Introduction a
Les recherches précédentes de notre Centre, qui portaient sur les diverses formes de l’abstraction, appelaient naturellement une analyse complémentaire des variétés de la généralisation et, en fait, la correspondance entre les premières et les secondes s’est, naturellement aussi, révélée très étroite. Mais nous n’avons pas pour autant l’impression de nous répéter, car l’étude des processus généralisateurs conduit plus avant dans l’examen de ce qui reste les deux grands mystères de la connaissance : qu’elle consiste à engendrer des structures constamment nouvelles, au sens de non contenues dans celles de départ, mais qui, une fois construites, apparaissent comme le produit nécessaire de celles-ci ; et que cette construction s’appuie sans cesse sur ce qui est en devenir, donc sur ce qui n’est pas encore achevé, autant et souvent davantage que sur l’acquis antérieur.
Nous avons été conduits, s’agissant de l’abstraction, à en distinguer deux formes principales. L’une, dite « empirique », consiste à tirer son information des objets eux-mêmes en retenant d’eux certaines propriétés à l’exclusion des autres, et qui existaient en eux avant toute constatation de la part du sujet (par exemple la couleur ou le poids). L’autre, dite « réfléchissante », procède à partir, non pas des objets, mais de la coordination des actions que le sujet exerce sur eux, ce qui n’est nullement pareil, ou des opérations en général du sujet : elle consiste donc d’abord à réfléchir au sens d’un « réfléchissement » sur un plan supérieur ce qui est tiré de l’inférieur et, d’autre part, à réfléchir au sens d’une « réflexion » mentale dont le rôle complémentaire est de reconstruire sur le nouveau plan ce qui est abstrait du précédent, d’où une réorganisation qui exige une structuration nouvelle.
S’il en est bien ainsi, et chacun reconnaîtra en cette distinction la différence qui oppose l’abstraction logico-mathématique aux abstractions en jeu dans les processus expérimentaux, il va de soi qu’il existera de même deux formes au moins de généralisations. Celle qui part des observables attachés aux objets, donc d’abstractions empiriques, et qui s’en tient à eux pour vérifier la validité des relations observées, pour établir leur degré de généralité et en tirer des prévisions ultérieures (mais sans encore chercher d’explications ou de « raisons », ce qui conduirait à dépasser les observables), est alors de nature essentiellement extensionnelle et consiste à procéder du « quelque » au « tous » ou du « jusqu’ici » au « toujours » : nous l’appellerons « généralisation inductive », sans ignorer les problèmes que soulève cette terminologie. Par contre, lorsque la généralisation s’appuie ou porte sur les opérations du sujet ou leurs produits, elle est en ce cas de nature simultanément compréhensive et extensionnelle et aboutit donc à la production de nouvelles formes et parfois de nouveaux contenus (cf. les nombres et leurs multiples variétés). Ces contenus sont alors engendrés par ces formes et non pas donnés dans des observables empiriques : nous parlerons à leur propos de « généralisations constructives », et c’est sur leur formation et leur mécanisme qu’insistera essentiellement cet ouvrage.
En effet, l’induction a été jadis l’objet des recherches de B. Inhelder 1, et nous n’avons donc pas à nous demander par quelles méthodes les sujets généralisent les faits, relations ou lois qu’ils découvrent dans le réel. Par contre, pour comprendre le rôle fondamental de la généralisation constructive, il conviendra de rappeler que dans les inductions elles-mêmes, lorsque le sujet met par exemple en relation une variable y et une variable x et vérifie la constance de cette relation, cette démarche extensionnelle suppose toujours un cadre d’assimilation antérieur, dû aux activités du sujet et qui, dans le cas particulier, est une mise en relations fonctionnelles : si y = f(x), ce cadre est alors la fonction elle-même f en tant que forme permettant d’unir les contenus x et y et leurs variations. Ces variables, leurs variations et l’existence même de leurs liaisons consistant toutes en observables, le pouvoir de les mettre en relations relève néanmoins des actions ou opérations du sujet (mais alors simplement « appliquées » et non pas encore « attribuées » causalement aux objets) et résulte donc de généralisations constructives antérieures (intervenant dès les morphismes ou correspondances sensorimoteurs).
Notons d’ailleurs d’emblée que, si élémentaires et généraux que puissent être ces cadres « constructifs » nécessaires à l’assimilation des liaisons établies « inductivement », il n’y a là que le résultat, en termes de généralisations, de ce que nous avons déjà constaté sur le terrain de l’abstraction : toute abstraction empirique, en quoi consiste la lecture des propriétés d’un objet suppose, en effet, l’utilisation de prédicats, relations, classes, etc., donc de « formes » nécessaires à l’assimilation des contenus observables, et ces formes, en tant que conditions préalables, comportent un minimum d’abstractions réfléchissantes antérieures, si inconscientes soient-elles. C’est ce même rapport que nous retrouverons entre les généralisations inductives et constructives, si pauvres que demeurent ces dernières aux débuts du développement, en opposition avec le primat d’abord systématique des simples inductions empiriques. Tout notre effort portera alors sur la formation de généralisations constructives de plus en plus riches et sur le mécanisme qui les conduit à la création continuelle de nouveautés, en ce qui concerne les contenus autant que les formes.
Les chapitres I et II de cet ouvrage examineront les questions sur le terrain logique, les chapitres III-V dans le domaine numérique (raisonnements récurrentiels), les chapitres VI-IX en des coordinations spatiales, le chapitre X à propos d’un problème quasi probabiliste et les chapitres XI-XIII au plan des explications physiques. Les chapitres III-V étant de lecture plus aisée que I-II, nous avons hésité à commencer par eux (ce que peut faire le lecteur), mais sommes restés fidèles à l’ordre hiérarchique des questions.
Inutile de répéter que si le signataire de ces lignes a rédigé l’ensemble de l’ouvrage, les collaborateurs ont joué un rôle fondamental dans la conduite et souvent dans l’invention même des expériences.
J. P.
Â
P.-S. — Il nous tient à cœur de remercier chaleureusement le Fonds national suisse de la Recherche scientifique et la Fondation Ford, qui ont continué à soutenir fidèlement les travaux de notre Centre.