- Recherche
Une goutte de sang pour détecter les AVC et les traumas crâniens
Dans l'urgence neurologique, chaque minute compte. Pour l'AVC, le traitement doit idéalement intervenir dans les quatre heures suivant l'apparition des symptômes. Passé ce délai, les chances de récupération diminuent drastiquement. C'est ce constat qui a motivé Jean-Charles Sanchez, professeur au Département de médecine à l’origine du Centre facultaire d’investigation translationnelle en biomarqueurs, à développer un test capable de distinguer les AVC à partir d'une simple goutte de sang. Le résultat de 30 ans de recherche appliquée sur les biomarqueurs cérébraux.
Numéro 55 - décembre 2025
Biochimiste, Jean-Charles Sanchez a débuté sa carrière au laboratoire de chimie clinique des HUG. «Dès le début, je m’intéresse au diagnostic», explique-t-il. «C'est à cette époque que naît la protéomique – l'étude des protéines à grande échelle – une révolution technologique permettant d'identifier les modifications des protéines dans le sang lors de maladies ou d'événements traumatiques. Couplée à la bioinformatique, cette approche permet d’analyser de multiples protéines simultanément, ouvrant la voie à de multiples applications, notamment dans le champ du diagnostic.»
Le cerveau pose néanmoins des défis particuliers: protégé par la barrière hémato-encéphalique, il est difficile d’accès. De plus, l'imagerie médicale fournit déjà une quantité considérable d'informations. «En milieu hospitalier, l'imagerie reste l’outil diagnostic le plus précis», détaille le chercheur. «En dehors de l'hôpital, en revanche, pouvoir rapidement identifier les biomarqueurs d’accidents ou de traumas cérébraux peut sauver des vies.» Mais en préhospitalier, ces outils ne sont pas disponibles, d’où l’intérêt d’une approche plus simple et portable. L'idée germe alors: développer un outil utilisable avant l'arrivée à l'hôpital, pour gagner un temps précieux et orienter les patientes et les patients vers la bonne structure de soins.
Un test révolutionnaire pour le triage des AVC
En 2014, en collaboration avec l'Hôpital Vall d'Hebron de Barcelone, où des équipes travaillent également sur les marqueurs d’accidents cérébraux, Jean-Charles Sanchez crée la spin-off ABCDx, soutenue par l'UNIGE. «Trop de découvertes restent sur les étagères des laboratoires faute de valorisation industrielle», souligne-t-il. «J’ai alors découvert le monde des dépôts de brevets, de création industrielle, et les arcanes des autorités régulatrices sans qui aucune mise sur le marché est possible. J’avais sous-estimé l’énergie et le temps nécessaires pour obtenir ces certifications.»
ABCDx a ainsi développé un test rapide capable de détecter les AVC des gros vaisseaux (les AVC les plus sévères, causés par l’obstruction d’une artère majeure) directement dans l'ambulance. Le principe? Une goutte de sang au bout du doigt, trois protéines mesurées simultanément, une photo prise avec un smartphone. Un algorithme d'intelligence artificielle analyse l'image, calcule les concentrations protéiques, combine ces données avec les paramètres cliniques (pression artérielle, âge, glycémie) et retourne instantanément le résultat. «L'enjeu est majeur dans des zones où les distances sont grandes. Si l’équipe d’urgence sait qu'il s'agit d'un AVC de gros vaisseau nécessitant une thrombectomie, il peut directement appeler l'hélicoptère plutôt que de perdre des heures en transport et prévenir l’hôpital qui pourra se préparer», explique le chercheur.
La puissance du dispositif réside dans sa capacité à combiner plusieurs paramètres. «Une seule protéine ne peut pas répondre à toutes les questions. Nous devons différencier un AVC de gros vaisseau d'un AVC de petit vaisseau, d'une hémorragie cérébrale, voire d'autres conditions mimant l'AVC.» L'approche vise 100% de spécificité: un test positif indiquera à coup sûr un AVC de gros vaisseau. Cependant, le risque de faux négatif reste présent. «Son objectif n’est pas de remplacer l’imagerie, mais d’aider au triage rapide en préhospitalier.» insiste Jean-Charles Sanchez.
Des applications multiples et prometteuses
Depuis cinq ans, ABCDx mène des études cliniques multicentriques en Allemagne, Espagne et Suisse. Au-delà de l'AVC, les biomarqueurs développés ont montré leur utilité dans les traumas crâniens. Un brevet américain vient d'être accordé pour cette application chez l'adulte, tandis qu’une étude multicentrique publiée dans le Journal of Neurotrauma montre qu’une analyse sanguine rapide chez les enfants après un choc à la tête pourrait devenir un outil d’aide à la décision pour les équipes d’urgence pédiatrique, en complément des scores cliniques et de l’examen médical.
Des collaborations se développent également sur l'embolie pulmonaire pour combiner D-dimères et NT-proBNP dans un algorithme permettant non seulement d'exclure ou confirmer l'embolie pulmonaire hors de l'hôpital, mais aussi de stratifier la gravité des cas, c’est-à-dire identifier immédiatement les cas graves qui nécessitent un transfert rapide. «Des avancées pragmatiques, alignées avec un objectif simple: accélérer la prise en charge en orientant les patients et les patientes vers le bon endroit au bon moment.»
Le parcours de Jean-Charles Sanchez illustre les défis de la recherche translationnelle. «J'ai toujours fait de la recherche appliquée et ouverte. Tous nos brevets sont ainsi publiés dès leur dépôt pour ne pas ralentir la publication de résultats scientifiques.» Un équilibre délicat entre protection intellectuelle et partage des connaissances. Les travaux se poursuivent pour adapter ces approches à d’autres urgences vitales où un diagnostic immédiat peut transformer le parcours de soins.
Comment fonctionne le test?
- Une goutte de sang est prélevée au bout du doigt
- Le sang est déposé sur une cassette de test
- Trois bandes colorées apparaissent, correspondant à trois protéines différentes
- L'ambulancier/ère scanne le QR code de la cassette avec son smartphone et prend une photo de la cassette
- L'algorithme d'IA analyse l'image et quantifie les protéines
- Les données cliniques (pression, glycémie) sont intégrées
- Le résultat s'affiche instantanément sur le smartphone : type d'AVC et orientation vers l'hôpital adapté
- L'information est simultanément transmise à l'hôpital pour préparer l'équipe
Jean-Charles SANCHEZ
professeur associé,
Département de médecine
& Centre facultaire d’investigation translationnelle en biomarqueurs (CITB)