30 avril 2026 -Anton Vos
Les martinets noirs adoptent les nichoirs de Sciences III
Après la destruction accidentelle de nids en 2024 sous les toits du bâtiment du boulevard d’Yvoy, des nichoirs sûrs ont été installés. Les premiers couples de l’oiseau menacé et protégé y aménagent leur nid.

Deux martinets noirs juvéniles dans leur nichoir. Image: COR
Le petit oiseau noir aux longues ailes en faucille et à la queue fourchue arrive à toute vitesse, aérofreine brusquement et s’infiltre dans le minuscule trou aménagé sur la paroi de la boîte en bois. Il prend juste le temps de déposer à l’intérieur le peu de matériaux légers qu’il a attrapés dans son bec au gré des vents pour confectionner son nid et s’envole aussitôt à la chasse aux insectes. C’est fait, la saison de nidification des martinets noirs (Apus apus) à Genève vient de débuter, après plus de neuf mois à hiverner dans le Sud sans jamais poser patte à terre. «La bonne nouvelle concernant cette espèce menacée et protégée, c’est que les premiers couples ont enfin commencé à occuper les nichoirs que nous faisons installer à leur intention depuis 2025 en haut du bâtiment de Sciences III», annonce Frédéric Renaud, chargé de sécurité pour Steps (Santé au travail, environnement, prévention et sécurité, UNIGE) et coordinateur de l’opération. La construction de ces nouveaux abris fait suite à la destruction accidentelle en 2024 de plusieurs nids creusés par les oiseaux eux-mêmes dans les faux plafonds des coursives de l’édifice et dont les entrées ont depuis été définitivement oblitérées. «Le mouvement de recolonisation du territoire grâce aux nichoirs pourrait durer quelques années», souligne Frédéric Renaud.
L’oiseau qui ne se pose jamais

Image: COR
Le martinet noir, «l’oiseau qui ne se pose jamais», qui se nourrit, se reproduit et dort en volant, parfois des années durant, est une espèce actuellement classée comme «quasi menacée» en Suisse. Ce membre de la famille des apodidés (rien à voir avec l’hirondelle, un passereau avec lequel il est souvent confondu) est cavernicole et niche en hauteur dans les moindres anfractuosités, à l’origine dans les falaises ou les troncs d’arbres. Avec l’urbanisation, son habitat s’est progressivement déplacé vers des lieux artificiels, comme les façades de bâtisses et d’immeubles. À Genève, la transformation est même complète. Dans le canton, il n’existe plus aucun nid dans un arbre ou dans une falaise. Et les constructions modernes, trop lisses, ainsi que la rénovation des granges et des vieux immeubles font chuter les opportunités permettant à l’oiseau de trouver un lieu de reproduction.
À cela s’ajoutent les changements climatiques. Les étés caniculaires qui en découlent poussent les oisillons à quitter leur nid surchauffé pour tomber au sol où les adultes, ne sachant pas se poser, sont incapables de les nourrir. Quant aux étés pluvieux, avec des précipitations qui font chuter les insectes volants à terre, ils obligent les parents à chasser plus loin, parfois à des centaines de kilomètres, laissant les petits sans nourriture pendant de longues périodes, cela provoquant des retards de croissance.
Face au déclin des populations, le canton de Genève a pris des dispositions de manière relativement précoce. Dès les années 1980, Patrick Jacot, fondateur du Centre ornithologique de réadaptation (COR) de Genthod, a commencé à poser des nichoirs adaptés aux martinets (avec une entrée assez petite pour empêcher les étourneaux sansonnets d’entrer, notamment) dans les villas puis sur les façades d’immeubles. L’oiseau est protégé par la Loi fédérale (LChP) du 20 juin 1986 (interdisant de déplacer ou de déranger les nids d’oiseaux sauvages), mais bénéficie également dans le canton du bout du lac, depuis 2016, d’une motion légale qui lui est spécialement consacrée. Elle stipule que toute construction, rénovation ou surélévation d’un bâtiment de plus de 10 mètres de haut doit être accompagnée d’une expertise visant à installer des nichoirs pour le martinet noir. Enfin, un programme cantonal de sauvegarde de l’espèce (recensement des populations, protection des nids, création de nichoirs, sensibilisation…) est géré par le COR depuis 2018.
Nettoyé au Kärcher
Alors quand, en juillet 2024, une entreprise qui nettoyait au Kärcher les stores des coursives du 4e étage du bâtiment de Sciences III provoque la destruction accidentelle de plusieurs nids et la chute de leurs occupants au pied du bâtiment, le COR et la police de la faune et de la flore du canton, venus constater les dégâts quelques jours après, observent qu’à l’évidence, l’Université de Genève n’a pas respecté la loi. Elle se voit donc contrainte de mettre en place des mesures correctives. La première d’entre elles consistant à ne plus procéder à des nettoyages au Kärcher lors des périodes de présence du martinet noir, soit entre avril et juillet.
«Le bâtiment de Sciences III est recensé depuis longtemps comme un site de nidification des martinets noirs, précise Florian Bertolini, biologiste responsable du Programme cantonal Martinet noir au Centre ornithologique de réadaptation (COR). Cette affaire nous a permis de monter une opération de sauvegarde et de sensibilisation en collaboration avec le Département de biologie (Faculté des sciences).»
Accompagné de Frédéric Renaud, Florian Bertolini recense près de 180 indices de nidification sous les toits du bâtiment. Ce qui montre l’importance du lieu pour le martinet genevois. Le plan consiste dès lors à remplacer les nids naturels – en partie du moins – par des nichoirs en bois, installés à l’extérieur des stores.
Deux oisillons morts
La façade sud est ainsi équipée de 40 abris en mars 2025, n’attirant cette année-là que les moineaux, qui sont assez petits pour s’y glisser. «Les martinets sont fidèles à leur partenaire et à leur lieu de nidification, commente Frédéric Renaud. Et ils sont têtus comme des mules. Les anciens nids n’étant pas encore bouchés, ils y sont naturellement retournés.» Le problème est que durant l’été 2025, la température dans les nids sous toit est montée jusqu’à 60 °C. Certains petits, obligés de sortir, sont tombés (le COR en a recueilli plus de 60 en une semaine dans le canton). À Sciences III, au moins deux oisillons martinets noirs sont morts déshydratés. «Quand je les ai trouvés au cours de ma ronde, il était déjà trop tard pour les sauver», regrette le chargé de sécurité.
En 2026, 50 nichoirs supplémentaires ont été installés sur la façade nord et les nids dans le plafond ont été définitivement fermés avec des plaques en inox. Forcés de trouver de nouveaux abris, certains martinets ont choisi les nichoirs.
Par ailleurs, dans le cadre d’un partenariat établi entre les deux institutions, le COR propose depuis l’été passé aux étudiants du Département de biologie un stage de minimum deux semaines qui peut donner lieu à l’obtention de crédits ECTS. Ce stage comprend des tâches de recensement des oiseaux à Genève et de production de statistiques dans le cadre du programme de sauvegarde ainsi que des soins délivrés aux oiseaux recueillis par le centre (environ 200 par été) qui doivent être nourris toutes les heures, douze heures par jour, sept jours sur sept.
Quant au Scienscope, le centre de médiation scientifique de l’UNIGE installé dans le bâtiment de Sciences III, il a pour projet, d’ici quelques années, d’installer des caméras dans certains nichoirs. Le but étant de réaliser des comptages et des observations avec les classes de primaire du canton de Genève afin de les sensibiliser à la biodiversité et à la sauvegarde de la nature.