Conversations libres avec Jean Piaget ()

SixiĂšme entretien.
Connaissance et affectivité a

Jean-Claude Bringuier. — Mais vous vous occupez de l’évolution de l’ĂȘtre humain et des Ă©tapes, au seul point de vue de l’intelligence ?

Jean Piaget. —  Oui.

J.-Cl. B. — Et pas du tout sur le plan affectif ?

J. P. —  C’est simplement parce que cela ne m’intĂ©resse pas. Je ne suis pas psychologue. Je suis Ă©pistĂ©mologiste.

(Il sourit, l’air de jouer un bon tour.)

J.-Cl. B. — Vous faites quand mĂȘme de la psychologie expĂ©rimentale ?

J. P. —  Parce que je veux des faits.

J.-Cl. B. — Et que dans l’affectif il n’y a pas de faits ?

J. P. —  Le problĂšme ne m’intĂ©resse pas comme scientifique parce que ce n’est pas un problĂšme de la connaissance, qui est mon intĂ©rĂȘt spĂ©cial, et puis ensuite parce que toutes les thĂ©ories qu’on fait sur l’affectivitĂ© me paraissent bougrement provisoires, en attendant que les physiologistes nous donnent des explications endocrinologiques prĂ©cises.

J.-Cl. B. — Donc des faits.

J. P. —  Donc des faits.

J.-Cl. B. — Mais comment peut-on s’occuper d’un individu, d’un enfant en l’occurrence, seulement du cĂŽtĂ© de son intelligence, du dĂ©veloppement de son intelligence, sans s’occuper de sa personne affective ? L’un peut-il aller sans l’autre ?

J. P. — Il est tout Ă  fait Ă©vident que pour que l’intelligence fonctionne, il faut un moteur qui est affectif. Jamais on ne cherchera Ă  rĂ©soudre un problĂšme si le problĂšme ne vous intĂ©resse pas. L’intĂ©rĂȘt, la motivation affective, c’est le mobile de tout.

J.-Cl. B. — Envie de ceci, dĂ©goĂ»t de cela.

J. P. —  C’est de l’énergĂ©tique, bien sĂ»r. Seulement, prenez par exemple deux gosses par rapport Ă  des leçons d’arithmĂ©tique. L’un qui aime ça et qui va de l’avant ; l’autre qui a l’impression de ne pas comprendre, qui fait des sentiments d’infĂ©rioritĂ© et qui a tous les complexes qu’on connaĂźt bien dans les leçons de mathĂ©matiques chez les faibles en math. Le premier ira bien plus vite ; le second ira bien plus lentement. Mais pour tous les deux, deux et deux feront quatre. Cela ne modifie rien de la structure acquise. Si le problĂšme qu’on Ă©tudie c’est la construction des structures, l’affectivitĂ© bien entendu est essentielle comme moteur, mais ce n’est pas l’explication des structures.

J.-Cl. B. — C’est bizarre qu’elle n’apparaisse pas au niveau des structures tout de mĂȘme ! Parce qu’un individu c’est une totalitĂ©, c’est un tout.

J. P. —  Eh oui, mais dans l’étude des sentiments, quand vous trouvez des structures, ce sont des structures de connaissance. Dans les sentiments d’affection mutuelle par exemple, il y a un Ă©lĂ©ment de comprĂ©hension, il y a un Ă©lĂ©ment de perception. Tout ça c’est cognitif. Dans les conduites vous avez — et je crois que tous les auteurs sont d’accord lĂ -dessus — une structure de la conduite et une Ă©nergĂ©tique de la conduite. Il y a le moteur et il y a le mĂ©canisme.

J.-Cl. B. — C’est le mĂ©canisme qui vous intĂ©resse !

J. P. —  Oui. C’est ça.

J.-Cl. B. — Mais si tout le monde est soumis aux structures, comme vous le dites, on ne sait plus oĂč se trouve l’originalitĂ© de l’ĂȘtre, de chaque ĂȘtre.

J. P. —  Vous oubliez l’accommodation sur laquelle vous m’interrogiez. Il y a une diversification Ă©norme des structures. Et les mĂȘmes structures impliquĂ©es par des individus diffĂ©rents


J.-Cl. B. — L’accommodation, chacun la fait à sa maniùre


J. P. — Bien Ă©videmment. L’accommodation est source de diffĂ©renciations indĂ©finies. Les mĂȘmes structures sont trĂšs gĂ©nĂ©rales. Ce n’est pas parce que le nombre est le mĂȘme pour tout le monde, la sĂ©rie des nombres entiers la mĂȘme pour tout le monde, que les mathĂ©maticiens ne sont pas originaux individuellement. Il y a une telle diversification des structures


(Bien sĂ»r, pensais-je, bien sĂ»r
 Mais peut-on rĂ©duire un ĂȘtre Ă  « l’accommodation » ? MĂȘme si le terme, pour celui qui l’a conçu, reste incomparablement plus riche et nuancĂ© que le peu qu’a rĂ©ussi Ă  en capter l’interlocuteur occasionnel
 Je restais frappĂ© par la technicitĂ© puritaine du mot. Et cela me redonnait envie de reparler avec Jean Piaget
 de Jean Piaget.)

⁂

J.-Cl. B. — Est-ce que vous avez toujours Ă©tĂ© incroyant ?

J. P. —  Oui. Non, pas pendant l’adolescence.

J.-Cl. B. — Une crise ?

J. P. —  Non, parce que j’ai tout de suite Ă©tĂ© immanentiste


J.-Cl. B. — Et pris par le goĂ»t de la connaissance.

J. P. —  Oui, ne faisant qu’un avec la vie.

J.-Cl. B. — Ça ne vous manque jamais, disons, les sentiments verticaux ?

J. P. —  Non, parce que croire au sujet, c’est croire Ă  l’esprit. En ce sens je suis restĂ© immanentiste.

J.-Cl. B. — Qui croit en l’esprit n’a pas besoin de croire en Dieu ?

J. P. —  N’a surtout pas besoin d’une mĂ©taphysique articulĂ©e.

J.-Cl. B. — Mais la mĂ©taphysique, comme l’esprit religieux ou la mystique, est-ce que cela ne tĂ©moigne pas d’une nostalgie de l’unité ? C’est ce que je voulais dire avec la philosophie, on ne peut pas faire fi de ça facilement parce que ce besoin existe. Il y a un besoin d’unitĂ© chez l’homme.

J. P. —  Mais la recherche de l’unitĂ© me paraĂźt beaucoup plus solide que l’affirmation de l’unitĂ©, le besoin et la recherche, et l’idĂ©e qu’on y travaille


J.-Cl. B. — Et la recherche scientifique, c’est cela ?

J. P. —  Écoutez, prenez la psychologie qui est mon domaine. Elle cherche Ă  expliquer l’homme tout entier dans son unitĂ©, et pas dans la pulvĂ©risation de ses conduites. N’importe quelle recherche sur l’enfant, sur l’intelligence, sur la perception, sur tout ce que vous voudrez, vient s’inscrire dans un tableau d’ensemble. Je ne vois pas en quoi il n’y a pas de recherche de l’unitĂ©. Seulement comme la science procĂšde pas Ă  pas et laborieusement et avec toutes sortes de contrĂŽles, eh bien cela va beaucoup moins vite que de bĂątir un systĂšme.

J.-Cl. B. — Et c’est moins spectaculaire.

J. P. —  C’est moins spectaculaire. Alors que le genre de systĂšme dont vous parlez atteint tout de suite l’unitĂ©, trĂšs vite, en quelques annĂ©es de rĂ©flexion, mais c’est l’unitĂ© d’un certain monsieur qui croit Ă  son systĂšme. Celui qui n’y croit pas ce n’est plus l’unité ! Il y a un autre systĂšme, ça fait dĂ©jĂ  dualitĂ©, tandis que la science est une Ɠuvre collective oĂč n’importe quel chercheur de n’importe quel pays apporte sa pierre Ă  quelque chose qui est l’unitĂ© de la recherche psychologique dans le monde entier, pour prendre cet exemple.

J.-Cl. B. — Vous dites que la psychologie rĂ©cupĂšre ou tente de rĂ©cupĂ©rer l’homme tout entier.

J. P. —  Oui. Il n’y a plus de sujets tabous en psychologie, disait Freud.

J.-Cl. B. — Tout de mĂȘme, lorsqu’on vous entend parler de l’affectivitĂ©, par exemple, vous en faites un peu le parent pauvre de la psychologie dans ce sens qu’elle devient un simple moteur.

J. P. —  Mais pas du tout ! C’est un problĂšme qui Ă  mon sens nous dĂ©passe aujourd’hui, sur lequel on pourra dire des choses intelligentes dans cinquante ans parce que c’est bien plus difficile et que l’on n’a pas les Ă©lĂ©ments neurologiques. Mais, pour reprendre vos termes, la recherche scientifique est en soi recherche d’unité : parce que c’est l’affirmation quotidienne de la puissance de l’esprit.

⁂

J.-Cl. B. — Bon
 nous nous voyons depuis quelques moments — trop longs pour vous — et j’ai le sentiment d’ĂȘtre devant un homme qui se trouve Ă  l’abri Ă  l’intĂ©rieur de son mĂ©tier, de son travail. Vous n’avez pas l’air exposĂ© au monde. Est-ce que je me trompe ?

J. P. — Non, c’est tout Ă  lait juste. Les embĂȘtements de la vie, il n’y a qu’à se remettre dans son travail et tout disparaĂźt !

J.-Cl. B. — Pardon de vous dire cela, mais on a l’impression d’autre part que vous n’en avez pas beaucoup.

J. P. —  C’est possible. J’ai pourtant Ă©tĂ© un des auteurs les plus critiquĂ©s, mes premiers travaux ont Ă©tĂ© une dĂ©molition gĂ©nĂ©rale, aux États-Unis en particulier. Mais c’est le psychiatre Anthony, je crois, qui a Ă©crit : « Piaget est beaucoup trop narcissique pour avoir Ă©tĂ© sensible Ă  ces critiques et il a continuĂ© tranquillement sa route. »

J.-Cl. B. — Avait-il raison ?

J. P. — Oui. Les psychologues amĂ©ricains, un groupe m’a remis l’autre jour un volume d’hommage dans lequel j’ai lu une parole qui m’a fait bien plaisir et qui est la suivante : c’est que pendant une quarantaine d’annĂ©es j’ai eu un mĂ©pris total pour les idĂ©es ambiantes, pour le Zeitgeist, les idĂ©es courantes


J.-Cl. B. — Qui Ă©taient lĂ , oui


J. P. — Et que par consĂ©quent, maintenant qu’on m’a dĂ©couvert, je suis non pas un ancĂȘtre mais un contemporain et mĂȘme Ă  l’avant-garde
 disait cet auteur bienveillant. Évidemment, j’ai Ă©tĂ© pendant des annĂ©es sans m’occuper des courants parce qu’au fond je lisais trĂšs peu.

J.-Cl. B. — Oui, vous ĂȘtes un solitaire, Ă  ce point de vue lĂ . Peut-ĂȘtre moins maintenant ?

J. P. — À ce point de vue, mais ayant toujours eu besoin de travailler en groupe !

J.-Cl. B. — Oui, mais c’est le groupe lui-mĂȘme qui Ă©tait un Ăźlot, une Ăźle ?

J. P. — Oui, d’accord.

J.-Cl. B. — Je vois que vous portez votre rosette de la LĂ©gion d’honneur ? Française


J. P. —  Oui, elle est fort utile.

J.-Cl. B. — Pourquoi ?

J. P. —  Dans les douanes et dans les restaurants mĂȘme.

J.-Cl. B. — Vous ne passez pas une douane tous les jours !

J. P. —  Si, Ă  peu prĂšs ! Je suis Ă  dix minutes Ă  bicyclette de la frontiĂšre chez moi. Le SalĂšve est en France, alors la moindre promenade
 Il m’est arrivĂ© d’entrer ruisselant de pluie dans un bistrot de Savoie, le type vient pour me refouler et puis, voyant une rosette, on vous trouve une place ! Et puis les douaniers surtout, ils vous embĂȘtent moins.

J.-Cl. B. — Je me demandais seulement si vous Ă©tiez sensible aux honneurs.

J. P. —  Oh, en gros, ça fait toujours plaisir, mais je ne peux pas dire que cela me prĂ©occupe. Ce dernier doctorat me rĂ©jouit parce que c’est le vingtiĂšme ! Je ne pensais pas arriver au vingtiĂšme !

J.-Cl. B. — En octobre prochain ?

J. P. —  Oui.

J.-Cl. B. — À quel endroit ?

J. P. — À Chicago, chez les jĂ©suites, la Loyola University ! Comme ça, j’aurai la mĂ©daille de l’UniversitĂ© de Moscou et le doctorat des JĂ©suites !

J.-Cl. B. — Bel Ă©clectisme ! (Rires.) Vous voilĂ  reconnu quasi universellement !

J. P. — Reconnu, vous savez
 (Silence.) Ça fait plaisir, bien sĂ»r, mais c’est assez catastrophique lorsqu’on voit la maniĂšre dont on est compris !

J.-Cl. B. — Vous avez le sentiment d’ĂȘtre mal interprĂ©té ?

J. P. — Oui, en gĂ©nĂ©ral.

J.-Cl. B. — Dans les applications pĂ©dagogiques ou dans la comprĂ©hension de la recherche ?

J. P. —  Non, non. Dans la comprĂ©hension mĂȘme de la thĂ©orie. Enfin, je crois que c’est le lot commun. J’ai un groupe de collĂšgues qui comprend trĂšs bien. Et puis on a toujours l’impression qu’on sera mieux compris dans la suite.

J.-Cl. B. — Est-ce qu’on peut parler Ă  votre sujet de — c’est un mot que vous n’allez sĂ»rement pas aimer ! — de passion de la recherche ?

J. P. —  Ah oui ! Ça nettement. Ah nettement !

J.-Cl. B. — Et que peut-on en dire ? Comment ça marche, ça ?

J. P. — Ah, c’est bien difficile à analyser. Un beau fait, cela vous remplit de joie.