23 octobre 2025 - Manon Voland
TikTok, miroir de nos usages et de nos liens sociaux
Au-delà des controverses qu’elle suscite, la plateforme TikTok reflète aussi nos manières de témoigner, de s’informer et de créer. Deux chercheurs/euses en cultures numériques présentent leurs travaux sur ces nouvelles formes d’expression.

On associe souvent les réseaux sociaux, et TikTok en particulier, à leurs dérives: algorithmes tout-puissants, économie de l’attention, risques d’addiction. Pourtant, derrière ces inquiétudes se cache une réalité plus contrastée: celle d’espaces d’expression où se mêlent créativité, engagement et nouvelles façons de raconter le monde. «On assimile souvent l’action des plateformes avec les pratiques des utilisateurs/trices, explique Claire Balleys, professeure à l’Université de Genève et directrice du Médialab. Certes, ces outils ont un pouvoir d’influence, mais ils ne créent pas le contenu: ce sont les usagers et les usagères qui le font. Et en sciences sociales, on part du principe que si les gens font quelque chose, c’est qu’ils y trouvent un sens. TikTok ne fait pas exception.»
C’est cette approche, centrée sur les pratiques des utilisateurs/trices, qui sera au cœur de la conférence «Decoding TikTok. Cultures, Communities, and Creativity» organisée à l’Université de Genève le 28 octobre prochain. Deux chercheurs/euses en cultures numériques, Moa Eriksson Krutrök (Umeå University) et Andreas Schellewald (Goldsmiths, University of London), y présenteront leurs recherches sur les usages et les dynamiques sociales de TikTok.
Double dynamique
Moa Eriksson Krutrök, chercheuse suédoise, s’intéresse à celles et ceux qui documentent de l’intérieur la guerre en Ukraine. En donnant à voir leur quotidien, ces créateurs et créatrices de contenus produisent un contre-récit plus direct, plus intime et, parfois même, teinté d’humour. «Cette dimension ludique, propre à TikTok, permet de rendre certains contenus plus faciles à regarder, observe Claire Balleys. Et cette mise en scène transforme les codes de la narration de la guerre: il n’y a plus de ligne éditoriale définie, comme dans le journalisme ‟classique”, mais des expériences vécues qui suscitent une forme d’identification – ce qu’on appelle le relatable.» Cette attention portée à la manière dont les contenus résonnent avec les spectateurs/trices trouve un écho dans les travaux du chercheur allemand Andreas Schellewald. Ce dernier analyse, notamment, notre rapport aux fils d’actualité personnalisés – ces fameux «pour toi» qui semblent tout savoir de nous. «L’algorithme de TikTok est extrêmement puissant en termes de personnalisation et donne parfois l’impression de nous connaître personnellement», souligne Claire Balleys. Si les utilisateurs/trices développent un lien quasiment intime avec leur feed, ils et elles s’en servent également pour entretenir des liens sociaux: se taguer, suivre les mêmes trends, réagir à des contenus partagés. Une double dynamique – personnelle et collective – qui caractérise la plateforme.
Aiguiser la curiosité
Les travaux de Moa Eriksson Krutrök et d’Andreas Schellewald montrent combien TikTok a transformé nos habitudes de consommation médiatique. Comme la télévision autrefois, la plateforme nourrit nos identités et nos liens sociaux, mais de façon plus personnalisée et interactive. Les jeunes y forgent de nouvelles références culturelles communes, dans un espace qui leur parle et leur ressemble. Pour Claire Balleys, cette conférence est l’occasion de dépasser les lectures simplistes des réseaux sociaux et de mieux comprendre leurs usages réels. «On connaît bien les effets des plateformes, mais beaucoup moins ce que les gens en font. TikTok, c’est aussi un lieu de créativité, d’appropriation et de témoignage. L’idée, c’est de sortir de cette présentation avec une vision plus nuancée, plus informée et plus curieuse des cultures numériques.»
Decoding TikTok. Cultures, Communities, and Creativity
Mardi 28 octobre 2025, 18h15-20h
Uni Mail MR070
Conférence publique en anglais