18 juin 2026 - Alexandra Charvet

 

Événements

Soixante ans à fouiller les sables du Soudan

Une exposition invite à suivre les pas des archéologues suisses qui, au fil de six décennies de fouilles, ont fait émerger du sol du Soudan l’histoire plurimillénaire de cette région et de la civilisation qui s’y est épanouie.

 

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Le colosse sud de Tabo.
Image: Mission Kerma – Doukki Gel, saison 1971-1972 (archives scientifiques d'anthropologie, UNIGE)


Décembre 1965, nord du Soudan. Une équipe d’archéologues suisses entreprend l’exploration du site de Tabo, où gisent deux impressionnants colosses royaux millénaires. Commence alors une aventure humaine et scientifique hors du commun, qui se poursuit encore aujourd’hui autour de la cité antique de Kerma et du site de Doukki Gel. À travers une centaine de photographies d’archives, de plans, de carnets de fouilles et de céramiques, l’exposition Mémoires et impressions, à voir jusqu’au 31 juillet à la salle d’exposition de l’UNIGE, restitue le travail de terrain et les découvertes accumulées au gré des décennies.

«Ces sites fascinants ouvrent la porte à une compréhension nouvelle de l’histoire de la vallée du Nil, dans sa longue durée et sa très vaste géographie, explique Anne Mayor, directrice du laboratoire Archéologie africaine et anthropologie (ARCAN). Leur exploration a notamment permis de reconsidérer les liens entre l’Égypte et l’Afrique subsaharienne, en prenant de la distance avec les présupposés égypto-centrés du début du XXe siècle.» L’exposition commémore soixante ans de recherches archéologiques suisses au Soudan: celles entreprises par le Genevois Charles Bonnet et son équipe, mais aussi celles poursuivies par les deux missions actuelles, la Mission suisse-franco-soudanaise de Kerma – Doukki Gel rattachée à l’UNIGE et la Mission archéologique suisse à Kerma rattachée à l’UNINE. Visite guidée.

Tabo, premier jalon

Entre 1965 et 1974, ce sont neuf campagnes de fouilles qui se succèdent sur les 16 hectares du site de Tabo. Elles sont dirigées par le Centre d’études orientales de l’UNIGE, sous la houlette scientifique de Jean Jacquet, d’abord, et de Charles Bonnet, ensuite. Peu à peu, Tabo livre ses secrets. Sous le sable apparaît un vaste temple dédié au dieu Amon, d’abord érigé au XVe siècle avant notre ère alors que la région était sous domination égyptienne, puis transformé et remanié à de multiples reprises au fil des siècles avant d’être entièrement reconstruit sous le règne du roi kouchite Taharqa. Mais Tabo ne se limite pas à ce seul temple: tombes, églises et habitats racontent une histoire longue et continue, des premières occupations au IIe millénaire avant notre ère jusqu’aux périodes chrétienne et musulmane. La plus fabuleuse de ces découvertes reste probablement, en 1974, une statue royale méroïtique en bronze, dans une cachette située sous le portique de la cour du temple. «La numérisation des archives des fouilles menées à Tabo permet aujourd’hui à la recherche de se renouveler, précise Aurélie Quirion, co-commissaire de l’exposition et collaboratrice scientifique au laboratoire ARCAN. Car malgré l’importance de ce site, Tabo demeure largement inédit, un seul ouvrage lui étant consacré, ainsi que quelques articles.»

Kerma, ville royale

L’aventure archéologique suisse se poursuit dès 1973 à Kerma, capitale de l’antique royaume de Kouch, dominée par une imposante Deffoufa, un monument de briques crues s’élevant à près de 20 mètres au-dessus des vestiges environnants. La mission suisse intervient dans un contexte urbain en expansion, la ville moderne de Kerma s’étant développée à proximité du site antique et ayant recouvert en partie d’anciennes nécropoles. Là, les archéologues mettent au jour entre 1973 et 1975 une profonde structure circulaire interprétée comme une tombe royale. Parmi les découvertes dans la ville antique figure un four-moule exceptionnel destiné à fabriquer de grandes plaques de bronze et témoignant des connaissances technologiques complexes des métallurgistes de l’époque. À quelques kilomètres, les dizaines de milliers de tombes de la nécropole révèlent une culture matérielle d’une richesse exceptionnelle ainsi que des traditions funéraires remarquables.

Doukki Gel, une ville à l’architecture complexe

Vingt ans après les premières investigations à Kerma, un autre site attise la curiosité des Suisses. À environ 900 mètres au nord de la Deffoufa se trouve une colline recouverte de tessons, Doukki Gel, «la colline rouge» en langue nubienne. Si quelques prospections y avaient été effectuées, tout restait encore à découvrir. Des murs de brique crue affleurant en surface sont repérés et, en 1992, un vaste bâtiment, probablement un palais édifié à l’époque méroïtique, est révélé, avec des structures et du matériel plus anciens. Dès 1996, la mission genevoise intègre Doukki Gel à son programme de recherche, menant ces fouilles en parallèle de celles de Kerma et de sa nécropole. Les statues de sept rois kouchites mises au jour en 2003 comptent parmi les découvertes les plus spectaculaires du site. Elles témoignent de la puissance symbolique et politique de cette ville, où s’entrecroisent traditions locales et influences pharaoniques. «Doukki Gel est loin d’avoir livré tous ses secrets, relève Xavier Droux, co-commissaire de l’exposition et directeur de la Mission suisse-franco-soudanaise de Kerma – Doukki Gel. Dès qu’il sera possible de se rendre sur place, dans un Soudan à nouveau pacifié, les recherches se poursuivront et de nouvelles découvertes viendront sans doute enrichir notre compréhension de ce site exceptionnel.»

Patrimoine en danger

La poursuite des investigations, étroitement liée à la stabilité du pays, se heurte désormais à une réalité marquée par des conflits qui ne sont pas sans conséquence sur la préservation du patrimoine. Si certaines régions du nord du pays restent en marge des combats, d’autres provinces sont le théâtre d’affrontements meurtriers et de violences à grande échelle. La capitale, Khartoum, a été pendant de longs mois au cœur des combats, ce qui a entraîné la destruction d’une grande partie de la ville, dont le Musée national du Soudan. Ce dernier, en réhabilitation au moment du déclenchement des hostilités, avait déjà mis en sécurité des œuvres majeures de sa collection dans des caisses de protection. Mais plusieurs d’entre elles ont été emportées dans des circonstances qui restent encore mal connues. Un signe encourageant est toutefois apparu récemment: la statue de roi méroïtique, découverte à Tabo par l’UNIGE en 1974, a été retrouvée il y a quelques mois par la police. Elle porte néanmoins les traces de ces événements, notamment plusieurs impacts probablement liés à des tirs, ainsi qu’une perte importante de ses dorures.

Malgré l’interruption des fouilles, les membres de la Mission suisse-franco-soudanaise de Kerma – Doukki Gel ont poursuivi leurs travaux en développant de nouveaux axes de recherche fondés sur les découvertes réalisées lors des campagnes menées jusqu’en 2022. Ces études portent notamment sur l’archéo-métallurgie, les technologies céramiques-faïence et les interactions entre productions artisanales et dynamiques socio-économiques dans les anciens royaumes nubiens. Autant de façons de continuer à faire parler les vestiges, même loin du terrain, en attendant la reprise des missions sur place.

Lire aussi: «Comment faire de l’archéologie dans un pays en guerre», Le Journal de l’UNIGE, 19 juin 2025

MÉMOIRES ET IMPRESSIONS

Exposition

Jusqu'au 31 juillet | Salle d'exposition de l'UNIGE, 66 bd Carl-Vogt


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