Conversations libres avec Jean Piaget ()

Treizième entretien.
Les étudiants, l’Université. Recherche fondamentale et appliquée a

Jean-Claude Bringuier. — Comment sont vos rapports avec les étudiants ?

Jean Piaget. —  Ils sont normalement excellents, mais depuis les revendications, on ne sait jamais ce que ça peut donner…

J.-Cl. B. — Depuis le mois de mai 1968 ?

J. P. —  Depuis le mois de mai… Au point de vue des examens, par exemple. Alors ceux de juillet s’étaient bien passés. On avait fait ensuite une enquête auprès des étudiants pour avoir leurs impressions sur chaque professeur ; mes examens étaient jugés, voyons… pas très classiques mais intelligents. Ils ne rouspétaient pas, quoi !

J.-Cl. B. — Mais l’université idéale pour vous, c’est comment ?

J. P. —  Ah, ça serait de la recherche à toutes les échelles, et des séminaires autour des recherches.

J.-Cl. B. — Avec le minimum de cours ?

J. P. —  Oui.

J.-Cl. B. — Quand vous faites des cours, vous n’êtes pas d’accord avec vous-même ?

J. P. —  Eh bien, je m’interromps en général au bout de 20 minutes et je demande s’il y a des questions ou objections. Et sous cette forme, ça marche. Alors quelquefois ça tombe à plat, d’autres fois c’est très vivant comme résistance de l’auditoire, et ça devient amusant.

J.-Cl. B. — Vous êtes à la fois un théoricien, et un praticien puisque vous faites des expériences. Que pensez-vous, d’une façon générale, des rapports de la recherche fondamentale et de la recherche appliquée ?

J. P. —  Ah, on oublie trop la fondamentale.

J.-Cl. B. — Vous voulez dire qu’on ne lui alloue pas assez d’argent ?

J. P. —  Entre autres. Non, mais l’importance de la recherche fondamentale est considérable, tandis que la tentation des spécialistes de la recherche appliquée est de ne pas perfectionner la recherche fondamentale sur le point précis où porte leur application.

J.-Cl. B. — Et la recherche fondamentale suppose le long terme et les gens qui ont les pouvoirs de décision et qui tiennent les cordons de la bourse sont voués au court terme ?

J. P. —  C’est ça. Et puis, surtout, la recherche fondamentale aboutit à des applications pratiques absolument imprévues, tandis que si l’on cherche l’application et qu’on se voue à la recherche appliquée, on délimite les problèmes et on prend ceux qui sont les moins rentables ultérieurement pour l’application elle-même. Maxwell, avec ses équations symétriques, a dix fois plus fait pour l’application technique que les gens de son temps qui ne faisaient que de la recherche appliquée. Toutes les équations de Maxwell, n’est-ce pas, en électro-dynamique, faites pour l’élégance et le besoin de compléter un système, le généraliser, etc., c’est un travail de pur mathématicien guidé par des soucis de symétrie qui ont abouti à une théorie admirable au point de vue doctrine, mais comme application technique, c’est toute l’électricité et toute la technique, la radio et tout ce que vous voulez. C’est né des équations de Maxwell !

J.-Cl. B. — Vous avez séjourné à Princeton. Vous avez rencontré Einstein ?

J. P. — Ah oui, et nous avons correspondu aussi. Ce qui était extraordinaire chez lui, c’était sa jeunesse d’esprit, sa capacité de s’intéresser à n’importe quoi, à se faire raconter n’importe quoi, en psychologie de l’enfant par exemple.

J.-Cl. B. — Ça l’amusait ?

J. P. —  Oui justement, ça l’amusait au début, mais quand il avait compris les problèmes, et c’était dès les premiers mots, il voyait l’ensemble tout de suite. Il disait : « C’est ça que vous cherchez. »

J.-Cl. B. — La rapidité…

J. P. —  Ah mais alors, incroyable ! Du premier coup il voyait tout ce qu’il y a derrière.

J.-Cl. B. — Qu’est-ce qui l’intéressait particulièrement dans vos travaux ?

J. P. — Il y avait le problème de la vitesse et du temps — ça il me l’avait conseillé autrefois — voir s’il y avait une intuition primitive de la vitesse, mais ce qui l’a frappé quand je l’ai revu à Princeton, c’étaient les problèmes de conservation.

J.-Cl. B. — Quoi, la pâte à modeler, la…

J. P. —  Surtout le transvasement de liquides. Verser de l’eau d’un verre d’une certaine forme, dans un verre d’une autre forme, sans que la quantité ait changé. Alors pour lui, ça le remplissait de joie de voir par quels détours et complications il faut passer pour la connaissance la plus simple. Il disait : « C’est plus compliqué que la physique ! »

J.-Cl. B. — Oppenheimer ?

J. P. — Je l’ai connu aussi. Mais plus pressé, il avait à faire.

J.-Cl. B. — Vous l’avez rencontré à quelle époque ?

J. P. —  La même époque, c’était vers 53, 53-54, à son institut de Princeton, dont Einstein était un des membres.

J.-Cl. B. — Oppenheimer devait être très marqué par les affaires de la bombe atomique ?

J. P. —  Il avait un fond de tristesse, oui, depuis ses ennuis.

J.-Cl. B. — Vous pensez qu’ils ont bien fait de faire ça ? Cette bombe-là ?

J. P. —  Bien sûr que non ! Non, et Oppenheimer en était convaincu.

J.-Cl. B. — Ils l’ont faite parce qu’ils avaient peur que les physiciens d’Allemagne la fassent.

J. P. —  Oui, bien sûr. Alors, qu’est-ce qu’on aurait fait à leur place ? On l’aurait faite quand même.

J.-Cl. B. — Vous ?

J. P. —  Le nazisme était un tel danger…