19 mars 2026 - Yann Bernardinelli
La culture russophone à l’épreuve de l’exil
Depuis l’invasion de l’Ukraine en 2022, de nombreuses et nombreux artistes ont quitté la Russie pour fuir la censure et la répression. L’Université de Genève et Sorbonne Université organisent un cycle de tables rondes afin d’explorer cette culture en exil et les nouvelles formes de création qu’elle fait émerger.

Eugénie Zvonkine, réalisatrice et professeure de cinéma à l’Université Paris 8. Image: @specialfeaturesarchive
La culture russe se trouve prise dans un climat de répression et de censure sans précédent depuis la chute de l’URSS. Les risques de persécutions et de représailles, de poursuites judiciaires ou d’interdictions professionnelles ont conduit nombre d’artistes à s’expatrier pour poursuivre leur travail à l’étranger. Résultat: une culture russophone profondément fragmentée, entre une production restée sur le territoire soumis au joug du régime et une scène artistique exilée qui tente de se réinventer ou de poursuivre son travail sous d’autres latitudes.
L’Unité de russe de la Faculté des lettres de l’UNIGE, en collaboration avec Sorbonne Université à Paris, consacre depuis 2024 un cycle de tables rondes à ces artistes russophones en exil. Chaque rencontre explore un domaine culturel différent. Après le théâtre, les maisons d’édition, la littérature, les arts graphiques et la musique, la dernière étape du cycle sera dédiée au cinéma russophone contemporain. Coorganisatrice et cofondatrice de l’événement, Liliya Dyachenko-Escalle, enseignante en littérature russophone et chercheuse à la Faculté des lettres, revient sur les enjeux de ces rencontres et sur l’évolution d’une culture en pleine recomposition.
Le Journal: Depuis 2022, un nombre non négligeable d’artistes russophones ont quitté la Russie. Quelles sont les raisons de cet exil?
Liliya Dyachenko-Escalle: La raison principale, c’est le risque de répression et la censure. Ces dernières touchent toute la société russe, mais particulièrement les milieux culturels. Toute forme d’expression contre la guerre ou contre le pouvoir est proscrite. Le militantisme féministe ou décolonial peut exposer quelqu’un à des poursuites, tout comme l’appartenance à la communauté LGBTQ+. De nombreux sujets sont devenus impossibles à aborder, comme le Goulag et la purge stalinienne. L’Histoire russe doit être représentée d’une manière héroïsée et favorable à la politique actuelle. Dans ces conditions, le travail des acteurs et actrices de la culture, des artistes en particulier, devient impossible. Certain-es choisissent l’exil pour continuer à créer, d’autres par désaccord avec la politique actuelle. Beaucoup sont contraint-es de partir pour préserver leur sécurité, tant la menace est grave.
Vous leur consacrez, depuis 2024, un cycle de tables rondes. Comment est née cette initiative et quels objectifs poursuivez-vous?
Nous nous sommes rendu compte que bon nombre d’artistes russophones vivent aujourd’hui à proximité de Genève, notamment en France et en Allemagne. Cela nous a donné l’idée de les inviter directement afin qu’ils et elles puissent témoigner de leur expérience. Nous manquons encore de recul historique pour analyser la situation actuelle de la culture russophone. Ces rencontres permettent donc de recueillir des témoignages précieux sur une histoire qui est encore en train de s’écrire et que nous nous devons de documenter et d’étudier en tant qu’université. Notre intention est de dresser un état des lieux concret de la culture russophone face à la guerre en Ukraine, car lorsqu’on enseigne la langue ou la littérature russes, il est difficile d’ignorer le contexte politique.
Y a-t-il une division de la culture russophone entre celles et ceux qui restent en Russie et celles et ceux qui s’exilent?
C’est ce qu’on pourrait penser a priori, mais la réalité est plus complexe. Il existe de nombreuses circulations entre ces espaces, notamment grâce aux technologies numériques. La frontière n’est donc pas aussi étanche qu’on pourrait le croire. Dans l’Histoire russe, nous avons déjà connu ce type de division, par exemple durant la période soviétique, avec l’opposition entre la culture officielle et l’underground. Mais il faut rester prudent-e avec ces analogies. La situation actuelle possède ses propres caractéristiques.
Votre prochaine table ronde traite du cinéma russophone contemporain. Pourquoi ce choix?
Le cinéma occupe une place particulière, car c’est probablement l’un des domaines dans lesquels la censure est la plus forte. Le cinéma nécessite beaucoup de moyens financiers et une infrastructure importante. Les réalisateurs et réalisatrices dépendent donc souvent d’institutions ou de financements publics. En Russie, le Ministère de la culture peut décider d’accorder ou non une licence de diffusion à un film. Sans cette licence, un film ne peut tout simplement pas être montré. De nombreux projets se retrouvent ainsi bloqués. Les conflits entre pouvoir politique et cinéma ne sont pas nouveaux. On peut penser au procès du réalisateur Kirill Serebrennikov en 2017, accusé de détournement de fonds publics, une affaire largement perçue comme politique. Nous nous demandons donc comment ce domaine se reconfigure dans l’exil. Est-il possible pour ces personnes de travailler dans ces conditions ? Peuvent-elles encore produire un cinéma russophone en dehors de la Russie?
Cet exil transforme-t-il les thèmes ou les formes du cinéma russophone contemporain?
En Russie, la censure influence fortement les films produits aujourd’hui. On observe par exemple une multiplication de films patriotiques ou de films qui glorifient la guerre et l’Histoire nationale. Du côté des réalisateurs ou réalisatrices exilées, la situation est différente. Certain-es choisissent de continuer à travailler sur la société russe et sur les transformations politiques du pays. D’autres préfèrent s’éloigner de ces thématiques et s’inscrire dans une carrière plus internationale, en tournant dans d’autres langues ou avec d’autres équipes et en laissant sciemment de côté la politique.
Pourquoi est-il important d’organiser ces rencontres dans un cadre universitaire?
L’Université est un lieu de production de savoir et de réflexion critique. C’est aussi un espace où l’on peut analyser la culture russe contemporaine avec une certaine distance et une certaine liberté. Et pour nous, ces rencontres ont également une dimension pédagogique. Beaucoup d’étudiantes et d’étudiants travaillent aujourd’hui sur la période contemporaine dans leur mémoire ou leurs recherches. Les témoignages que nous recueillons constituent donc aussi une source précieuse pour cela. Enfin, ces tables rondes créent un espace de dialogue entre artistes, chercheurs, chercheuses, étudiants et étudiantes. Elles permettent de réfléchir ensemble à une histoire culturelle qui est encore en train de s’écrire.
Table ronde «Cinéma russophone en exil»
Mardi 24 mars 2026, de 18h15 à 20h, Uni Mail, salle MR030, Entrée libre. Avec:
- Anton Dolin, critique de cinéma
- Eugénie Zvonkine, réalisatrice et professeure de cinéma à l’Université Paris 8
- Valérie Pozner, historienne du cinéma russe et soviétique au CNRS.