Recherches sur la généralisation ()

Chapitre XI.
Généralisations relatives à la pression et à la réaction 1 a

En abordant les problèmes de généralisation en des domaines physiques, il peut être utile de partir de quelques remarques introductives sur l’état de la question au plan de la pensée scientifique, car cet état actuel a infligé les plus complets démentis aux idées de sens commun qu’avait défendues le positivisme logique à ses débuts. Selon ces idées, la pensée physique devait se borner à enregistrer les faits et relations observables et à les généraliser par inductions contrôlées, l’appareil logico-mathématique ne servant que de langage analytique (tautologique) pour décrire les données synthétiques ainsi dues à la seule expérience. Sans insister sur la contradiction surprenante qu’il y aurait ainsi à vouloir subordonner des contenus multiples et non tautologiques à des formes qui demeureraient au contraire purement analytiques (une de ces deux affirmations ne pouvant donc qu’être fausse), l’histoire des théories récentes et le développement des « modèles » ont montré à l’évidence que les progrès de la physique ne tiennent pas seulement à l’accumulation des faits et des lois, mais, pour une part tout aussi importante, à la construction successive d’idées nouvelles qui, à chaque étape, permettent de les intégrer en des « structures » dépassant les observables dans la direction de la nécessité propre aux compositions déductives ou opératoires. Les opérations logico-mathématiques constituent en ce cas bien davantage qu’un langage, puisqu’elles permettent au sujet de concevoir par analogie les objets sous la forme d’« opérateurs », ce en quoi consiste la recherche de la causalité.

Nous ferons donc l’hypothèse que dès sa formation psychogénétique la généralisation de caractère physique est loin de se réduire à des inductions empiriques, quoique celles-ci soient nécessaires à l’établissement des lois. Il s’y ajoute dès les stades initiaux une part d’abord restreinte, mais ensuite toujours plus large, de généralisation constructive, quoique celle-ci consiste davantage à élaborer des formes nouvelles dans le but d’interpréter des contenus fournis par l’expérience extérieure que d’engendrer des contenus nouveaux comme dans les constructions logico-mathématiques qui sont sources à la fois des structures et de leurs contenus. Néanmoins, d’un côté, les contenus physiques, quoique observables à des degrés divers, sont toujours plus ou moins restructurés par les formes et présentent déjà à cet égard une certaine nouveauté. Mais surtout, d’un autre côté, on peut soutenir qu’en plus des contenus donnés la pensée physique en construit qui dépassent résolument les frontières de l’observable, puisqu’ils se caractérisent par les notions du virtuel et du potentiel, parentes des « possibilités » en général dont il vient d’être question au chapitre précédent. C’est ainsi que les problèmes fondamentaux d’équilibre, dont la solution fournit un éclairage complémentaire nécessaire à l’étude de la causalité, ne peuvent être dominés que par le recours aux travaux virtuels et à l’énergie potentielle.

En ce qui suit, nous sommes ainsi partis d’une question laissée ouverte dans nos recherches sur la causalité : par quelle généralisation l’enfant, qui ne croit d’abord à l’existence de forces que dans les états de mouvements, en vient-il à accepter qu’un poids immobile continue d’exercer une poussée sur la table ou le sol ? Cette analyse de la pression (déjà entreprise précédemment mais du point de vue des rapports entre le poids et la surface, que nous négligerons ici) a naturellement conduit à celle de la réaction, également amorcée à propos de la causalité, mais nous nous centrerons en ce qui suit sur les modes de raisonnement aboutissant aux notions d’une réciprocité entre forces opposées et à leur équilibre, avec ce que ce concept comporte donc de composantes ou de contenus virtuels.

Le matériel se compose d’agents et de réactants divers. Pour les poids servant d’agents, on a utilisé des cylindres en cuivre, petits morceaux de bois, de sagex, de plastique, de mousse (cubes d’environ 4x4x2 cm). Pour les réactants, plaques de mousse, de sagex (polystyrène), de pâte à modeler, de bois et de fer (toutes d’environ 12x12x2 cm).

Une plaque de sagex en forme de pont, pour rendre observable ce qui est inobservable lorsque la plaque est posée directement sur la table ; quelques lattes de bois d’épaisseur de 2 mm, posées sur des cubes, afin d’avoir des unités de résistance qui s’additionnent. En outre, on fait presser les unes contre les autres les mains des sujets et celles des expérimentateurs pour aider les sujets à prendre conscience de la relation de réciprocité causale où chaque main est simultanément cause et effet.

Les interrogations sont restées très souples, le détail des questions et leur ordre dépendant des réponses des sujets. Le schéma général reste cependant le suivant :

a) Description spontanée du sujet du matériel ; noter si sériation spontanée de la résistance potentielle des matériaux.

b) Agent identique sur divers réactants : on commence avec la mousse, puisque c’est le phénomène le plus observable de pression, avec enfoncement visible, puis remontée de la mousse lorsqu’on enlève un poids :

— 1 cylindre sur mousse : anticipation (on provoque une fausse anticipation car un cylindre ne s’enfonce pas visiblement dans la mousse) ; constatation, explication, suggestions pour enfoncer plus, etc.

— 2 cylindres sur mousse : anticipation, constatation, explication.

— 2 cylindres sur sagex, bois, fer : anticipation, constatation, explications, comparaisons, explications.

c) Problème de la conservation des forces :

Pourquoi différences d’enfoncement avec même agent… ?

Pourquoi différences avec même réactant mais agents divers… ?

Est-ce même poids partout, est-ce même pression partout, afin de voir si le poids et l’action du poids sont dissociés ou coordonnés chez le sujet.

Les réactants sentent-ils les différents poids, avec ou sans pression ?

Un même réactant résiste-t-il différemment selon les agents ?

Enfin, y a-t-il compensation des deux forces ou quelles sont les relations entre pressions et résistances ?

§ 1. Le niveau IA

Au cours du stade préopératoire I, la pression demeure identifiée à un observable qui est l’enfoncement de l’agent dans le réactant, mais il n’existe pas de relation générale entre deux comme ce sera le cas au stade II (où le sujet dira que deux cylindres s’enfoncent sur la mousse parce qu’ils sont « plus lourds » qu’elle) : tel réactant permet l’enfoncement parce qu’il n’est « pas dur », et en ce cas l’agent s’enfonce « parce qu’il est lourd », tandis que si le réactant est « dur » l’agent cesse d’agir puisqu’il n’a rien à faire. Mais il n’y a là qu’une relation en quelque sorte occasionnelle ou de rencontre (comme c’est le cas d’un amateur de grimpées qui peut faire des ascensions s’il est dans les montagnes mais qui reste inactif en un pays plat) et le sujet se borne à invoquer ces relations locales ou partielles sans chercher de formulation générale :

Dan (5 ;5) : « La mousse est comment ? — Elle est doux. —  Alors le cylindre ? — Elle va faire un petit trou comme ça (il enfonce son doigt). — Pourquoi ? — Parce que c’est lourd, le rond. —  Regarde. — Ça tombe pas et ça fait pas de trou. — Pourquoi ? — Pas assez lourd. —  Et si j’en mets deux (exp.) ? — Je vois un trou… parce que c’est assez lourd. — Et là-dessus (2 sur le sagex) ? — Ça fait (ne fera) pas un trou, ça ne se casse pas ce truc blanc… ça ne fait pas un trou parce que c’est dur. —  (Sur le bois ?) — Ça ferait rien, parce que c’est aussi dur, et ça se casse pas. — (Sur le fer ? )— Ça ne va pas se casser et pas faire de trou, parce que c’est aussi dur et c’est la même chose que les fers ronds (= les cylindres : c’est la première relation explicite entre l’agent et le réactant). — Les deux cylindres sont lourds dans ta main ? — Oui. — Sur la mousse ? — Oui. — Sur le fer ? — Non, parce que c’est aussi du fer (cf. la relation précédente). — Mais le poids dans les ronds, il reste dedans quand ils sont sur du fer ? — Non. — Ils n’ont plus de poids ? — Non, parce que c’est aussi du fer. — Est-ce qu’ils poussent sur l’éponge et sur le fer ? — Non. —  Et sur ta main (exp.) ? — Oui ils poussent sur moi. —  Et sur la mousse ? — Oui. — Et sur le fer ? — Non, sur le fer ça pousse pas. — La mousse sent quelque chose de lourd quand on pose les deux ronds ? Et le fer ? — Sur le fer il ne sent pas, mais la mousse elle sent quelque chose. —  Et le plastique sur l’éponge, il pousse ? — Non, parce qu’il est petit et ça ne fait pas de trou. » On lui demande de presser du doigt sur l’éponge puis de l’enlever tout doucement : « Ça fait plus de trou. —  Qu’a fait l’éponge ? — Ça pousse (vers le haut une fois le doigt enlevé). — Ça pousse quoi ? — Elle se fait léger l’éponge (elle redevient ce qu’elle était avant la pression du doigt). »

Cor (5 ;11), mêmes anticipations et réactions initiales : la mousse « c’est doux » et le fer « c’est lourd », etc. « Les deux cylindres ils poussent sur la main ? — Oui. — Et sur la mousse ? — Oui. — Et sur le sagex ? — Non, parce que le liège il n’est pas mou. —  Et sur le bois, ils poussent ? — Non. —  Et sur le fer ? — Non. — Pourquoi ? — (Silence comme à tous les pourquoi). » Cor a remarqué que la mousse « elle remonte » quand on enlève le poids et que sa main remonte aussi après descente sous pression : « Je poussais sur ta main moi ? — Oui. — Et toi pour ne pas descendre, tu poussais sur ma main ? — Non. »

Ces réactions initiales sont très claires. Le sujet ne raisonne que sur des observables et il ne les généralise qu’inductivement 2 : la pression se réduit entièrement et identiquement à l’action d’enfoncer et celle-ci a lieu si l’agent est « lourd » et le réactant « doux » ou « mou », tandis que s’il est « dur » l’agent ne fait rien, ne presse pas, n’est pas « senti » et ne conserve même pas son poids. Selon les propos successifs du sujet il y a là deux conditions sine qua non d’enfoncement, mais l’enfant ne mentionne que l’un des deux facteurs sans l’autre lorsqu’il ne se produit pas de tel enfoncement : l’agent, qui seul est actif, est conçu comme détenteur de pouvoirs qu’il exerce si les circonstances s’y prêtent, mais il ne fait, ni n’essaie rien si ce n’est pas le cas, d’où une sorte de dichotomie des niveaux d’actions faute de relation causale avec le réactant. Plus précisément celui-ci n’a encore rien d’un réactant et n’est qu’un « patient » qui « sent » le poids de l’agent lorsqu’il y a enfoncements, mais ne sent rien si ceux-ci n’ont pas lieu, puisque alors il ne « résiste » pas, et que seule sa « dureté » le rend impropre aux entreprises de l’agent. La seule activité du réactant est de reprendre sa forme une fois terminée la pression : l’éponge « se fait légère » dit Dan, après avoir été débarrassée des cyclindres, mais il ne se passe rien durant l’enfoncement comme tel, et Cor nie même avoir repoussé la main de l’expérimentateur qui pressait sur la sienne pour suggérer une idée de réaction. Il est en outre à noter des réponses intéressantes de Dan à propos du fer sur le fer et qui constituent la première mise en relation de l’agent et du réactant, mais une relation qui revient en fait à nier la possibilité d’une action causale : le fer sur du fer ne produit rien puisqu’il est lui-même du fer et il va jusqu’à perdre son poids lorsqu’il est sur du fer. En ce cas où le réactant n’est pas un patient quelconque, mou ou dur, c’est-à-dire accessible ou non aux activités de l’agent, mais où il est de la même nature que celui-ci, il faut bien les mettre en relations, et c’est ce que fait logiquement Dan. Mais comme ils sont égaux, donc de même force, ils ne font strictement rien, jusqu’à ne pas « sentir » que l’un est sur l’autre, et cela du fait qu’ils n’ont plus de poids « parce que c’est aussi du fer ». C’est peut-être là le plus bel exemple de l’absence initiale complète de l’idée de réaction : au lieu d’imaginer (mais à titre d’inobservables) deux forces égales qui se compensent, le sujet les nie simplement et totalement, puisqu’il ne se passe rien. En un mot l’équilibre n’a rien encore d’une égalisation entre actions opposées : il n’est qu’une équivalence dans la suppression ou l’anéantissement de toute action.

§ 2. Le niveau IB

Le progrès principal, mais intéressant pour la genèse de l’idée de réaction en léger dépassement des observables, est que les sujets de ce niveau IB admettent la permanence du poids de l’agent là où il n’y a pas enfoncement, et supposent même qu’il est « senti » par le réactant, mais sans reconnaître pour autant qu’il y a pression : il y a donc si l’on peut dire, présence « ressentie » du poids, mais non encore pression « agie ». Cependant, sur le dernier point il s’ajoute un second progrès : la pression cesse de ne relever que d’une relation du tout ou rien et comporte des degrés, en fonction de ceux de la « dureté » du réactant, lesquels s’orientent alors dans la direction d’une notion plus ou moins vague de résistance :

Lau (5 ;6) pense que le plot sur la mousse « ça va faire lourd » mais qu’elle ne s’enfoncera pas « parce qu’elle retient ». Elle constate que 2 enfoncent « parce que c’est lourd », mais sur le bois « ça ne fera rien du tout », ni sur le fer « parce que c’est un fer » et plus loin elle dira pour fer sur fer : « Il n’appuie pas parce que c’est la même chose (les deux du fer). » Cependant, après avoir constaté que le sagex sans être lourd ne donne pas d’enfoncement, Lau nuance ses affirmations et négations en introduisant des degrés : si le sagex ne cède pas, c’est que les 2 cylindres « ils n’appuient pas fort. — Mais un peu ? — Oui. — Et sur le bois ? — Un petit peu. — Et sur la mousse ? — Très fort. — Et sur le sagex ? — Juste un petit peu. — Et sur le bois ? — Un tout petit peu. —  Et sur le fer ? — Un tout petit peu. — Le même tout petit peu ? — Non ». Quant à la réaction au moment de la pression, on n’obtient rien malgré les suggestions : « Si on pousse la mousse, qu’est-ce qui la fait remonter ? — La mousse. — Elle fait quelque chose ? — Non, parce qu’on l’a appuyée et après on relâche. Si on reste longtemps, le trou reste. — 2 cubes en bois ça appuie sur la mousse ? — Non. —  1 fer ? — Oui. —  2 fers sur le sagex ? — Non. — La mousse appuie sur ton doigt pour que ça remonte ? — Non, parce que je reste longtemps et si je relâche, ça remonte. » Ressort long : « Quand tu lâches ? — Ça se resserre. —  Tu crois qu’il tire ton doigt ? — Non, c’est nous qu’on doit tirer. » Ressort court et dur : « Tu crois qu’il tire le poids ? — Non. » On met 1 kg sur le ressort : « Il reste comme ça parce que c’est les deux du fer » (cf. plus haut : « Il n’appuie pas » parce que c’est les deux du fer).

Mib (5 ;7) après mêmes débuts pense que 2 cylindres sur le sagex n’enfonceront pas « parce que c’est aussi dur (comme le bois, etc.) c’est pas de la mousse. — Le poids pousse sur la mousse ? — Oui. —  Et aussi sur le sagex ? — Non. — C’est lourd sur la mousse ? — Oui. —  Et la même chose lourd sur le sagex ? — Oui ». Un bout de mousse sur la mousse : « Elle sent quelque chose la mousse ? — Non, parce que c’est les deux la même chose. —  Et sur le sagex ? — Non » parce que pas assez lourd. « Et les cylindres sur le bois ? — Il sent parce que c’est lourd. — Et le bois sur le bois ? — Oui. —  Mais c’est tous les deux du bois ? — Oui, mais c’est lourd, alors il sent. » Il sent de même les cylindres : « Ça appuie ? — Non. •— Pas du tout ? — Pas du tout non. — Mais le bois le sent ? — Oui, il touche. » Quant à la réaction, Mir pas plus que Lau n’en soupçonne l’existence : la mousse remonte « puisque vous avez enlevé » les cylindres, mais le réactant « ne pousse » pas.

Yva (6 ;6) : un cylindre sur la mousse « ça n’appuie pas. — Est-ce que ça pousse ? — Non. — Et 2 cylindres ? — Peut-être ça va appuyer. (Exp.) Ça est rentré, ça pousse dessus et ça rentre ». Après quoi « ça va revenir. —  Qu’est-ce qui la fait revenir ? — La mousse. — Comment ? — Comme ça ». Et sur le sagex : « Là ça (cylindres) pousse pas… Ils sont plus lourds sur la mousse. —  Et sur le bois ? — La même chose que sur le sagex. — Ça pousse sur le bois ? — Non. — Sur la main, ça appuie ? — Non, euh, oui, un petit peu. — Et sur le bois ? — Non. » Pour le sagex en pont il constate avec étonnement un léger enfoncement « parce que ça a appuyé plus. — Et là (sagex sur table) si je mets les mêmes poids, ça appuie ? — Non. — Ça n’appuie pas ou on ne voit pas ? — Oui, on ne voit pas. — Mais on peut penser que ça appuie un peu ? — Oui, parce que ça appuie sur le (l’autre) sagex. —  Et sur le bois, ça appuie ? — Non. — (Bois fin en pont) ça appuiera ? — Oui, parce qu’il est plus mince ».

Le caractère commun de ces réponses est une mise en relation, mais implicite (et non encore fondée comme au niveau IIA sur une comparaison des poids), entre les agents, dont les activités de pression varient en fonction des réactants, et les comportements de ceux-ci, qui peuvent « retenir » (Lau) ou se laisser faire, mais qui, même en opposant leur dureté au poids de l’agent, le « sentent » quand il est lourd. Il y a donc là une sorte d’élargissement des observables par différenciation des points de vue, puisqu’un poids immobile sur un réactant qui ne s’enfonce pas est inobservable pour l’enfant, mais est observé par le réactant qui le porte puisque « c’est lourd, alors ça sent ». Seulement, comme il ne se passe rien, le poids, tout en étant senti, n’exerce aucune pression : « il touche », mais n’appuie pas dit Mir, « ça n’appuie pas » ni le pousse, dit Yva. Cependant, puisque cette pression est devenue susceptible de variations, elle peut quand même, quoique invisible, s’exercer « un tout petit peu » (Lau) et il y a là un vrai début de dépassement de l’observable, de même que quand Yva ayant vu le sagex en pont s’enfoncer légèrement, généralise ensuite cette pression au sagex sur table.

Par contre, il n’y a pas encore trace d’une notion de réaction, car « retenir » n’est pas conçu comme une activité dirigée et la remontée de la mousse après l’enlèvement des poids n’a pas de rapport pour le sujet avec ce qui se passe durant la pression. Mais voyons encore à cet égard deux cas intermédiaires entre les niveaux IB et IIA :

Art (6 ;2) dit que le cylindre s’enfonce « parce qu’il est plus lourd que la mousse » (ce qui est une formule du niveau IIA) et qu’il n’en va pas ainsi sur le sagex : « Ça s’enfonce pas parce que le sagex est plus lourd que ça (que le cylindre bien qu’ayant soupesé les deux). » Lourd signifie donc possédant un pouvoir de résistance comme de pression. De même l’enfoncement dans la mousse n’est pas grand parce qu’elle « est un petit peu lourde », mais avec plus de cylindres « ça va faire très lourd ». Seulement ces activités liées au poids ne sont encore que l’expression d’observables, car sans enfoncements les poids ne « poussent » pas. « Mais le poids dans les plots il fait quoi s’il ne pousse pas le sagex ? — Il ne fait rien. — Il reste où ? — Là-dedans (dans les cylindres). — Et sur la mousse ? — Il descend ! » Lorsqu’on l’enlève la mousse « elle remonte. —  En remontant elle lui fait quoi au plot ? — … — Regarde. — … ». On se livre alors à une pression des mains : « Si je pousse fort que fait ta main ? — Retenir. — Mais que fais-tu ? — Je pousse. —  Vers où ? — Vers le haut. —  Et la mousse avec 2 cylindres elle pousse aussi vers le haut ? — Non. — Pourquoi ? — Parce qu’il est plus lourd le plot (et donc parce qu’il ne saurait y avoir deux poussées de sens contraires !) ». On se livre alors à une suggestion massive, consistant à mettre deux cylindres sur la mousse et à en enlever un seul, d’où une remontée observable du réactant sous le cylindre restant : « On peut dire que la mousse pousse vers en haut ? — (Hésitation) Oui. » Art admet alors que le sagex aussi peut pousser vers le haut, et même le voit, mais elle comprend si peu ces produits de la suggestion qu’avec deux ressorts, elle reconnaît que si elle ne pouvait pas tirer un ressort flexible au-delà d’un certain point c’est qu’« il retenait » mais elle conteste qu’il en soit de même d’un ressort rigide, où ça devrait être le cas a fortiori : « Non, il ne fait rien », puisqu’il n’a pas bougé !

Dra (7 ;11) a une théorie à lui sur la remontée de la mousse. Avec un seul cylindre « la mousse a un fond dessus et un fond dessous alors ça ne descend pas », avec 2 cylindres elle descend, puis remonte après leur départ contrairement à la pâte à modeler : « La pâte se colle au fond et après ne remonte pas. La mousse ne colle pas au fond, alors le fond la fait remonter. Le sagex est plus lourd que la mousse, alors il s’enfonce moins et le poids sur le sagex il pèse moins que sur la mousse. — Le poids dans la mousse c’est la même sorte de poids que dans les cylindres ? — Oui, mais il y a plus dans les cylindres. —  Tu disais que celui des cylindres appuie sur la mousse. Que fait celui de la mousse ? — Le poids de la mousse s’aplatit puisqu’il y a plus de poids dans les cylindres. —  La mousse n’appuie pas un peu sur les cylindres ? — Non, elle est trop légère. —  Quand les plots sont sur le métal, le métal appuie sur les plots ? — Non, le métal ne fait rien. Quand les poids sont égaux aucun ne pèse. — Ni l’un ni l’autre ne pousse, ou tous les deux ? — Les deux ils n’ont pas besoin de pousser. » Poussée des mains : « Je pousse sur ta main, toi tu pousses contre (à noter la suggestion), ça ne bouge plus : pourquoi ? — Parce qu’on pousse la même chose, on a le même poids. —  On pourrait dire que la mousse pousse contre le cylindre ? — Oui, elle retient le poids. —  Et avec un poids plus lourd ? — Elle doit pousser plus. — On peut dire qu’elle retient plus ? — Non, elle retient moins parce qu’elle s’enfonce plus.—  Et le sagex pousse contre le cylindre ? — Comme la mousse. — Et le bois ? — Ah non, le bois et le cylindre ont le même poids, alors ils ne poussent pas. —  Pas du tout ? — Non jamais. » On insiste en reparlant des mains (où il disait le contraire), etc., mais Dra maintient son refus catégorique.

Ces deux beaux cas montrent à l’évidence que la résistance, quoique attribuée à un poids, n’est pas encore une force de sens opposé à celui de la pression, et, du même coup, nous font comprendre pourquoi deux poids égaux sont censés n’exercer aucune pression l’un contre l’autre. Sur le premier point, Art, bien que venant de repousser de bas en haut la main qui pressait la sienne de haut en bas, se refuse à penser qu’il puisse en être de même entre la mousse et le cylindre « parce qu’il est plus lourd » : autrement dit si une force l’emporte sur une autre, celle-ci est annulée au lieu de continuer de s’exercer ou tout au moins de faire effort en sens contraire, et cela va de soi si l’on s’en tient aux observables. De même pour Dra le poids de la mousse « s’aplatit » au lieu de réagir et si elle « retient » et devrait donc « pousser plus » en cas d’augmentation du poids de l’agent, en fait « elle retient moins » puisque minorisée. De même le sagex étant « plus lourd » que la mousse, donc plus fort, retient davantage l’agent, mais celui-ci au lieu de pousser davantage puisqu’il y a résistance « pèse moins que sur la mousse » comme semble l’indiquer l’observable. Quant à la remontée de la mousse, ce n’est pas une réaction, mais un processus interne, joliment décrit par Dra, mais ne fonctionnant qu’après le départ de l’agent et si Art cède un instant à la suggestion contraire (remontée observable après départ de 1 cylindre sur 2), elle n’y comprend rien et ne l’applique même pas à un ressort.

En un mot ces sujets, tout en formulant en termes de poids rivaux la relation de l’agent et du réactant, ne comprennent pas encore la possibilité de deux actions simultanées de sens contraires : si l’un des poids l’emporte, l’autre ne fait rien, qu’il s’agisse de l’agent qui renonce sans essayer ou du réactant- patient qui subit sans réagir. Et cependant la situation des deux mains qui poussent l’une contre l’autre (et celle de l’enfant dirigée vers le haut) ne soulève aucun problème et devrait les éclairer, mais il s’agit alors de conduites commandées et de mouvements volontaires, liés à des intentions exceptionnelles et bien délimitées, ce qui leur paraît donc sans rapport avec la relation des poids de deux objets inertes superposés ; et surtout, dans le cas des mains, les efforts et les directions sont observables, tandis que dans les rapports entre solides superposés sans enfoncement, s’en tenir aux observables conduit bien à cette conclusion qu’il ne se passe rien, sinon une résistance toute passive du réactant-patient, et une immobilité corrélative de l’agent. On comprend alors cette idée remarquable déjà soutenue en IA par Dan et en IB par Lau, etc., que deux corps superposés de même nature (les deux du fer, etc.) n’appuient pas l’un sur l’autre, ce que Dra exprime en termes de poids : « Quand les poids sont égaux aucun ne pèse. » Du moment que peser signifie appuyer avec résultat observable (enfoncement), il est en effet clair qu’en cas d’égalité « ils n’ont pas besoin de pousser » puisque cela ne donnera rien ! Le problème n’est donc pas le motif de cette opinion si répandue, qui est donc transparent, mais bien la durée de celle-ci que l’on retrouvera chez les sujets du niveau IIA, alors que sur une balance à fléau ils commencent à saisir les actions simultanées et opposées de deux poids égaux.

§ 3. Le niveau IIA

Le caractère général de ce sous- stade du début des opérations concrètes est, dès l’anticipation des résultats, une mise en relations spontanée des poids. Il y a en outre conservation du poids d’un agent, quel que soit le réactant (sauf en cas d’égalité), mais sans que cela entraîne toujours une pression exercée sur ce dernier :

Roc (6 ;6) : 1 cylindre sur la mousse : « Ça fait (fera) bing comme ça parce que c’est lourd et pas la mousse. — (Exp.) Pourquoi ça ne s’enfonce pas ? — Parce que la mousse elle retient. — Comment ? — Avec la mousse qui est dedans. —  Qu’est-ce qu’elle fait ? — Elle reste immobile, elle ne peut pas bouger (et ne « fait » donc rien). » Cependant, « la mousse elle peut réaller où qu’elle était (remonter). — Pourquoi ? — Parce que dans la mousse il y a quelque chose qui fait boing et qui revient » et il va jusqu’à dire que contre les cylindres « la mousse doit pousser. — Vers où ? — Tout dedans (!) ». Le cylindre pèse aussi sur le sagex mais « pas beaucoup. — Et sur la mousse ? — Un petit peu, pas la même chose », mais sur les solides ce n’est pas une pression : « Il pousse… il reste comme il est… non, sur ce plot on ne voit pas. »

Eri (7 ;2) : « La mousse va descendre, parce que c’est plus lourd (1 cylindre) que la mousse. » Mais « sur le sagex pas, il est un petit peu dur. — C’est le même poids ou pas ? — Oui, parce que le poids il est aussi lourd sur le sagex que sur la mousse, c’est le même là et ici. —  Le sagex sent la même chose ? — Oui ». Il va même jusqu’à un moment donné dire : « Presque tout le matériel qu’il y a ici je le vois (!) descendre un tout petit peu » lors des pressions, créant ainsi des sortes de faux observables pour rester cohérent dans ses généralisations naissantes. Après les questions sur les mains, où il dit « Je dois pousser en haut », Eri dit à propos du poids sur le sagex que celui-ci doit aussi « pousser en haut » pour résister, mais « la mousse ne pousse pas ; c’est le plot qui pousse : ça descend. — Et ta main quand le plot pousse, elle ne doit pas pousser aussi ? — Non, ça descend pas : parce que je tiens bien le plot il ne touche pas. —  Mais (alors) ta main doit pousser ? — Oui. —  Et la mousse ? — Non, pas comme la main, parce que la main elle peut bouger, mais la mousse elle ne peut pas ». Et pourtant « elle remonte, mais parce qu’il n’y a plus rien sur la mousse ».

Mer (8 ;8) : la mousse s’enfoncera à cause de la différence de poids, mais pas le sagex parce qu’ « il y a quelque chose qui retient dessus », bien que le poids des cylindres « ça change pas, ça reste la même chose » sur les deux réactants, etc. Néanmoins ils n’appuient pas de la même manière « parce que le bois est dur, le sagex pas très dur et la mousse encore moins. —  Que fait le bois pour que ça ne s’enfonce pas ? — … — Si je pousse sur ta main avec le poids ? — Je retiens, j’évite de descendre. — Tu pousses ? — Non… oui. —  Vers le bas ? — Non, vers le haut. — On peut dire la même chose du bois, qu’il pousse, etc. ? — Non, parce que le bois est plus dur que ma main ». Il ne sentirait donc rien mais une petite bête dedans « va sentir qu’elle s’écrase (extension des points de vue) ». Quant à la mousse sur mousse, « quand c’est les deux mêmes poids, ça n’appuie pas : la mousse d’en bas ne sent rien ».

Mau (8 ;9) : le sagex ne sent pas un autre sagex de même poids : « Qu’est-ce qu’il faut pour qu’il sente ? — Quelque chose de plus lourd que le sagex. —  Et le même poids ? — Ça ne fera rien. —  Et moins lourd ? — Moins que… moins que rien (il rit), je suis pris ! »

Le propre de ces réponses est le contraste entre le début de logique conduisant à l’explication de l’enfoncement par le rapport des poids avec en général conservation de ces derniers, et la difficulté d’appliquer les mêmes raisonnements à tout ce qui dépasse les observables (sauf à imaginer momentanément, comme Eri et d’autres, de faux observables pour préserver la cohérence). Le sujet admet bien en principe que si le poids se conserve, il doit appuyer avec la même force sur tous les réactants, mais il ne le fait pas de la même manière selon leur dureté et un poids sur le bois n’est pas senti par lui (bien que Mer étende au point de vue d’une petite bête ce qu’il sent sur sa propre main). Il est en particulier curieux de voir avec quelle insistance ces sujets admettent que fer sur fer ou mousse sur mousse, etc., « n’appuient pas » parce que « ce sont les deux mêmes poids » alors que sur une balance il y a début de compréhension de l’équilibre entre forces contraires : mais c’est que sur la balance (sans oublier l’expérience acquise sur les balançoires) les mouvements du fléau montrent que si un poids descend d’un côté il fait monter l’autre du côté opposé, de telle sorte que l’équilibre apparaît bien comme la forme limite de deux mouvements inverses. En cas de simple superposition au contraire, il n’y a plus de mouvements et, à s’en tenir aux observables, comme c’est le cas à ce niveau à quelques rares dépassements près, il est logique d’en conclure qu’il ne se passe plus rien (sauf à découvrir avec Man que le paradoxe apparaît alors avec « moins que rien »). Dans les cas les plus favorables où la réaction semble s’annoncer sous la forme d’un pouvoir de « retenir » (Rog, Mer, etc.) il est à relever une difficulté de même nature à concevoir cette rétention comme dirigée en sens contraire de l’action : il y a bien dans la mousse une tendance à « réaller où elle était », concède Rog, ce qui lui fait entrevoir la possibilité d’une « poussée » contre le cylindre métallique, mais cette poussée demeure « tout dedans » et ne s’exerce donc pas en réalité contre « ce poids extérieur  » 3. Tout le niveau IIB va nous montrer la complexité de ce problème.

§ 4. Le niveau IIB

Entre le niveau IIA qui fournit une explication des enfoncements par le rapport des poids, avec tendance à conserver ces derniers, mais refus d’admettre des « poussées » dépassant les observables et surtout les réactions, et le stade III, où actions et réactions sont enfin comprises, s’étend un sous-stade intermédiaire IIB (9-10 ans en moyenne) caractérisé par deux notions corrélatives, mais dont les sujets soulignent parfois l’une plus que l’autre : une extension progressive des actions de presser ou pousser aux cas où il n’y a pas d’enfoncement observable, et une force de résistance accordée aux réactants, laquelle, sans être encore une « réaction » proportionnelle à l’action, constitue néanmoins un freinage susceptible de bloquer les pressions selon des modes divers allant de « retenir » à « repousser », mais commençant également à dépasser les limites de l’observable :

Mag (8 ;10) est intermédiaire par ses contradictions entre les niveaux IIA et IIB. Le poids ne change pas en passant de la mousse au sagex et les cylindres appuient pareillement, bien que le sagex ne s’enfonce pas « parce qu’il est lourd ». Par contre ils ne pèsent pas sur le bois qui « est encore plus dur » mais « ils s’appuient dessus » autant que sur le sagex et moins que sur la mousse (cf. « s’appuyer sur » et « appuyer contre »). Mais ensuite ils ne pèsent plus sur le sagex « parce qu’il ne s’enfonce pas », puis ils pèsent à nouveau, tandis que pas sur le bois : « Où va le poids alors ? — Il reste sur place. —  Et sur le sagex ? — Il va dans le sagex. —  Et pourquoi il ne s’enfonce pas ? — Parce qu’il est dur. — Et pourquoi les plots ne vont pas jusqu’au fond de la mousse ? — Parce que la mousse elle (se) relevait. —  Elle fait quoi ? — Parce qu’elle est dure un peu, elle pousse en haut. » Mais dans la suite : « Le sagex il retient. —  Qu’est-ce que ça veut dire ? — … — Et si je pousse sur ta main, qu’est-ce qu’elle doit faire ? — Retenir. —  Et la mousse elle pousse vers le haut pour retenir ? — Oui, un tout petit peu. —  Et pas le bois ? — Parce que le bois il est plus lourd. » Enfin, bois sur bois : celui d’en dessous ne sent rien « parce que c’est le même poids, mais le poids d’en dessous il est plus lourd. —  Et où va le poids ? — Il reste sur place ».

Nic (9 ;5) présente les mêmes contradictions continuelles entre la soumission aux observables et les tentatives de les dépasser : « Sur la mousse, ils (cylindres) poussent plus fort. Sur le sagex ça appuie moins, parce que ça enfonce moins. — Ça pousse avec leur poids ? — Non. — Où va le poids ? — Sur le sagex. — Alors le poids pousse sur le sagex ? Oui, mais très peu. — Et sur le bois ? — Non… oui. — Et ça appuie autant sur le bois que sur la mousse ? — Sur la mousse ça appuie plus. — Et là (fer) ? — Ça appuie. —  Est-ce que les cylindres poussent plus sur la mousse que sur le fer ? — Non, ça appuie plus sur la mousse parce qu’elle s’enfonce. — Mais ils poussent autant ? — C’est différent parce que là ça s’enfonce et pas sur le fer : c’est dur. — Ça appuie moins sur le fer ? — Ça appuie plus… ou moins. —  Et le cube de bois ? — C’est différent : sur la mousse, ça appuie moins, sur le fer, ça appuie plus (1). — Le fer ou le cube de bois ? — Le carré appuie plus sur la mousse que sur le fer. — Mais ça ne s’enfonce pas ? — C’est léger (le cube) alors il ne peut pas s’enfoncer. »

Rem (9 ;1) : le poids des cylindres « c’est toujours le même poids » sur la mousse et le sagex. « Et ça appuie autant ? — Oui, parce que c’est toujours le même poids. — Et sur le bois ? — (Longue hésitation.) Oui parce que c’est toujours le même poids. » Mais cette belle logique ne vaut plus pour le sagex qui n’appuie pas sur la mousse, puis « un tout petit peu », mais pas sur le bois. De même le cube en bois « pousse » sur la mousse et le sagex, mais pas sur le fer ni sur un autre bois « parce que bois sur bois c’est le même poids ». Quant à la réaction, Rem accepte que sa main « elle doit pousser en haut » pour résister à celle de l’adulte, d’où un nouveau succès momentané de la logique : le sagex « il doit pousser en haut » pour que les cylindres ne s’enfoncent pas, mais le fer « il doit pas pousser : il doit faire un tout petit effort ».

Ced (9 ;6) pense que, le poids des cylindres se conservant : Ça appuie toujours pareil » sur la mousse, le sagex et le bois, sauf qu’en cas d’enfoncement « ça enfonce jusqu’à une certaine distance, mais après le plot n’est plus assez lourd ». Ce qui retient, dans le cas de la mousse, est sa couche inférieure et dans le cas du sagex sa structure quasi corpusculaire assez dense : « Il y a des petits boules très serrées. » Dans le cas des deux mains « je retiens », et « j’ai dû remonter », mais malgré une suggestion verbale portant sur le ressort rigide puis sur la mousse, il refuse à celle-ci le pouvoir de pousser vers le haut : « Mais non, puisqu’elle est en dessous, elle reste comme elle est. »

Ana (9 ;11) constate qu’un cylindre ne suffit pas à enfoncer la mousse : elle « est résistante, elle tient ». Le sagex encore plus. « On peut dire que la mousse sent les poids dessus ? — Oui. —  Et le sagex ? — Beaucoup moins mais quand même un peu. —  Et le bois ? — Alors, là, pas du tout. » On revient à la « résistance » de la mousse : « Tu peux m’expliquer « résister »? — Ah c’est bien difficile ! » Après l’expérience des mains : « On peut dire que la mousse donne aussi ses forces contre le poids ? — Oui… non, elle ne monte pas la mousse, elle aplatit. — Et quand on enlève les poids ? — Elle remonte. — Alors elle donne sa force ? — Non, c’est seulement quand vous enlevez les plots, pas quand ils sont dessus. —  Mais pour que la mousse les tienne comme ta main ? — Oui, on peut dire qu’elle pousse un tout petit peu (pas très convaincue). — Et avec un plot (métal) dessus ? — Oui, mais ça (= elle) pousse un peu moins (!). » Quant au sagex : « Non, il ne pousse pas (pour résister) parce qu’il est assez épais et assez dur, il n’a pas besoin de pousser. » On revient à l’expérience des mains et on demande cette fois si les poids (cylindre, sagex ou bois) « pèsent aussi » en cas de non-enfoncement ? « Oui, un tout petit peu, mais on ne le remarque pas. —  Toujours la même chose sur tous ? — Oui, c’est toujours le même poids, c’est simplement que ce qui est dessous est plus dur, plus lourd. —  Et ce qui est dessous pousse la même chose partout ? — Non, ça repousse (!) différemment, parce que là (le réactant) c’est beaucoup plus dur : ça pèse, mais on ne voit pas nous-mêmes. »

Fré (10 ;5) le poids se conserve : « Bien sûr, un kilo ça va pas changer si on le met ailleurs… alors ça appuie la même chose. —  Laquelle de ces matières doit résister le plus quand il y a les cylindres dessus ? — C’est le fer, parce que la mousse c’est tout mou et le fer est le plus dur. — Le plastique sur la mousse ça appuie ? — Non… oui, mais on ne le sent pas. —  Plastique sur fer ? — Oui, comme avant. — La mousse doit résister plus au plastique ou au cube de bois ? — Le cube est plus lourd alors il appuie plus : alors la mousse doit plus résister au plastique. —  Sur ta main tu dois faire plus d’effort pour soutenir le bois ou le plastique ? — Plus pour le bois, c’est plus lourd. —  Et ta main doit résister plus au bois ou au plastique ? — Elle résiste plus au plastique. » Il est clair qu’il y a là confusion entre « plus » et « mieux » résister, mais elle est instructive et semble montrer que « résister » n’est qu’une semi-activité, ne s’évaluant qu’à ses résultats et non encore à sa direction (cf. Ana avec le plot sur la mousse).

PAC (11 ;11) en fournit un nouvel exemple : « Mais que fait la mousse pour que ça ne s’enfonce pas ? — (Longue hésitation.) Elle essaie de résister avec sa largeur (épaisseur) et sa longueur. — Mais comment ? — Je ne sais pas exactement : peut-être en ayant le même poids que le cylindre. » Les poids se conservent, de même que les actions de pousser ou appuyer, mais les résistances changent. La mousse remonte un peu si on enlève un cylindre sur deux « parce que ce sera plus léger ». « Peut-on dire que la mousse résiste en poussant vers le haut ? — Ah non, la mousse ne pousse pas vers le haut. » D’autre part, « elle n’a pas besoin » de résister au cube de plastique « parce qu’elle est assez forte pour combattre le cube. — Que veut dire combattre ? — Pour gagner le cube. — Et résister ? — Ça veut dire que ça ne s’enfonce pas. —  Et le sagex doit combattre contre le poids du plastique ? — Ah non, il n’a pas besoin : il est assez dur ».

Nous avons tenu à multiplier ces exemples tant ils sont instructifs du point de vue de la libération des observables et des débuts de la construction de cette notion entièrement inobservable qu’est une réaction égale à l’action et orientée en sens contraire. Or, logiquement les deux concepts d’une poussée invisible et d’une réaction aussi peu perceptible se tiennent de près, car, si une pression ne donne lieu à aucun effet constatable, il faut bien qu’elle soit contrecarrée par une force opposée. Seulement comme la pression fait suite au mouvement de l’agent qui vient appuyer contre le réactant, tandis que celui-ci demeure immobile, cette action de l’agent fait figure d’opération directe ou positive, et la réaction d’opération inverse ou réciproque, d’où une plus grande facilité de l’extension de la première aux cas inobservables, puisqu’elle débute dès le niveau IIA. On serait donc tenté de distinguer un niveau IIB où s’affirme de plus en plus cette extension et un niveau IIC où c’est la résistance qui est au centre des problèmes. Mais en fait ce décalage n’a rien d’absolu : dès Mag (8 ;10) et Rem (9 ;1) on trouve l’expression de « pousser en haut » pour qualifier la résistance et à 12 ans encore on trouve des sujets pour soutenir que le cylindre « appuie sur le fer, mais du point de vue du fer on pourrait dire qu’il n’appuie presque pas » et qu’un cylindre n’appuie « pas vraiment » sur un autre « parce qu’ils ont les mêmes poids ».

Cela dit, le problème central de ce niveau IIB, malgré les développements visibles de 9 à 11 ans, est celui de la nature de ces comportements du réactant, désignés par les termes de « retenir », « résister » ou même « repousser », et dont le sujet Ana, prié de l’expliquer, dit avec combien de raison « Ah ! c’est bien difficile ! ». A commencer par les cas intermédiaires Mag et Nie, leurs contradictions montrent assez la solidarité des deux questions de la généralisation de l’action d’« appuyer » et de la genèse de l’idée de « repousser ». Pour Mag le poids appuie encore sur le sagex, mais plus sur le bois « parce qu’il est encore plus dur » : or si la mousse pousse en haut » parce qu’elle est dure un peu » (mais attention : elle ne pousse qu’« un tout petit peu » pour retenir), le bois n’en fait rien « parce qu’il est plus lourd ». Chez Nie les contradictions sont encore plus flagrantes parce que immédiates : le fer étant « dur », le poids appuie plus sur lui « … ou moins », et il recommence tôt après à supposer successivement que sur le fer « ça appuie plus » que sur la mousse et exactement le contraire, ce qui revient à dire que si la rétention ou la résistance sont fonctions de la dureté, on ne peut pas savoir si elles correspondent à une pression plus forte ou plus faible de l’agent.

Or c’est bien là le nœud du problème, et si Rem opte pour la corrélation en cas de faibles effets (le sagex n’appuie qu’« un tout petit peu » sur la mousse et pas du tout sur le bois, le poids de celui-ci n’exigeant en retour qu’« un tout petit effort » pour repousser celui du fer), nous voyons effectivement Ana et surtout Fré faire de la résistance un produit statique de la dureté et non pas un effort dirigé en sens inverse de la pression : Ana accepte sans conviction que la mousse « pousse un tout petit peu » contre le poids qui presse sur elle, mais elle pousse « un peu moins » et non pas plus si on augmente ce poids ; et Fré va jusqu’à une dissociation complète à propos de sa main, qui fait plus d’effort pour soutenir un bois qu’un plastique mais « résiste plus au plastique », puisqu’il est plus léger. Aussi bien, Pac estime-t-il la notion de résistance comme superfétatoire s’il s’agit d’autre chose que de la rétention due à la dureté interne du réactant : la mousse « ne pousse pas vers le haut » et « elle n’a pas besoin » de résister au plastique puisqu’elle « est assez forte » pour empêcher l’enfoncement (ce que disait d’ailleurs aussi Ana).

En un mot, retenir, résister, repousser ne consistent pas encore en une réaction au sens d’une activité dirigée en sens contraire de l’action extérieure : c’est une semi-activité à effets contraires, ce qui ne revient pas au même, car elle ne se déploie pas en dehors du réactant et se borne à préserver son intégrité en bloquant les intrusions qui la menacent. Elle ne se juge donc qu’à ses résultats observables et ceux-ci sont d’autant plus naturels que les sujets ont encore tendance à croire qu’en cas d’effet nul le poids cesse d’agir : « il reste sur place » dit ainsi Mag et « s’appuie dessus » au lieu de presser contre.

§ 5. Le stade III

C’est enfin vers 11-12 ans seulement que la pression, généralisée à tous les agents de tous poids entraîne chez les réactants une poussée de direction opposée. Mais encore cette compréhension s’effectue-t-elle en deux temps et ne se complète-t-elle qu’à un sous-stade IIIB. A un niveau IIIA il y a seulement renversement de la situation IIB où la résistance du réactant était plus forte quand l’agent est moins lourd, d’où, pour les sujets IIIA, absence de réaction dynamique quand ce réactant est plus lourd et que sa résistance passive suffit. Voici des exemples :

Nie (11 ;7) : avec deux cylindres « la mousse elle retient, elle empêche d’aller jusqu’à la table. —  Et avec un seul cylindre elle retient aussi ? — Oui, mais c’est moins lourd. — Le fer doit retenir ? — Non, parce qu’il est dur. —  Et le sagex ? — Non. — Les cylindres apportent aussi sur le fer ? — Oui. — Et un seul (sans enfoncement) pousse sur la mousse ? — Oui. — Elle doit faire quoi alors ? — Pousser contre lui. — Il pousse dans quelle direction ? — Vers le bas. — Et la mousse ? — Vers le haut. —  Un plot de bois pousse sur la mousse ? — Un peu. —  Et la mousse doit pousser contre lui ? — Oui. —  Le cylindre, le sagex doit pousser contre lui ? — Oui, il doit pousser parce qu’il est plus léger que le cylindre. — Et le bois pousse contre le poids ? — Comme il ne peut pas s’enfoncer, il n’a pas besoin de pousser ». Mais ensuite il pense que le fer sur lequel on pose un plot « il pousse quand même. — Et s’il poussait plus fort que le plot ? — Il remonterait ». Mais « la mousse doit faire plus d’efforts (que le fer). — Ta chaise tu appuies dessus ? — Oui. — Et elle appuie contre toi ? — Oui. — La même chose ? — Oui, elle peut retenir ».

Gab (11 ;8) exprime la réaction en termes de résistance : « Le sagex est plus résistant à la lourdeur (que la mousse). Il soutient le poids. — Et le bois ? — Il retient aussi le poids. —  Et un fer d’un kilo sur le bois, comparé à bois sur bois ? — Il doit plus résister pour le fer, mais on ne le voit pas à l’œil nu. »

Ave (12 ;0) explique la réaction du sagex par sa nature corpusculaire de « toutes petites boules pressées très fort » : d’où non seulement sa dureté mais sa résistance conçue explicitement comme un dynamisme : « Les petites boules c’est peut-être comme un ressort : quand on pousse dessus ça remonte. »

Ste (12 ;7) : la mousse réagit en « remontant » : « elle a éjecté le plot. — Et le bois ? — Non, il n’a pas besoin d’éjecter parce qu’il est dur ». Quant au poids sur le sagex, celui-ci « essaie de le retenir parce qu’il a un petit peu plus de force que la mousse ». Par contre le bois ne réagit pas : « Il est assez solide pour supporter les plots, il les retient avec sa surface… parce que sa surface est dure. »

Phi (12 ;7) : « Les poids essaient de s’enfoncer dans la mousse » mais celle-ci « c’est comme une personne : elle doit se contracter. — Et le sagex ? — Il doit faire un plus petit effort, parce qu’il a la résistance (en plus de cette réaction) », mais « c’est un plus grand effort (que celui du bois supportant un poids) parce que le bois est plus résistant ».

Et voici enfin un cas du niveau IIIB :

Toi (11 ;2) : « Le poids pèse aussi lourd sur la mousse que sur le sagex ? — Bien sûr il ne va pas changer parce qu’il est là-dessus. — Et il pousse autant ? — Non parce que c’est plus dur… oui, c’est la même chose. — Quand tu pousses le sagex, il se passe quelque chose sur ton doigt ? — C’est mon doigt qui est appuyé, c’est moi qui appuie… (et) comme j’appuie c’est évident que mon doigt soit appuyé 4. La mousse le fait remonter (un métal léger) vers le haut. —  Et tu penses que le bois aussi le fait remonter même si on ne voit rien ? —  Je pense. —  Ou c’est différent de ce qui se passe avec la mousse et le bois ? — Non, je pense que c’est la même chose. — Et le sagex ? — C’est sûrement la même chose, chacun à (selon) une force différente. » Quant à cette force « est-ce que la mousse réagit différemment avec ce plastique (petit cube) et avec ce bois ? — Je ne sais pas. Elle doit sûrement réagir différemment parce que le bois doit être plus lourd. Pourtant je ne vois rien, franchement, alors je pense (= je déduis) qu’elle doit pousser plus avec le bois qu’avec ça… —  Et comme ça (bois ou plastique sur une plaque de fer), le fer doit pousser différemment ? — Oui, c’est comme sur la mousse. — Et toi tu pousses sur ta chaise ? — Oui, quand je m’assieds je dois bien pousser dessus. —  Et la chaise elle pousse vers le haut ? — (Elle rit.) Oui. —  Et si elle ne poussait pas ? — Je m’écraserais par terre. — Et pourquoi tu ne tombes pas ni ne te projettes ? — Parce qu’elle pousse juste assez… Elle doit pousser autant que moi je pousse. — Et si je m’assieds moi, elle change de poussée ? — Oui ». Autrement dit il y a égalité entre l’action et la réaction, ce que Toi affirme également à propos de la mousse sur laquelle est posé un morceau de plastique trop léger pour qu’il se passe rien d’observable : « Elle pousse juste pour qu’il reste. »

Dès le niveau IIIA, il y a donc réaction : qu’elle soit appelée rétention, résistance ou poussée en retour, elle constitue une force active homogène à l’« action » et la preuve en est que désormais elle doit être proportionnée au poids de l’agent, tandis que la résistance passive du niveau IIB était conçue comme d’autant mieux réussie que le poids de l’agent était faible (ce qui est donc le contraire d’une activité réciproque). Mais si le léger doit ainsi résister au lourd et « pousser contre lui », l’inverse n’est pas vrai et le réactant lourd « n’a pas besoin de pousser » contre des poids légers (Nie), « il est assez solide pour les supporter » (Sti). Il y a donc, à ce niveau IIIA, reconnaissance de la réaction en cas d’asymétrie lourd sur léger, c’est-à-dire dans les cas où aux niveaux inférieurs il y avait pression, mais survivance de la résistance passive (dureté, etc.) dans les cas légers sur lourds, c’est-à-dire dans ceux où initialement la pression du premier était tenue pour inexistante.

Au niveau IIIB enfin la réaction est généralisée par pure déduction (« je ne vois rien, franchement, alors je pense ») à toutes les situations et en proportion de l’action, avec réciprocité et égalité affirmées comme nécessaires (« comme j’appuie c’est évident que mon doigt soit appuyé »). C’est ce que d’autres recherches avaient montré à ce même niveau, mais il restait à dégager le mécanisme des généralisations conduisant à ces conquêtes surprenantes de l’inobservable et c’est ce que nous allons tenter.

§ 6. Conclusions

Dans la plupart des recherches précédentes la généralisation demeure longtemps inductive et aboutit à l’établissement d’un ensemble de relations ou de lois que la généralisation constructive restructure ensuite déductivement en leur ajoutant de quoi les rendre nécessaires et en dégageant donc leurs raisons : l’observable est ainsi peu à peu intégré sans grands heurts dans le système des compositions opératoires embrassant le possible. Or, dans la présente étude l’observable est réduit à la portion congrue et tout le problème est de l’insérer en un vaste réseau d’actions et réactions qui sont résolument inobservables, et d’autant plus difficiles à atteindre que, paradoxalement, elles sont de nature physique et font partie du réel, mais précisément dans la mesure où le réel est constamment conçu comme un secteur du possible.

Le niveau IA s’en tient à deux observables : la pression n’intervient qu’en cas d’enfoncement et celui-ci n’a lieu que si le réactant n’est pas dur : d’où un certain nombre de généralisations inductives locales permettant de prévoir que des objets légers, comme le cube de plastique, n’exerceront aucune pression et que des objets durs, comme le bois ou le fer, n’en subiront aucune. Au niveau IB la pression devient susceptible de degrés (« très fort », « un peu », etc.) et un agent garde son poids qui est « senti » par le réactant, tout en n’exerçant aucune pression. Mais si cette pression sentie et non agie conduira dans la suite à dépasser l’observable, il ne s’agit encore en IB que d’une extension du point de vue propre (la main pouvant sentir la présence d’un objet qui ne semble pas peser).

Deux cas intermédiaires entre les niveaux IB et IIA nous ont ensuite montré la raison des difficultés à comprendre que la pression se conserve en cas de non-enfoncement : c’est que si deux forces de sens contraires sont en présence (le poids de l’agent ou la dureté du réactant qui « retient »), ou bien elles sont égales et il ne se passe rien, d’où leur annulation, ou bien l’une l’emporte sur l’autre et celle-ci est annulée. Dans les deux cas il ne saurait donc y avoir, à s’en tenir aux observables, conservation de deux forces contraires agissant simultanément, puisque l’une annule l’autre ou toutes deux réciproquement. C’est alors qu’intervient la généralisation constructive propre au niveau opératoire IIA avec la conservation du poids en tant que qualité d’un objet dont on ne change pas la forme. Or, du point de vue logique, s’il se conserve, il faut bien que la pression subsiste et il en résulte alors la nécessité d’une force contraire dans le réactant pour expliquer les cas de non-enfoncement. Les notions pression permanente et de réaction devraient donc logiquement s’imposer dès le niveau IIA. Si ce n’est pas le cas, c’est qu’il s’agit en ces questions, non pas simplement d’encadrer des observables mais, ce qui est tout autre chose, d’inventer des réalités dans les cas où l’observable semble prouver qu’il ne se passe rien. La situation d’équilibre entre deux poids égaux est à cet égard particulièrement instructive, puisqu’il y a annulation de quelque chose : tout le problème est alors de savoir s’ils n’annulent que leurs effets, mais continuent d’agir en tant que forces opposées, ou s’ils s’annulent l’un l’autre en tant qu’activités et que forces. A s’en tenir aux observables cette seconde solution est la plus naturelle, puisqu’il ne se passe rien. Au contraire, la première exige l’invention de deux contenus nouveaux de la pensée : une force agissant sans mouvements et, ce qui est plus complexe encore, un réactant immobile dès le début (tandis que le poids a été déplacé et posé sur lui) exerçant une poussée vers le haut en réponse à celle du poids vers le bas. Or, si la première solution n’est acquise qu’au stade IIIB et si les niveaux IIA, IIB et IIIA n’en constituent qu’une longue préparation, le fait remarquable expliquant cette lenteur est qu’aucun fait (observable) ne vient infirmer ou confirmer l’une des deux solutions : seule la logique interne, donc la cohérence progressive due aux intégrations successives et à la généralisation constructive impose peu à peu le choix adéquat, mais sans autre contrôle que cette coordination déductive faute d’un appel possible aux expériences dont dispose l’enfant. Il est vrai que certains sujets (on l’a vu de Eri) en arrivent à constituer de faux observables à titre de justifications, mais naturellement sans que ce lien souhaité entre la déduction et la vérification dans les faits puisse se maintenir plus d’un instant. Il est néanmoins à signaler comme terme de passage possible et momentané entre l’induction empirique et la généralisation constructive lorsque celle-ci, par la force des choses, doit demeurer purement déductive.

A cet égard, si les sujets sont peu loquaces sur les raisonnements qu’ils font, il est cependant facile de les reconstituer des niveaux IIA à IIIA, au vu de leurs hésitations et contradictions. Pour ce qui est d’abord de la question la plus simple, qui est la généralisation de la pression en cas de non-enfoncement, l’idée de son anéantissement ou de sa cessation sur les objets lourds est anthropomorphique : la force du bras peut s’exercer ou cesser de le faire, à volonté selon les situations. Par contre si un objet peut sembler presser davantage ici que là, on comprend mal la nature d’un poids qui cesse de peser. Quand Rem à 9 ;1 dit que ça appuie autant sur les corps légers que sur les lourds « parce que c’est toujours le même poids », il exprime bien la raison commune de ces généralisations de plus en plus contraignantes au cours du stade II.

Quant à la réaction, avec passage graduel, mais combien plus difficile, de la résistance passive à la poussée réciproque, la raison de cette évolution est évidemment à chercher dans le fait que, si les pressions se conservent avec variations dues aux seuls poids des agents, les réponses des réactants doivent en être fonction. Or la résistance passive, due à la seule « dureté », n’a rien d’une dépendance fonctionnelle : elle demeure indépendante de toute pression et, lorsque les faits suggèrent une relation, l’opinion initiale est qu’elle est d’autant plus forte que l’agent est plus léger, ce qui revient à l’évaluer selon les résultats de non-enfoncement et à ne pas la concevoir comme une activité. A partir du moment au contraire où la résistance ne donne plus tout ou rien mais varie en fonction des pressions, il faut bien alors que la repoussée du réactant ne lui demeure plus intérieure (« tout dedans » comme dit Rog, IIA) mais s’engage en direction inverse de celle de l’agent, à titre de poussée s’orientant vers le haut et homogène à celle que cet agent exerce vers le bas.

En un mot, la généralisation constructive en jeu dans cette expérience ne consiste pas seulement à composer des formes logiques nouvelles pour les contenus donnés, ce que sont la conservation pour la pression et la réciprocité pour les actions contraires en état d’équilibre : bien qu’il s’agisse de physique, elle en vient à engendrer des contenus nouveaux, non suggérés par les observables, tels que les forces sans déplacements et les réactions invisibles en leurs directions comme en leurs déploiements. La raison de cette parenté entre les généralisations constructives logico-mathématiques et physiques est alors que, si les premières s’installent directement dans le monde des possibles, les secondes, dont le but n’est nullement pareil et qui ne tendent qu’à expliquer le réel, n’y parviennent qu’en plongeant le dernier dans le même univers des possibles. L’« attribution » des opérations du sujet aux objets eux-mêmes, en quoi consiste la causalité, est donc bien plus, comme nous l’avons dit sans cesse, qu’une application à des fins d’économie : les nouvelles déductions constructives qu’elle nécessite aboutissent à ce renversement révolutionnaire des rapports entre le réel et le possible, ce qui n’est pas le moindre succès de ce mode de généralisation.