12 mars 2026 - Melina Tiphticoglou
Ados et écrans: comprendre pour dialoguer
Le Medialab de l’UNIGE s’invite dans les écoles avec un spectacle participatif et des éclairages scientifiques pour aider les parents à décrypter l’univers numérique de leurs ados et envisager leurs pratiques d’un œil neuf.

Alix, Béné et Pascale sur scène interprété-es par les comédien-nes de la Compagnie Caméléon. Crédit: DR
Sur scène, Alix, 15 ans, partage des vidéos avec son amie Béné, installée à côté de lui sur le canapé. Lorsque Pascale, sa mère, arrive et les salue, les deux jeunes ne détachent pas les yeux de leur écran. «Ça vaut la peine de se voir», leur glisse-t-elle, déclenchant aussitôt un échange tendu. «Il devrait regarder sa mère dans les yeux quand il lui parle», intervient une personne du public. «On sent qu’elle a eu une journée difficile: à peine arrivée, elle bondit sur son fils», ajoute une autre. La scène se déroule dans une école genevoise, devant des parents d’adolescent-es conviés à une soirée de débat sur l’usage des écrans.
Grâce au dispositif du Théâtre-forum, les participant-es sont plongé-es dans le vif du sujet: trois scènes présentant des situations conflictuelles sont d’abord jouées, puis rejouées avec la possibilité, pour les spectateurs et spectatrices, d’intervenir en montant sur scène afin de modifier le comportement des personnages et de changer le cours de l’histoire. «Cette forme participative donne aux parents l’occasion de changer de lunettes, de multiplier les points de vue pour aider à réinstaurer le dialogue au sein des familles», explique Claire Balleys, sociologue au Medialab de l’UNIGE et à l’origine du projet.
Proposé jusqu’au 28 mai prochain dans une vingtaine d’établissements scolaires et de maisons de quartier, le projet «Adolescence connectée: comprendre pour dialoguer» fait l’objet d’un financement Agora du Fonds national suisse (FNS). Il a été conçu en collaboration avec la Compagnie théâtrale du Caméléon, qui pratique le Théâtre-forum depuis plus de trente ans. En complément de cette partie théâtrale, deux membres du Medialab, Marianna Colella et Alexandre Guerra Marques, apportent des éclairages scientifiques et animent une discussion avec le public.
Les scènes présentées ont été construites à partir des résultats d’une recherche scientifique: les situations conflictuelles interprétées reflètent celles que vivent la plupart des familles. «Les parents se rendent compte qu’ils traversent les mêmes difficultés, raconte Claire Balleys. On rit beaucoup durant ces soirées, chacun-e se reconnaissant dans l’un ou l’autre des personnages. Cela permet aussi de soulager les parents et de les sortir de la peur, car les enquêtes montrent qu’ils sont très culpabilisés, du fait qu’aujourd’hui, la bonne parentalité semble se mesurer à la capacité d’encadrer correctement les écrans.»
Quotidien adolescent
En Suisse, 98% des 12-19 ans possèdent un smartphone et presque tous utilisent les réseaux sociaux, passant en moyenne près de quatre heures par jour devant leur écran en semaine (Étude James, 2024). Pour Claire Balleys, le temps d’écran est toutefois un indicateur insuffisant, car il regroupe sans distinction des activités aussi variées qu’écouter de la musique, parler avec ses amis, s’informer ou chercher une recette de cuisine. Selon la chercheuse, il faudrait plutôt s’intéresser aux contenus et aux usages réels: «Il ne faut pas confondre se détendre, échanger avec des amis et s’ennuyer en se laissant happer par une spirale négative, avec le risque d’être confronté-e à des contenus potentiellement néfastes. Dans mes recherches sur le quotidien adolescent, j’observe que les choses se passent globalement bien: les pratiques sont souvent créatives et sympathiques, même si on en parle rarement. Les discours médiatiques ou politiques insistent beaucoup sur les dangers, les addictions ou la toxicité de ces espaces. Sans nier ces risques, je regrette que le prisme négatif soit dominant.»
La chercheuse rappelle que l'expérience médiatique a toujours contribué à façonner des cultures juvéniles propres avec leur langage, leurs références, leur style vestimentaire. Si, dans les années 1990, on partageait entre ami-es ses références télévisuelles ou musicales, cette construction passe aujourd’hui en grande partie par le numérique. L’organisation des rencontres ou les conversations se font, par exemple, sur Snapchat, tandis que le partage des références culturelles circule plutôt via TikTok. Une large enquête menée sur l’appropriation des espaces urbains et numériques par les jeunes en Suisse montre un usage très réfléchi des différentes plateformes. «Contrairement à ce que l’on pourrait croire, les adolescent-es ne sont pas dans l’exhibitionnisme, ils et elles paramètrent très finement leur présence en ligne, observe Claire Balleys. Les publications éphémères (stories privées) qui documentent leur quotidien, leurs moments de détente, leurs jeux, sont réservées à leurs ami-es proches, tandis que ce qui apparaît publiquement sur leur compte Instagram, par exemple, fait l’objet d’un important travail de sélection et de mise en scène.»
Mieux outillé-es
Les soirées proposées par le Medialab visent à mettre en lumière ce quotidien adolescent afin d’aider les parents à mieux comprendre l’expérience médiatique de leurs enfants. Elles encouragent également les adultes à questionner leurs propres usages numériques. «Nous passons toutes et tous beaucoup de temps sur les écrans, mais les parents ont tendance à établir des hiérarchies entre les bonnes et les mauvaises pratiques numériques, celles des adolescent-es étant souvent dévalorisées, commente Claire Balleys. Regarder les actualités sur son téléphone paraît acceptable, jouer en ligne avec les amis, beaucoup moins. Nous aimerions inviter les parents à faire preuve d’un peu plus de curiosité pour les activités numériques de leurs enfants.»
Quatre soirées supplémentaires sont encore à programmer d’ici à l’été. L’équipe du Medialab est à la recherche de lieux pour les organiser et accueillir ce spectacle.
ADOLESCENCE CONNECTÉE: COMPRENDRE POUR DIALOGUER
Le théâtre-forum comme outil de participation et de dialogue
Vingts soirées réservées aux parents d'adolescent-es
Du 29 janvier au 28 mai | Établissements scolaires et Maisons de quartier