Conversations libres avec Jean Piaget ()

CinquiĂšme entretien.
Les structures. Leurs mécanismes. Assimilation et accommodation a


 Le problùme de la genùse des structures est le grand problùme de la science d’aujourd’hui.

Ilia Prigogine, physicien.
ConfĂ©rence au centre d’épistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique.

La structure se rĂšgle elle-mĂȘme Ă  l’intĂ©rieur de ses propres frontiĂšres, de façon Ă  pouvoir les Ă©tendre indĂ©finiment. Est-ce clair ?

Jean Piaget
ExposĂ© au sĂ©minaire du centre d’épistĂ©mologie.

En Ă©quilibre perpĂ©tuellement mobile, oscillant toujours au bord de sa propre mĂ©tamorphose, elle est dans tout systĂšme vivant ce qui rĂ©siste et se soumet ; transmettant Ă  l’ensemble ces ajustements progressifs qui seuls permettent la survie


Correspondance d’un Ă©tudiant japonais aprĂšs un stage au centre d’épistĂ©mologie.

Quand on sait faire une addition, on sait faire toutes les additions.

Rafel Carreras, physicien. Dans un couloir du centre d’épistĂ©mologie.

Jean-Claude Bringuier. — Vous avez employĂ© plusieurs fois, Ă  propos du dĂ©veloppement de l’intelligence le mot « structures ». Vous considĂ©rez-vous comme un structuraliste ?

Jean Piaget. —  On peut le dire, bien qu’il existe, me semble-t-il, une diffĂ©rence profonde avec bien des structuralismes Ă  la mode pour lesquels les structures sont prĂ©formĂ©es ou prĂ©dĂ©terminĂ©es : elles sont donnĂ©es une fois pour toutes, on en prend conscience aprĂšs coup. Je pense que toutes les structures se construisent et que le fait fondamental, c’est ce dĂ©roulement de la construction, et que rien n’est donnĂ© au dĂ©part sinon quelques points limitĂ©s sur lesquels s’appuie le reste. Mais les structures ne sont donnĂ©es d’avance ni dans l’esprit humain ni dans le monde extĂ©rieur tel que nous le percevons ou l’organisons. Elles se construisent par interaction entre les activitĂ©s du sujet et les rĂ©actions de l’objet.

J.-Cl. B. — C’est le mĂȘme raisonnement que pour les stades ! C’est un ordre sĂ©quentiel.

J. P. —  Mais, bien sĂ»r ! À chaque stade, Ă  chaque niveau, correspond un ensemble de structures, alors, Ă©videmment, le mouvement est le mĂȘme. DĂšs que la vie se manifeste


J.-Cl. B. — Il y a des stades et des structures dans l’organisme comme dans le mental ?

J. P. — Mais oui ! Dans le dĂ©veloppement organique, vous avez des stades, sans l’ombre d’un doute, qui sont classiques, qui sont bien connus en embryogenĂšse.

J.-Cl. B. — Ne serait-ce que le fƓtus qui se dĂ©veloppe.

J. P. —  Bien sĂ»r. Dans n’importe quelle espĂšce. Et les stades embryologiques sont sĂ©quentiels, en ce sens que chacun est nĂ©cessaire Ă  la parution du suivant. Et suppose le prĂ©cĂ©dent. Autrement dit, on ne peut pas sauter une Ă©tape. Eh bien, ça, je crois qu’on le retrouve dans les stades du dĂ©veloppement des fonctions cognitives de l’intelligence.

J.-Cl. B. — De la pensĂ©e ?

J. P. —  De la pensĂ©e.

J.-Cl. B. — Seulement, est-ce que je me trompe ? Il y a tout de mĂȘme une grande diffĂ©rence : du cĂŽtĂ© organique, c’est prĂ©dĂ©terminĂ© au dĂ©part par le systĂšme gĂ©nĂ©tique, non pas dans les structures de pensĂ©e, pas dans l’évolution de la pensĂ©e.

J. P. — Eh bien, oui. C’est une diffĂ©rence, je crois, de degrĂ©s. Parce que dans l’embryogenĂšse, bien entendu, il y a une programmation hĂ©rĂ©ditaire, mais il y a une intervention croissante du milieu et Waddington a trĂšs bien montrĂ© qu’il y avait lĂ  un systĂšme diffĂ©rent du systĂšme gĂ©nĂ©tique, qu’il appelle le systĂšme Ă©pigĂ©nĂ©tique, du nom de l’épigenĂšse qui est l’idĂ©e que l’embryon construit quelque chose et que tout n’est pas prĂ©formé ; alors le systĂšme Ă©pigĂ©nĂ©tique suppose des interactions avec le milieu. Ce n’est pas une prĂ©dĂ©termination complĂšte.

J.-Cl. B. — Les fƓtus se dĂ©veloppent tous de la mĂȘme façon !

J. P. —  Pas exactement : il y a des diffĂ©rences individuelles notables. MĂȘme si c’est rĂ©gulier comme un tout, il y a des interactions nĂ©cessaires avec le milieu, interactions qui supposent des aliments pour ainsi dire, puisque, s’ils ne sont pas lĂ , il y aura des malformations. C’est une diffĂ©rence de degrĂ©. Pas du tout de nature.

J.-Cl. B. — Et c’est vrai des animaux aussi ?

J. P. —  Certainement.

J.-Cl. B. — Pourtant, tout paraĂźt donnĂ© au dĂ©part par le code gĂ©nĂ©tique, par le systĂšme gĂ©nĂ©tique ?

J. P. — MĂȘme pas vrai dans le domaine de l’instinct, parce qu’il y a toujours une marge d’accommodation individuelle.

J.-Cl. B. — Je veux dire qu’un oiseau sait faire son nid sans l’avoir jamais appris.

J. P. — Oui, bien sĂ»r. Il y a une programmation gĂ©nĂ©tique mais il y a des circonstances trĂšs variables ; en appliquant la programmation Ă  la situation, il y a dĂ©jĂ  une marge d’accommodation individuelle qui dĂ©passe l’hĂ©rĂ©ditaire pur.

J.-Cl. B. — Ce n’est pas le groupe lui-mĂȘme qui s’adapte ?

J. P. — Les Ă©thologistes de la nouvelle gĂ©nĂ©ration ne parlent plus de conduites innĂ©es. Ils disent « les conduites qu’on appelait autrefois innĂ©es », parce qu’il y a toujours, bien entendu, cette programmation hĂ©rĂ©ditaire, mais aussi un Ă©lĂ©ment d’exercice, d’adaptation actuelle, qui augmente Ă©normĂ©ment avec les conduites acquises de l’intelligence. (Silence.) Et quand on parle de conduites de groupe, elles sont
 l’instinct est essentiellement transindividuel, c’est-Ă -dire que l’instinct du mĂąle est corrĂ©latif de la femelle, les animaux sociaux, les diffĂ©rentes fonctions sont corrĂ©latives, etc. Chez nous, la conduite reste individuelle tout en Ă©tant coordonnĂ©e, bien sĂ»r, avec les autres individus 1.

J.-Cl. B. — Mais qu’est-ce qui est codĂ©, finalement, chez l’homme ?

J. P. —  C’est extrĂȘmement difficile Ă  dire parce que depuis le temps qu’on parle de la maturation du systĂšme nerveux, etc., on n’a jamais pu mettre le doigt sur quelque chose qui serait rĂ©ellement hĂ©rĂ©ditaire. On est certain que l’hĂ©rĂ©ditĂ© joue un rĂŽle partout, que la maturation est un secteur tout Ă  fait prĂ©sent tout le temps, mais on ne peut rien dire de positif sur ce qu’elle apporte. Elle ouvre des possibilitĂ©s. On sait qu’à un certain degrĂ© de maturation telle conduite est impossible, tandis qu’elle le devient aprĂšs. Mais on ne peut pas dire : ceci est hĂ©rĂ©ditaire, ceci ne l’est pas.

J.-Cl. B. — On s’éloigne donc du dĂ©terminisme biologique d’autrefois, de ce point de vue lĂ .

J. P. —  Ce n’est pas — je ne dirai pas — le dĂ©terminisme, je dirai la prĂ©dĂ©termination. C’est un constructivisme qui paraĂźt l’emporter sur toute la ligne aujourd’hui. Si vous considĂ©rez le domaine de la connaissance, quand on voit l’histoire des mathĂ©matiques, il n’y a pas l’ombre d’un doute que c’est une crĂ©ation continuelle, et quand on voit le dĂ©veloppement de l’enfant, il n’y a pas de doute que les structures de douze Ă  quinze ans sont vraiment Ă©tonnamment nouvelles et plus riches par rapport aux structures sensori-motrices, aux structures de dĂ©part.

J.-Cl. B. — C’est un paradoxe de la structure, d’ailleurs


J. P. —  Bien sĂ»r.

J.-Cl. B. — 
 qui est de se prĂ©senter comme une totalitĂ© fermĂ©e


J. P. —  Oui, mais en mĂȘme temps, elle est le point de dĂ©part de nouvelles structures. Le vrai problĂšme, c’est la crĂ©ation de ces nouvelles structures.

Et lĂ , intervient la genĂšse. Une genĂšse, c’est la formation d’une structure : mais c’est un potentiel de la structure elle-mĂȘme. Si l’on ne voit pas que la structure est toujours un systĂšme de transformations — en allant du plus simple au plus complexe — , on s’empĂȘche de comprendre le passage d’une structure Ă  l’autre, Ă  cause du paradoxe dont vous parliez. Mais qui dit transformation dit construction possible de structures nouvelles, l’élargissement de la structure initiale qui vient s’insĂ©rer comme cas particulier dans des structures plus larges : une fois le nombre construit, par exemple, il y aura la dĂ©couverte des nombres nĂ©gatifs d’abord, puis des nombres fractionnaires
 la structure initiale va s’insĂ©rer dans des structures ultĂ©rieures grĂące Ă  une genĂšse, parce qu’elle est systĂšme de transformations. Et la genĂšse suppose la structure parce qu’elle n’est jamais un commencement absolu mais part toujours d’une structure plus simple. Par consĂ©quent, ce sont deux termes absolument solidaires et indissociables. La genĂšse, c’est la formation des fonctions. Et la structure, c’est leur organisation.

J.-Cl. B. — Comment sait-on, expĂ©rimentalement, qu’on a affaire Ă  une structure ? Comment la rencontre-t-on ?

J. P. — Comment la dĂ©finir ? C’est le sentiment trĂšs nouveau qui apparaĂźt dans la conscience du sujet et qui est un sentiment de nĂ©cessitĂ©. Ce sont des liens qui, considĂ©rĂ©s simplement comme donnĂ©s ou constatĂ©s, sont ressentis comme nĂ©cessaires. Il ne peut plus penser autrement. Prenons un exemple : la transitivitĂ©. Si A = B, si ensuite l’enfant constate que B = C, est-ce que A = C ? On peut, par exemple, donner Ă  un enfant Ă  comparer un bĂąton pesant un certain poids avec une tige pesant le mĂȘme poids, puis avec une boulette. Eh bien, pour l’enfant du niveau prĂ©-opĂ©ratoire, avant la construction des structures, il n’y a pas de rapports entre ces trois objets. Il dit qu’il ne sait pas. Il a vu A et B, il a vu B et C, il n’a pas vu A et C ensemble. Ou bien il Ă©met un jugement sur ce qu’il croit possible, probable. Au niveau des structures, c’est pour lui Ă©vident, c’est nĂ©cessaire. Il sourira et haussera les Ă©paules qu’on ose lui poser une question aussi simple : si A = B et B = C, alors Ă©videmment A = C. La nĂ©cessitĂ© est le critĂšre de la fermeture d’une structure, l’achĂšvement d’une structure.

J.-Cl. B. — Est-ce que ça veut dire qu’il n’y a une structure qu’au moment oĂč l’enfant commence Ă  pouvoir faire des opĂ©rations, par exemple ?

J. P. —  Mais avant les opĂ©rations, si vous acceptez que ce sont des actions intĂ©riorisĂ©es, il y a dĂ©jĂ  des structures d’action. Au niveau sensori-moteur avant le langage, vous avez dĂ©jĂ  des structures et mĂȘme trĂšs poussĂ©es. Au niveau sensori-moteur, une structure ce sera, par exemple, le groupe de dĂ©placements : le bĂ©bĂ© peut dĂ©placer un objet d’un endroit Ă  un autre.

J.-Cl. B. — À quel ñge ?

J. P. — DĂšs six mois. Le nourrisson peut ramener un objet Ă  son point de dĂ©part. Il peut faire des dĂ©tours pour arriver Ă  un but. Ça, c’est le dĂ©but de la seconde annĂ©e. Quand il sait marcher, il peut se balader en suivant des indices dans un appartement ou dans un jardin : il fait Ă  la fois des compositions de dĂ©placements, des retours en arriĂšre, au point de dĂ©part, des dĂ©tours. Les dĂ©tours, c’est l’associativitĂ© du groupe de dĂ©placement. C’est une structure gĂ©omĂ©trique que les gĂ©omĂštres connaissent bien. Puis, quand cet apprentissage est terminĂ©, le sujet peut aller plus loin et intĂ©rioriser ses actions sensori-motrices en nouvelles structures qui seront vĂ©ritablement des structures de pensĂ©e. Alors commencent les classifications, les sĂ©riations, le nombre entier, les groupes de dĂ©placement dans l’espace avec la mesure, les structures gĂ©omĂ©triques en gĂ©nĂ©ral, vers sept ans.

Le signe psychologique de la structure, c’est l’existence d’invariants que les mathĂ©maticiens appellent les invariants de groupe. L’invariance, c’est la conservation. La boulette d’argile, les nombres qui restent les mĂȘmes si on Ă©carte les Ă©lĂ©ments, si on allonge la rangĂ©e


J.-Cl. B. — Mais pendant que la structure a lieu, si j’ose ainsi m’exprimer, la genĂšse s’arrĂȘte ? Il y a immobilisation ?

J. P. —  Pas du tout. Le fonctionnement de la structure, c’est un palier d’équilibre dans la genĂšse, le fonctionnement qui mĂšnera plus loin, qui mĂšnera Ă  construire d’autres structures. Le besoin de la structure, il est liĂ© Ă  un besoin de cohĂ©rence intĂ©rieure et d’organisation, sans quoi c’est l’anarchie intĂ©rieure, c’est le dĂ©sordre, l’incohĂ©rence. Quant Ă  la genĂšse, c’est un problĂšme qui se pose toutes les fois qu’un sujet se trouve en prĂ©sence d’une situation nouvelle. Il faut construire, il faut rĂ©pondre aux problĂšmes. L’intelligence, c’est par dĂ©finition l’adaptation Ă  des situations nouvelles et c’est donc une construction continuelle des structures.

J.-Cl. B. — Autrement dit, il faut assimiler et accommoder, pour emprunter à votre vocabulaire.

J. P. —  Oui, ça c’est un langage fonctionnel.

J.-Cl. B. — Alors, expliquez-moi : qu’est-ce que c’est que l’assimilation et qu’est-ce que c’est que l’accommodation ?

J. P. —  Eh bien, l’assimilation, c’est la preuve, justement, qu’il existe des structures. C’est le fait qu’un stimulus du milieu extĂ©rieur, un excitant quelconque, ne peut agir et modifier une conduite que dans la mesure oĂč il est intĂ©grĂ© Ă  des structures antĂ©rieures. L’assimilation, c’est un concept biologique avant tout. En absorbant de la nourriture, l’organisme assimile le milieu : cela signifie que le milieu est subordonnĂ© Ă  la structure interne et pas l’inverse.

J.-Cl. B. — Si je mange du chou, je ne deviens pas chou pour autant, c’est ça ?

J. P. —  Oui. Un lapin qui mange du chou ne devient pas un chou ; c’est le chou qui devient du lapin, c’est ça l’assimilation. Psychologiquement, c’est la mĂȘme chose. N’importe quel stimulus est intĂ©grĂ© Ă  des structures internes.

J.-Cl. B. — Et l’accommodation ?

J. P. —  Il n’y a pas d’assimilation sans accommodation, parce que le schĂ©ma d’assimilation est gĂ©nĂ©ral et que dĂšs qu’il s’applique Ă  une situation particuliĂšre, il faut bien le modifier en fonction des circonstances particuliĂšres auxquelles le schĂšme doit ĂȘtre appliquĂ©. Et ceci Ă  tous les niveaux. Prenez un bĂ©bĂ© qui vient de dĂ©couvrir la possibilitĂ© de saisir ce qu’il voit, eh bien, tout ce qu’il voit est dĂ©sormais assimilĂ© aux schĂšmes de la prĂ©hension, c’est-Ă -dire que cela devient un objet Ă  saisir aussi bien qu’un objet Ă  regarder ou qu’un objet Ă  sucer. Mais s’il saisit un gros objet et qu’il a besoin de ses deux mains ou un tout petit objet et qu’il doit serrer les doigts d’une seule main, il modifie le schĂšme de la prĂ©hension.

J.-Cl. B. — Et il change son effort ?

J. P. —  Il change son ajustement. C’est cela que j’appelle l’accommodation. C’est l’ajustement du schùme à la situation particuliùre.

J.-Cl. B. — Il approprie le geste à faire


J. P. —  C’est ça. À l’objet. Et l’accommodation est dĂ©terminĂ©e par l’objet, tandis que l’assimilation est dĂ©terminĂ©e par le sujet. Alors, de mĂȘme qu’il n’y a pas d’accommodation sans assimilation, puisque c’est toujours l’accommodation de quelque chose qui est assimilĂ©e Ă  un schĂšme de conduite quelconque, de mĂȘme il ne peut y avoir d’assimilation sans accommodation Ă©tant donnĂ© que le schĂšme d’assimilation est gĂ©nĂ©ral et qu’il faut toujours l’accommoder aux situations particuliĂšres. Je vous donne l’exemple du bĂ©bĂ©, mais chez l’homme de science ou chez le physicien, c’est la mĂȘme chose. Vous avez une thĂ©orie, c’est un schĂšme d’assimilation, vous pouvez l’adapter Ă  des situations bien diffĂ©rentes ; en mĂ©canique, vous aurez les mĂȘmes principes de conservation du mouvement dans des situations tout Ă  fait diverses. L’ajustement du schĂšme d’assimilation Ă  toutes ces situations, c’est de l’accommodation.

J.-Cl. B. — De l’adaptation ?

J. P. —  Mais oui. Mais j’aime mieux appeler adaptation l’équilibre entre l’assimilation et l’accommodation. Parce que dans l’adaptation, vous avez toujours deux pĂŽles : vous avez le pĂŽle sujet-assimilation et le pĂŽle objet-accommodation. Je prĂ©fĂšre ces termes parce qu’ils montrent mieux la dissociation du sujet et de l’objet. Il y a toujours les deux pĂŽles. Tandis que si vous dites simplement adaptation, sans commentaire, cela a l’air d’ĂȘtre dirigĂ© vers l’objet, dĂ©terminĂ© vers l’objet. En rĂ©alitĂ©, l’adaptation est un tout global avec les deux pĂŽles indissociables. Assimilation et accommodation.

J.-Cl. B. — Et l’équilibration, alors ? C’est un terme que vous accolez aux deux premiers


J. P. —  C’est le fait que l’assimilation ou l’accommodation sont en une proportion dĂ©terminĂ©e, qui peut ĂȘtre stable. Dans un acte d’intelligence, il y a Ă©quilibre parce que les deux ne se nuisent pas l’un l’autre, au contraire s’épaulent l’un l’autre.

J.-Cl. B. — Pourquoi Ă©quilibration et pas tout simplement Ă©quilibre ?

J. P. —  Parce que c’est un processus. Et non pas une balance des forces. L’équilibre, c’est le retour Ă  l’état antĂ©rieur.

J.-Cl. B. — C’est dynamique ?

J. P. —  Oui. C’est l’autorĂ©gulation dont je parlais tout Ă  l’heure. Un systĂšme Ă©quilibrĂ© est un systĂšme oĂč toutes les erreurs sont corrigĂ©es, oĂč les excĂšs sont compensĂ©s. Ce n’est pas un Ă©quilibre statique comme une balance immobile, c’est le rĂ©glage de la conduite.

J.-Cl. B. — Un Ă©quilibre qui ne cesse pas d’essayer de s’amĂ©liorer


J. P. —  Un dĂ©placement d’équilibre, comme disent les physiciens. Du fait qu’il n’est jamais parfait et du fait qu’il y a toujours des nouveaux faits extĂ©rieurs qui viennent le troubler.

J.-Cl. B. — Il s’agit toujours de rĂ©agir, et c’est ça qui crĂ©e l’appel d’air


J. P. — C’est ça, exactement. C’est le processus qui mĂšne Ă  l’équilibre. Mais comme — Dieu soit louĂ© — l’équilibre n’est jamais atteint parce qu’il faudrait avoir assimilĂ© l’univers entier


J.-Cl. B. — On court toujours aprùs !

J. P. —  On court toujours aprĂšs, et c’est cela la science. Une fois achevĂ©e
 on en reparlera, mais je ne crois pas qu’elle le soit jamais par l’humanitĂ©.

J.-Cl. B. — Jamais ?

J. P. —  Qu’est-ce que l’achĂšvement ? Les mathĂ©matiques achevĂ©es, ce serait


(Un silence.)

J.-Cl. B. — Mais, à vous entendre, on a l’impression que l’enfant change brusquement intellectuellement, comme s’il y avait des espùces de mutations brusques.

J. P. — Non. Il y a une transformation lente. Ce qui est brusque, c’est la comprĂ©hension terminale au moment de l’achĂšvement de la structure. On voit souvent de ces comprĂ©hensions brusques au cours d’une interrogation. On voit un enfant qui patauge et tout Ă  coup qui s’illumine. « Ah, j’ai compris », et il vous donne quelque chose qui n’a rien Ă  faire avec le dĂ©but de l’interrogation.

J.-Cl. B. — Ça, c’est formidable.

J. P. —  Oui, ce qui, bien entendu, suppose tout un travail prĂ©alable dont il n’avait pas conscience, souterrain, mais la prise de conscience est brusque. Il voit soudain les choses dans le monde extĂ©rieur tout autrement. C’est cela qui est brusque, non pas la construction mais la prise de conscience.

⁂

J.-Cl. B. — Et donc, ce sont des choses qui vous sont rĂ©vĂ©lĂ©es par les rapports des gens de votre Ă©quipe ?

J. P. —  Actuellement, oui. Pendant longtemps j’ai interrogĂ© moi-mĂȘme, bien sĂ»r.

J.-Cl. B. — Pourquoi ne le faites-vous plus ?

J. P. —  Parce que je n’ai pas le temps. Parce que pour qu’une recherche marche, il faut qu’on la suive de prĂšs et j’ai pour mĂ©thode de rĂ©diger des rĂ©dactions provisoires et hypothĂ©tiques en cours de route. Alors, ça donne des idĂ©es. Mais je dois le faire moi-mĂȘme et ça me prend de plus en plus de temps.

J.-Cl. B. — Des idĂ©es, des expĂ©riences faites sur les idĂ©es, qui elles-mĂȘmes vous redonnent d’autres idĂ©es ?

J. P. — Oui, c’est cela.

J.-Cl. B. — Ça vous amusait de questionner vous-mĂȘme ?

J. P. —  Beaucoup. C’était passionnant. Et ça me manque parfois. J’ai fait cela des annĂ©es, tous les aprĂšs-midis, dans les Ă©coles de GenĂšve. Et Ă  Paris, quand j’étais Ă©tudiant au laboratoire de Binet. C’était dans une Ă©cole primaire. J’allais chaque aprĂšs-midi pour voir les gosses entre sept et douze ans.

J.-Cl. B. — Vous, vous aimez les enfants ?

J. P. —  Beaucoup.

J.-Cl. B. — Parce que ce sont des cobayes ?

J. P. — Ah non ! C’est vivant, c’est Ă©patant. C’est neuf. Ah non, c’est admirable.

J.-Cl. B. — Mais ça ne vous surprend plus guùre, vous savez tout ce qu’ils vont vous dire.

J. P. —  Non, justement pas. DĂšs qu’on a un nouveau plan d’expĂ©rience, on a des surprises. Notre mĂ©thode, c’est avant tout chercher Ă  parler jusqu’au moment oĂč on voit le processus mĂȘme.

J.-Cl. B. — Et à suivre le gosse ?

J. P. — Suivre. Suivre dans chacune de ses rĂ©ponses. C’est de cette maniĂšre qu’on a de vraies surprises parfois.

J.-Cl. B. — Est-ce que l’ordre des questions est important ?

J. P. —  Trùs. Trùs, parce que si vous avez l’imprudence de poser certaines questions qui servent de suggestion et conditionnent tout le reste, on n’y voit plus clair. Il faut poser les questions de maniùre telle qu’il n’y ait pas un entraünement verbal.

J.-Cl. B. — Que l’enfant ne devine pas les rĂ©ponses.

J. P. —  Oui. Et ce n’est pas commode du tout. Il faut des mois d’apprentissage.

J.-Cl. B. — Il faut un talent particulier ?

J. P. — Il faut un grand tact. Il faut ĂȘtre capable d’exciter le gosse, de l’intĂ©resser et sans le suggestionner. Les dĂ©butants, souvent, ou bien n’intĂ©ressent pas — ils font bĂąiller le gosse — , ou bien font de la suggestion Ă  tour de bras. Ils lui dictent ce qu’il faut rĂ©pondre.

⁂

J.-Cl. B. — Il y a une question que je me suis posĂ©e en repensant Ă  nos conversations : y a-t-il rĂ©gression ? Je veux dire : quand une structure nouvelle apparaĂźt, quand une Ă©tape supĂ©rieure apparaĂźt dans la conscience de l’enfant, est-ce qu’il n’y a pas sinon anĂ©antissement, du moins destruction partielle des structures prĂ©cĂ©dentes ?

J. P. — Je ne dirai pas destruction, mais dĂ©sĂ©quilibre, qui peut amener des rĂ©gressions momentanĂ©es, il n’y a pas de doute. Si un fait trop nouveau ne peut pas ĂȘtre intĂ©grĂ© d’un coup par ajustement des structures, il peut y avoir des rĂ©gressions momentanĂ©es. Mais ce n’est pas le cas seulement chez l’enfant ; prenez en biologie l’histoire cĂ©lĂšbre de Driesch qui dĂ©couvre la rĂ©gulation dans le dĂ©veloppement de l’embryon au niveau de la blastula, qui dĂ©couvre qu’en dĂ©coupant l’Ɠuf en deux, il obtient deux embryons : il a Ă©tĂ© tellement Ă©patĂ© qu’il n’a pas cru que c’était explicable par les schĂšmes de l’embryologie causale et qu’il est revenu aux notions d’Aristote ! Et qu’il s’est mis Ă  parler d’entĂ©lĂ©chie et qu’il a fini par lĂącher la biologie pour devenir professeur de philosophie. À mon humble avis, c’est une petite rĂ©gression. (Il sourit, nuance :) En tout cas, il y a rĂ©gression dans l’appel Ă  l’entĂ©lĂ©chie. La dĂ©couverte de Driesch a Ă©tĂ© au point de dĂ©part de toute l’embryologie causale, mais la thĂ©orie de Driesch a Ă©tĂ© abandonnĂ©e, tout de suite. Et puis on a cherché 

J.-Cl. B. — En quelque sorte, ces rĂ©gressions momentanĂ©es sont le prix payé  pour les acquisitions nouvelles.

J. P. —  C’est ça. Quand il n’y a pas rééquilibration rapide, il peut y avoir rĂ©gression avec, ensuite, un nouveau dĂ©part.

J.-Cl. B. — Je croyais qu’il y avait toujours rĂ©gression dans la mesure mĂȘme oĂč il y avait rĂ©organisation.

J. P. —  Non. RĂ©organisation n’implique pas rĂ©gression. RĂ©organisation


J.-Cl. B. — Mais c’est l’abandon de certaines choses, nĂ©cessairement.

J. P. —  Non, pas nĂ©cessairement. En physique, quelquefois. Une thĂ©orie fausse qu’on abandonne pour en faire une meilleure, lĂ  il y a abandon de quelque chose, mais en mathĂ©matiques, jamais. La gĂ©omĂ©trie euclidienne n’est pas devenue fausse le moins du monde du fait qu’on a dĂ©couvert les gĂ©omĂ©tries non euclidiennes : elle a Ă©tĂ© intĂ©grĂ©e dans une structure plus large. À titre de cas particulier. L’erreur Ă©tait de la croire gĂ©nĂ©rale, elle est devenue cas particulier. Cas particulier parmi d’autres structures, et alors lĂ , il n’y a pas l’ombre d’une rĂ©gression. Ni d’un abandon. On n’a pas abandonnĂ© un thĂ©orĂšme d’Euclide.

J.-Cl. B. — C’est l’image mĂȘme du progrĂšs ?

J. P. —  Le progrĂšs, en mathĂ©matiques, c’est toujours un enrichissement. Tandis que le progrĂšs dans les sciences expĂ©rimentales, c’est souvent l’abandon d’hypothĂšses fausses.

J.-Cl. B. — Alors, il y a un autre aspect des structures que je n’ai pas compris non plus. C’est que vous avez l’air de dire que l’évolution d’un gosse, l’intelligence d’un gosse rappelle, Ă©voque, copie, imite — je ne sais pas quel est le bon mot — l’histoire du progrĂšs humain, en gĂ©nĂ©ral. Est-ce que je me trompe ? Que l’enfant refait pour son compte ce qu’a fait l’humanitĂ© intelligente dans le mouvement de son histoire.

J. P. — Il ne faut peut-ĂȘtre pas exagĂ©rer ce parallĂ©lisme entre l’histoire et le dĂ©veloppement individuel 2, mais dans les grandes lignes, il y a certainement des Ă©tapes qui sont les mĂȘmes ; dans l’histoire, vous ĂȘtes bien obligĂ© de dĂ©buter par des techniques matĂ©rielles avant de faire de la rĂ©flexion et de la reprĂ©sentation et de l’explication scientifique. Prenez, dans le domaine de la causalitĂ©, que nous Ă©tudions en ce moment, les premiĂšres explications des prĂ©socratiques, des premiers physiciens grecs, cela ressemble beaucoup Ă  ce qu’on trouve chez l’enfant quand il commence Ă  comprendre que la matiĂšre se conserve et que du sucre qui fond, ce sont des petits morceaux qui continuent d’exister dans l’eau et que si on rĂ©unissait tous ces petits morceaux, on les ramĂšnerait au sucre.