5mars 2026 - Anton Vos
Chemsex: des usagers plus attentifs à la prévention du VIH
Une étude a analysé l’association entre la pratique du chemsex et la prise du traitement préventif contre le VIH (PrEP) chez les hommes ayant des rapports sexuels avec des hommes.

Image: Adobestock
Mis en lumière récemment par quelques affaires retentissantes telles que celle de l’humoriste français Pierre Palmade en 2023, le chemsex, c’est-à-dire le sexe sous l’effet de certaines drogues, n’est pas synonyme d’absence de précaution. Et en particulier face au risque d’infection au VIH. Ce dernier point est un des nombreux résultats d’un article paru le 5 mars dans eClinicalMedicine (The Lancet Discovery Science) et dont le premier auteur est Joan Gil Miñana, médecin et candidat au doctorat au sein de l’Institut de santé globale (Faculté de médecine). Cette étude mondiale montre en effet que, parmi les hommes ayant des rapports sexuels avec des hommes (HSH), ceux qui rapportent pratiquer le chemsex sont aussi les plus susceptibles de prendre la PrEP (prophylaxie pré-exposition), c’est-à-dire un traitement préventif contre l’infection par le VIH. Les différents résultats de cette revue systématique de la littérature scientifique – la toute première de ce type sur ce thème – peuvent contribuer à d’éventuelles actions de prévention face à un enjeu de santé publique qui fait l’objet d’une attention croissante. En témoigne, entre autres, le fait que le Service des maladies infectieuses des Hôpitaux universitaires de Genève a décidé d’ouvrir, en automne 2025, la Consultation Chemsex (lire l’encadré ci-dessous).
Recherche de plaisir
Le chemsex désigne l’usage de certaines substances, le plus souvent la méthamphétamine, la méphédrone ou encore le GHB/GBL (et dans une moindre mesure la kétamine et la cocaïne), dans l’intention explicite d’amplifier le plaisir et la durée des rapports sexuels. Les motivations pour cette pratique, qui est principalement observée au sein des communautés de HSH (mais pas exclusivement), incluent en premier lieu la recherche de plaisir et d’expériences sexuelles intenses. Mais elles peuvent aussi être liées à des facteurs structurels et psychosociaux moins positifs, tels que la stigmatisation liée au VIH, l’homophobie intériorisée ou encore la détresse émotionnelle. Dans certains contextes, le chemsex est associé à des comportements qui tendent à multiplier les risques d’infections sexuellement transmissibles, dont le VIH, et de conséquences sur la santé mentale et sociale. Des études récentes ont ainsi identifié une relation entre le chemsex et une vulnérabilité accrue au VIH au sein des communautés de HSH, qui sont, selon le programme Onusida, 23 fois plus susceptibles de contracter le virus que la population générale.
«Le défi, explique Joan Gil Miñana, est de comprendre ces différentes dimensions afin de développer des approches de prévention qui tiennent compte des aspects à la fois comportementaux et psychosociaux.»
La PrEP, quant à elle, est considérée depuis des années comme une des meilleures solutions pour éviter l’infection au VIH. Administrable sous forme orale et, plus récemment, injectable, ce traitement antirétroviral simplifié (par rapport au traitement administré aux personnes ayant contracté le VIH) possède une efficacité démontrée par des études d’au moins 96%, s’il est pris selon les recommandations.
La recherche produit de plus en plus de données concernant le recours à la PrEP chez les HSH pratiquant le chemsex, mais il n’existait pas encore de synthèse de toutes ces informations offrant une perspective globale. Une lacune que la présente étude, réalisée dans le cadre du doctorat de Joan Gil Miñana, sous la supervision d’Alexandra Calmy, professeure au Département de médecine (Faculté de médecine) et en collaboration avec l’Université de Barcelone et le Baylor College of Medicine (États-Unis), se propose de combler.
Dépistage précoce
À cette fin, les scientifiques ont analysé 28 études menées entre 2018 et 2025 en Europe, en Amérique du Nord, en Asie-Pacifique et en Amérique latine, regroupant plus de 36’000 HSH séronégatifs. Ils ont ainsi constaté que 39% des participants ayant déclaré pratiquer le chemsex prennent la PrEP. Un chiffre nettement supérieur aux estimations observées dans la population générale des hommes gays et bisexuels au niveau mondial, selon une méta-analyse récente.
Plus spécifiquement, les hommes inclus dans l’étude pratiquant ou ayant pratiqué le chemsex ont statistiquement 3,44 fois plus de chances d’utiliser la PrEP que ceux qui n’ont jamais essayé. Cette association est plus forte chez les participants ayant rapporté la pratique du chemsex à un moment donné de leur vie (4,74) que chez ceux qui ne s’y sont prêtés qu’au cours des six derniers mois (2,84). Une découverte qui pourrait indiquer un besoin de dépistage précoce et d’amélioration de l’accès à la PrEP pour le second groupe.
L’association entre chemsex et PrEP est également significativement plus faible chez les hommes issus de pays à revenu faible ou intermédiaire que chez ceux de pays à revenu élevé, ce qui peut refléter, dans ces régions, des difficultés d’accès aux soins, la stigmatisation des personnes LGBT et/ou l’absence de programmes de soins adaptés.
«Il faut prendre ces résultats avec précaution, nuance Joan Gil Miñana. Toutes les régions du monde ne sont pas représentées dans notre étude, les données sont souvent limitées, la définition du chemsex n’est pas toujours identique selon les études, etc. Mais on voit émerger une tendance générale. La pratique du chemsex chez les HSH est un phénomène mondial et cela justifie, selon nous, que l’on améliore les politiques de santé à destination de la population concernée en y intégrant par exemple le dépistage de la consommation de substances à des fins sexuelles. Et même si les HSH qui pratiquent le chemsex sont déjà plus enclins à prendre la PrEP, ce traitement préventif devrait être déployé à plus grande échelle encore afin de réduire drastiquement le risque d’infection par le VIH au sein de ce groupe. Il faut pour cela adapter les stratégies de prévention liées au chemsex aux contextes et aux obstacles culturels et sociologiques spécifiques, notamment en renforçant l’accès à la PrEP et en l’intégrant dans des approches plus larges de prévention, de promotion de la santé et de réduction des risques.»