de la Lune, la construction des gratte-ciel et j’en passe, note Guido Gendolla. Dans la littérature scientifique, on contourne le problème en parlant du ‘paradoxe de l’effort’. Ce n’est pas satisfaisant. Nous prétendons qu’il n’y a pas de paradoxe, car il n’existe pas d’aversion à l’effort.»
L’effort, c’est de l’argent
Selon le chercheur, l’analyse de la littérature scientifique sur la question ne fournit aucune preuve solide que l’être humain vise systématiquement à se soustraire à l’effort en soi. Ce que de nombreuses recherches sur l’effort montrent, en revanche, c’est qu’il tend à éviter le gaspillage de l’effort plutôt que l’effort lui-même. «En d’autres termes, explique Guido Gendolla, l’effort fonctionne beaucoup plus comme l’argent que comme la douleur. On n’a aucune aversion à dépenser ses sous si le prix à payer pour le résultat (l’obtention d’une récompense ou l’évitement d’une punition) est justifié. En réalité, les gens adorent souvent dépenser leur argent, tout comme on aime fournir parfois des efforts physiques ou mentaux (les ressorts psychologiques sont les mêmes) intenses qui peuvent procurer un vrai bonheur. Ce qui n’est jamais le cas avec la douleur, par exemple. Par contre, on déteste payer trop cher, c’est-à-dire gaspiller son argent ou son énergie.»
Autre argument: les recherches en psychologie du développement montrent que les enfants n’évitent pas systématiquement l’effort. Ils sont, au contraire, capables de persévérer lorsque les bénéfices en valent la peine. Ils peuvent aussi décider, sur un coup de tête et sans raison précise, de traverser une place à cloche-pied et en zigzag. Juste pour s’amuser et tant pis pour la consommation d’énergie. Ce n’est que progressivement qu’ils apprennent à éviter les efforts inutiles.
L’apprentissage de la paresse
Il s’agit d’un développement normal dont l’objectif est de préserver des ressources énergétiques de moins en moins abondantes. Dans certains cas, il peut produire d’authentiques paresseux dont il est difficile de prétendre qu’ils n’existent pas, tant il est vrai que chacun a l’impression d’en connaître au moins un dans son entourage (si ce n’est pas soi-même). «On remarque cependant dans les études portant sur cette question que cette forme d’antipathie pour l’effort (un peu plus intense que la fainéantise ordinaire tout de même) est en général une caractéristique acquise lors d’un processus d’apprentissage marqué par une dévalorisation durable des bénéfices et/ou une surestimation des coûts», précise Guido Gendolla.
Ce n’est que quand cette balance bénéfice/coûts se déséquilibre à l’extrême qu’apparaît ce qui ressemble le plus à une véritable aversion à l’effort. Mais celle-ci est rare et liée à des pathologies de santé mentale. L’anhédonie, par exemple, qui désigne l’incapacité de ressentir du plaisir, est un des symptômes centraux de la dépression et de la schizophrénie. Elle provoque parfois chez le patient ou la patiente une impossibilité à trouver une motivation suffisante pour se lever et mener des activités quotidiennes. C’est un résultat logique quand la difficulté de l’effort devient insurmontable et que l’éventuelle récompense qui lui est associée a perdu toute valeur.
«Faire la différence entre l’aversion à l’effort et l’aversion au gaspillage de l’effort peut paraître un détail, admet Guido Gendolla. Mais c’est un détail qui change profondément notre conception du fonctionnement de la motivation fondamentale de l’être humain. On évite ainsi de prétendre que la paresse est ancrée dans la nature humaine et que l’on ne peut rien faire contre, ce qui est incorrect, comme on l’a montré, et ce qui n’est certainement pas le meilleur message que l’on puisse délivrer au public et encore moins aux enfants. Il est d’ailleurs très important qu’à l’école et à l’université, on puisse développer chez l’élève ou l’étudiant un sens réaliste par rapport à sa gestion et au calibrage de ses efforts. Si la plupart des efforts sont suivis d’une réussite, cela encourage à se dépenser davantage par la suite. Si, au contraire, ils sont systématiquement sanctionnés par un échec, cela peut en effet développer une forme de désamour pour l’effort.»