26 mars 2026 - Yann Bernardinelli
Limiter la population, un pari risqué pour la Suisse
Soumise au vote populaire en juin, l’initiative «Pas de Suisse à 10 millions!» propose de plafonner la population. Une étude menée par l’UNIGE en analyse les conséquences pour les finances publiques, les entreprises, l’économie, l’environnement et, par rebondissement, le monde académique.

Avec un taux de fécondité largement inférieur au seuil de renouvellement, soit moins de deux enfants par couple, la Suisse, comme la grande majorité des pays occidentaux, se dirige vers une baisse significative de sa population. «Si le déclin démographique est trop rapide, on peut se retrouver dans une forme de trappe démographique, comme dans certains pays, notamment la Moldavie, où la population est en danger de disparition», alerte Philippe Wanner, démographe à l’Institut de démographie et socioéconomie de l’UNIGE.
À cela s’ajoute l’arrivée massive à la retraite des baby-boomers. Un phénomène qui accentue la pression sur le financement des retraites et du système de santé, ainsi que sur un marché de l’emploi déjà en pénurie. Pour y répondre, la Suisse s’appuie aujourd’hui sur la migration, avec une population projetée à 10,3 millions en 2050, contre 9 millions en 2024 selon l’Office fédéral de la statistique (OFS). Dans ce contexte, l’initiative portée par l’UDC vise à limiter cette croissance dès le seuil de 9,5 millions atteint vers 2035, de manière qu’elle ne dépasse pas 10 millions en 2050. Inquiète des conséquences économiques qu’une telle mesure pourrait engendrer, la Fédération des entreprises romandes a mandaté une étude à l’UNIGE et à la HEG Genève. Les résultats, présentés par Philippe Wanner, coauteur de l’étude, pointent des effets potentiellement problématiques.
Effets pervers
À première vue, limiter la population semble répondre à des préoccupations bien réelles: crise du logement, saturation des transports ou pression environnementale. Mais le travail accompli par Philippe Wanner et ses collègues montre que la mesure pourrait avoir des effets contre-productifs.
Afin d’atteindre le plafond fixé, le solde migratoire annuel devrait passer d’environ 49’000 personnes à 23’700 d’ici à 2035, soit une baisse de plus de 50%. «Pour limiter la population, on ne peut agir sur aucun autre levier que celui de la migration», souligne Philippe Wanner. Conséquence directe, la Suisse compterait environ 300’000 personnes actives de moins en 2050. «Moins de personnes sur le marché du travail, au moment même où les baby-boomers partiront à la retraite», précise-t-il. Le rapport de dépendance évoluerait également de 33 personnes non actives pour 100 actives aujourd’hui à 45 dans le scénario de référence, et 47 en cas de limitation. «La différence n’est pas énorme en apparence, mais elle rajoute des problèmes», poursuit le spécialiste. Moins d’actifs et actives signifie en effet davantage de pression sur les assurances sociales, notamment les retraites et la santé.
Une économie sous tension
Une perte de 300’000 actifs et actives aurait également des répercussions concrètes sur les entreprises. «Même si celles-ci sont capables de s’adapter, les solutions ne vont pas forcément dans le sens de l’économie suisse.» Recours accru à la main-d’œuvre frontalière, automatisation, intelligence artificielle ou délocalisations pourraient compenser partiellement la pénurie, mais de manière inégale selon les secteurs.
Les domaines fortement dépendants de la main-d’œuvre comme la construction, l’hôtellerie-restauration ou les prestations de services seraient particulièrement exposés. À plus long terme, c’est la dynamique économique elle-même qui pourrait ralentir. «Les populations migrantes sont souvent composées de personnes qui osent prendre des risques, note Philippe Wanner. Une part importante des start-up en Suisse est créée par des personnes issues de la migration.» L’étude évoque ainsi un risque de ralentissement de l’innovation, un des fleurons de l’économie suisse.
Le monde de la recherche fragilisé
Limiter l’immigration impliquerait par ailleurs de remettre en cause certains accords avec l’Union européenne, notamment la libre circulation des personnes. «On ne peut pas limiter l’immigration sans remettre en cause les bilatérales et Schengen», confirme Philippe Wanner. Un tel scénario pourrait avoir des conséquences directes pour les universités comme ce fut le cas entre 2021 et fin 2024. À l’époque, la Suisse a été exclue du programme Horizon Europe après l’abandon de l’accord-cadre avec l’UE. Elle a vu son accès aux financements et à la coordination de projets se réduire fortement. Une situation qui a affaibli les collaborations internationales et l’attractivité scientifique des institutions nationales, dont l’UNIGE. Ces inquiétudes ont été relayées ces derniers jours par la faîtière des hautes écoles, swissuniversities, dans une prise de position.
Un levier environnemental discutable
L’initiative met en avant un objectif de durabilité. Pour ses promoteurs, moins d’habitant-es équivaudrait à moins de pression sur l’environnement, mais l’étude nuance fortement cet argument. L’empreinte carbone moyenne en Suisse atteint environ 13 tonnes de CO₂ par habitant-e, largement au-dessus des 2 à 3 tonnes compatibles avec les objectifs climatiques. «La Suisse pollue trop, c’est un fait, constate Philippe Wanner. Mais pour préserver l’environnement, il faut surtout agir sur les modes de consommation et les systèmes de production. La démographie ne suffit pas, beaucoup d’études le démontrent.» Ces transformations pour préserver l’environnement s’appuient d’ailleurs sur des secteurs comme le bâtiment, par exemple pour la rénovation énergétique. En limitant la main-d’œuvre, l’initiative pourrait donc freiner ces efforts.
Au final, l’étude met en évidence un décalage entre l’objectif affiché et les effets attendus. «La population mondiale va de toute façon évoluer, à terme, vers le bas, conclut Philippe Wanner. La question est de savoir à quel rythme et avec quelles conséquences pour la Suisse!»
Lire l’entièreté du rapport «Conséquences d’une limitation à 10 millions d’habitants »
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