5 mars 2026 - Alexandra Charvet
Le cerveau, ce funambule des langues
Du 9 au 13 mars, le langage sera au cœur de la Semaine du cerveau 2026, avec une série de conférences et un spectacle original confrontant comédien-nes et intelligence artificielle. Le cerveau multilingue sera au centre de la soirée du 10 mars.

Parler plusieurs langues est un atout précieux sur le marché du travail. Mais pour le cerveau, jongler en permanence d’un idiome à l’autre constitue une véritable prouesse. Comment parvient-il à relever ce défi avec une telle efficacité? La question sera au cœur des discussions, mardi 10 mars, lors de la Semaine du cerveau consacrée cette année au langage. Entretien avec Alexis Hervais-Adelman, professeur au Département des neurosciences fondamentales (Faculté de médecine).
Le Journal: Que se passe-t-il concrètement dans le cerveau quand on apprend une nouvelle langue?
Au début, le cerveau mobilise un volume important de ressources pour traiter les nouvelles informations, mais cette mobilisation diminue à mesure que la maîtrise progresse. Une fois la langue acquise, les réseaux cérébraux qui la soutiennent diffèrent à peine de ceux utilisés pour la langue native. Le multilinguisme entraîne également certaines modifications structurelles dans des régions impliquées dans le langage, notamment celles qui traitent les sons. D’autres transformations concernent les ganglions de la base, en particulier le noyau caudé, qui joue un rôle important dans les fonctions exécutives, comme la planification ou la prise de décision. Ces zones ne font pas partie du réseau classique du langage, mais sont essentielles au contrôle linguistique car elles permettent de passer d’une langue à l’autre et d’activer celle qui est nécessaire selon la situation. Nous pouvons ainsi répondre de manière dynamique aux exigences de la communication.
L’apprentissage d’une nouvelle langue dope-t-il le cerveau?
Au début des années 2010, plusieurs études suggéraient que le bilinguisme ou le multilinguisme pouvaient avoir un effet protecteur contre certaines formes de démence. Toutefois, des travaux plus récents n’ont pas confirmé ces résultats. Cela ne signifie pas pour autant que l’apprentissage des langues est dépourvu de bénéfice. Pratiquer une activité intellectuelle complexe reste largement reconnu comme positif pour la santé cérébrale, en particulier à un âge avancé. De plus, le multilinguisme favorise les échanges sociaux et l’ouverture à d’autres cultures, deux facteurs importants du bien-être cognitif. Certaines études montrent d’ailleurs que les personnes parlant plusieurs langues montrent des qualités spécifiques par rapport aux personnes monolingues, notamment en matière de contrôle attentionnel ou dans certaines fonctions exécutives. Il faut toutefois préciser que ces effets sont souvent mesurés à l’aide de tests cliniques très ciblés, qui ne reflètent pas nécessairement les tâches du quotidien.
Y a-t-il des désavantages cognitifs à parler plusieurs langues?
En laboratoire, on observe un léger désavantage dans un domaine très spécifique: lors de tâches de décision lexicale – dans lesquelles une personne doit déterminer rapidement si un mot affiché est réel ou non –, les personnes bilingues ou multilingues peuvent répondre un peu plus lentement, avec un délai de l’ordre de dizaines de millisecondes. Un autre aspect concerne la question de l’expertise. Lorsqu’on parle plus d’une langue, les contextes dans lesquels on les utilise peuvent conduire à développer une spécialisation du vocabulaire ou de certaines compétences dans une seule langue plutôt qu’une maîtrise équivalente dans toutes.
Parler une deuxième langue risque-t-il de freiner un enfant dans son apprentissage?
Certains mythes persistent. Les enfants sont capables, très tôt, de distinguer la langue de chacun de leurs parents ainsi que celle de l’environnement. Je suis toutefois plus réservé lorsque des parents communiquent entre eux dans une langue qui n’est pas leur langue première et choisissent également de l’utiliser avec leur enfant. Cette situation est moins favorable, car certains aspects liés à l’expression émotionnelle ou au vocabulaire familier sont plus difficiles à transmettre dans une langue secondaire. Les interprètes avec qui j’ai travaillé rapportent justement une difficulté particulière à trouver des équivalences de vocabulaire liées à l’émotionnel, freinant la fluidité de l’interprétation.
Comment vos recherches peuvent-elles éclairer l’évolution du langage?
De nombreux mystères entourent encore l’origine du langage: d’où vient-il, pourquoi sommes-nous la seule espèce à disposer d’un système aussi complexe ou encore pourquoi avons-nous privilégié la parole plutôt que les signes? Dans le contexte du multilinguisme, une autre question se pose: comment la capacité à communiquer en plusieurs langues, et donc avec différents groupes, a-t-elle pu influencer notre évolution? Dans la nature, certaines espèces exploitent parfois les signaux d’autres animaux pour repérer une source de nourriture ou un danger. Mais en dehors de ces situations très limitées, les échanges interespèces sont rares, si ce n’est dans des contextes d’agression. Le contraste avec la communication humaine reste donc immense. Ce qui m’intrigue particulièrement d’un point de vue évolutif, ce sont les réseaux sous-corticaux impliqués dans le contrôle linguistique. Nos compétences cognitives ont évolué à partir d’un cerveau qui ne possédait pas le langage; nous avons donc dû réutiliser et adapter des systèmes déjà présents pour développer une faculté devenue aujourd’hui extrêmement sophistiquée. Et tout cela repose sur un cerveau dont la fonction fondamentale est d’agir dans un environnement potentiellement dangereux. Le langage, pour moi, s’inscrit dans cette logique: parler, c’est aussi agir sur son environnement.
SEMAINE DU CERVEAU 2026 – «ÇA VOUS PARLE?»
Conférences et spectacle
Du lundi 9 au vendredi 13 mars | Uni Dufour
PREMIERS MOTS, NOUVELLES LANGUES
Conférence d’Hélène Delage, maître d’enseignement et de recherche à la Section de psychologie (FPSE), et Alexis Hervais-Adelman, professeur au Département des neurosciences fondamentales (Faculté de médecine)
Mardi 10 mars | 19h | Uni Dufour