13 novembre 2025 - Yann Bernardinelli
Eric Nestler, le chercheur qui parle les deux langues du cerveau
Le Centre Synapsy récompense une figure majeure de la recherche en santé mentale. Le neuroscientifique américain Eric Nestler, pionnier du rapprochement entre neurosciences et psychiatrie, reçoit la toute première distinction du Prix Synapsy.

L’électroencéphalographie (EEG) est une technique d’imagerie phare de la recherche translationelle en neuroscience. Elle permet de visualiser les zones cérébrales en activité chez l’humain grâce à une série d’électrode disposées sur un casque comme celui-ci. Photo: François Schaer
Créé cette année, le Prix Synapsy honorera une contribution exceptionnelle à la recherche translationnelle, qui relie la recherche fondamentale à la pratique clinique, dans le domaine de la santé mentale. Destiné à des chercheuses et chercheurs à mi-parcours ou en fin de carrière, il est doté de 50’000 francs. Son ambition est d’encourager une science du cerveau profitant directement aux patientes et patients, selon la vision portée par le Centre Synapsy de la Faculté de médecine.
«Notre mission est de former une nouvelle génération de neuroscientifiques qui ne se contentent pas de produire des données, mais cherchent à les traduire en bénéfices cliniques», explique Christian Lüscher, chercheur au Département de neurosciences fondamentales, directeur du Centre Synapsy et président du comité du prix.
Le premier lauréat, Eric Nestler, doyen et chercheur à l’Icahn School of Medicine at Mount Sinai à New York, incarne cette vision. À la fois neuroscientifique et médecin, il a montré que la recherche sur le cerveau et la pratique clinique pouvaient se nourrir mutuellement pour stimuler l’apparition de nouvelles approches thérapeutiques.
Une urgence mondiale
Les troubles mentaux constituent aujourd’hui l’une des principales causes de souffrance et d’invalidité dans le monde. Selon l’Organisation mondiale de la santé, près d’une personne sur huit vit avec un trouble psychique, soit environ 970 millions d’individus. En Suisse, plus d’un quart de la population déclare en avoir souffert au cours de son existence, selon l’Office fédéral de la statistique. Malgré ces chiffres alarmants, les traitements demeurent limités, car ils ne ciblent pas toujours précisément les mécanismes cérébraux à l’origine des maladies. Pour progresser, la recherche doit comprendre comment ces mécanismes fonctionnent, depuis l’activité des neurones jusqu’à leurs interactions en réseau, en passant par les molécules et les gènes qui les régulent.
Ces dernières années, les neurosciences ont fait des avancées considérables, notamment grâce aux travaux d’Eric Nestler et aux programmes de recherche comme ceux déployés au sein du Centre Synapsy. Pourtant, les défis restent nombreux, car les symptômes des maladies psychiatriques se recoupent et se confondent. Ainsi, dépression, schizophrénie, anxiété ou autisme partagent parfois les mêmes altérations du fonctionnement cérébral, ce qui rend les mécanismes biologiques et les causes difficiles à identifier. La recherche contemporaine s’oriente donc vers l’étude des symptômes transversaux, comme la motivation, la cognition, les émotions ou les interactions sociales. Mieux comprendre les mécanismes de la motivation, par exemple, permet d’éclairer plusieurs pathologies à la fois et d’imaginer des traitements plus ciblés.
Pour y parvenir, la recherche fondamentale menée en laboratoire doit dialoguer en permanence avec la pratique clinique. «La santé mentale a longtemps souffert d’un cloisonnement entre les deux mondes, souligne Christian Lüscher. Briser cette barrière, c’est ouvrir la voie à des avancées réellement utiles pour les patientes et patients. Et c’est la culture que nous voulons encourager mondialement grâce à ce prix.»
Vision commune
L’approche translationnelle ne se résume pas à développer des médicaments ou des traitements, elle sert à ouvrir le chemin pour de nouvelles approches. «Au sein de Synapsy, nous allons jusqu’aux premières phases cliniques qui correspondent aux premiers essais sur de petites cohortes humaines, explique Christian Lüscher. Ensuite, le but est de transmettre le relais à d’autres structures.» La recherche s’appuie également sur la technologie de pointe, essentielle pour élucider les mécanismes du cerveau, mais qui n’explique pas tout. «C’est la confiance entre les équipes qui fait avancer la science, souligne Christian Lüscher. L’image des chercheurs et chercheuses qui discutent autour d’un café est juste, car beaucoup de projets naissent de ces échanges informels.»
Un autre rôle capital du Centre Synapsy consiste donc à créer cette symbiose en rapprochant les psychiatres et les neuroscientifiques afin qu’ils/elles parlent le même langage. Cela passe par des programmes de recherche communs ainsi que par des formations croisées dans le cadre desquelles les médecins apprennent les bases des neurosciences, tandis que les neuroscientifiques découvrent la clinique psychiatrique.
La remise du Prix Synapsy à Eric Nestler illustre pleinement cette approche. «Nous souhaitons célébrer un chercheur qui a su bâtir des ponts entre ces deux cultures et inspirer toute une génération, conclut Christian Lüscher. L’impact de ses travaux traduit la conviction qui guide Synapsy: la recherche de pointe sur le cerveau n’a de sens que si elle s’ouvre à la société et contribue à trouver des solutions.»
Un pionnier de la recherche en santé mentale

Eric Nestler compte parmi les figures internationales majeures de la recherche sur les bases biologiques de la dépression et de l’addiction. Formé à l’Université Yale aux États-Unis, il a dirigé pendant plus de quinze ans le Friedman Brain Institute de Mount Sinai à New York, l’un des pôles mondiaux de la recherche en neurosciences, et présidé la prestigieuse Society for Neuroscience américaine.
Depuis près de quarante ans, il consacre ses travaux à relier la recherche fondamentale sur le cerveau aux besoins de la clinique psychiatrique. Son approche translationnelle combine études chez l’animal et observations humaines. Ce dialogue constant entre laboratoire et clinique a permis de valider des mécanismes biologiques essentiels dans la compréhension des troubles mentaux.
Plus spécifiquement, pour ce qui est de l’addiction, ses travaux ont démontré que les substances psychoactives détournent les programmes d’expression génique dans les circuits de la récompense, notamment via des facteurs de transcription et des mécanismes épigénétiques persistants. Dans la dépression, ils ont établi un modèle de stress social chronique, qui voit certains animaux devenir apathiques et d’autres résister. Cette résilience active un programme biologique de défense, ouvrant la voie à des approches thérapeutiques inédites en vue de renforcer les mécanismes naturels de résilience plutôt que de corriger les effets délétères du stress.
Lire l'interview d'Eric Nestler publié sur le site Synapsy
Cérémonie de remise du Prix Synapsy
Mardi 9 décembre 2025
Materclass et séminaire au Campus Biotech en présence d’Eric Nestler qui présentera ses recherches.
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