6 novembre 2025 - Yann Bernardinelli
Droits de l’enfant: «L’urgence mobilise, l’analyse structure»
Le Centre interfacultaire en droits de l’enfant de l’UNIGE fête ses 10 ans. L’occasion de rappeler ce qui se cache derrière les mots «droits de l’enfant» et la démarche résolument interdisciplinaire de ce domaine de recherche à la fois singulier et universel.

L’enfance et ses droits sont le miroir de nos sociétés. Le CIDE y consacre ses recherches et son enseignement depuis 10 ans. Image: Y. Leresche
Conflits, crises migratoires, débats sur l’adoption ou encore protection numérique: l’actualité rappelle sans cesse combien la place de l’enfant dans nos sociétés reste fragile. C’est précisément pour interroger ces réalités, mais aussi pour former celles et ceux qui agiront demain sur le terrain, comme au sein du monde académique, qu’existe le Centre interfacultaire en droits de l’enfant (CIDE). À la croisée du droit, des sciences sociales, de la psychologie et de la pédagogie, il s’attache à penser le droit de l’enfance non pas comme un simple objet de protection, mais comme un espace de savoir, d’action et de responsabilité collective. Rattaché à l’UNIGE depuis 2015, le CIDE est installé à Sion pour des raisons historiques. Son directeur, Karl Hanson, revient sur la trajectoire du centre durant ces dix dernières années, tout en évoquant les défis à venir.
Ancrage et ouverture
Créé officiellement le 1er janvier 2015, le CIDE s’inscrit pourtant dans une histoire bien plus ancienne. Avant d’être intégré à l’Université, il était un institut universitaire enraciné en Valais, déjà dédié à la formation et à la recherche sur les droits de l’enfant. «À l’époque, la Confédération a décidé de supprimer ce type d’instituts et d’encourager leur intégration au sein de structures universitaires existantes», rappelle Karl Hanson, professeur ordinaire au Département de droit public et directeur du CIDE. C’est ce qui explique notre localisation à Sion, que nous avons choisi de conserver, car il marque notre lien particulier avec ce territoire romand et notre ouverture au-delà du seul périmètre genevois.»
Le CIDE s’appuie sur deux programmes fondateurs. D’abord, une formation continue lancée en 2003, le Master of Advanced Studies (MAS) in Children’s Rights. Puis, en 2008, la Maîtrise universitaire interdisciplinaire en droits de l’enfant (MIDE). «Le rattachement à l’UNIGE a stabilisé et rendu visible ce que nous construisions depuis plus d’une décennie», poursuit le directeur. Depuis, le CIDE forme chaque année environ 50 étudiant-es au MIDE et une vingtaine de participant-es tous les deux ans au MAS. Pour la plus grande satisfaction de son directeur, les étudiant-es ont des taux d’insertion professionnelle comparables à ceux des formations en sciences sociales. Le centre assure également le secrétariat du Children’s Rights European Academic Network, un réseau académique européen dédié aux droits de l’enfant, ce qui le positionne en hub international et lui permet de tenir le rôle de passeur d’idées et de connaissances.
Champ militant
Le CIDE est bien un centre universitaire et non une ONG. Il est important de le rappeler pour un domaine aussi sensible à l’actualité que les droits de l’enfant. Il ne se substitue donc pas à l’action de terrain, même s’il forme ses futurs acteurs et actrices; il la complète par une réflexion ancrée dans la durée. «Soutenir la promotion des droits de l’enfant et garder la distance analytique vont de pair, explique Karl Hanson. L’urgence mobilise, l’analyse structure.» Cette posture académique permet de traiter les crises non pas comme des événements isolés, mais comme des révélateurs de structures sociales, juridiques et politiques qu’il faut comprendre pour pouvoir mieux agir. Et c’est cette approche qui se traduit en pratique de recherche.
Former à l’action réfléchie
L’une des spécificités du CIDE est son approche interdisciplinaire. Elle ne se limite pas à juxtaposer des cours et des programmes de recherche. Les étudiant-es comme les chercheurs et chercheuses circulent entre le droit pénal des mineur-es, la sociologie de l’enfance, les politiques publiques ou encore les méthodes de terrain. «Poser la question des origines sociales du droit et de ses conséquences change la manière d’enseigner et de faire de la recherche», souligne Karl Hanson. Cette approche permet, par exemple, de revisiter des thématiques sensibles comme l’adoption internationale, le travail des enfants ou la participation des jeunes aux décisions politiques. Et ce, en dépassant les représentations idéalisées afin de documenter les trajectoires réelles et leurs ambivalences. Et le CIDE ne se contente pas d’observer: il forme à l’action réfléchie. «Nos formations apprennent à travailler entre disciplines, avec des méthodes partagées et sur des terrains réels», poursuit le directeur. Une philosophie qui irrigue aussi les collaborations internationales du centre.
Cap sur l’avenir
Dans les prochaines années, Karl Hanson souhaite consolider la formation et la relève académique, tout en approfondissant les cadres théoriques. Il ambitionne aussi de diffuser plus largement les acquis méthodologiques développés pour les études en droits de l’enfant vers d’autres disciplines. «Jusqu’ici, nous nous inspirons beaucoup d’autres disciplines pour mener nos recherches, plaide-t-il. Il est temps que nos outils irriguent en retour la sociologie, le droit ou l’éthique de la recherche. Nos méthodologies sont de plus en plus élaborées, notamment celles qui intègrent les enfants dans la collecte d’avis ou la prise de décision participative.»
Cette vision, à la fois lucide et confiante, s’incarnera dans un rendez-vous académique destiné à célébrer les 10 ans du CIDE: une table ronde internationale organisée le 7 novembre, en anglais, à Uni Philosophes. L’événement réunira des expert-es européen-nes issu-es de structures similaires en vue de réfléchir à la manière dont l’interdisciplinarité transforme les études sur l’enfance et les droits de l’enfant. «Nous souhaitons partager des expériences concrètes, des réussites et des limites, afin d’outiller d’autres équipes à l’UNIGE et dans d’autres universités, mais aussi au sein de la Genève internationale» et au-delà, conclut Karl Hanson.