26 septembre 2024 - Melina Tiphticoglou

 

Analyse

«La science citoyenne est une occasion de rétablir la confiance du public»

Paru fin août 2024, un rapport dresse un état des lieux de la science citoyenne en Suisse. La publication offre une base pour une compréhension commune de ces initiatives qui impliquent le public dans des projets de recherche.

 

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Campagne d'échantillonnage de la colonne d'eau sur le lac Léman lors du projet CoFish.


Observation de la faune et de la flore, collecte d’échantillons d’eau, transcription de documents écrits, géolocalisation d’images d’archives: l’implication du public dans des projets de recherche touche à (presque) tous les domaines. Afin de dresser un état des lieux de la situation nationale, les Académies suisses des sciences ont mandaté un groupe d’expert-es, parmi lesquel-les François Grey, instigateur et coordinateur du Citizen Cyberlab à l’UNIGE. Le rapport «La science citoyenne en Suisse: bilan et perspectives d’avenir», paru fin août 2024, offre une base pour une compréhension commune du sujet. À commencer par une définition claire de ce que l’on appelle en français la «science citoyenne», à savoir «une méthodologie scientifique qui permet aux scientifiques citoyen-nes et scientifiques académiques d’interagir et de produire des connaissances scientifiques».

 

On entend par «scientifiques citoyen-nes» des personnes qui n’exercent pas dans la recherche de manière professionnelle et qui y contribuent, de façon bénévole et volontaire. Dans le cadre du projet CodeMyBug mené par le Bioscope de l’UNIGE en collaboration avec le Muséum d’histoire naturelle de Genève, des élèves du canton ont par exemple participé à l’inventaire génétique des arthropodes du territoire genevois grâce notamment à la technique des codes-barres ADN. C’est ainsi que la présence d’une espèce de diptère originaire d’Amérique du Nord, désormais répandue autour de la Méditerranée et dont l’aire de distribution semble se déplacer vers le nord de l’Europe, a été confirmée pour la première fois à Genève. La découverte a fait l’objet d’une publication scientifique. «Les équipes de recherche n’auraient pas les moyens de collecter autant d’échantillons, explique François Grey. La participation du public permet de multiplier par 10’000 le nombre de données obtenues.»

Première suisse à Genève
Cette participation citoyenne en sciences est une longue tradition qui remonte à une période où la recherche n’était pas encore professionnalisée, mais le syntagme «citizen science» n’est apparu que dans les années 1990. En Suisse, c’est la création du Citizen Cyberlab par l’UNIGE, le CERN et l’ONU en 2009 qui marque son institutionnalisation. Depuis 2015, la plateforme Schweiz forscht/Tous scientifiques favorise l’apprentissage mutuel et rend visibles les projets en cours dans le pays.

Les projets se classent en trois catégories selon le niveau de participation. Ils sont contributifs, si le public a pour mission de collecter et fournir des données, ou collaboratifs, si l’évaluation, la conception de la recherche et la diffusion des résultats sont également participatives. Enfin, dans les projets de co-création, les scientifiques citoyen-nes sont impliqué-es dans l’ensemble du processus de recherche, comme ce fut le cas dans le projet CoFish qui, durant quatre ans, a réuni pêcheurs/euses et chercheurs/euses pour étudier la durabilité des populations de poissons du Léman (lire encadré).

Partage de culture
Il ressort de l’analyse fournie par le rapport que les projets de science citoyenne permettent de rapprocher science et société. «La science ne doit pas être réservée aux scientifiques et ces projets font qu’elle devient accessible, confirme François Grey. Cela permet aussi de rendre la méthode scientifique beaucoup plus transparente et de partager une culture scientifique. Enfin, dans un contexte de grande méfiance envers la science, ces projets sont des occasions de rétablir la confiance.» Pour maximiser leurs effets, les projets de science citoyenne devraient être soigneusement planifiés, leurs résultats communiqués avec les citoyen-nes et leur impact évalué. À cet effet, le rapport de l’Académie suisse des sciences encourage la mise sur pied de formations à l’intention des chercheurs et chercheuses pour une meilleure conception et gestion des projets.

La publication pointe également le fait que si la Suisse compte de nombreux projets de science citoyenne, avec trois centres d’activités principales au sein des universités de Zurich (Citizen Science Zurich, avec l’École polytechnique fédérale de Zurich), Lausanne (ColLaboratoire) et Genève (Citizen Cyberlab), une meilleure coordination au niveau régional et national permettrait de relier les efforts et de mieux structurer l’activité. C’est la direction qui pourrait être prise si la demande de financement fédéral déposée par swissuniversities pour le programme open science (2025-2028) était validée. Contrairement au programme précédent, celui-ci inclut la science citoyenne, au même titre que l’open access et l’open research data.

 

CoFish, la science citoyenne au chevet du Léman
Le projet CoFish s’est conclu en août dernier. Durant quatre ans (2021-2024), ce projet de recherche participative a réuni des pêcheurs/euses et des chercheurs/euses pour étudier la durabilité des populations de poissons du Léman. Porté par l’UNIGE (coordination Tania Jenkins, avec Elisa Radosta, Bruno Strasser et Bastiaan Ibelings), ce projet a fait l’objet d’une co-création tout au long du processus. Des ateliers participatifs ont permis d’identifier les questions pertinentes. Les pêcheurs/euses craignent en effet que le phosphore joue un rôle dans la baisse continue du nombre de poissons. C’est pourquoi quatre campagnes d’échantillonnage de la colonne d’eau ont été lancées pour établir les niveaux de certains nutriments, dont le phosphore. Le projet visait également à effectuer une démarche réflexive et à évaluer les résultats de la collaboration, tant pour les scientifiques que pour les pêcheurs et pêcheuses. Un guide de bonnes pratiques est mis à disposition pour aider les futurs projets participatifs.

 

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