NeuviĂšme entretien.
Jeux des enfants et des savants, pour une histoire comparĂ©e de l’intelligence individuelle et du progrĂšs scientifique a

La succession des chercheurs est comparable à un seul homme qui apprend indéfiniment.

Pascal

Jean-Claude Bringuier. — Donc, cela fait partie des recherches auxquelles vous vous livrez depuis quatre ou cinq ans ? Quand je vous ai quittĂ©, vous en Ă©tiez Ă  la causalitĂ©.

Jean Piaget. (Il rallume sa pipe.) —  La prise de conscience, nous nous y sommes mis justement Ă  la suite des travaux sur la causalitĂ©. La causalitĂ© Ă©tant des opĂ©rations attribuĂ©es Ă  l’objet au niveau oĂč l’enfant atteint les opĂ©rations, mais avant, ce sont des actions du sujet attribuĂ©es aux objets, cela posait, bien sĂ»r, le problĂšme du rĂŽle de l’action dans la connaissance. Il fallait distinguer l’action en tant qu’action, l’action propre, et l’action conceptualisĂ©e.

J.-Cl. B. — En somme, une recherche en entraĂźne une autre, vous dĂ©couvrez le travail Ă  faire au bout du travail fait.

J. P. —  Oui, c’est de proche en proche. Mais pas forcĂ©ment d’une façon linĂ©aire. Souvent une recherche dĂ©bouche simultanĂ©ment sur plusieurs autres. Alors lĂ , il faut faire un choix. Et puis, nous reprenons des thĂšmes, comme la causalitĂ© justement, ou l’équilibration ; parce qu’il arrive, et Dieu merci, que le travail progressant vienne alimenter, enrichir d’anciennes recherches par l’adjonction de faits nouveaux ou un ajustement de la thĂ©orie. Alors, nous ouvrons Ă  nouveau les dossiers. Il y a interaction en permanence


Ou bien encore on voit une idĂ©e mĂ»rir peu Ă  peu en marge du travail proprement dit, mais cela peut durer des annĂ©es et des annĂ©es, et soudain devenir objet de recherche Ă  son tour. Ainsi notre rĂ©flexion sur le dĂ©veloppement comparĂ© de l’intelligence de l’enfant et du progrĂšs scientifique : je fais en ce moment un livre, avec un excellent collĂšgue physicien, Rolando Garcia, ancien doyen de la FacultĂ© des sciences de Buenos Aires, sur ces analogies.

J.-Cl. B. — Mais alors, voilĂ  sur quoi je voudrais qu’on s’arrĂȘte un instant, et je suis heureux que vous en ayez parlé : pour vous, regarder un enfant se former au point de vue intellectuel et regarder l’histoire du progrĂšs de l’humanitĂ© depuis l’homme prĂ©historique, c’est un peu la mĂȘme chose. De quel droit pensez-vous cela ?

J. P. — Écoutez. J’étais, d’un cĂŽtĂ©, intĂ©ressĂ© par la biologie et de l’autre, par les problĂšmes de la connaissance en gĂ©nĂ©ral. En tant que biologiste, je voulais comprendre comment la connaissance se forme, quelle en est la genĂšse, le mode d’élaboration, et lĂ , le terrain d’investigation idĂ©al eĂ»t Ă©tĂ© l’homme prĂ©historique, comme je vous l’ai dit, mais on ne sait rien de ses fonctions mentales ou peu de choses. Alors il fallait faire comme on fait en biologie quand on ne peut pas reconstituer le passĂ© de la phylogenĂšse, on Ă©tudie l’ontogenĂšse, c’est-Ă -dire le dĂ©veloppement individuel, qui a des relations avec la phylogenĂšse, sans aucun doute. En outre, je pense, avec Baldwin, et d’ailleurs avec Freud, que l’enfant est plus primitif que n’importe quel adulte, y compris l’homme prĂ©historique et que la source de la connaissance, elle est dans l’ontogenĂšse. N’importe quel adulte, que ce soit l’homme des cavernes ou que ce soit Aristote, a commencĂ© par ĂȘtre un enfant et a utilisĂ© toute sa vie des instruments fabriquĂ©s pendant les premiĂšres annĂ©es et par consĂ©quent, dans le domaine de la connaissance — je ne gĂ©nĂ©ralise pas Ă  n’importe quel domaine — l’ontogenĂšse est fondamentale. Elle est, Ă  mon sens, plus primitive que la phylogenĂšse.

J.-Cl. B. — Alors, une question suit cette question : est-ce que le petit enfant d’aujourd’hui est moins primitif que le petit enfant de l’homme prĂ©historique ?

J. P. — Je n’en sais rien. J’imagine qu’il y a une accĂ©lĂ©ration avec la civilisation et avec le milieu social qui joue, quand mĂȘme, un grand rĂŽle, et que le petit enfant d’aujourd’hui Ă©volue plus rapidement.

J.-Cl. B. — À cause du milieu ?

J. P. —  Ça saute aux yeux. À cause du milieu qui l’incite, qui lui pose des tas de problĂšmes qui ne se posaient pas Ă  l’enfant du primitif. Mais, pour en revenir au problĂšme central, partout oĂč on voit des connaissances Ă  leurs dĂ©buts, on trouve un processus trĂšs analogue Ă  ce qu’on voit chez l’enfant.

J.-Cl. B. — Exemple ?

J. P. —  Eh bien, exemple
 (Il tire sur sa pipe, se cale dans son fauteuil.) Dans les pĂ©riodes initiales de la science, c’est-Ă -dire Ă  une Ă©poque oĂč la physique Ă©tait trĂšs peu Ă©laborĂ©e, oĂč elle n’était pas ce qu’elle est devenue depuis Newton, on trouve dans l’histoire des Ă©tapes qui correspondent d’une maniĂšre Ă©tonnante avec des Ă©tapes que j’ai observĂ©es chez l’enfant. Prenez la transmission du mouvement, que nous avons Ă©tudiĂ©e dans la causalitĂ©. Comment le mouvement va-t-il se propager d’un mobile Ă  un second quand le premier tape le second ? Eh bien, dans l’histoire prĂ©newtonienne — donc, avant le xviie siĂšcle — , vous pouvez distinguer, en gros, quatre pĂ©riodes.

La pĂ©riode d’Aristote avec la thĂ©orie des deux moteurs, l’agent est un moteur qui vient heurter le patient, donc la boule passive, qui a Ă©galement sa force propre et qui a un moteur interne ; la transmission du mouvement, c’est l’excitation du moteur interne du second moteur, par le premier. Il y a aussi la thĂ©orie du lieu propre, c’est-Ă -dire que chaque corps tend vers un certain lieu qui semble, en quelque sorte, lui ĂȘtre destinĂ©.

J.-Cl. B. — Tout cela pour expliquer la transmission du mouvement ?

J. P. —  Oui. Pourquoi est-ce que le projectile lĂąchant le projecteur ne tombe pas directement sur le sol et continue sa route ? Aristote a inventĂ© une thĂ©orie qui paraissait trĂšs sophistiquĂ©e, lâ€™ÎŹÎœÏ„ÎčπΔρጰστασÎčς, c’est-Ă -dire la rĂ©action environnante, le mobile, c’est un courant d’air qui reflue par derriĂšre et le pousse en avant. C’est la premiĂšre pĂ©riode.

DeuxiĂšme pĂ©riode, entre Aristote et Buridan : on supprime le moteur interne, le moteur externe est alors chargĂ© de tout, il a le pouvoir, il a l’impulsion, il a la force, le travail, tout ce que vous voulez. Et puis, troisiĂšme pĂ©riode, Buridan : l’impetus. Entre la cause et l’effet intervient une notion qui s’appelle l’impetus, donc l’élan — l’élan donnĂ© par le moteur externe et qui se transmet au patient, Ă  l’élĂ©ment passif. Et puis, quatriĂšme pĂ©riode : l’impetus devient l’accĂ©lĂ©ration et nous sommes Ă  la veille de Newton.

Alors nous avons Ă©tudiĂ© de prĂšs, dans ces affaires de causalitĂ©, la transmission du mouvement sous toutes ses formes. On retrouve exactement chez l’enfant les quatre pĂ©riodes.

J.-Cl. B. — Entre quel ñge et quel ñge ?

J. P. —  Entre quatre ans, cinq ans et onze-douze ans. Alors premiĂšre pĂ©riode, aristotĂ©licienne. Le gosse, non seulement, vous parle des deux moteurs dans son langage Ă  lui : la boule qui tape a la force, celle qui reçoit le coup, elle a aussi de la force, les deux forces font qu’elles vont en avant. Le gosse vous parle Ă©galement du lieu propre, par exemple sur un plan inclinĂ©, une bille qui descend, pourquoi descend-elle ? Un gosse de sept ans m’a dit : « Faut bien qu’elle aille retrouver son endroit naturel. » L’endroit naturel, c’est le lieu propre totalement, mais ce qu’il y a de plus beau, c’est lâ€™ÎŹÎœÏ„ÎčπΔρጰστασÎčς. Quand on pose la question Ă  un gosse : « Pourquoi est-ce qu’une balle que tu lances poursuit sa route au lieu de tomber quand tu la lĂąches ? » il nous dit : « Mais en la lançant, je fais un courant d’air, ça la pousse en avant. » C’est absolument lâ€™ÎŹÎœÏ„ÎčπΔρጰστασÎčς. Qui, chez les gosses, provient avant tout des rapports entre les nuages et le vent : les nuages se dĂ©placent tout doucement, ça fait un peu de vent, s’ils poussent plus fort, ça fait plus de vent, s’ils poussent de plus en plus fort


J.-Cl. B. — Le mouvement perpĂ©tuel


J. P. — Oui. Mais c’est la thĂ©orie aristotĂ©licienne. Alors, deuxiĂšme Ă©tape : le moteur interne ne joue plus de rĂŽle, la force devient quelque chose d’indiffĂ©renciĂ©, un pouvoir calquĂ© sur l’action humaine. Et puis, troisiĂšme pĂ©riode : l’impetus. Alors lĂ , vers sept-huit ans, tous les gosses vous parlent d’élan. La bille qui tape l’autre lui donne un Ă©lan. Et quand vous avez une sĂ©rie de billes et que c’est la derniĂšre qui part, eh bien, l’élan traverse les autres, tandis que les petits ne vous disent jamais cela. Vers onze-douze ans, alors, il n’est plus question d’élan, il est question d’accĂ©lĂ©ration : ça va de plus en plus fort Ă  la descente


Alors cela, c’est pour des pĂ©riodes assez Ă©lĂ©mentaires de la science, n’est-ce pas, mais pour des pĂ©riodes plus poussĂ©es, prenons par exemple l’histoire de la gĂ©omĂ©trie sur laquelle Garcia fait un beau chapitre, nous trouvons ce que j’appellerai des mĂ©canismes communs, et pour ce qui est de la gĂ©omĂ©trie, ces mĂ©canismes communs sont les suivants : premiĂšre Ă©tape : toutes les relations spatiales gĂ©omĂ©triques Ă©laborĂ©es par le gosse, de mĂȘme que chez Euclide, sont uniquement intrafigurales.

J.-Cl. B. — C’est-à-dire ?

J. P. —  C’est-Ă -dire les rapports intĂ©rieurs Ă  la figure. Il n’y a pas d’espace entre les figures. Euclide n’a jamais fait une thĂ©orie de l’espace en gĂ©nĂ©ral, seulement une thĂ©orie des figures. Ensuite, deuxiĂšme Ă©tape : c’est l’inter-figurale. Ce sont des coordonnĂ©es cartĂ©siennes ; un point est fonction de deux axes de coordonnĂ©es, il faut deux mesures pour fixer la position d’un point sur un plan. Et puis, troisiĂšme Ă©tape : c’est l’algĂ©brisation de la gĂ©omĂ©trie Ă  partir de Klein et du programme d’Erlangen, toutes les gĂ©omĂ©tries sont ramenĂ©es Ă  des groupes de dĂ©placement, des groupes de transformation. Eh bien, cela a Ă©tĂ© un mĂ©canisme commun Ă  l’histoire des sciences et Ă  la psychogenĂšse. Chez les gosses, vous avez une pĂ©riode intra-figurale bien entendu, quand vous leur parlez de ce qui se passe entre les figures et de l’espace, ça n’existe pas. Enfin ils n’ont pas de notion lĂ -dessus. Vous avez, vers sept-huit ans, cette dĂ©couverte : quand on veut dĂ©terminer la position d’un point — pour le reporter sur une autre feuille de papier, au mĂȘme endroit — il faut au minimum deux mesures, deux nombres donc, l’un horizontal, l’autre vertical ; c’est l’équivalent des coordonnĂ©es, n’est-ce pas, mais en action. Enfant, on ne fait pas de thĂ©orie, mais en action on retrouve cela et puis ensuite, algĂ©brisation, c’est-Ă -dire que les relations gĂ©omĂ©triques commencent Ă  former des systĂšmes, et vous avez de nouveau, en action, quelque chose comme l’équivalent des groupes de dĂ©placement, des groupes de transformations.

(Un silence.)

Et voyez comme se retrouvent les lois Ă©lĂ©mentaires de la formation, partant du simple pour arriver au complexe. L’intrafigurale ce sont les Ă©lĂ©ments, et l’interfigurale c’est le dĂ©but des mises en relation et l’algĂ©brisation, c’est la dĂ©couverte des structures. Et on ne peut pas procĂ©der autrement. Commencer par les structures pour finir par la description des Ă©lĂ©ments, ce serait renverser un ordre qui est, que j’appellerai, naturel parce qu’il est pour ainsi dire obligĂ© par la nature mĂȘme des choses.

J.-Cl. B. — Chaque stade a besoin du stade prĂ©cĂ©dent ?

J. P. —  Oui, c’est cela. Les stades sont sĂ©quentiels.

J.-Cl. B. — Je me demande, mais c’est sans doute parce que je comprends mal, si finalement chaque enfant fait Ă  lui seul, sans le savoir, mais il le fait, ce parcours, pourquoi au niveau de l’histoire des sciences on n’est pas allĂ© plus vite.

J. P. —  Parce que, une fois encore, l’enfant ne fait pas de thĂ©orie, il faut distinguer des plans dans la connaissance, le plan de l’action et le plan de la conceptualisation. Pour l’enfant, ce sont des actions en fonction d’un problĂšme actuel, prĂ©sent, et il n’y pense plus en dehors de lĂ .

J.-Cl. B. — Et la thĂ©orisation ?

J. P. —  La thĂ©orisation traduit ce qui est dĂ©couvert en actions, en termes de concepts et de doctrines.

J.-Cl. B. — On comprend ce qu’on a trouvĂ©.

J. P. —  Oui, c’est cela. Et l’action prĂ©cĂšde toujours, dans tous les domaines, la thĂ©matisation et la conceptualisation qui viennent aprĂšs coup. Avant toute science, il y a eu des techniques et comme le disait Essertier : le mĂ©canicien est un physicien qui ignore la physique, qui ignore la thĂ©orie.

J.-Cl. B. — En somme, on retrouve lĂ , dans ces analogies entre le progrĂšs humain et le dĂ©veloppement individuel, les mĂȘmes relations qui existent dans la prise de conscience entre l’action et la thĂ©orie ?

J. P. — Ah, mais alors, complĂštement, n’est-ce pas ! Et c’est un des cas les plus frappants de parallĂ©lisme entre les deux sortes de mĂ©canismes. Dans toute pĂ©riode de l’histoire des sciences mathĂ©matiques mais aussi en partie physiques, le savant, l’inventeur, le crĂ©ateur, utilise des instruments dont il n’a pas conscience. Euclide s’est servi constamment de ce qu’on a appelĂ© depuis le groupe des dĂ©placements et il a fallu Galois pour dĂ©couvrir la notion de groupe. Elle est constamment Ă  l’Ɠuvre chez Euclide, mais dans l’action, sans qu’il y ait prise de conscience. Et les Grecs avaient un mĂ©pris pour l’algĂšbre qu’ils considĂ©raient non pas comme une science au mĂȘme titre que la gĂ©omĂ©trie, mais comme une cuisine interne du sujet qui emploie certains procĂ©dĂ©s pour arriver Ă  la dĂ©couverte des vĂ©ritĂ©s gĂ©omĂ©triques. Alors, avec l’algĂšbre de ViĂšte et avec la gĂ©omĂ©trie analytique de Descartes, je dirai que nous sommes Ă  une phase de la prise de conscience historique des opĂ©rations. OpĂ©rations qu’Euclide utilisait mais sans les thĂ©matiser et sans en faire la thĂ©orie — thĂ©orie qui a commencĂ© avec Galois
 avec d’abord Descartes et ViĂšte au xviie siĂšcle et Newton, bien sĂ»r, la gĂ©omĂ©trie, le calcul infinitĂ©simal
 Mais ce sont des opĂ©rations que les Grecs utilisaient dĂ©jĂ . L’action, ici, a prĂ©cĂ©dĂ© de beaucoup la prise de conscience. Et puis, exemple rĂ©cent, les Bourbaki ont fait une thĂ©orie admirable des structures mathĂ©matiques qu’ils ont ramenĂ©es Ă  trois sortes de structures mĂšres, la structure algĂ©brique, les structures d’ordre et les structures topologiques. Comment ont-ils bĂąti leurs structures ? Ils ne les ont pas bĂąties schĂ©matiquement, ils en ont fait la schĂ©matique aprĂšs. Ils les ont bĂąties par une sĂ©rie de comparaisons, procĂ©dĂ© que DieudonnĂ© appelait inductif, qui consistait Ă  comparer diffĂ©rents chapitres tout Ă  fait distincts des mathĂ©matiques pour tĂącher de trouver la structure commune. Eh bien, en faisant cela, ils ont utilisĂ© un ensemble de procĂ©dures dont ils n’ont pas fait la thĂ©orie puisque c’était leur instrument de dĂ©couverte des structures, mais dont on a fait la thĂ©orie aprĂšs et cette thĂ©orie, c’est celle des morphismes et des catĂ©gories. Qu’ensuite Mac Lane et Eilenberg ont Ă©laborĂ©e.

J.-Cl. B. — Et dont vous vous ĂȘtes occupĂ© vous-mĂȘme


J. P. —  Nous nous en sommes occupĂ©s, bien sĂ»r, chez l’enfant, pour voir quel est le rĂŽle des morphismes Ă  cĂŽtĂ© de celui des opĂ©rations.

J.-Cl. B. — Alors les morphismes ? Il faut dĂ©finir le mot.

J. P. —  C’est une mise en correspondance.

J.-Cl. B. — Une comparaison.

J. P. —  Une comparaison, exactement. La comparaison qui cherche une forme commune entre des systĂšmes divers. Alors, on appelle morphisme une correspondance qui conserve la structure. On dira qu’un groupe est isomorphe Ă  un autre groupe parce qu’il a la mĂȘme structure. OpĂ©rations directes, inverses, associativité 

J.-Cl. B. — Et ce sont des comparaisons de terme à terme ?

J. P. —  Ah bien, il y a tout : il y a terme Ă  terme, relation Ă  relation, transformation Ă  transformation, structure Ă  structure, c’est tout l’ensemble des comparaisons, tandis qu’en Ă©tudiant les opĂ©rations, ce que nous avons fait des annĂ©es, ce que nous avions Ă  l’esprit, c’était avant tout l’analyse des transformations. Une comparaison ne modifie pas les termes qu’elle compare sinon il n’y aurait pas comparaison. Tandis qu’une transformation, c’est une modification d’un Ă©tat pour l’amener Ă  un autre Ă©tat.

J.-Cl. B. — Et cette Ă©tude sur les morphismes, vous l’avez menĂ©e toujours avec des enfants


J. P. —  Toujours. L’intĂ©rĂȘt reste cette analogie qu’il y a entre le dĂ©veloppement des sciences et de la connaissance en gĂ©nĂ©ral et sa formation chez l’ĂȘtre humain. Alors, du moment que les morphismes et les catĂ©gories sont devenus l’intĂ©rĂȘt central d’une quantitĂ© de mathĂ©maticiens actuels, je me suis demandĂ© s’il y avait quelque chose Ă  trouver dans le dĂ©veloppement de l’enfant et quel rĂŽle cela jouait.

J.-Cl. B. — Et vous l’avez trouvé ?

J. P. —  Et je l’ai trouvĂ©. Bien sĂ»r.

J.-Cl. B. — Est-ce que ça n’est pas parce qu’on trouve toujours ce qu’on cherche ?

J. P. —  On aurait pu ne rien trouver.

J.-Cl. B. — Est-ce que le rĂ©el n’est pas assez riche pour fournir des rĂ©ponses Ă  toutes les questions ?

J. P. —  Non, mais la question n’était pas : est-ce qu’il y a des morphismes ? Cela saute aux yeux puisque c’est l’instrument de n’importe quelle comparaison. Le problĂšme Ă©tait : quel est le rapport entre les morphismes et les transformations ? Qu’est-ce qui mĂšne la barque ? Est-ce que c’est l’aspect comparatif ou est-ce l’aspect crĂ©ateur et formateur des transformations, comme je l’avais toujours pensé ? Et ma rĂ©ponse est que dans l’évolution des morphismes, ils sont de plus en plus subordonnĂ©s aux transformations. Et que c’est bel et bien les transformations qui mĂšnent le bateau.

J.-Cl. B. — Qu’est-ce que vous appelez transformations ?

J. P. — J’appelle transformation une opĂ©ration qui transforme un Ă©tat dans un autre. Par exemple une nĂ©gation, opĂ©ration inverse, dans le groupe des dĂ©placements, c’est d’aller de A à B ou revenir de B à A. Bien. Revenir, c’est la transformation de l’opĂ©ration directe.

J.-Cl. B. — Par rĂ©versibilitĂ©.

J. P. — Oui. Ou bien c’est une composition, une addition, n’importe quoi.

J.-Cl. B. — Vous employez le mot catĂ©gorie, c’est comme les morphismes ?

J. P. —  CatĂ©gories, c’est un systĂšme de morphismes.

J.-Cl. B. — Particulier.

J. P. —  Particulier. Particulier et supĂ©rieur, qui comporte certaines propriĂ©tĂ©s comme l’automorphisme, comme on dit, le fait qu’on retrouve le mĂȘme systĂšme dans ses sous-systĂšmes


J.-Cl. B. — À l’intĂ©rieur de lui-mĂȘme.

J. P. —  Oui. C’est cela.

J.-Cl. B. — Je vous ai dit tout Ă  l’heure — et vous ne m’avez pas rĂ©pondu : « On trouve toujours ce qu’on cherche », en ajoutant : « parce que le rĂ©el est assez riche pour rĂ©pondre Ă  toutes les questions. » Comme c’est une façon de dire qui, visiblement, ne vous plaĂźt guĂšre, je vais essayer de formuler cela autrement : ne pensez-vous pas qu’il y a une espĂšce de domestication de l’inconnu
 ? Je veux dire qu’on assigne le rĂ©el Ă  comparaĂźtre devant nos questions et pas autrement. On veut bien ĂȘtre surpris et le dĂ©couvrir, mais selon les normes que nous lui imposons.

J. P. — Ah, je ne suis pas tout Ă  fait convaincu. Le rĂ©el nous amĂšne tout le temps Ă  nous poser de nouvelles questions. L’erreur


J.-Cl. B. — Mais du mĂȘme genre ?

J. P. — Ce n’est pas dit. Les questions de la physique contemporaine sont quand mĂȘme quelque chose de trĂšs nouveau par rapport Ă  la physique de Newton. Non, il y a un perpĂ©tuel Ă©change entre les questions que nous posons au rĂ©el et les rĂ©ponses inattendues qui font poser de nouvelles questions.

J.-Cl. B. — Disons que les questions et les rĂ©ponses restent pour vous, trĂšs largement, dans le domaine de la science.

J. P. —  Ça, convaincu.

J.-Cl. B. — On n’imagine pas que le rĂ©el puisse nous apprendre quelque chose sur lui-mĂȘme hors de l’esprit scientifique.

J. P. —  Oui, convaincu !

J.-Cl. B. — Convaincu parce que vous ĂȘtes occidental.

J. P. —  Eh oui.

J.-Cl. B. — Vous ĂȘtes fabriquĂ© dans la science occidentale.

J. P. —  Oui, si vous voulez. Enfin, il y a une science chinoise qui est allĂ©e extrĂȘmement loin.

J.-Cl. B. — Moins loin que la nître ?

J. P. —  Toute diffĂ©rente, qui a dĂ©butĂ© par la dialectique au lieu d’aboutir Ă  la dialectique comme Ă©tage supĂ©rieur.

J.-Cl. B. — Elle a commencĂ© par la dialectique ? Expliquez-moi cela.

J. P. —  Non, non, non. Je ne la connais pas assez. Je me suis intĂ©ressĂ© Ă  la science chinoise Ă  cause du livre que nous faisons avec Garcia, le problĂšme Ă©tant de savoir s’il y a une seule ligne possible d’évolution dans le dĂ©veloppement de la connaissance ou s’il peut y avoir des chemins diffĂ©rents, qui, bien sĂ»r, aboutiront tĂŽt ou tard Ă  des points communs, et alors, pour Garcia, qui, lui, connaĂźt bien la science chinoise, il y a lĂ  un chemin trĂšs diffĂ©rent du nĂŽtre. Alors je me suis posĂ© le problĂšme de savoir si on pouvait imaginer une psychogenĂšse diffĂ©rente de la nĂŽtre et qui serait celle de l’enfant chinois Ă  la grande Ă©poque de la science chinoise, et je pense que c’est le cas. Parce que dans un acte de connaissance, il y a une centration possible sur l’objet ou une centration possible sur les rĂ©gulations qui corrigent les diffĂ©rentes dĂ©marches aboutissant Ă  la prise de conscience de l’objet, et dans ce cas-lĂ , il y aurait une dialectique plus primitive que ça n’est le cas si on est centrĂ© sur l’objet dĂšs le dĂ©part. Mais enfin, ce sont des projets, c’est un bouquin que nous sommes en train d’écrire, il est prĂ©maturĂ© de parler d’une chose insuffisamment Ă©tayĂ©e encore mais Ă  laquelle j’adhĂšre dĂ©jĂ  sans hĂ©sitation.

Le partenaire de Piaget, dans cette recherche sur le développement personnel et le développement scientifique comparés, étant le physicien Rolando Garcia, nous lui avons demandé son point de vue 1.

Jean-Claude Bringuier. — La thĂ©orie ainsi esquissĂ©e semble impliquer que l’humanitĂ© va en quelque sorte, comme l’individu, de l’enfance Ă  l’ñge adulte ?

Rolando Garcia. —  Non. Oui et non. Si vous reprenez l’exemple d’Aristote, il est clair que celui-ci a créé la logique, qui a dominĂ© la science pendant plusieurs siĂšcles jusqu’au siĂšcle dernier. Mais si on explore la pensĂ©e physique d’Aristote, et Piaget vous a donnĂ© des exemples, on trouve des explications qui, d’une façon vraiment Ă©tonnante, sont les mĂȘmes explications que l’on trouve chez les enfants.

J.-Cl. B. — Alors, cela correspond bien à une adolescence, ou à une enfance ?

R. G. —  Enfance de la science empirique. La science logique et mathĂ©matique s’est dĂ©veloppĂ©e avant la science empirique. Et quelqu’un comme Aristote, qui Ă©tait vraiment trĂšs grand dans l’histoire de la pensĂ©e, en ce qui concerne la pensĂ©e physique, c’est un enfant. On voit clairement dans la thĂ©orie piagĂ©tienne pourquoi le dĂ©veloppement de la logique et de la mathĂ©matique a prĂ©cĂ©dĂ© le dĂ©veloppement de la physique, et comment et pourquoi la pensĂ©e d’Aristote est comme elle est. C’est-Ă -dire qu’on peut prendre les explications d’Aristote sur le mouvement, le mouvement des projectiles, la chute des poids et on voit le mĂȘme point de vue que l’enfant. Mais ce n’est pas le contenu de la pensĂ©e qui est important, c’est le mĂ©canisme de la pensĂ©e empirique, l’attribution Ă  la rĂ©alitĂ© de certaines lois logiques qui fait la coĂŻncidence entre l’enfant et Aristote. Cela ne veut pas dire qu’Aristote pensait comme un enfant ! (Silence). Les mĂ©canismes sont les mĂȘmes, pas le contenu. Et en mathĂ©matique moderne, au niveau de la gĂ©omĂ©trie algĂ©brique, de la mĂ©canique quantique, bien qu’on se trouve Ă  un niveau d’abstraction beaucoup plus haut, on dĂ©couvre exactement les mĂȘmes mĂ©canismes en action, les processus de dĂ©veloppement de la connaissance ou le systĂšme cognitif sont construits d’aprĂšs les mĂȘmes types de lois d’évolution. Et c’est cela qui est, pour moi, la chose la plus significative dans l’Ɠuvre de Piaget et que je
 que modestement j’ai relevĂ© dans l’histoire des sciences comme une confirmation de ce que Piaget a montrĂ© au niveau de l’enfant et de l’adolescence.

J.-Cl. B. — Mais, ne peut-on dire que dans les deux cas, au niveau de l’histoire des sciences et au niveau de la formation de la pensĂ©e de l’ĂȘtre humain, il y a un peu trop de dĂ©terminisme qu’on manque un peu de carrefours, de liberté ? On ne voit pas bien, dans le systĂšme tel que vous le dĂ©crivez ou tel que le dĂ©crit Piaget, pourquoi c’est telle pensĂ©e qui apparaĂźt, dans l’histoire des sciences par exemple, tel type de recherche plutĂŽt que tel autre ?

R. G. —  Non, il y a des choses qu’il faut distinguer : un systĂšme peut ĂȘtre dĂ©terminĂ©, mais pas prĂ©dictible ; une fois qu’on a une certaine Ă©volution, on peut expliquer pourquoi chaque Ă©tape est pour ainsi dire dĂ©terminĂ©e par la prĂ©cĂ©dente


J.-Cl. B. — En revenant en arriùre ?

R. G. —  Mais cela ne veut pas dire que, parvenu Ă  un certain point de l’évolution d’un systĂšme, on puisse prĂ©dire l’évolution ultĂ©rieure. Il y a des relations avec les Ă©tapes prĂ©cĂ©dentes, mais il n’y a pas une dĂ©termination prĂ©cise. Il reste un Ă©lĂ©ment alĂ©atoire qui permet au systĂšme de suivre des schĂ©mas diffĂ©rents, qu’on ne peut pas prĂ©voir.

Vous savez, il y a longtemps qu’on ne peut plus parler de la physique comme un systĂšme explicatif de la nature. On peut expliquer la nature pour ainsi dire par morceaux. Il y a des Ă©chelles temporelles, des Ă©chelles spatiales, on peut sĂ©lectionner quelques phĂ©nomĂšnes, et on peut expliquer comment, si on a telle et telle situation, on a telle et telle consĂ©quence. Mais des lois qui embrassent toute la nature, ou des prĂ©dictions qui peuvent nous dire ce qui va se passer dans n’importe quel temps dans l’avenir, cela, on le sait maintenant, c’est impossible. La nature est beaucoup plus compliquĂ©e qu’on l’imaginait du temps de Newton, du temps des grandes lois de la nature.

J.-Cl. B. — Mais, en face de ce que vous dites lĂ , est-ce que l’entreprise de Jean Piaget qui semble vouloir embrasser la totalitĂ© du rĂ©el Ă  travers les champs de la connaissance, n’est pas une entreprise un peu trop globale, totalisante ?

R. G. — Non, je ne crois pas. Je suis trĂšs content de cette formulation, parce qu’il me semble qu’en gĂ©nĂ©ral Piaget est mal compris. C’est vrai que peut-ĂȘtre l’ambition, je ne sais pas si c’est l’ambition de Piaget, mais enfin l’intention de l’épistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique, c’est de donner une sorte de description et d’explication globale de la connaissance. Mais donner une explication globale de la connaissance ne veut pas dire avoir une thĂ©orie Ă  travers laquelle on peut prĂ©voir n’importe quoi dans l’avenir, ou dicter les lois de chaque dĂ©veloppement dans la connaissance humaine, cela veut dire seulement trouver l’unitĂ© entre l’ĂȘtre humain comme ĂȘtre biologique, l’enfant et l’homme courant, pas sophistiquĂ©, et l’homme de science, trouver l’unitĂ© de dĂ©veloppement, non pas Ă  travers une thĂ©orie unifiante, rĂ©ductive, mais Ă  travers la dĂ©couverte des mĂ©canismes communs


J.-Cl. B. — 
 à ces ensembles-là ?

R. G. — 
 entre l’ĂȘtre biologique, le processus cognitif et le dĂ©veloppement de la science. Et qu’on peut expliquer le dĂ©veloppement de la connaissance mĂȘme Ă  partir de la biologie, c’est-Ă -dire que c’est l’ĂȘtre biologique se dĂ©veloppant qui devient un ĂȘtre pensant, et mĂȘme un homme de science capable de produire des systĂšmes explicatifs de la nature, non pas le systĂšme explicatif de la nature, mais quelques systĂšmes explicatifs de parties de la nature. Et vous voyez, cette libertĂ© dont vous parliez, elle existe mais entre deux pĂŽles : l’individu lui-mĂȘme, limitĂ© par ses propres capacitĂ©s, son systĂšme nerveux
 Et aussi la rĂ©alitĂ© elle-mĂȘme qui est tĂȘtue comme quelqu’un l’a dit au symposium, c’est-Ă -dire qu’elle ne se laisse pas lire.

J.-Cl. B. — Construire ?

R. G. —  Construire, apprĂ©hender, structurer de n’importe quelle façon. On ne peut pas structurer la rĂ©alitĂ© si elle n’est pas structurable, c’est-Ă -dire qu’on ne peut pas la structurer comme on veut, on peut le faire d’une certaine façon et pas d’une autre. Comme l’a dit Piaget, selon que les opĂ©rations sont bonnes ou mauvaises, la rĂ©alitĂ© « se laisse faire » ou non.

J.-Cl. B. — Vous avez connu M. Piaget comment ?

R. G. — J’ai connu l’Ɠuvre de Piaget quand j’étais militant dans une position philosophique complĂštement diffĂ©rente : j’étais dans l’empirisme logique Ă©lĂšve de Carnap Ă  Chicago et de Reichenbach Ă  Los Angeles.

J.-Cl. B. — Vous ĂȘtes venu en transfuge


R. G. — Alors la premiĂšre fois que j’ai Ă©tĂ© mis en contact avec l’Ɠuvre de Piaget, je l’ai refusĂ©e complĂštement comme une chose presque banale. C’est Ă  travers ma femme, qui est psychologue et qui a travaillĂ© sur la psychologie de Piaget, que j’ai commencĂ© Ă  pĂ©nĂ©trer dans le problĂšme et vu que les explications que donnait Piaget Ă©taient vraiment des explications qui allaient beaucoup plus loin que n’importe quelle explication donnĂ©e par l’empirisme logique. Alors, j’ai revu ma situation. J’ai eu la possibilitĂ© de venir Ă  GenĂšve. Piaget m’a invitĂ© Ă  participer aux sĂ©ances du centre d’épistĂ©mologie et, pour moi, ce fut la dĂ©couverte d’un monde complĂštement diffĂ©rent, et cela, je peux dire, a changĂ© ma vie complĂštement, a changĂ© ma pensĂ©e, la perspective du monde pour moi et rĂ©solu beaucoup de questions que je me posais.

 

Voici le tĂ©moignage d’un autre physicien, qui « rĂ©agit » d’une façon un peu diffĂ©rente, mais voisine et complĂ©mentaire, sur les problĂšmes gĂ©nĂ©raux de la physique actuelle, au structuralisme de J. Piaget. Il s’agit d’Ilya Prigogine, spĂ©cialiste de thermodynamique des phĂ©nomĂšnes irrĂ©versibles. Il a participĂ© au symposium de 1976, comme Rolando Garcia, mais lui, venait pour la premiĂšre fois.

Ilya Prigogine 2 —  Nous nous rendons compte aujourd’hui de ce qu’ont de limitĂ© les schĂ©mas de la physique classique, et que de nombreux phĂ©nomĂšnes sont de plus en plus rĂ©ductibles Ă  des jeux plutĂŽt qu’à la notion de loi classique. Je vous dirai que mon ami et collĂšgue Haegen, un Ă©minent physico-chimiste allemand, vient d’écrire un livre qui va sĂ»rement ĂȘtre traduit en français bientĂŽt, et qui s’appelle Le jeu. Pour lui, la chose fondamentale, c’est le jeu, avec ce que cela comporte d’élĂ©ment de libertĂ© et de choix. Et nous avons aussi une branche presque nouvelle de mathĂ©matiques, la thĂ©orie des bifurcations, qui montre qu’à un certain moment les systĂšmes choisissent entre des possibilitĂ©s, et ces possibilitĂ©s une thĂ©orie dĂ©terministe, une thĂ©orie macroscopique ou mĂȘme newtonienne ne permet pas d’en rendre compte.

J.-Cl. B. — Vous dites libertĂ©. C’est un terme qu’on applique Ă  l’homme, en gĂ©nĂ©ral.

I. P. —  Bien sĂ»r, la libertĂ© humaine est encore beaucoup plus Ă©levĂ©e, enfin encore beaucoup plus Ă©levĂ©e dans une hiĂ©rarchie et beaucoup plus complexe. Mais n’empĂȘche que ce n’est pas si Ă©loignĂ© que cela, parce que les mĂ©canismes dans le cerveau, les mĂ©canismes neuro-physiologiques, sont probablement aussi rĂ©gis par des Ă©quations non linĂ©aires prĂ©sentant ce type de bifurcation. De sorte que, en rĂ©alitĂ©, la distance n’est peut-ĂȘtre pas aussi grande qu’on pourrait le penser Ă  premiĂšre vue. Alors je crois qu’il y a lĂ  une Ă©volution qui est en train de se faire et ce n’est pas par hasard que, comme physicien, j’insiste sur cet aspect-lĂ .

Et sur le plan de l’étude des structures, qui est une des prĂ©occupations de Jean Piaget, il faut voir que le problĂšme de la structure est relativement rĂ©cent en physique, alors qu’il est classique en biologie, en anthropologie. C’est parce qu’en physique, on s’est centrĂ© autour du problĂšme de la structure d’équilibre, la physique traditionnelle cherchant surtout le permanent. Or la physique se met de plus en plus Ă  Ă©tudier aussi des structures cohĂ©rentes de non-Ă©quilibre, dans lesquelles un nombre Ă©norme de molĂ©cules ont un comportement spatio-temporel plus particulier, et qui n’est possible que parce que ce systĂšme est en interaction avec le monde qui l’entoure. Et vous voyez le rapprochement avec les thĂ©ories de Jean Piaget. Avec le paradoxe identique qui veut que pour avoir une structure, dans un sens vraiment intĂ©ressant, il faut que le systĂšme que l’on considĂšre fasse partie d’un monde plus grand.

J.-Cl. B. — Un mĂ©tasystĂšme.

I. P. —  Un mĂ©tasystĂšme. Et lĂ , Ă©videmment, on rejoint les observations les plus immĂ©diates : je donnais, ce matin au symposium, l’exemple de la ville, n’est-ce pas, il est Ă©vident qu’une ville n’existe comme structure d’espace-temps que parce qu’elle est englobĂ©e dans le pays tout entier. Alors, si vous regardez une cellule biologique, vous avez des catalyseurs, vous avez des molĂ©cules qui transforment des molĂ©cules qui rentrent, et ces catalyseurs, ces enzymes ne sont pas disposĂ©s au hasard, ils sont eux-mĂȘmes disposĂ©s dans un certain ordre, un peu comme les machines-outils dans une usine. Eh bien, c’est lĂ  un ordre fonctionnel, un ordre structurel, un ordre dans lequel fonction et structure sont en correspondance. Alors que dans le cristal, par exemple, vous n’avez pas de fonction, vous avez bien une structure, mais l’ensemble est mort, il ne consomme plus d’énergie. Et c’est pour cela que j’ai introduit le terme de structure dissipative pour ce genre de structure par opposition aux structures d’équilibre de la physique classique.

J.-Cl. B. — Et voilĂ  aussi pourquoi le mot d’équilibration vous gĂȘne tant soit peu dans le vocabulaire de Jean Piaget 3.

I. P. —  Mais, peut-ĂȘtre est-ce justement une question de vocabulaire : pour que l’on puisse parler d’équilibration, il me semble qu’il faut qu’il y ait dĂ©jĂ  un Ă©quilibre conçu en quelque maniĂšre d’avance. On ne voit pas une Ă©quilibration vers quelque chose qui n’existe pas encore. On tendrait ainsi vers une sorte d’harmonie statique, et nous n’avons pas de raison de penser qu’il y ait une telle harmonie préétablie. C’est pour cela que je prĂ©fĂšre le mot innovation. Devant un certain dĂ©sĂ©quilibre, qui est provoquĂ© souvent par l’activitĂ© du sujet, on a l’impression que le sujet tend vers un nouveau schĂ©ma cognitif. Dans ce cas, est-ce que l’on peut parler d’équilibration ou d’innovation ?

J.-Cl. B. — On a rĂ©pondu : stimulus, transformation provoquĂ©e par l’apparition d’un problĂšme nouveau qu’il faut rĂ©soudre


I. P. —  Mais s’agit-il de perturbations, ou d’activitĂ©s internes ? Que vous preniez des systĂšmes de molĂ©cules loin de l’équilibre, des systĂšmes de neurones, des cellules dans un organisme, des individus dans une sociĂ©tĂ©, si vous voulez penser aux mĂ©canismes de novation, l’élĂ©ment alĂ©atoire doit intervenir. Il me semble qu’il y a quelque chose d’un peu trop causal, dĂ©terministe, dans le vocabulaire qui est employé 4.

J.-Cl. B. — Comment avez-vous rencontrĂ© Jean Piaget ?

I. P. — La premiĂšre fois que j’ai rencontrĂ© Jean Piaget, c’était lors d’une confĂ©rence Ă  Copenhague, organisĂ©e par mon ami, malheureusement dĂ©cĂ©dĂ© depuis, LĂ©on Rosenfeld. LĂ©on Rosenfeld Ă©tait un disciple fidĂšle de Niels Bohr, mais il Ă©tait aussi fortement attirĂ© par Piaget. Il venait souvent Ă  GenĂšve, il me parlait souvent de l’Ɠuvre de Piaget. Et maintenant, ayant bien connu Bohr, connaissant donc un petit peu Piaget, je vois bien l’élĂ©ment commun. C’est au fond l’importance du rĂŽle de l’homme dans la thĂ©orie scientifique qu’il Ă©labore. LĂ , il y a vraiment quelque chose de trĂšs diffĂ©rent chez Piaget et Bohr face Ă  la physique classique. La physique classique, ce qu’on appelle souvent l’idĂ©alisation galilĂ©enne, consiste Ă  croire qu’il existe une rĂ©alitĂ© indĂ©pendante.

J.-Cl. B. — En soi ?

I. P. — En soi, que nous pouvons atteindre.

J.-Cl. B. — Comme chez Platon ?

I. P. —  Comme chez Platon, par un
 peut-ĂȘtre par un miracle, par la coĂŻncidence de nos mathĂ©matiques avec les mathĂ©matiques de l’univers, enfin d’une maniĂšre assez mal dĂ©finie. Et c’était d’ailleurs le point de vue dĂ©fendu par Einstein : une rĂ©alitĂ© indĂ©pendante de l’homme, absolue, que l’on pourrait atteindre grĂące Ă  la science. Il y a une cĂ©lĂšbre discussion entre Einstein et Tagore, grand philosophe et poĂšte hindou. Tagore disait Ă  Einstein : « Mais si une telle rĂ©alitĂ© existe, comment nous serait-elle accessible, comment pouvons-nous communiquer avec l’absolu ? » Et au fond l’effort de Bohr et de Piaget, c’est de nous faire comprendre comment nous sommes rattachĂ©s Ă  la description que nous donnons de l’univers. Donc, comment nous sommes impliquĂ©s lĂ -dedans. Vous me posez la question : « Pourquoi ne savons-nous pas comment certaines choses vont se passer », mais nous ne sommes pas Dieu dans ces descriptions. Nous, nous dĂ©crivons la nature d’une certaine maniĂšre, partant de cette position particuliĂšre qui est la nĂŽtre. Évidemment, vous pouvez vous dire : Dieu, lui, sait probablement ce qui va se produire, mais ce n’est pas notre objet. Nous, nous ne voulons pas faire la physique comme Dieu la ferait ; nous voulons faire la physique en tenant compte d’un certain type d’information qui nous est accessible en tant qu’ĂȘtre humain, et de lĂ , ayant une certaine constitution biologique 5


I. P. —  Et cela n’est pas du subjectivisme. C’est au contraire reconnaütre notre position dans la description que nous faisons.

J.-Cl. B. — C’est le rĂ©alisme mĂȘme ?

I. P. —  C’est le rĂ©alisme mĂȘme. Et alors, au fond, notre description devient quelque chose de self-consistant. Nous dĂ©crivons le monde, nous dĂ©crivons les objets qui sont dans ce monde, et nous sommes nous-mĂȘmes un objet dans ce monde.