Piaget Le dĂ©veloppement de la notion de temps chez l’enfant

Chapitre III.
La succession des événements perçus 1 a

Comme nous avons pu le constater au cours du chapitre I l’enfant ne parvient que difficilement Ă  reconstituer l’ordre de succession d’une suite d’évĂ©nements aussi simples Ă  comprendre que les phases d’écoulement d’un liquide. La cause en serait-elle que deux problĂšmes distincts sont mĂȘlĂ©s en une telle question : l’ordre Ă  reconstituer, d’une part, c’est-Ă -dire l’ordre des Ă©vĂ©nements du rĂ©cit ou de la reconstitution graphique, et l’ordre perçu comme tel, c’est-Ă -dire l’ordre des Ă©vĂ©nements au moment mĂȘme oĂč ils se produisent et oĂč ils frappent directement les organes des sens du sujet ? Il convient donc d’étudier maintenant les notions de succession dans le domaine des Ă©vĂ©nements actuels et lors de leur perception.

Mais encore faut-il prĂ©ciser comment se pose ce problĂšme de la succession et de la simultanĂ©itĂ© des mouvements perçus. PrĂ©sentons Ă  l’enfant deux mobiles se dĂ©plaçant l’un Ă  cĂŽtĂ© de l’autre et Ă  la mĂȘme vitesse et arrĂȘtons-les soit successivement, soit simultanĂ©ment. À aucun des stades prĂ©cĂ©demment dĂ©crits le sujet n’éprouvera, sans doute, de difficultĂ©s Ă  constater cette succession ou cette simultanĂ©itĂ© des arrĂȘts. Mais c’est que, les deux mouvements Ă©tant semblables et concourants, il ne s’agit, pour ainsi dire, que des phases d’un seul et mĂȘme mouvement : or, nous savons maintenant qu’en ce cas l’ordre temporel reste indiffĂ©renciĂ© de l’ordre spatial et qu’en croyant interroger l’enfant sur le temps nous n’obtenons de lui que des rĂ©ponses portant sur l’ordre de parcours gĂ©omĂ©trique. Le temps Ă©tant le systĂšme des co-dĂ©placements, il s’agit donc, pour analyser les notions de succession temporelle au moment de la perception, de faire comparer des mobiles animĂ©s de vitesses diffĂ©rentes. On peut conserver, pour simplifier, des trajectoires parallĂšles et maintenir simultanĂ©s, soit les dĂ©parts, soit les arrivĂ©es, mais il importe de se souvenir constamment — et lĂ  est l’essentiel — de ne pas poser de questions telles que l’ordre temporel se confonde nĂ©cessairement avec l’ordre spatial de parcours.

Ces prĂ©cautions prises, le sujet parviendra-t-il Ă  situer dans un mĂȘme champ spatio-temporel les Ă©vĂ©nements liĂ©s Ă  des vitesses diffĂ©rentes, ou bien maintiendra-t-il deux champs temporels hĂ©tĂ©rogĂšnes sans parvenir Ă  rĂ©unir les deux mouvements en un temps unique et homogĂšne ? Tel est le problĂšme que nous allons Ă©tudier ici.

§ 1. La technique des expériences et les résultats généraux

Les dispositifs utilisĂ©s pour analyser les notions de succession (chap. III) et de simultanĂ©itĂ© (chap. IV), au moment de la perception, sont d’une simplicitĂ© Ă©lĂ©mentaire. On peut les ramener Ă  deux, le premier, plus concret mais moins prĂ©cis, servant de simple introduction Ă  l’emploi du second, lequel permet alors toutes les mises au point dĂ©sirables.

Le premier consiste sans plus Ă  courir avec l’enfant dans la salle d’expĂ©rience. On frappe jusqu’à trois pour donner le signal des dĂ©parts simultanĂ©s et on s’arrĂȘte avant, aprĂšs ou en mĂȘme temps que l’enfant mais Ă  une certaine distance de lui. On demande alors si les dĂ©parts et arrivĂ©es ont Ă©tĂ© simultanĂ©s ou quel est l’ordre de succession. Mais la difficultĂ©, pour l’enfant, est d’ĂȘtre Ă  la fois spectateur et acteur, aussi l’interrogatoire n’a-t-il qu’exceptionnellement une valeur objective. La question ne sert donc habituellement que d’introduction aux vrais problĂšmes qui se posent ensuite de la maniĂšre suivante.

Le second dispositif consiste Ă  reprĂ©senter une course sur la table au moyen de petits bonshommes ou d’escargots que l’on fait avancer, soit en deux mouvements continus de vitesses diffĂ©rentes, soit, ce qui est en gĂ©nĂ©ral prĂ©fĂ©rable, par saccades, et en frappant Ă  chaque saut la table. Il ne subsiste en ce cas aucun doute, au point de vue perceptif, sur le synchronisme rĂ©el des deux courses et sur la succession ou la simultanĂ©itĂ© des arrĂȘts terminaux. Les questions se posent alors comme suit :

1° On peut d’abord demander, mais nous ne posons en gĂ©nĂ©ral cette question que tout Ă  la fin et Ă  titre de contrĂŽle pour vĂ©rifier la comprĂ©hension des donnĂ©es elles-mĂȘmes, si, lorsque l’un des bonshommes (I) s’est arrĂȘtĂ©, l’autre (II) marchait encore, et rĂ©ciproquement. Notons, en effet, d’emblĂ©e que cette question n’a pas nĂ©cessairement de signification pleinement temporelle pour les jeunes sujets. Appelons A₁, B₁, C₁, etc., les points singuliers des trajets de I et A₂, B₂, C₂ ceux de II, Ă©tant entendu que A₁ B₁ = A₂ B₂ ; que B₁ C₁ = B₂ C₂, etc. Supposons que I parcoure le trajet A₁ D₁ pendant que II parcourt A₂ B₂ ; puis ensuite que II parcoure B₂ C₂ pendant que I reste en D₁. L’enfant reconnaĂźtra sans aucune difficultĂ© que, quand I s’est arrĂȘtĂ© en D₁, II a marchĂ© encore (de B₂ Ă  C₂) et que, quand II s’est arrĂȘtĂ© en C₂, I ne marchait plus. Mais nous verrons qu’il n’en conclut pas pour autant que I s’est arrĂȘtĂ© plus tĂŽt que II et affirme mĂȘme ordinairement l’inverse. Il ira parfois jusqu’à dire que la durĂ©e Ă©coulĂ©e entre A₁ et D₁ est plus grande qu’entre A₂ et C₂ parce que D₁ est plus loin, etc. La question de savoir si I marchait encore quand II s’arrĂȘtait et vice versa n’intĂ©resse donc qu’un certain aspect, bien dĂ©limitĂ©, du temps : c’est ce qu’on pourrait appeler le temps perceptif, par opposition au temps intellectuel construit au moment de la perception et qui est le seul Ă©tudiĂ© en cet ouvrage. Le temps perceptif porte, en effet, uniquement sur ce qui est distinguĂ© en tant que successif ou fusionnĂ© en tant que simultanĂ©, mais indĂ©pendamment de la comprĂ©hension de ces notions, de mĂȘme que l’oreille peut distinguer un accord d’une note simple sans que l’intelligence saisisse que le premier est formĂ© de deux ou de plusieurs notes et la seconde d’une seule.

2° Soit donc I allant de A₁ en D₁ pendant que II va de A₂ en B₂, puis II allant de B₂ en C₂ aprĂšs l’arrĂȘt de I. On demandera alors lequel de ces deux mobiles s’est arrĂȘtĂ© « d’abord ». Mais ici se pose une question de vocabulaire, qui est dĂ©jĂ  significative Ă  elle seule. On s’aperçoit, en effet, Ă  vouloir exprimer au sujet l’idĂ©e d’une succession temporelle et non pas spatiale que l’enfant ne possĂšde aucun terme dissociant nettement la premiĂšre de la seconde. Si l’on dit « lequel s’est arrĂȘtĂ© avant l’autre ? » le mot « avant » peut signifier « moins loin » ou au contraire « en avant ». « ArrĂȘtĂ© le premier » prĂ©sente la mĂȘme ambiguĂŻté : en tĂȘte ou avant dans le temps. Mais « lequel s’est arrĂȘtĂ© d’abord » comme « plus tĂŽt » prĂ©sentent en gĂ©nĂ©ral, chose curieuse, non pas un sens purement spatial, mais une signification indiffĂ©renciĂ©e qui traduit prĂ©cisĂ©ment la notion de temps d’avant 7-8 ans et qu’il s’agira d’analyser avec soin. Pour prĂ©ciser les choses, nous avons souvent convenu que I s’arrĂȘte Ă  « midi », c’est-Ă -dire selon les enfants eux-mĂȘmes Ă  « l’heure de manger », et avons alors demandĂ© si II s’est arrĂȘtĂ© « avant midi ou aprĂšs midi » ?

3° On demandera ensuite (Ă  titre de complĂ©ment d’information et de prĂ©paration aux questions du chap. V) si I et II ont marchĂ© « le mĂȘme temps », « la mĂȘme chose longtemps », etc., ou, sinon, lequel a marchĂ© « plus longtemps ».

4° I s’arrĂȘte en C₁ tandis que II s’arrĂȘte simultanĂ©ment en B₂ alors que tous deux sont partis au mĂȘme moment de A₁ et A₂ : on demande alors si I et II se sont arrĂȘtĂ©s « en mĂȘme temps » ou « au mĂȘme moment », ou non. Sinon, lequel s’est arrĂȘtĂ© « d’abord ». Cette question (4), jointe Ă©galement Ă  (3), sera examinĂ©e au chapitre IV.

On peut enfin varier les questions de diverses maniĂšres : dĂ©parts Ă  des moments diffĂ©rents et arrĂȘts simultanĂ©s ; points de dĂ©part simultanĂ©s ou successifs mais d’endroits diffĂ©rents et arrĂȘts simultanĂ©s au mĂȘme point, etc.

Cela dit, les rĂ©sultats obtenus se laissent rĂ©partir en trois stades correspondant Ă  ceux que nous avons distinguĂ©s jusqu’ici. Au cours du premier, toutes les relations temporelles, tant de succession que de durĂ©e, demeurent indiffĂ©renciĂ©es de l’espace parcouru : « plus longtemps » Ă©quivaut Ă  « plus loin » ; « d’abord » signifie « devant » ou parfois « derriĂšre » et les diffĂ©rences de vitesses excluent le synchronisme ou renversent le rapport des durĂ©es. Au cours d’un second stade, ces intuitions initiales commencent Ă  se diffĂ©rencier ou Ă  « s’articuler », soit que l’avant et l’aprĂšs temporels se dissocient de l’ordre spatial, soit que la simultanĂ©itĂ© puisse ĂȘtre reconnue indĂ©pendamment des positions ou des vitesses, soit enfin que la durĂ©e devienne inverse de la vitesse. Mais le point sur lequel une intuition commence Ă  s’articuler varie d’un sujet Ă  l’autre et ce dĂ©but n’entraĂźne pas immĂ©diatement l’articulation de l’ensemble des intuitions temporelles. Autrement dit, les intuitions mĂȘme articulĂ©es du second stade ne sont pas composables entre elles en un groupement d’ensemble, d’oĂč l’incohĂ©rence des rĂ©actions de ce stade, dans lesquelles il ne faut chercher aucun principe constant, sinon un dĂ©but de dissociation entre l’ordre du temps et l’ordre spatial. Enfin, au stade III, il y a groupement opĂ©ratoire de tous les rapports en un systĂšme cohĂ©rent intĂ©ressant Ă  la fois les durĂ©es et l’ordre de succession.

§ 2. Le premier stade : successions temporelles et spatiales indifférenciées

Pour comprendre les premiers stades de la construction des rapports de succession, il faut donc se persuader du fait qu’ils ne comportent aucune logique. C’est au stade III seulement, lorsque les rapports d’« avant » et d’« aprĂšs » sont coordonnĂ©s Ă  ceux de durĂ©e en deux groupements corrĂ©latifs, que les affirmations de l’enfant deviennent cohĂ©rentes. Au cours des deux premiers stades, par contre, les intuitions simples, ou mĂȘme articulĂ©es, de la succession et de la durĂ©e donnent lieu Ă  des contradictions sans cesse renouvelĂ©es, d’oĂč leur remaniement continuel et le fait que les rĂ©ponses justes voisinent avec les fausses sans aucun systĂšme stable. Essayons cependant de sĂ©rier les rĂ©ponses obtenues, depuis les plus primitives jusqu’aux supĂ©rieures, en une gradation plus ou moins rĂ©guliĂšre.

Voici d’abord des exemples du niveau le plus bas rencontrĂ© chez nos sujets :

Hes (4 ; 5). Le bonhomme jaune I s’arrĂȘte en D₁ avant le bleu (II). Celui-ci est en B₂ quand I est en D₁ et il parcourt encore le trajet B₂ C₂ : « Ils se sont arrĂȘtĂ©s en mĂȘme temps ? — Non. —  Lequel d’abord ? — Le bleu (II) s’arrĂȘte avant l’autre. —  Lequel a marchĂ© plus longtemps ? — Le jaune (I). — Quand (I) s’est arrĂȘtĂ©, c’était midi. Et quand (II) s’est arrĂȘtĂ©, c’était avant ou aprĂšs midi ? — C’est avant midi. —  Mais lequel s’est arrĂȘtĂ© en premier, lequel s’est arrĂȘtĂ© d’abord ? — Le jaune (I) s’arrĂȘte le premier. Le bleu (II) s’est arrĂȘtĂ© d’abord. Le jaune (I) a marchĂ© plus longtemps. —  Mais regarde si le bleu marche encore quand le jaune s’arrĂȘte (on reproduit les courses). — Le jaune (I) s’arrĂȘte le premier. Le bleu marche ensuite. Le jaune a marchĂ© plus longtemps. —  Mais lequel s’arrĂȘte avant l’autre ? — Le bleu (II). »

Reg (4 ; 6). MĂȘme dispositif : « Ils sont arrivĂ©s en mĂȘme temps ? — Non, le jaune (I) s’arrĂȘte avant l’autre. —  Lequel s’est arrĂȘtĂ© en premier ? — Le bleu (II). — Lequel plus tĂŽt ? — Le bleu (II). — Midi, c’est l’heure de quoi faire ? — De dĂźner. —  On dira que le jaune s’arrĂȘte quand il est midi. Quand s’arrĂȘte le bleu (on montre Ă  nouveau les courses), Ă  midi aussi, avant midi ou aprĂšs midi ? — Avant midi. —  Regarde (on recommence). — Oui, le jaune (I) s’arrĂȘte en premier. Il a marchĂ© plus longtemps. —  Et l’autre (II) ? — Il s’arrĂȘte avant midi. —  Regarde bien (on recommence). — Oui, le jaune (I) a marchĂ© plus longtemps. Il s’est arrĂȘtĂ© lĂ  (D₁), il s’est arrĂȘtĂ© le premier. —  Mais quand il s’est arrĂȘtĂ©, l’autre a marchĂ© encore ? — Oui. —  Alors lequel s’est arrĂȘtĂ© d’abord ? — Le bleu. »

Cor (5 ; 6). MĂȘme dispositif : « Qu’as-tu vu ? — Le jaune (I) s’est arrĂȘtĂ© et l’autre (II) marche encore. —  Alors lequel s’est arrĂȘtĂ© d’abord ? — Le bleu (II). — Lequel en premier ? — Le bleu (II). — Lequel a marchĂ© plus longtemps ? — Le jaune (I). — On dira que (I) s’arrĂȘte Ă  midi. Alors regarde, celui-lĂ  (II) Ă  midi aussi, ou avant ou aprĂšs ? — Avant
 Ă  midi. » À titre de contrĂŽle nous orientons les trajectoires en sens inverse l’une de l’autre. I et II partent de A mais I va en D₁ sur la droite pendant que II arrive en B₂ sur la gauche et II continue jusqu’en C₂. Tout est alors juste : I « s’est arrĂȘtĂ© le premier » ou « d’abord » et II « a marchĂ© plus longtemps ».

Dom (6 ; 6) : « Ils se sont arrĂȘtĂ©s en mĂȘme temps ? — Non. » II « s’est arrĂȘtĂ© avant », « plus tĂŽt », « le premier », etc. « Lequel a marchĂ© plus longtemps ? — Celui-lĂ  (I), parce qu’il a Ă©tĂ© plus loin. —  Quand (I) Ă©tait arrĂȘtĂ©, est-ce que (II) marchait encore ? — Oui. —  Et quand (II) s’est arrĂȘtĂ© (I) marchait encore ? — Non. —  Alors lequel a marchĂ© plus longtemps ? — Le jaune (I). — Pourquoi ? — Parce qu’il a Ă©tĂ© plus loin. —  (I) s’est arrĂȘtĂ© Ă  midi. Alors celui-lĂ  (II) Ă  midi aussi, ou avant ou aprĂšs ? — Avant midi. »

Arl (7 ans) : « (II) s’est arrĂȘtĂ© avant l’autre » et I a marchĂ© « plus longtemps, parce qu’il a Ă©tĂ© plus loin. —  Mais lequel a marchĂ© un plus grand moment ? — Celui-lĂ  (II), non celui-lĂ  (I). — Et le plus longtemps ? — (I). — Et lequel s’est arrĂȘtĂ© d’abord ? — (II). — Si (I) s’est arrĂȘtĂ© Ă  midi, quand s’est arrĂȘtĂ© (II) ? — Avant le midi. —  Pourquoi ? — Parce qu’il s’est arrĂȘtĂ© lĂ , avant celui-lĂ  (montre l’espace qui les sĂ©pare). »

PrĂ©cisons d’abord que ces rĂ©actions ne sont nullement dues Ă  des erreurs perceptives : tous ces sujets sont d’accord pour affirmer qu’à l’arrĂȘt du bonhomme I II marchait encore et qu’à l’arrĂȘt de II I ne marchait plus. Il y a donc succession perceptive nette. Pourquoi donc l’enfant s’obstine alors Ă  affirmer que II s’est arrĂȘtĂ© « avant » I, ou « plus tĂŽt », « d’abord », etc. ?

On pourrait soutenir que c’est lĂ  pure question de mots, l’enfant employant les termes « avant » et « aprĂšs » dans un sens spatial faute de comprendre verbalement que le problĂšme porte sur le temps. Mais nous avons souvent rĂ©pĂ©tĂ©, Ă  titre de contrĂŽle, les mĂȘmes questions en inversant le sens des trajectoires : en ce cas (voir p. ex. les rĂ©ponses finales de Cor), l’enfant rĂ©pond juste, sans difficultĂ©s, parce que, ne pouvant plus comparer les vitesses entre elles, il ne cherche pas Ă  coordonner les deux dĂ©placements et regarde simplement les arrĂȘts et les continuations de mouvement comme les Ă©pisodes d’une histoire unique. Lorsqu’au contraire les deux mobiles I et II vont dans le mĂȘme sens, le temps, l’espace et la vitesse ne peuvent ĂȘtre dissociĂ©s, ce qui constitue donc une confusion logique et non pas verbale 2. Cela est d’autant plus vrai que, dans le cas des durĂ©es, ces sujets prĂ©cisent que I marche « plus longtemps » parce qu’il arrive « plus loin », ce qui suppose Ă  la fois une diffĂ©renciation verbale entre l’espace et le temps et une indiffĂ©renciation logique.

En quoi consiste donc cette indiffĂ©renciation du temporel et du spatial ? Pour ce qui est des durĂ©es, l’explication ne fait pas de difficultĂ©s. Sous sa forme habituelle, que nous avons dĂ©jĂ  rencontrĂ©e au chapitre II et que nous retrouverons au cours de tout cet ouvrage, elle se prĂ©sente comme une confusion du temps et de la vitesse. L’enfant raisonne alors Ă  peu prĂšs comme suit. 1° Quand on va plus vite, on va plus loin (donc la vitesse est proportionnelle Ă  l’espace parcouru). 2° Quand on parcourt plus d’espace, on met plus de temps (donc l’espace parcouru est proportionnel au temps). 3° Si l’on va plus vite, on met donc plus de temps parce qu’on arrive plus loin, chacun de ces trois « plus » entraĂźnant les deux autres.

Cela admis, il est aisĂ© d’expliquer la confusion de l’ordre de succession temporelle et de l’ordre de parcours spatial, non pas que l’enfant de ce stade fonde ses notions d’ordre sur celles de durĂ©e, ou l’inverse, mais parce que toutes deux se construisent selon la mĂȘme logique. La question la plus claire Ă  cet Ă©gard est celle qui porte sur la succession des arrivĂ©es par rapport Ă  « midi ». Étant admis que le bonhomme I s’arrĂȘte Ă  midi, nos sujets sont unanimes, tout en reconnaissant que II marche encore un instant lorsque I cesse d’avancer, Ă  affirmer que II s’arrĂȘte « avant midi ». Pourquoi ? Le sujet Arl l’explique en toute clarté : II s’est arrĂȘtĂ© « avant le midi, dit-il, parce qu’il s’est arrĂȘtĂ© lĂ , avant celui-lĂ  (I) ». Autrement dit, par dĂ©finition, il est midi lorsqu’on arrive Ă  la maison pour dĂ©jeuner, et le fait de n’y ĂȘtre point parvenu Ă  l’instant voulu implique, non pas qu’il soit plus tard (= « aprĂšs » midi), mais au contraire que le temps lui-mĂȘme n’a point atteint l’heure de midi sans nous. C’est pourquoi les termes d’« avant », « le premier », « plus tĂŽt », « d’abord », etc., sont pris Ă  tour de rĂŽle dans le sens spatial et dans le sens temporel, sans que l’enfant Ă©prouve le besoin de distinguer les deux ordres de succession : c’est que, les moments du temps se reconnaissant aux Ă©vĂ©nements spatiaux qui les caractĂ©risent, le fait de n’ĂȘtre pas arrivĂ© au lieu de tel Ă©vĂ©nement signifie n’avoir pas atteint tel instant. L’ordre de parcours spatial correspondant effectivement Ă  l’ordre de succession temporelle, dans le cas d’un seul mouvement de vitesse uniforme, l’enfant de ce stade applique simplement ce mĂȘme schĂ©ma au cas de deux mouvements de mĂȘme sens et de vitesses distinctes. Parce que, pour un seul mobile, aller « plus loin » signifie mettre « plus de temps », et arriver « aprĂšs », l’enfant en conclut que le bonhomme I s’est arrĂȘtĂ© « aprĂšs » II, quoique I n’avançùt plus quand II courait encore. Faute de pouvoir se libĂ©rer du temps attachĂ© Ă  la trajectoire d’un seul mobile, les enfants de ce stade I l’appliquent donc simplement, par assimilation Ă©gocentrique, aux deux mobiles Ă  la fois, au lieu de dĂ©centrer les rapports temporels de l’ordre spatial propre Ă  chaque mouvement et de construire un temps commun aux co-dĂ©placements comme tels.

Bref, l’ordination temporelle des successions perçues n’est pas supĂ©rieure, Ă  ce stade, Ă  ce qui Ă©tait la reconstitution de l’ordre dans le cas des dessins Ă  sĂ©rier, au § 2 du chapitre I, et cela pour les mĂȘmes raisons : reconstituer les Ă©tapes d’un mouvement d’ensemble, lorsqu’il n’est plus visible, ou coordonner deux mouvements visibles de vitesses diffĂ©rentes, c’est dissocier, par un effort de relativitĂ© de la pensĂ©e et de rĂ©versibilitĂ©, la succession temporelle de l’ordre spatial. Dans le cas de la trajectoire unique Ă  reconstituer, l’ordre de parcours n’étant plus visible, il faut choisir entre deux ordres spatiaux possibles l’ordre temporel effectif et, dans le cas des deux mouvements visibles, il faut relier les positions des deux mobiles par un rapport de succession distinct des successions spatiales : dans les deux cas, un temps unique et homogĂšne est donc Ă  construire, qui dĂ©passe le temps Ă©gocentrique et immĂ©diatement vĂ©cu, propre au dĂ©roulement actuel d’un mouvement isolĂ© ou d’une action momentanĂ©e. L’étude des notions de succession appliquĂ©es aux donnĂ©es actuellement perçues confirme donc et dĂ©passe mĂȘme en enseignements ce que nous avait appris l’analyse des reconstitutions temporelles (chap. 1).

§ 3. Le deuxiĂšme stade,1) le sous-stade II A : dĂ©but de diffĂ©renciation entre l’ordre temporel et l’ordre spatial, et intuitions temporelles articulĂ©es

Parmi les sujets qui ne rĂ©pondent ni comme au premier stade, en inversant l’ordre de succession ainsi que l’emboĂźtement des durĂ©es, ni comme au stade III en dominant d’emblĂ©e tous les rapports, on en trouve environ 45 % qui commencent Ă  dissocier la succession temporelle de l’ordre spatial, mais sans corriger leurs Ă©valuations de la durĂ©e (plus loin = plus de temps), environ 45 % qui corrigent ces derniĂšres mais sans rĂ©viser la succession temporelle et environ 10 % qui reconsidĂšrent simultanĂ©ment ces deux sortes de notions (succession et durĂ©e). Mais encore, chez ceux-ci l’une des deux progresse plus rapidement que l’autre, de telle sorte que l’on peut toujours les classer, eux aussi, dans l’une des deux catĂ©gories prĂ©cĂ©dentes. Une telle Ă©volution est fort intĂ©ressante et montre que le progrĂšs des notions de durĂ©e peut entraĂźner celui des notions des successions aussi bien que l’inverse, et cela Ă  proportions sensiblement Ă©gales.

Voici des exemples du premier processus : progrĂšs dans l’idĂ©e de succession mais avec progrĂšs moindre (dernier sujet) ou encore nul (trois premiers sujets) dans l’idĂ©e de durĂ©e :

Pail (5 œ). MĂȘme dispositif qu’au § 2, I s’arrĂȘte en D₁ quand II est en B₂, et II poursuit ensuite de B₂ Ă  C₂ : « Ils se sont arrĂȘtĂ©s en mĂȘme temps ? — Non. —  Lequel s’est arrĂȘtĂ© le plus tĂŽt ? — (II.) — Lequel en premier ? — (II.) — Lequel a marchĂ© plus longtemps ? — (I.) — Pourquoi ? — Parce qu’il est allĂ© plus loin. —  (On recommence.) Ils se sont arrĂȘtĂ©s ensemble ? — Non. —  Lequel s’est arrĂȘtĂ© avant l’autre ? — (II.) — Lequel plus tĂŽt ? — (II.) — On dira que (I) s’est arrĂȘtĂ© Ă  midi. Alors (II) avant midi ou aprĂšs midi ? — AprĂšs midi parce qu’il est arrivĂ© en retard (juste). — Alors lequel a marchĂ© plus longtemps ? — (I.) »

Ios (5 œ). MĂȘme dispositif : « Lequel s’est arrĂȘtĂ© plus tĂŽt que l’autre ? — (II.) — Et lequel s’est arrĂȘtĂ© d’abord ? — (I.) — Pourquoi ? — Parce qu’il a marchĂ© plus longtemps. —  (On recommence.) Alors lequel s’est arrĂȘtĂ© plus tĂŽt ? — (II.) — Quand (I) s’est arrĂȘtĂ©, est-ce que (II) a marchĂ© encore ? — Oui. —  Alors lequel a marchĂ© plus longtemps ? — C’est celui-lĂ  (II), parce qu’il a fait un plus petit
 non, c’est (I) parce qu’il est allĂ© plus loin. —  Mais lequel s’est arrĂȘtĂ© d’abord ? — (II.) — On dira que (I) s’arrĂȘte Ă  midi. Alors (II) ? — À quatre heures parce qu’il est arrivĂ© aprĂšs l’autre. —  Bien, alors lequel a marchĂ© plus longtemps ? — (I) parce qu’il a Ă©tĂ© plus loin. »

Yva (6 ans) dit spontanĂ©ment, avant toute question : « C’est celui-lĂ  (I) qui a marchĂ© plus longtemps, parce qu’il est parti en premier (= parce qu’il a dĂ©passĂ© II). — Lequel s’est arrĂȘtĂ© avant l’autre ? — (I.) C’est le plus gros (I) qui s’est arrĂȘtĂ© en premier parce qu’il a marchĂ© plus longtemps (I). — Lequel s’est arrĂȘtĂ© le plus tĂŽt ? — (I.) — Et en premier ? — (I.) — Et avant l’autre ? — (I.) — Quand (I) s’est arrĂȘtĂ©, l’autre marchait encore ? — Oui. —  Alors lequel a marchĂ© plus longtemps ? — (I.) » Nous recommençons, mais en faisant aller cette fois II jusqu’en D₂, oĂč il s’arrĂȘte, tandis que I est en B₁, et continue ensuite de B₁ Ă  C₁ : « Lequel s’est arrĂȘtĂ© avant l’autre ? — I (faux). — Lequel s’est arrĂȘtĂ© plus tĂŽt ? — I (faux). — Et lequel a marchĂ© plus longtemps ? — I (juste). »

Dan (6 œ). Dispositif ordinaire : « Ils se sont arrĂȘtĂ©s en mĂȘme temps ? — Non, un avant l’autre. —  Lequel avant l’autre ? — (II.) — Lequel s’est arrĂȘtĂ© plus tĂŽt que l’autre ? — (II.) — Pourquoi ? — Parce qu’il est lĂ  (= moins loin). — Lequel a marchĂ© plus longtemps que l’autre ? — (I.) — Pourquoi ? — Parce qu’il a Ă©tĂ© plus loin. —  On dira qu’il s’est arrĂȘtĂ© Ă  midi. Alors (II) aussi Ă  midi, ou avant, ou aprĂšs ? — AprĂšs midi, parce qu’il a marchĂ© plus lentement. —  Alors lequel a marchĂ© plus longtemps ? — Celui-lĂ  (I). — Et lequel s’est arrĂȘtĂ© avant l’autre ? — (I, ce qui est juste.) — Quand (I) s’est arrĂȘtĂ©, (II) marchait encore ? — Oui. —  Alors lequel a marchĂ© un plus grand moment ? — (II.) — Pourquoi ? — Parce que quand l’autre Ă©tait arrĂȘtĂ©, il marchait encore (juste). — Bien. Alors combien de temps a marchĂ© le (I) ? — Cinq minutes. —  Et le (II) ? — Trois minutes. —  Lequel a marchĂ© plus longtemps ? — (I.) »

Et voici maintenant des cas du second type, prĂ©sentant le mĂ©canisme contraire d’une Ă©valuation correcte de la durĂ©e, par inversion du rapport entre le temps et la vitesse (plus vite = moins de temps), mais de progrĂšs nuls ou moindres dans l’idĂ©e de succession :

Char (5 œ) : « Ils se sont arrĂȘtĂ©s en mĂȘme temps ? — Non. —  Lequel s’est arrĂȘtĂ© plus tĂŽt ? — (II.) — Et arrĂȘtĂ© le premier ? — (II.) —  Lequel a marchĂ© plus longtemps ? — Celui-lĂ  (II) parce qu’il est allĂ© Ă  une moyenne vitesse (juste). — Et lequel a marchĂ© moins longtemps ? — Celui-lĂ  (I) parce qu’il est allĂ© Ă  grande vitesse. —  (I) s’est arrĂȘtĂ© Ă  midi. Et celui-lĂ  (II) ? — Avant midi (faux). »

Chri (6 œ) : « Le (II) a marchĂ© plus longtemps, parce qu’il avait du retard (juste). — Alors lequel s’est arrĂȘtĂ© en premier ? — Le jaune (I) s’arrĂȘte en premier, le bleu (II) continue (juste). — On dira que le jaune (I) s’est arrĂȘtĂ© Ă  midi. Alors le bleu (II) s’arrĂȘte aussi Ă  midi, ou avant, ou aprĂšs ? — Le (II) s’est arrĂȘtĂ© Ă  10 heures. —  C’est avant ou aprĂšs midi ? — C’est avant midi. —  Pourquoi il s’est arrĂȘtĂ© avant midi ? — Parce qu’il est seulement lĂ . »

Mar (6 œ) : « Le (II) a marchĂ© plus longtemps. —  Ils sont partis en mĂȘme temps ? — Oui. —  Et arrĂȘtĂ©s ensemble ? — Non. —  Lequel d’abord ? — (II.) — Et le plus tĂŽt ? — (II.) », etc.

Ces deux sortes de cas sont d’un grand intĂ©rĂȘt pour la psychologie du temps, bien qu’ils paraissent comporter deux enseignements contradictoires.

Les sujets du premier type comprennent, en effet, que le bonhomme II s’arrĂȘte aprĂšs I puisqu’il marche encore quand I est arrĂȘté : si I s’arrĂȘte Ă  midi, II arrive donc « aprĂšs midi ». Mais ils continuent Ă  penser que I marche plus longtemps que II parce qu’allant « plus loin ». Il semble alors que l’intuition de la succession temporelle prĂ©cĂšde celle de la durĂ©e. Mais les cas du second type affirment, au contraire, que le bonhomme II marche plus longtemps « parce qu’il avait du retard », dit Chri, ou qu’« il est allĂ© Ă  une moyenne vitesse », dit Char. Seulement, tout en marquant les mĂȘmes hĂ©sitations que les premiers quant aux mots « d’abord », « plus tĂŽt » ou « en premier », ces cas du second type s’accordent Ă  penser que II arrive « avant midi », et cela prĂ©cisĂ©ment parce qu’étant en retard on le trouve, en suivant le sens de la trajectoire, avant I et non pas aprĂšs. Il semble donc ici que ce soit l’intuition correcte de la durĂ©e qui prĂ©cĂšde celle de la succession temporelle.

En rĂ©alitĂ©, ces deux sortes de rĂ©actions n’ont rien d’inconciliable, si l’on comprend qu’aucune des deux n’atteint encore le niveau opĂ©ratoire : dans les deux cas, il ne s’agit que d’un progrĂšs intuitif, dĂ» Ă  une diffĂ©renciation d’ordre rĂ©gulatoire, par consĂ©quent sans gĂ©nĂ©ralisation ni « groupement » d’ensemble des relations en jeu. Il est alors naturel qu’une dissociation de telle nature entre le temps et l’espace s’effectue d’abord sur un point seulement — succession ou durĂ©e — sans rejaillir immĂ©diatement sur les autres, tandis que si la diffĂ©renciation Ă©tait d’ordre opĂ©ratoire elle conduirait d’emblĂ©e Ă  une restructuration gĂ©nĂ©rale des notions temporelles.

En quoi consiste donc cette diffĂ©renciation intuitive et en quel sens peut-on la comparer Ă  une rĂ©gulation d’ordre perceptif ? C’est qu’il s’agit d’une « dĂ©centration » graduelle, qui va conduire le sujet, du temps initial « centré » sur l’action propre ou le mouvement isolĂ©, au temps de coordination, qui relie plusieurs points de vue les uns aux autres et finit par constituer un systĂšme de co-dĂ©placements.

Dans le cas de l’ordre de succession, le sujet commence, en effet, par confondre l’ordre temporel avec l’ordre de parcours spatial, parce qu’il centre sa reprĂ©sentation intuitive sur la trajectoire elle-mĂȘme, en nĂ©gligeant les diffĂ©rences de vitesses. De ce point de vue initial, le mobile parti de A est en B avant d’ĂȘtre en C et en C avant d’ĂȘtre en D : le bonhomme II qui poursuit sa route de B₂ en C₂ alors que I est dĂ©jĂ  en D₁ s’arrĂȘte donc « avant » I, parce que C est « avant » D sur la trajectoire. Quant aux sujets (et ils sont frĂ©quents eux aussi) qui dĂ©clarent I arrĂȘtĂ© « avant » II, ils ne pensent pas non plus au temps mais dĂ©signent par « avant » le fait d’ĂȘtre en tĂȘte spatialement. Or, de cette perspective initiale, centrĂ©e sur la trajectoire abstraction faite des vitesses, les sujets Pail et Ios se libĂšrent sur un point particulier, de la maniĂšre suivante. Le bonhomme I Ă©tant censĂ© arriver Ă  midi, la question est de savoir si II s’arrĂȘte avant ou aprĂšs midi. Pour les sujets du stade I, « midi » Ă©tant dĂ©fini par la position D₁, le point C₂ est donc « avant midi », ce qui est conforme Ă  la centration primitive des reprĂ©sentations temporelles sur la trajectoire elle-mĂȘme. Mais Pail et Ios, en prĂ©sence de la question, ne se bornent plus Ă  considĂ©rer statiquement le bonhomme II en C₂ : pour le comparer Ă  I en D₁, ils prolongent en pensĂ©e le mouvement de II jusqu’en D et « dĂ©centrent » ainsi leur reprĂ©sentation par une anticipation si vivante qu’ils parlent de II en D₂ au prĂ©sent de l’indicatif, comme s’il y Ă©tait rĂ©ellement : Il arrive « aprĂšs midi, dit Pail, parce qu’il est arrivĂ© en retard » et « à quatre heures, d’aprĂšs Ios, parce qu’il est arrivĂ© aprĂšs l’autre ». Prolongeant le mouvement du bonhomme II, par une anticipation reprĂ©sentative, qui est une vraie dĂ©centration de l’intuition, ces sujets rĂ©introduisent donc implicitement les diffĂ©rences de vitesses, et peuvent alors juger correctement de la succession temporelle par l’arrivĂ©e des deux bonshommes au mĂȘme point D. C’est ce que fait aussi Yva, qui appelle « en premier » l’ordre correspondant Ă  la vitesse supĂ©rieure de I. Mais, comme il ne s’agit que d’un progrĂšs reprĂ©sentatif (d’une intuition « articulĂ©e » par sa dĂ©centration), ces sujets ne tirent encore aucune consĂ©quence de leur dĂ©couverte en ce qui concerne les durĂ©es, et continuent de les Ă©valuer par le point d’arrivĂ©e des trajectoires.

Inversement, les sujets du second groupe parviennent Ă  corriger, par dĂ©centration de l’intuition primitive, leur estimation de la durĂ©e, mais sans que ce progrĂšs d’ordre reprĂ©sentatif ne rejaillisse sur leurs notions de succession. En effet, pour ces enfants, le bonhomme II marche plus longtemps que le I, mais non pas parce que, parti avec lui, il s’arrĂȘte aprĂšs I : c’est uniquement parce qu’il marche plus lentement. Ainsi, pour Char, II s’arrĂȘte « plus tĂŽt », etc., que I mais met plus de temps parce qu’allant « à une moyenne vitesse ». La rĂ©action de Chri est encore plus curieuse. « Le II a marchĂ© plus longtemps parce qu’il avait du retard », commence-t-il par dire, ce qui semble impliquer une bonne coordination de la durĂ©e et de la succession. Et il ajoute mĂȘme que I s’est arrĂȘtĂ© en premier. Seulement si I s’arrĂȘte Ă  midi, II « s’est arrĂȘtĂ© Ă  10 heures », c’est-Ă -dire « avant midi » : « en retard » n’avait donc qu’un sens de moindre vitesse et Chri ne comprend pas l’ordre de succession en fonction de la durĂ©e. Comment ces enfants raisonnent-ils donc ? En rĂ©alitĂ©, ils se bornent Ă  inverser le rapport du temps et de la vitesse, mais ils ne pensent nullement Ă  ceux de la durĂ©e et de la succession. Pour saisir le rapport « moins vite = plus de temps », sans faire appel aux relations de succession ou d’ordre, il suffit, comme nous l’avons vu au chapitre II (§ 2), de dissocier l’introspection des actions de leurs rĂ©sultats : le mouvement le plus lent aboutit au trajet le plus court (ce qui au stade I signifie peu de temps), mais s’accompagne d’un sentiment de plus grande durĂ©e. Contrairement aux sujets du premier type, qui corrigent leur intuition initiale de succession par une anticipation reprĂ©sentative du prolongement des mouvements perçus, ceux du second type corrigent donc leur intuition initiale de durĂ©e par une reconstitution reprĂ©sentative de ces mouvements, mais sans que cela n’implique non plus aucun groupement opĂ©ratoire de l’ensemble de leurs relations temporelles.

Bref, les sujets qui caractĂ©risent les dĂ©buts de ce stade II tĂ©moignent tous d’un progrĂšs des intuitions temporelles dans la direction de l’« intuition articulĂ©e » ou intuition des rapports. Ce progrĂšs s’effectue grĂące Ă  un mĂ©canisme de dĂ©centration reprĂ©sentative comparable Ă  celui de la dĂ©centration perceptive, c’est-Ă -dire que les qualitĂ©s privilĂ©giĂ©es donnĂ©es dans l’intuition Ă©gocentrique initiale (confusion du temps avec la continuation de l’action, donc avec le travail accompli ou l’espace parcouru) sont peu Ă  peu dĂ©centrĂ©es soit par une anticipation reprĂ©sentative qui prolonge les mouvements perçus, soit par une reconstitution reprĂ©sentative qui leur restitue une valeur d’introspection distincte des rĂ©sultats de l’action. Dans les deux cas, les intuitions initiales sont donc corrigĂ©es par un jeu de compensations analogues aux rĂ©gulations perceptives, mais sans que les intuitions ainsi « articulĂ©es » aboutissent Ă  une coordination d’ensemble entre la succession et la durĂ©e : il y a donc progrĂšs local, si l’on peut dire, dans tel ou tel secteur de l’intuition initiale, mais non pas « groupement d’ensemble ».

§ 4. Le deuxiÚme stade, 2) le sous-stade II B : début de coordination opératoire entre les intuitions articulées

Comment l’enfant procĂ©dera-t-il de ces intuitions diffĂ©renciĂ©es ou articulĂ©es, mais encore contradictoires entre elles quant Ă  la totalitĂ© du systĂšme temporel, aux opĂ©rations d’ensemble qui constitueront le temps homogĂšne lui-mĂȘme ? C’est ce que les cas de transition entre les stades II et III vont nous montrer maintenant. On peut rĂ©unir ces cas intermĂ©diaires sous la dĂ©signation de stade II B, car ils correspondent bien au sous-stade II B distinguĂ© au cours du chapitre I. En voici quelques exemples :

Den (6 œ). MĂȘme dispositif : « Ils se sont arrĂȘtĂ©s en mĂȘme temps ? — Non. —  Lequel d’abord ? — Celui-lĂ  (I : juste). — Lequel s’est arrĂȘtĂ© plus tĂŽt que l’autre ? — II (faux). — Lequel s’est arrĂȘtĂ© en premier ? — II (faux). — Lequel a marchĂ© plus longtemps ? — Celui-lĂ  (II : juste). — Pourquoi ? — Parce qu’il marchait encore quand l’autre s’est arrĂȘtĂ©. —  Et lequel a marchĂ© moins longtemps ? — (I juste). — Pourquoi ? — Parce qu’il s’est arrĂȘtĂ© d’abord. —  (I) s’est arrĂȘtĂ© Ă  midi. Et (II) ? — AprĂšs, parce qu’il a marchĂ© plus longtemps. »

Lil (7 œ) : « « Lequel s’est arrĂȘtĂ© avant l’autre ? — Celui-lĂ  (I : juste). — Lequel d’abord ? — (I.) — Lequel a marchĂ© plus longtemps ? — C’est (I) parce qu’il s’est arrĂȘtĂ© le premier. Ah non, c’est (II) parce qu’il s’est arrĂȘtĂ© aprĂšs l’autre. —  Celui-lĂ  (I) s’est arrĂȘtĂ© Ă  midi. Et celui-lĂ  (II) ? — AprĂšs midi, parce qu’il Ă©tait en retard. »

Rog (8 œ) : « Ils se sont arrĂȘtĂ©s en mĂȘme temps ? — Non. —  Lequel avant l’autre ? — Le (I) avant le (II) (juste). — Lequel a marchĂ© plus longtemps ? — Celui-lĂ  (I : faux). — Le plus de temps ? — (I.) — Pourquoi ? — Parce qu’il Ă©tait plus en avant. —  (I) a marchĂ© combien ? — 5 minutes. —  Et (II) ? — 4 minutes. —  Et quand (I) s’est arrĂȘtĂ©, est-ce que (II) marchait encore ? — Oui. —  Alors lequel des deux a marchĂ© plus longtemps ? — (I.) — Et si (I) s’est arrĂȘtĂ© Ă  midi, quand s’est arrĂȘtĂ© (II) ? — AprĂšs midi (juste). — Alors lequel a marchĂ© plus longtemps ? — II (juste). — Pourquoi ? — Parce qu’il est arrivĂ© aprĂšs midi. —  Alors ? — Celui-ci (I) a mis moins de temps et celui-lĂ  (II) plus de temps. —  Pourquoi ? — Parce qu’il a marchĂ© plus lentement (montre II). »

La rĂ©ponse fournie par ces sujets est donc parfaitement claire. Les cas francs du deuxiĂšme stade (sous-stade II A) n’avaient encore, on s’en souvient, aucun soupçon du fait que l’emboĂźtement des durĂ©es et que l’ordre de succession des Ă©vĂ©nements prĂ©sentent nĂ©cessairement quelques rapports entre eux. C’est prĂ©cisĂ©ment cette absence de coordination entre les deux aspects fondamentaux du temps, qui caractĂ©rise l’état intuitif. La durĂ©e n’est pas autre chose, Ă  ses dĂ©buts (stade I), que l’intuition d’une certaine continuation cumulative de l’action (travail accompli, trajet parcouru, etc.) ou d’une simple prĂ©paration de l’acte (attente, etc.). Quand la durĂ©e se dissocie, au sous-stade II A, des rĂ©sultats de l’action, c’est simplement que le sujet dĂ©couvre grĂące Ă  une reconstitution reprĂ©sentative qu’un certain travail exĂ©cutĂ© lentement peut paraĂźtre plus long qu’un autre travail exĂ©cutĂ© rapidement. Mais cette diffĂ©renciation de l’intuition en « plus vite = moins de temps » ne comporte encore aucune connexion avec la succession comme telle. Inversement, la succession n’est au dĂ©but (stade I) que l’intuition des positions inhĂ©rentes Ă  un seul dĂ©placement. Puis cette intuition se dissocie de la spatialitĂ© (sous-stade II A), lorsque deux mouvements de vitesses distinctes sont comparĂ©s l’un Ă  l’autre grĂące Ă  une anticipation reprĂ©sentative qui prolonge l’un des deux jusqu’à une position commune avec l’autre. Mais cette dissociation de l’ordre temporel et de l’ordre spatial demeure intuitive tant qu’elle ne s’appuie pas sur la durĂ©e. La grande nouveautĂ© des rĂ©actions du sous-stade II B, c’est prĂ©cisĂ©ment qu’elles conduisent Ă  cette dĂ©couverte de la nĂ©cessitĂ© de fonder les rapports de succession sur ceux de durĂ©e et rĂ©ciproquement : c’est ce mutuel appui qui explique alors le passage de la rĂ©gulation intuitive Ă  l’opĂ©ration.

Le cas de Rog est particuliĂšrement net Ă  cet Ă©gard. AprĂšs avoir soutenu que I marche plus longtemps que II « parce qu’il Ă©tait plus en avant », il dĂ©couvre que si I s’est arrĂȘtĂ© Ă  midi, et II aprĂšs midi, c’est ce dernier qui a marchĂ© plus de temps, « parce qu’il est arrivĂ© aprĂšs midi ». De mĂȘme Zil, aprĂšs avoir affirmĂ© que I a marchĂ© plus de temps, change d’avis spontanĂ©ment parce que II « s’est arrĂȘtĂ© aprĂšs l’autre » et Den motive Ă  tour de rĂŽle la durĂ©e par la succession et l’inverse : I a marchĂ© moins longtemps « parce qu’il s’est arrĂȘtĂ© d’abord », et II s’est arrĂȘtĂ© aprĂšs midi « parce qu’il a marchĂ© plus longtemps ». La durĂ©e se dĂ©finissant ainsi par la succession seule — par l’intervalle entre les Ă©vĂ©nements ordonnĂ©s — la succession peut en retour se dĂ©duire de la durĂ©e et c’est pourquoi, avec ces sujets, le temps intuitif est dĂ©passĂ© par un dĂ©but d’opĂ©ration qui annonce le troisiĂšme stade.

Comment expliquer cette naissance de l’opĂ©ration ? Nous avons vu que les rĂ©gulations intuitives consistent, comme les rĂ©gulations perceptives, Ă  dĂ©passer les mouvements centrĂ©s initialement, par un jeu d’anticipations et de reconstitutions reprĂ©sentatives : il va de soi, dĂšs lors, que la limite de telles rĂ©gulations ne saurait ĂȘtre que l’opĂ©ration elle-mĂȘme, puisque (nous l’avons vu au cours des chap. I et II) les opĂ©rations temporelles comme les autres se dĂ©finissent par leur rĂ©versibilitĂ©. C’est donc dĂšs l’instant oĂč les mouvements Ă  comparer peuvent ĂȘtre dĂ©roulĂ©s par la pensĂ©e dans les deux sens, de leur point de dĂ©part Ă  leur point d’arrivĂ©e et mĂȘme, au-delĂ , Ă  leur point fictif de jonction possible, que les relations temporelles constituent une totalitĂ© vĂ©ritable, d’ordre opĂ©ratoire. C’est Ă  quoi les enfants de ce stade II B parviennent par rĂ©gulations progressives, tandis que ceux du stade III y arrivent d’emblĂ©e.

§ 5. Le troisiÚme stade : succession et durée opératoires. Conclusions

À la diffĂ©rence des derniers sujets, qui dĂ©butent par l’intuition pour parvenir peu Ă  peu aux rĂ©ponses correctes dues Ă  l’opĂ©ration, ceux que nous classons dans le troisiĂšme stade rĂ©pondent donc dĂšs l’abord selon le mode opĂ©ratoire :

Dani (6 œ) : « Ils se sont arrĂȘtĂ©s en mĂȘme temps ? — Non. Le (I) d’abord. —  Pourquoi ? — Parce que, quand il s’est arrĂȘtĂ©, l’autre a marchĂ© encore. —  Lequel a marchĂ© plus longtemps ? — (II.) — Pourquoi ? — Parce qu’il a marchĂ© aprĂšs l’autre. »

II en D₂ et I en B₁ puis de B₁ Ă  C₁. RĂ©ponses Ă©galement correctes.

Gin (7 ans) : « Lequel s’est arrĂȘtĂ© d’abord ? — (I.) — Pourquoi ? — Parce que l’autre a marchĂ© plus longtemps. —  Si I s’est arrĂȘtĂ© Ă  midi, l’autre quand ? — AprĂšs midi. —  Combien de temps a marchĂ© I ? — Cinq minutes. —  Et II ? — Plus de cinq minutes. —  Pourquoi ? — Parce que celui-lĂ  (I) s’est arrĂȘtĂ© avant l’autre. »

Iac (8 œ) : « (I) s’est arrĂȘtĂ© avant (II). — Pourquoi ? — Parce que quand il s’est arrĂȘtĂ© l’autre a encore marchĂ©. —  Lequel a marchĂ© plus longtemps ? — (II.) — Pourquoi ? — Il a marchĂ© moins vite. »

On constate que ces sujets dĂ©duisent indiffĂ©remment la durĂ©e de la succession et l’inverse. Il s’ensuit que la succession est dĂ©finitivement abstraite de l’ordre spatial et que la durĂ©e est, pour les mĂȘmes distances parcourues, inversement proportionnelle aux vitesses. Les relations temporelles constituent donc, enfin, un systĂšme d’ensemble Ă  la fois autonome et cohĂ©rent, dont on peut, comme aux chapitres I et II, dĂ©finir les « groupements » par la coordination des co-dĂ©placements.

Si nous cherchons maintenant Ă  rĂ©sumer, pour conclure, les enseignements de ce chapitre, nous constatons que la comparaison des deux courses demandĂ©es Ă  nos sujets nous met effectivement sur la voie d’une explication gĂ©nĂ©tique des opĂ©rations de mise en succession temporelle.

L’opĂ©ration, Ă©tant une action rĂ©versible, n’apparaĂźt pas ex abrupto au cours du dĂ©veloppement mental. Elle est la forme d’équilibre finale d’une longue Ă©volution, prĂ©parĂ©e dĂšs les mĂ©canismes sensori-moteurs par les processus de rĂ©gulation que l’étude de la perception nous a rĂ©cemment permis de mettre en Ă©vidence 3. De ce point de vue les parentĂ©s notĂ©es au § 3 entre les rĂ©gulations intuitives et les rĂ©gulations perceptives nous paraissent trĂšs significatives. Dans le domaine de la perception, une figure ou un rapport sont d’abord surestimĂ©s, dans la mesure oĂč ils sont « centrĂ©s », mais l’erreur initiale peut ĂȘtre corrigĂ©e par l’intervention d’autres centrations, cette « dĂ©centration » jouant alors le rĂŽle d’une rĂ©gulation progressive. La dĂ©centration perceptive, due aux mouvements rĂ©els ou virtuels de l’Ɠil, procĂšde en particulier, comme l’a montrĂ© A. Auersperg, par un jeu d’« anticipations » et de « reconstitutions » sensori-motrices, qui permettent de percevoir selon des formes stables les objets en mouvements 4. Or, dans le cas de l’intuition reprĂ©sentative, on se trouve en prĂ©sence d’un mĂ©canisme analogue, mais plus large. Les intuitions initiales sont, elles aussi, centrĂ©es sur tel ou tel rapport, privilĂ©giĂ© parce que liĂ© aux dĂ©buts de la prise de conscience de l’action propre. Cette surestimation d’un rapport par centration privilĂ©giĂ©e est ce que nous avons depuis longtemps appelĂ© l’« égocentrisme » de la pensĂ©e. Puis, par un jeu d’anticipations et de reconstitutions reprĂ©sentatives, les divers rapports centrĂ©s se corrigent les uns les autres en fonction des contradictions qu’ils entraĂźnent : ils se « dĂ©centrent » donc, non point encore grĂące Ă  un mĂ©canisme opĂ©ratoire, mais par simples rĂ©gulations intuitives ou compensations globales. Or, une fois les anticipations et reconstitutions reprĂ©sentatives assez poussĂ©es pour permettre au sujet de prolonger les mouvements Ă  comparer jusqu’à leur jonction en un point fictif et de remonter d’autre part jusqu’à leur origine, le systĂšme des co-dĂ©placements devient opĂ©ratoire, de par cette rĂ©versibilitĂ© mĂȘme, et ses compositions ainsi rĂ©glĂ©es par le groupement des opĂ©rations directes et inverses engendrent les relations temporelles.