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Le Prix Maurice Chalumeau ex aequo récompensant une thèse de doctorat 2025 a été décerné à Yasmina Lotfi, pour sa thèse de doctorat soutenue à l'Institut de psychologie de la Faculté des sciences sociales et politiques de l’Université de Lausanne :

« Récits croisés sur les pratiques d’excision : perspective critique et décolonisante entre la Suisse et l’Égypte» 

Cette thèse interroge les manières dont les pratiques d’excision sont vécues, interprétées et discutées dans des contextes socioculturels distincts, à partir d’un travail de terrain qualitatif mené en Suisse et en Égypte. 

Ce travail s’appuie sur le constat que la littérature scientifique tend à se concentrer sur les vécus post-migratoires, souvent décrits en termes de péjoration ou de traumatisme, tout en négligeant les expériences « initiales », dans les contextes d’origine. Pour répondre à cette asymétrie, la recherche croise deux terrains et mobilise les récits de femmes excisées et de professionnel·le·s de santé. Elle s’intéresse également aux discours qui façonnent ces expériences – non seulement comme contexte normatif, mais comme forces productrices de significations, de normes et de subjectivités. Les récits recueillis sont ainsi mis en dialogue avec des discours dominants — notamment biomédicaux, postféministes et postcoloniaux — qui encadrent la compréhension de ces pratiques.

En mobilisant une approche ancrée en psychologie critique de la santé — attentive aux liens entre santé, société et pouvoir —, la recherche explore les effets des normes globalisées sur les sexualités des femmes et la manière dont elles redéfinissent les expériences intimes dans des contextes marqués, de façons diverses, par des rapports de pouvoir. Elle analyse notamment les tensions entre pathologisation médicale, injonctions à la réparation ou à la verbalisation et subjectivités vécues — parfois traversées par le désir, la honte ou la résistance.

Sur le plan méthodologique, cette recherche mobilise une approche discursive, qui analyse à la fois les récits subjectifs et les discours socioculturels dominants dans lesquels ils s’inscrivent. Elle s’appuie également sur une perspective intersectionnelle, attentive à la manière dont les rapports de pouvoir façonnent les expériences de santé et de sexualité. Enfin, elle adopte une posture décolonisante – au sens actif du terme – qui ne se limite pas à dénoncer les logiques coloniales dans les représentations des pratiques dites traditionnelles, mais qui vise à transformer les cadres de production des savoirs. En cela, elle se distingue d’une perspective simplement « décoloniale » en défendant l’importance d’une réinscription des subjectivités locales et des épistémologies du Sud dans l’analyse.

La thèse actualise ainsi le concept de nationalisme sexuel, et notamment la figure du «  Nous vs les Autres  » (Mosse, 1985), et celui du «  sauveur blanc  » (Cole, 2012), en montrant la manière dont des logiques d’altérisation ou d’intervention peuvent être reprises et reconfigurées par des acteur·eux-mêmes minorisé·e·s. En articulant savoirs situés et cadres interprétatifs dominants, cette recherche propose une lecture critique des mécanismes de stigmatisation, de gouvernement des corps et de production des savoirs en santé sexuelle. Elle contribue à une réflexion décolonisante et intersectionnelle sur les sexualités, tout en ouvrant des pistes concrètes pour le développement de politiques publiques en santé sexuelle plus sensibles aux contextes, aux vécus et aux subjectivités des personnes concernées.

Après bon voilà maintenant que j’ai changé de pays. Je ne sais pas si je dis... que c’est des sauvages, c’est une qui en train de dénigrer l’Afrique devant des Whitey, désolée hein. (Habibou, 45 ans, originaire du Burkina Faso) 

C’est pas vraiment un problème pour moi [l’excision], c’était pas vraiment un problème pour moi jusqu’à que je sois arrivée ici. (Lula, 42 ans, femme excisée d’origine érythréenne et vivant en Suisse)

Alors ce que nous faisons, c'est que nous réparons- nous réparons l'apparence génitale pour qu'elle soit, je veux dire, autant que possible conforme à la norme. (Khaled, 64 ans, chirurgien esthétique, Égypte) 

Parce que dans ce même domaine, il y a tout un aspect social, car les parents et les sociétés excisent les femmes ou pratiquent l'excision pour les rendre mariables. Et les femmes, parfois, de la même culture, subissent une chirurgie [réparatrice] pour être également mariables. (Kamila, 32 ans, sexologue, Égypte) 

Halima (45 ans, Suisse) : Quand est-ce que ça va finir ? Quand je vais être une femme normale ? Qui a pas de douleurs, voilà. Parce que... le plaisir on connaît pas, y a [que] les douleurs qu’on connaît.
Chercheuse : Qu’est-ce que c’est une femme normale ? 
Halima : Une femme normale ? Une femme qui a pas de douleurs. Voilà qui sent son cœur qui dit « Bah voilà, ce rapport-là, j’ai ressenti que c’était bien ». 

Moi avec mon mari c’est normal. Je pense que si ton désir est plus élevé que celui de ton mari, il va chercher une autre femme. L’homme est censé avoir un désir plus grand que celui de la femme. (Zoulika, 26 ans, Égypte) 

Nawal (36 ans, Égypte) : Regarde, chez les trois quarts de la population égyptienne, actuellement, il y a un problème chez la femme pour avoir des relations sexuelles dans le cadre du mariage. L’excision en est la cause [...] La femme devient froide. 
Lahna (23 ans, Égypte) : L’homme veut le faire mais pas la femme.
Nawal : Les deux tiers des divorces dans la société égyptienne sont dus à la froideur de la femme. 

Chercheuse : Est-ce que tu penses lui [à sa fille] faire l’excision ?
Zoulika (26 ans, Égypte) : Euh je ne sais pas... Je dois voir avec le médecin mais pas maintenant parce que ça se fait à la puberté.
Chercheuse : Et s’il te dit qu’elle en a besoin...
Zoulika : Je le ferai mais en prenant l’avis de ma fille. 

  • Lotfi, Y. & del Rio Carral, M. Doing qualitative research in Egypt. [Manuscrit en préparation]. 
  • Lotfi, Y. & del Rio Carral, M. Nous, femmes excisées vs les Autres femmes : récits d’identification et de distinction des pratiques d’excision en Suisse et en Égypte. [Manuscrit en préparation]. 
  • Lotfi, Y. & del Rio Carral, M. « Ce qu’on a vécu c'est comme une sorte de violence dans son corps » : discours et négociations autour de la violence des pratiques de modifications génitales. [Manuscrit soumis]. 
  • Lotfi, Y. & del Rio Carral, M. « Notre travail est de changer la vie de ces femmes » : construction de la position de sauveur·se 2.0 et de survivante 2.0. [Manuscrit en préparation].
  • Lotfi, Y., & Schweizer, A. (2020). « Moi la femme excisée, c’est pas plaisir, c’est seulement douleur » : recherche exploratoire sur le vécu sexuel de femmes excisées vivant en Suisse. Sexologies, 30(3), 195-205.
  • "Pratiques d'excision : Déconstruction des discours dominants et enjeux cliniques" - Présentation à RDV PROFA (cycle de conférences) (2025) 

  • "Pratiques d'excision : Déconstruction des discours dominants et enjeux cliniques" - Hôpital d’Avicenne, Paris (2025) 

  • Lotfi, Y. & del Rio Carral, M. (2024, Juillet). Rethinking Qualitative Methods in Non-Western Contexts: A Study on Female Genital Cutting in Egypt. Communication orale présentée à la 2ème conférence de l’Association of European Qualitative Researchers in Psychology (EQuiP), Milan, Italie. 

  • Lotfi, Y. & del Rio Carral, M. (2024, Février). “For me, living with an excision is completely normal”: Qualitative research in Switzerland and in Egypt among excised women. Communication orale présentée à la 1ère Masterclass in Surgery after Female Genital Mutilation/Cutting organisée par les Hôpitaux Universitaires de Genève (HUG) et la Swiss Foundation for Innovation and Training in Surgery (SFITS), Genève, Suisse. 

  • Lotfi, Y. & del Rio Carral, M. (2023, Juillet). Experiences of excised women: Qualitative research in Switzerland and in Egypt. Communication orale présentée à la 13ème conférence de l’International Society of Critical Health Psychology (ISCHP), Rancagua, Chili. 

  • Lotfi, Y. & del Rio Carral, M. (2022, Août). Contextualised experiences among excised women in Switzerland. Poster présenté à la 36ème conférence de l’European Health Psychology Society (EHPS), Bratislava, Slovaquie. 

  • Lotfi, Y. & del Rio Carral, M. (2021, Août). Care pathways of women who have undergone FGC living in Switzerland. Communication orale présentée à la 12ème conférence de l’International Society of Critical Health Psychology (ISCHP), online. 

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Remise du Prix Maurice Chalumeau récompensant une thèse de doctorat 2025 - 27 novembre 2025

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© Université de Genève 2025 - photo A. Kone Sane


Soutenance de thèse - 12 mai 2025

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