27 novembre 2025 - Manon Voland

 

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Quand la géométrie façonne l’alphabet

Compas, proportions et modèles mathématiques: les lettres de l’alphabet sont le fruit de siècles de réflexion et de techniques. Le géomètre Étienne Ghys retrace l’histoire de la typographie et explore l’influence de la géométrie dans le cadre d’une conférence à l’Université de Genève. 

 

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Les lettres de l’alphabet sont présentes partout: sur les écrans, dans les livres, sur les panneaux ou les emballages. Leur forme semble évidente, mais elle répond à des choix géométriques précis hérités de plusieurs siècles d’histoire. Qu’est-ce qui détermine la forme d’une lettre et que révèle leur géométrie sur la façon dont nous comprenons ce que nous lisons? Ces questions sont au cœur de la conférence «Les merveilles de la géométrie des lettres de l’alphabet», proposée le 4 décembre prochain à l’Université de Genève. Un événement animé par Étienne Ghys, mathématicien et directeur de recherche émérite au CNRS (Centre national de la recherche scientifique), pour qui «être géomètre, c’est apprendre à regarder». Et les lettres de l’alphabet sont précisément un terrain d’observation idéal: familières, omniprésentes, mais rarement questionnées.

 

Les architectes du lettrage

Les caractères, que nous utilisons tous les jours, trouvent leurs racines dans la géométrie de l’Antiquité. Leur dessin obéit alors à des principes stricts de proportion et de symétrie, dont l’influence se retrouve dans la typographie contemporaine. À la Renaissance, les graveurs appliquent ces normes avec une grande précision, travaillant compas et règle à la main comme de véritables architectes du lettrage. L’invention de l’imprimerie par Gutenberg en 1455 bouleverse cette approche: les lettres doivent être conçues pour être fondues en métal, ce qui impose une technique plus standardisée et reproductible, tout en garantissant une forme lisible, solide et élégante. Après plusieurs siècles de travail artisanal, une nouvelle révolution s’opère il y a une quarantaine d’années avec l’avènement du numérique. «Graver un alphabet était autrefois un travail gigantesque. Aujourd’hui, c’est beaucoup plus simple: il existe une multitude de polices adaptées à chaque usage, qu’il s’agisse d’un roman, d’une publicité ou d’un panneau d’autoroute, explique Étienne Ghys. On n’écrit pas de la poésie comme on écrit une formule mathématique.»

 

Les outils traditionnels cèdent la place aux logiciels et aux modèles mathématiques. Donald Knuth, pionnier de la typographie numérique, conçoit par exemple dans les années 1980 des polices entièrement calculées, ajustables à l’infini. Ces polices variables permettent de modifier la structure de chaque lettre selon des paramètres précis, offrant une flexibilité inimaginable auparavant. Comme le rappelle le géomètre, «un mathématicien qui ne sait pas dessiner n’est qu’à moitié un mathématicien»: apprendre à regarder fait pleinement partie du métier.

 

Lire sans voir: la science derrière les lettres

 «Un bon typographe dessine des lettres qui ont pour mission d’être invisibles, résume Étienne Ghys. On les perçoit, mais on n’en a pas conscience.» La structure d’une lettre influence en effet la lisibilité, le rythme de lecture et jusqu’à l’impression générale d’un texte. Certaines polices peuvent même véhiculer un message politique: dans l’Italie fasciste et l’Allemagne nazie, des affiches recouraient, par exemple, à des lettres très géométriques et condensées, associées à l’idée de modernité ou d’autorité. Plus largement, la forme des lettres modifie notre manière de lire. «Les polices à empattements ralentissent la lecture d’environ 15 à 20%, précise le géomètre (les empattements sont les petites extensions au bout des lettres, comme dans Times ou Garamond, ndlr). C’est idéal pour des textes à lire posément, mais pas pour des panneaux de circulation où la lecture doit être rapide.»

 

Cette influence sur notre lecture s’explique par le fonctionnement de nos yeux et de notre cerveau. Lire est en effet un processus complexe et largement inconscient: nos yeux sautent de groupe de lettres en groupe de lettres, reviennent parfois en arrière, tandis que le cerveau traite l’information à une vitesse fulgurante. Cette rapidité fait que nous ne remarquons presque jamais la construction des lettres elles-mêmes. Comprendre leur géométrie revient donc à rendre visible ce que nous percevons sans y penser et à mieux saisir l’art discret de la typographie. «Ce qui m’intéresse, conclut Étienne Ghys, c’est la lettre comme élément modeste. C’est l’impression que sa forme laisse sur notre perception.»

 

«Les merveilles de la géométrie des lettres de l’alphabet»
Conférence d'Étienne Ghys
Jeudi 4 décembre 2025, 18h30, Uni Dufour (U300)
Entrée libre 



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