23 avril 2026 - Yann Bernardinelli

 

Analyse

Quand l’eau devient une cible de guerre

Alors que des usines de dessalement ont été visées au cours du conflit entre l’Iran, les États-Unis et leurs alliés du Golfe, la question de l’eau comme cible militaire revient brutalement sur le devant de la scène. À Genève, le Geneva Water Hub, un centre conjoint de l’UNIGE et de l’IHEID, analyse ces dynamiques et œuvre à mieux protéger cette ressource vitale.

 

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En s’attaquant aux infrastructures hydrauliques, l’objectif militaire d’un camp ou d’un autre ne se limite pas à priver les populations d’un besoin vital. Il s’agit aussi d’envoyer un signal stratégique. Image: L.K. Stow

 

Début mars 2026, des installations de dessalement ont été visées dans le contexte de la guerre opposant l’Iran, les États-Unis et Israël. Des drones iraniens ont attaqué une usine de désalinisation à Bahreïn, en riposte à une action similaire menée la veille par l’armée américaine sur l’île iranienne de Qeshm dans le désormais célèbre détroit d’Ormuz. Depuis, l’escalade ne semble pas s’être prolongée, contrairement aux craintes initiales. Mais pour les spécialistes, un cap inquiétant a été franchi.

«Dans les pays du Golfe, les usines de dessalement sont la principale source d’approvisionnement en eau potable, rappelle Mara Tignino, maître d’enseignement et de recherche à la Faculté de droit et directrice scientifique du Geneva Water Hub. C’est donc un enjeu particulièrement crucial pour la survie de la population civile.»

Viser la vulnérabilité

En s’attaquant aux infrastructures hydrauliques, l’objectif militaire d’un camp ou d’un autre ne se limite pas à priver les populations d’un besoin vital. Il s’agit aussi d’envoyer un signal stratégique. «L’eau, c’est le symbole de la vie, mais c’est aussi celui d’une société et de son économie», explique Mara Tignino, qui voit dans ces attaques avant tout une démonstration de force. «Les pays du Golfe sont extrêmement dépendants de ces usines de désalinisation. Les attaquer, c’est montrer qu’on peut agir sur cette vulnérabilité», précise-t-elle. Autrement dit, l’eau devient un levier de pression, une manière de faire trembler le pouvoir en place.

Car les effets d’une attaque sur l’eau dépassent largement l’accès immédiat à cette ressource. La destruction d’infrastructures hydrauliques peut en effet entraîner des pénuries alimentaires, des maladies, des déplacements de population, tout en ayant des impacts durables sur les écosystèmes et sur l’économie. L’eau est au cœur non seulement de l’agriculture, mais aussi de secteurs stratégiques d’importance, comme l’extraction du pétrole.

Préserver l’eau, c’est donc maintenir les conditions minimales de la vie sociale et économique d’un pays et d’une communauté, et c’est précisément ce qui rend sa protection essentielle en temps de guerre et de paix. Ces enjeux sont au cœur des travaux du Geneva Water Hub, dont l’objectif est de promouvoir l’eau comme vecteur de paix et de consolidation sociale, mais aussi d’analyser son rôle dans les tensions contemporaines afin de prévenir des atteintes graves aux populations, aux communautés locales et à l’environnement.

Les crimes de l’eau

Sur le plan juridique, l’eau bénéficie d’une protection particulière depuis la signature des protocoles additionnels aux Conventions de Genève de 1977 qui interdisent notamment de viser les biens indispensables à la survie des civils. Mais ces textes ne sont pas universellement ratifiés et leur application reste inégale. Le droit international humanitaire coutumier joue à cet égard un rôle de premier plan, précise Mara Tignino. Pour rappeler le droit international existant et identifier les bonnes pratiques, le Geneva Water Hub a élaboré la Liste de principes de Genève sur la protection des infrastructures hydrauliques. «Ce n’est pas un instrument contraignant, précise Mara Tignino. Le but est de sensibiliser et d’éduquer, en mobilisant différentes branches du droit international, pas seulement le droit humanitaire.» Ce travail prolonge celui du Panel mondial de haut niveau sur l’eau et la paix, lancé par la Suisse en 2015. Il a aussi débouché sur une Alliance portée par la Suisse et la Slovénie pour épargner l’eau des conflits armés. Le Geneva Water Hub accompagne cette dynamique par la recherche, les recommandations et la formation, notamment à l’intention des militaires.

Pour la chercheuse en droit de l’UNIGE, l’enjeu principal est de parvenir à intégrer plus clairement les atteintes aux ressources hydriques dans le droit international pénal. Ces «crimes de l’eau» peuvent en effet relever de plusieurs qualifications. Il peut s’agir d’un crime de guerre lorsqu’une infrastructure civile est attaquée. Mais aussi, dans certains cas, d’un crime contre l’humanité si les conséquences touchent massivement des populations. Et, de plus en plus, la question d’une atteinte grave aux écosystèmes se pose. «L’eau, ce n’est pas seulement une ressource pour les humains, insiste Mara Tignino. C’est un élément central des écosystèmes.»

Des précédents, mais un nouveau seuil

L’eau a déjà été utilisée comme levier dans les conflits. Pendant la Seconde Guerre mondiale, les forces britanniques ont bombardé des barrages en Allemagne pour affaiblir l’économie du IIIe Reich. Durant la guerre du Vietnam, des infrastructures hydrauliques ont également été ciblées, contribuant justement à l’introduction de protections spécifiques dans le droit international.

Plus récemment, en Ukraine, la destruction du barrage de Nova Kakhovka en 2023 a provoqué des inondations massives, des déplacements de population et des dégâts environnementaux majeurs. En Irak et en Syrie, le groupe État islamique a adopté une autre stratégie, en prenant le contrôle de barrages pour asseoir son emprise sur certains territoires.

Les attaques du printemps dans le Golfe s’inscrivent dans cette continuité, mais avec une caractéristique. Elles visent des infrastructures dont dépend directement l’approvisionnement en eau potable de villes entières et de leurs habitant-es. Pour le Geneva Water Hub, l’enjeu est donc double: d’une part, faire progresser la protection de l’eau tant en temps de paix que dans les conflits armés et, d’autre part, mieux documenter les atteintes à ce bien commun pour prévenir les risques de conflits dans le futur.

 

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