Chapitre X.
Le temps de lâaction propre et la durĂ©e intĂ©rieure 1
a
Les rĂ©sultats dĂ©crits au cours du chapitre prĂ©cĂ©dent nous ont appris que la notion dâĂąge ne rĂ©sulte pas, chez lâenfant, dâune intuition directe du temps individuel intĂ©rieur, comme ce serait le cas (et comme ce sera le cas en particulier chez lâhomme mĂ»r et chez le vieillard) si la mĂ©moire avait retenu et sĂ©riĂ© chronologiquement les Ă©vĂ©nements de la vie propre et du milieu extĂ©rieur pour en tirer un systĂšme de durĂ©es emboĂźtĂ©es : lâĂąge câest, au dĂ©but, tout simplement la taille, câest-Ă -dire lâindice le plus spatial et le plus extĂ©rieur de la croissance physique, elle-mĂȘme conçue comme se dĂ©roulant Ă un rythme uniforme. DâoĂč lâaberration de ces rĂ©ponses, qui jugent de lâĂąge des proches indĂ©pendamment de lâordre de succession des naissances et qui admettent un chevauchement possible des diffĂ©rences dâĂąge, selon que les individus « se rattrapent » en cours de route par des accĂ©lĂ©rations imprĂ©vues. Il nâest quâun cas oĂč lâon pourrait croire Ă une notion dâĂąge fondĂ©e sur le temps intĂ©rieur de la mĂ©moire : câest celui oĂč lâenfant se croit nĂ© avant son pĂšre et sa mĂšre parce quâil nâa pas de souvenirs de ce quâils Ă©taient antĂ©rieurement Ă sa propre existence. Mais chacun sâaccordera Ă admettre quâen ce cas la mĂ©moire joue un rĂŽle essentiellement nĂ©gatif, et que le facteur primaire, en une telle croyance, est lâĂ©gocentrisme, pour ainsi dire Ă©pistĂ©mologique, du point de vue propre.
Le moment est donc venu dâexaminer en lui-mĂȘme le problĂšme crucial du temps psychologique. Nous poserons la question comme suit : lâenfant Ă©choue-t-il, avant le troisiĂšme stade, Ă construire un temps physique cohĂ©rent parce quâil se contente de projeter dans lâunivers une durĂ©e intĂ©rieure dĂ©jĂ organisĂ©e â mais de façon spĂ©cifique et purement psychologique â ou bien au contraire ne possĂšde-t-il pas davantage, au dĂ©but, de systĂšme temporel interne quâextĂ©rieur et construit-il peu Ă peu son temps propre en sâappuyant sur le temps extĂ©rieur et en procĂ©dant selon les mĂȘmes mĂ©canismes aprĂšs avoir connu les mĂȘmes errements ?
Or, tout ce que lâon sait de la mĂ©moire enfantine, en particulier par les beaux travaux de Stern, est de nature Ă appuyer la seconde de ces deux solutions : lâenfant retient une foule dâimpressions et de souvenirs avec une vivacitĂ© souvent dĂ©concertante (car ils peuvent ĂȘtre inexacts aussi bien quâexacts), mais il ne les ordonne pas en sĂ©ries cohĂ©rentes et nâestime (ou nâemboĂźte) les durĂ©es quâavec les plus graves confusions. La chose va dâailleurs de soi si lâon conçoit la mĂ©moire, en opposition avec la « mĂ©moire pure » de la philosophie bergsonienne et du freudisme orthodoxe des dĂ©buts, une « mĂ©moire-Ă©laboration », câest-Ă -dire une mĂ©moire qui reconstitue le passĂ© par une construction ou reconstruction perpĂ©tuelle et qui est, pour tout dire, un « rĂ©cit » selon lâheureuse expression de Pierre Janet. En tout cas, et mĂȘme si lâon admet que pour une part cette fonction de reconstitution intellectuelle, en conservant lâhypothĂšse de traces mnĂ©moniques et dâun contenu mnĂ©sique de nature psychophysiologique que la mĂ©moire-activitĂ© devrait sans cesse rĂ©organiser, il va de soi que le temps intĂ©rieur donnera lieu aux mĂȘmes comparaisons, câest-Ă -dire aux mĂȘmes sĂ©riations dâĂ©tats successifs et aux mĂȘmes emboĂźtements de durĂ©e que le temps physique comme tel. Bien plus, en classant ses souvenirs, le sujet devra bien sâappuyer sur le rĂ©sultat extĂ©rieur de ses actions â câest-Ă -dire sur le temps physique lui-mĂȘme, aussi bien que pour ordonner un ensemble dâĂ©vĂ©nements physiques il sâappuie nĂ©cessairement sur sa mĂ©moire.
Mais comment saisir les opĂ©rations propres Ă cette organisation du temps psychologique ? Nous ne pouvions songer Ă incorporer Ă ce volume dĂ©jĂ trop copieux une Ă©tude systĂ©matique de la mĂ©moire ou de la structure des rĂ©cits chez lâenfant. Nous nous bornerons sur ce point Ă nous rĂ©fĂ©rer aux deux Ă©tudes antĂ©rieures que nous avons consacrĂ©es à « La structure des rĂ©cits et lâinterprĂ©tation des images de Dawid chez lâenfant » et à « La notion de lâordre des Ă©vĂ©nements et le test des images en dĂ©sordre » 2. Dâautre part, saisir expĂ©rimentalement la « durĂ©e pure » dans une introspection provoquĂ©e se heurte Ă la difficultĂ© fondamentale que cette « pureté », loin de constituer une « donnĂ©e immĂ©diate de la conscience » au sens oĂč une perception, par exemple, pourra ĂȘtre Ă©tudiĂ©e de façon directe, est le produit dâune abstraction trĂšs subtile et trĂšs intellectualisĂ©e. Le temps psychologique immĂ©diat, câest donc tout simplement, si lâon procĂšde par Ă©limination des reconstitutions intellectuelles, le temps de lâaction en cours. Ce nâest donc pas le temps du rĂȘve, de la rĂȘverie ou de lâĂ©vocation spontanĂ©e des souvenirs, dans lequel le moi se replie loin de lâunivers pour vivre des Ă©tats en rĂ©alitĂ© dĂ©rivĂ©s et secondaires, qui tendent mĂȘme Ă la pathologie sitĂŽt que lâindividu nâen est plus maĂźtre (voir ce quâest devenue la durĂ©e bergsonienne dans les analyses de Charles Blondel !), mais le temps de lâaction actuelle, dans lequel le moi se construit lui-mĂȘme, par le seul fait quâil façonne les choses ou les autres personnes.
Laissant de cĂŽtĂ©, parce que dĂ©jĂ discutĂ©e dans les deux articles antĂ©rieurement citĂ©s, la question de lâordre de succession, et nous bornant donc Ă la durĂ©e, nous avons donc tout simplement fait exĂ©cuter Ă nos sujets certaines tĂąches usuelles, en les priant de comparer les durĂ©es auxquelles elles correspondent (premiĂšre technique) ou en les priant dâexĂ©cuter les mĂȘmes tĂąches plus (ou moins) rapidement mais durant le mĂȘme temps (seconde technique). Or, ces quelques essais, sans prĂ©tention aucune, nous ont dâemblĂ©e mis en prĂ©sence dâun fait qui nous a paru digne dâanalyse : quand lâaction en cours est un travail, et non pas une contemplation passive, les plus jeunes sujets nâĂ©valuent pas le temps de lâaction propre en termes dâĂ©tats de conscience, câest-Ă -dire par introspection directe, mais en termes objectifs ou plutĂŽt « rĂ©alistes », en se fondant sur les rĂ©sultats de lâaction ou sur sa vitesse, et en invoquant par consĂ©quent des critĂšres exactement analogues Ă ceux quâils emploient dans lâestimation du temps physique. Les grands, au contraire, raisonnent en termes dâĂ©tats de conscience, mais il est alors clair que la construction de cette durĂ©e interne procĂšde par intĂ©riorisation progressive des notions antĂ©rieures, simplement appliquĂ©es Ă lâactivitĂ© propre et affinĂ©es ou corrigĂ©es au fur et Ă mesure du progrĂšs des opĂ©rations temporelles.
§ 1. Les rĂ©actions Ă la vitesse de lâaction
Pour nous rendre compte si nous sommes dâaccord avec le sujet quant Ă la dĂ©signation verbale des durĂ©es, nous commençons par frapper deux coups sur la table, avec, entre deux, un intervalle court dâabord et long ensuite : quand lâenfant a dĂ©clarĂ© que le second moment est « plus long » ou « plus grand » que le premier, ou quâil y a eu « plus longtemps » entre les deux derniers coups quâentre les deux premiers, nous en venons alors Ă lâinterrogatoire lui-mĂȘme. Nous le prions de dessiner sur un papier des barres, bien faites et aussi soigneusement que possible. Nous lâarrĂȘtons aprĂšs 15ââ et le prions de dessiner des mĂȘmes barres mais cette fois aussi vite quâil le peut. Nous lâarrĂȘtons Ă nouveau aprĂšs 15ââ et demandons si lâun des moments a Ă©tĂ© plus long que lâautre, et lequel. Ă cette technique I doit ĂȘtre adjointe la technique de reproduction (II) : faire dessiner au sujet les barres aussi vite que possible en le priant de sâarrĂȘter lui-mĂȘme aprĂšs le moment quâil jugera Ă©gal au premier 3. Cette technique II est malheureusement Ă peu prĂšs inutilisable avec les enfants de 4 et souvent encore de 5 ans, parce quâils ne parviennent pas Ă juger du temps Ă©coulĂ© au moment mĂȘme oĂč ils travaillent, mais ce fait mĂȘme, qui est gĂȘnant du point de vue des comparaisons statistiques, est fort instructif du point de vue de lâanalyse et nous y reviendrons.
Il nâest pas question, dans ce domaine du temps psychologique, dâĂ©tablir des stades nettement caractĂ©risĂ©s, comme pour les problĂšmes de temps physique. La continuitĂ© demeure, en effet, beaucoup plus grande entre les rĂ©actions des petits et celles des grands et les illusions qui interviennent dans lâapprĂ©ciation des durĂ©es se prĂ©sentent sous des formes qualitatives communes Ă lâenfant et Ă lâadulte lui-mĂȘme. Il faut Ă cet Ă©gard distinguer trois Ă©lĂ©ments au problĂšme. Il y a dâabord lâillusion comme telle, câest-Ă -dire lâerreur systĂ©matique qui fait juger un temps vĂ©cu long ou court, selon certains facteurs dâactivitĂ© et de tension intĂ©rieure. Il y a ensuite la rĂ©action Ă cette illusion, dans le sens dâune acceptation prĂ©critique de la donnĂ©e perceptive ou au contraire dâune correction progressive sâeffectuant par un jeu de rĂ©gulations dâabord et, en fin de compte, de comparaisons opĂ©ratoires. Il y a, en troisiĂšme lieu, et ceci est essentiel, la diffĂ©rence entre lâimpression vĂ©cue au moment mĂȘme de lâaction et lâestimation de la durĂ©e Ă©valuĂ©e aprĂšs coup par la reconstruction mnĂ©sique, avec lâintervention des raisonnements quâelle comporte. Chacun sait, en effet, quâune durĂ©e paraissant trĂšs courte Ă lâinstant oĂč elle est vĂ©cue sâallongera considĂ©rablement dans le souvenir parce que, durant lâaction, les vitesses en jeu font paraĂźtre le temps court tandis quâaprĂšs lâaction le nombre des Ă©vĂ©nements survenus le dilatent dâautant. Au contraire une durĂ©e vide paraĂźt longue durant lâaction Ă vitesse ralentie tandis quâelle semble courte au souvenir, et cela prĂ©cisĂ©ment en tant que vide. Il va de soi que le pouvoir dâintrospection du sujet jouera, dĂšs lors, un grand rĂŽle dans lâestimation du temps vĂ©cu : si les petits pĂšchent par dĂ©faut dâintrospection, comme nous venons de le faire prĂ©voir Ă lâinstant, et se bornent Ă une rĂ©trospection qui est une reconstitution, ils renverseront donc le sens des estimations que feront les grands. Il sây ajoute que jugeant aprĂšs coup du temps par le nombre des Ă©vĂ©nements qui lâont rempli ils dĂ©buteront par une justification tirĂ©e des rĂ©sultats extĂ©rieurs de lâaction et leur notion du temps psychologique se confondra donc, comme nous lâavons fait prĂ©voir (et on comprend maintenant pourquoi), avec leur temps physique. Les grands procĂ©deront au contraire par introspection directe : seulement tous les intermĂ©diaires seront donnĂ©s entre deux, puisque lâintrospection est en rĂ©alitĂ© un systĂšme de reprĂ©sentations qui se construit comme un autre, mais Ă propos du monde intĂ©rieur et non pas extĂ©rieur. Ces trois ensembles de facteurs permettront donc dâopposer les rĂ©actions des grands Ă celles des petits, mais sans toutefois pouvoir parler de stades proprement dits. Examinons ainsi les rĂ©actions Ăąge par Ăąge en cherchant simplement Ă marquer les diffĂ©rences progressives.
De 4 ans Ă 5 ; 0 les enfants examinĂ©s ont Ă©tĂ© unanimes Ă juger que la confection rapide des barres avait pris plus de temps que celle des barres dessinĂ©es lentement, et cela en se fondant naturellement sur le rĂ©sultat de lâaction plus que sur le sentiment interne de la durĂ©e. En effet, aucun dâeux, sauf un sujet particuliĂšrement intelligent, ne paraĂźt avoir pris conscience de lâimpression vĂ©cue au moment mĂȘme du travail :
Ed (4 ; 6) reprĂ©sente le niveau le plus bas, celui oĂč la comparaison elle-mĂȘme est impossible : « Tu sais ce que câest quâun petit moment ? â Non. â  Et un grand moment ? â Non. â  Quand tu viens de la maison Ă lâĂ©cole câest un grand moment ou un petit ? â Un grand moment. â (Les deux coups frappĂ©s Ă intervalles diffĂ©rents.) Quand ça a Ă©tĂ© le plus long moment, la premiĂšre fois ou maintenant ? â ⊠â Eh bien regarde tu vas faire des barres les plus jolies que tu pourras (il sâexĂ©cute 15ââ). Tu as travaillĂ© pendant un petit moment ? â Oui. â  Maintenant tu vas les faire trĂšs vite, trĂšs trĂšs vite (arrĂȘt aprĂšs 15ââ). Tu as travaillĂ© un petit ou un long moment ? â Un petit moment. â  Tu as travaillĂ© plus longtemps maintenant ou avant ? â ⊠â CâĂ©tait un petit moment plus petit ou plus grand quand tu as dessinĂ© vite ? â âŠÂ »
Ros (4 ; 7) distingue 20 et 25ââ aux coups frappĂ©s. On lui fait dessiner les barres lentement puis rapidement (25ââ chaque fois) : « Tu as travaillĂ© pendant le mĂȘme temps ? â Non. â  Quand câĂ©tait plus longtemps ? â LĂ (rapides). â Pourquoi ? â Sais pas. â  Quand câĂ©tait le plus petit moment ? â Celles-lĂ (lentes). »
Mit (4 ; 11) : « Tu as travaillĂ© le mĂȘme petit moment ? â Non. â  Quand tu as travaillĂ© le plus de temps ? â En allant vite. »
Mir (5 ; 0). LâexpĂ©rimentateur frappe deux coups sur la table Ă 20ââ dâintervalle : « Câest un petit moment ou un long ? â Un petit moment. â (Id. Ă 25ââ). CâĂ©tait la mĂȘme chose ? â Non, câĂ©tait plus longtemps. â  (Barres.) Tu les dessineras joliment (20ââ). Petit ou grand moment ? â CâĂ©tait un petit moment. â  Et maintenant trĂšs vite (20ââ Ă©galement). CâĂ©tait un petit ou un grand moment ? â Un petit moment, mais câĂ©tait un plus grand moment quâavant. â  Pourquoi ? â Parce que câĂ©tait plus long. » On recommence dans lâordre inverse, pour Ă©viter lâinfluence possible de la comparaison initiale : mĂȘme rĂ©sultat.
Tout se passe donc comme si ces sujets jugeaient simplement du temps au rĂ©sultat de lâaction : ayant dessinĂ© plus de barres, quand lâaction Ă©tait rapide, cette seconde action est jugĂ©e plus longue. On objectera peut-ĂȘtre quâen ce cas lâenfant rĂ©pond Ă cĂŽtĂ© de la question posĂ©e : ne comprenant pas quâon lui demande dâĂ©valuer la durĂ©e telle quâil lâa vĂ©cue au moment mĂȘme de lâaction, il juge alors du temps physique nĂ©cessaire pour faire 10 Ă 12 barres au lieu de 5 ou 6 et lâĂ©value plus long sans tenir compte des vitesses. Seulement le problĂšme se pose de savoir si ces sujets sont capables de faire une telle distinction, et si la conscience du temps de lâaction propre nâest pas dâabord pĂ©riphĂ©rique pour devenir, ensuite seulement, centrale. La prise de conscience serait ainsi centripĂšte : le sentiment de la durĂ©e de lâaction dĂ©buterait par la conscience du rĂ©sultat obtenu. Il sâagit donc de chercher laquelle de ces deux hypothĂšses semble la mieux fondĂ©e.
En attendant que la suite du dĂ©veloppement permette de dĂ©cider entre elles, notons dâabord ceci. La meilleure preuve que nos questions sont comprĂ©hensibles dans leur forme mĂȘme et nâont donc pas donnĂ© lieu Ă un malentendu sur leur signification verbale, câest prĂ©cisĂ©ment quâun de nos sujets de 4 ans a dĂ©jĂ pu faire la distinction entre le temps vĂ©cu au moment mĂȘme de lâaction et le temps Ă©valuĂ© une fois lâaction terminĂ©e, et, notons-le bien, en faisant dâailleurs primer ce dernier. Si les autres sujets ont ignorĂ© la mĂȘme nuance, câest donc sans doute quâils en Ă©taient intellectuellement encore incapables. Voici le cas du sujet avancé :
Pau (4 ; 9) distingue 20 et 25ââ aux coups frappĂ©s. Il dessine les barres lentement puis rapidement : « Tu as travaillĂ© pendant un mĂȘme moment, ici et lĂ Â ? â Non, un plus grand moment ici (rapides). â Pourquoi ? â Ăa a passĂ© plus vite quand jâai fait vite. â  Alors quel moment a Ă©tĂ© le plus long ? â Celui-lĂ (rapides) câest plus long. â  Mais pourquoi ? â Parce que câest plus long. »
Le sujet Pau manie donc dĂ©jĂ suffisamment lâintrospection pour noter que « ça a passĂ© plus vite quand jâai fait vite » et cependant il conclut que le temps de lâaction rapide « est plus long ». Au rebours des cas prĂ©cĂ©dents, Pau distingue donc le temps vĂ©cu pendant lâaction et le temps de la rĂ©trospection, jugeant dĂ©jĂ des deux selon la double erreur systĂ©matique (plus court pendant et plus long aprĂšs) qui dure jusque chez lâadulte. Pourquoi attribue-t-il alors plus de valeur au jugement rĂ©trospectif, confirmant ainsi le crĂ©dit que lâon peut accorder aux rĂ©ponses des sujets prĂ©cĂ©dents ? Peut-ĂȘtre nâest-il pas encore assez accoutumĂ© Ă lâintrospection pour la prĂ©fĂ©rer au jugement construit aprĂšs coup. Mais surtout, celui-ci peut sâappuyer sur les rĂ©sultats de lâaction : plus de barres ont Ă©tĂ© dessinĂ©es, donc le temps est plus long. Bien quâen avance sur ses contemporains, le sujet Pau reste ainsi rĂ©aliste : câest donc ce primat du rĂ©alisme par rapport Ă lâintrospection â primat irrĂ©flĂ©chi chez la plupart des sujets faute de capacitĂ© introspective, et rĂ©flĂ©chi chez Pau â qui dĂ©finit la rĂ©action initiale de lâenfant, ce qui est dâailleurs conforme Ă la rĂšgle gĂ©nĂ©rale de lâĂ©gocentrisme.
Notons encore, entre parenthĂšses, combien cette rĂ©action initiale explique le jugement courant des petits dans le domaine du temps physique : « plus vite = plus de temps », En effet, si le temps psychologique correspondant Ă un mouvement rapide nâest pas jugĂ© plus court introspectivement, mais seulement plus long rĂ©trospectivement, donc avec une attention centrĂ©e sur le rĂ©sultat de lâaction plus que sur son dĂ©roulement comme tel, il va de soi quâil en sera a fortiori de mĂȘme du temps physique extĂ©rieur propre.
Cette difficultĂ© dâintrospection, qui rend donc compte de la notion Ă la fois rĂ©aliste et Ă©gocentrique du temps chez les petits, explique naturellement le fait que la technique II soit inapplicable Ă ce niveau. Nous allons voir, en effet, ce quâelle donne encore lâannĂ©e suivante.
Entre 5 ; 1 et 6 ; 0 on trouve 90 % des réponses qui jugent toujours le travail rapide plus long que le travail lent :
Pie (5 ; 6). On frappe Ă intervalles de 20ââ et de 25ââ : « Quand câĂ©tait le plus long moment ? â La deuxiĂšme fois (juste). â Et maintenant ? â La premiĂšre fois (juste). â Maintenant, on va faire des barres. Fais les premiĂšres le plus joliment possible. Bien. Et maintenant fais-les le plus vite possible. Bien (20ââ chaque fois et 7 barres de plus la seconde). Un moment Ă©tait plus long que lâautre ? â Oui. Le deuxiĂšme. â  Ăa tâa semblĂ© plus long en dessinant ? â Oui. â  Pourquoi ? â âŠÂ »
Jap (5 ; 7) : « Un petit moment » pour le travail lent, puis, pour le travail rapide : « Un grand moment. â  Un des moments Ă©tait plus grand que lâautre ? â Oui, lĂ (rapides). â Pourquoi ? â Parce que câest plus long. »
Fred (5 ; 11). MĂȘme dĂ©but : « La deuxiĂšme fois jâai pris plus longtemps. â  Pourquoi ? â Parce quâil y en a plus. »
Chel (5 ; 10). 15ââ et 15ââ : « La deuxiĂšme fois plus de temps. â  Pourquoi ? â Parce quâil y a plus de barres. â  Mais la premiĂšre fois ça tâa semblĂ© plus long ou moins long ? â Moins longtemps. »
Gis (6 ; 0). On commence par les barres rapides pour contrĂŽler que ce nâest pas simplement le second comme tel des deux travaux qui paraĂźt le plus long : « Tu vas faire des barres comme ça, mais trĂšs vite (25ââ). CâĂ©tait un grand ou un petit moment ? â Un grand moment. â  Et maintenant fais-les en tâappliquant bien, sans te presser (25ââ Ă©galement). Un grand ou un petit moment ? â Un petit moment. â  Quand as-tu travaillĂ© plus longtemps ? â LĂ (rapides). â Pourquoi ? â Câest un grand moment lĂ , parce quâil y en avait plus. »
Et voici des exemples de la technique II en plus de la technique IÂ :
Jan (5 ; 9). 20ââ lentes : « Un petit moment. â (20ââ rapides.) â Maintenant jâai travaillĂ© longtemps. â Pourquoi crois-tu que câest longtemps ? â Parce que je vois que jâai fait plus de lignes. »
Technique II. On lâarrĂȘte aprĂšs 12ââ pour le travail lent : « Maintenant tu vas le faire aussi vite que possible et tu tâarrĂȘteras quand ça sera le mĂȘme moment quâavant. â (Il ne sâarrĂȘte pas.) â Recommençons. Tu ne tâes pas arrĂȘtĂ© au bon moment. â (Il ne sâarrĂȘte pas non plus.) â Encore une fois (on lâarrĂȘte aprĂšs 10ââ au lieu de 12). Câest plus ou moins longtemps maintenant ? â Câest dĂ©jĂ plusâŠÂ »
Lil (6 ; 0). Travail lent (20ââ) : « Câest un petit moment. â Tu vas maintenant travailler de nouveau pendant un mĂȘme moment mais en faisant aussi vite que possible. â (Lil fait alors le mĂȘme nombre de barres et sâarrĂȘte Ă 13ââ.) â Câest le mĂȘme moment ? â Oui. » On cache naturellement le premier dessin pendant que lâenfant cherche Ă reproduire la mĂȘme longueur de temps : on voit que Lil sâest nĂ©anmoins bornĂ© Ă refaire le mĂȘme nombre.
Voici enfin un exemple des cas oĂč lâenfant hĂ©site entre lâestimation habituelle de ce niveau et son contraire :
Clan (5 ; 8). Barres lentes (25ââ) : « Grand ou petit moment ? â Un grand moment. â  Et maintenant trĂšs vite (25ââ). Câest le mĂȘme moment ? â Plus longtemps avant. â  Est-ce quâun des deux moments Ă©tait plus grand que lâautre ? â Oui, un plus grand. â  Lequel ? â Le premier. â  Pourquoi ? â Parce que jâai travaillĂ© plus. â  OĂč tu as travaillĂ© plus ? â Ah ! maintenant. Câest maintenant un moment plus grand parce que jâai travaillĂ© plus. »
Ces cas de 5 Ă 6 ans sont intĂ©ressants par la plus grande prĂ©cision de leur argumentation. Comme on le voit, ils sont, Ă peu de chose prĂšs, unanimes Ă attribuer le plus long moment au travail plus rapide « parce que câest plus long » disent simplement les plus jeunes et « parce quâil y a plus de barres » ajoutent les plus explicites, câest-Ă -dire, dans les deux cas, que le travail fourni a Ă©tĂ© plus grand. Ă cet Ă©gard, les hĂ©sitations de Clan sont trĂšs significatives. Ce sujet nâest certain que dâune chose : câest que le temps a Ă©tĂ© plus long quand il a travaillĂ© plus. Mais a-t-il travaillĂ© plus lorsquâil cherchait la qualitĂ© (travail lent) ou la quantitĂ© (rapiditĂ©) ? Il semble quâune lueur dâintrospection lui fait sentir le temps comme plus long dans la premiĂšre situation, mais le critĂšre du travail accompli le fait ensuite pencher en faveur de la seconde, en conformitĂ© avec le jugement usuel de ce niveau.
Quant Ă la technique II on voit que Jan nâarrive pas Ă la comprendre faute dâintrospection de la durĂ©e au moment mĂȘme du travail et que Lil, qui fait semblant dâestimer le temps comme tel, le mesure en rĂ©alitĂ© au nombre des barres dessinĂ©es, sans sâoccuper de la vitesse.
Entre 6 ; 1 et 7 ; 0, on trouve encore 80 % de cas estimant le travail rapide plus long :
Rot (6 ; 4). On commence par les dessins rapides (20ââ) : « Câest un moment long ou court ? â Un moment court. â  Le temps a passĂ© vite ou pas ? â Ăa passait vite. â  Et maintenant (travail lent : 20ââ aussi) ? â CâĂ©tait plus long avant. â  Pourquoi ? â Parce quâil y avait moins de barres maintenant et quâil y en avait plus avant. »
Jac (6 ; 7) : « Essaie dâen faire de jolies (15ââ). â Un moment court. â  Fais-les maintenant trĂšs vite (15ââ). Câest un petit moment ? â Oui. â  Un des moments a Ă©tĂ© plus long que lâautre ? â Le second. â  Pourquoi ça tâa paru plus long ? â Parce que câĂ©tait plus long Ă faire (les rapides !). »
Syl (6 ; 8). 5 barres lentes et 15 barres rapides, toutes deux en 20ââ : « LĂ (rapides) câĂ©tait plus court, mais jâai travaillĂ© plus longtemps. » (Cf. le cas de Pau Ă 4 ; 9.)
Jos (6 ; 9) : « Ăa a Ă©tĂ© plus long quand jâai dessinĂ© les barres vite. »
Et voici des exemples de la technique IIÂ :
Kat (6 ; 10). Barres lentes : 20ââ. Reproduction 15ââ : « Câest la mĂȘme chose. » Donc estime 15ââ de travail rapide Ă©gales Ă 20ââ de travail lent, les nombres de barres dessinĂ©es Ă©tant cette fois bien diffĂ©rents.
Cha (6 ; 11). Lent 20ââ. Rapides : sâarrĂȘte Ă 20ââ Ă©galement mais croit sâĂȘtre trompé : « CâĂ©tait plus longtemps parce quâil y a plus de barres et puis jâai Ă©tĂ© plus vite. »
Voici maintenant un exemple de réaction intermédiaire entre les précédentes et les supérieures et un exemple (le premier cas franc) de ces derniÚres :
An (6 ; 3) : « CâĂ©tait plus long pour celles-lĂ (lentes). â Tu as travaillĂ© plus longtemps une des deux fois ? â Oui. â  Quand ? â Pour celles-ci (lentes). â Combien on pourrait compter de temps ici (lentes) ? â JusquâĂ trois. â  Et lĂ (rapides) ? â JusquâĂ six. » An reste donc accrochĂ© Ă lâidĂ©e que le temps des barres rapides est plus long.
Dor (6Â ; 9), avec la technique II, identifie 20ââ de travail rapide Ă 15ââ de travail lent. Le premier lui paraĂźt donc plus court.
On voit ainsi que lâĂ©valuation reste la mĂȘme. Seul Dor fait exception avec nettetĂ©. Ă noter les rĂ©actions de Rot et de Syl qui, comme Pau Ă 4 ; 9, distinguent lâimpression de « court » pour le temps vĂ©cu au moment mĂȘme du travail et lâestiment nĂ©anmoins plus long aprĂšs coup. Ă remarquer aussi lâexpression caractĂ©ristique de Jac qui dit des barres Ă dessiner rapidement : « CâĂ©tait plus long Ă faire », ce qui montre bien le peu dâintrospection que lâon rencontre ordinairement Ă cet Ăąge.
De 7 Ă 8 ans, par contre, 50 % seulement des sujets Ă©valuent le temps comme les petits et 50 % en sâappuyant dĂ©jĂ sur lâintrospection de la durĂ©e vĂ©cue. Voici des exemples du premier cas (rĂ©action infĂ©rieure) :
Phi (7 ; 2). Lentement (20ââ). « Et maintenant Ă toute vitesse. â Câest pour voir combien de minutes ? â Oui vas-y (20ââ). â Ăa (lentement) câĂ©tait un petit moment et ça (rapides) câĂ©tait plus long. â  Pourquoi ? â Parce quâil y en a plus. »
Fra (7 ; 6) de mĂȘme : « Un plus grand moment parce que jâai fait de plus grandes barres. »
Et avec la technique IIÂ :
Sel (7 ; 3). Lentement : « Un petit moment (17ââ). â Dessine maintenant aussi vite que possible mais le mĂȘme moment. â (14ââ) Câest le mĂȘme temps. »
Voici par contre des exemples de réactions supérieures :
Aud (7 ; 4). 20ââ lentement et rapidement (techn. I) : « Les deux moments Ă©taient la mĂȘme chose. â Pourquoi ça tâa semblĂ© ainsi ? â Parce que lĂ (rapides) il y en a plus et lĂ (lentes) moins, mais câĂ©tait aussi long Ă faire. »
Til (7 ; 8). Technique I (20ââ) : « Quand as-tu travaillĂ© plus longtemps ? â En premier. â Pourquoi ? â Parce quâon y a fait lentement. â « Tu aurais pu compter jusquâĂ combien ? â Une minute. â Et lâautre fois ? â Aussi une minute. â  Alors câest pareil ? â Oui. â  Quand ça a passĂ© plus vite ? â La seconde fois (rapides). »
Ky (7 ; 3). Technique II. Identifie 15ââ Ă 15ââ : « Câest pareil ? â Oui. LĂ je suis seulement allĂ© plus vite, mais câest le mĂȘme temps. »
On voit combien ces trois derniers cas, par opposition aux trois premiers, marquent une Ă©tape supĂ©rieure : tous les trois identifient les mĂȘmes temps et de plus en soulignant chacun que, psychologiquement, le temps de lâaction lente paraĂźt plus long que lâautre.
Enfin, sur quelques sujets de 10 à 13 ans examinés à titre de contrÎle, le tiers seulement réagissent comme les petits tandis que les deux tiers présentent la réaction dont nous venons de voir les premiers exemples. Voici des cas de réaction inférieure (retardés) :
Mar (10 ; 11) : « Moins de temps ici (lentes) parce que jâallais plus lentement. » Et Ă la technique II 11ââ de travail rapide lui paraissent Ă©gales Ă 13ââ de travail lent.
Al (13 ; 1) : « CâĂ©tait plus court pour ça (lentes) parce que ça allait plus lentement. » Technique II : 10ââ de travail rapide lui paraissent « à peu prĂšs la mĂȘme chose » que 20ââ de travail lent.
Et voici des exemples de réactions supérieures :
Sim (10 ; 8). Technique I : « (20ââ lentes.) Assez long. â  Et maintenant (20ââ rapides) ? â à peu prĂšs pareil. â  Une fois paraissait plus longue ? â La premiĂšre fois, peut-ĂȘtre un peu plus long. »
Od (12 ; 8). Technique I. 20ââ : « Pas trĂšs long (lentes). â Et ça (rapides) ? â à peu prĂšs la mĂȘme chose. â  Une fois tâa paru plus longue ? â Non, presque pareil. »
Technique II. 20ââ de travail rapide = 21ââ de travail lent. Donc pratiquement correct.
Cec (12 ; 2). Technique I : « (20ââ rapides.) â Ăa passait vite. â  Et maintenant (lentes 20ââ) ? â Câest la mĂȘme chose. Jâai Ă©tĂ© plus lentement, mais il me semble que câest le mĂȘme moment. »
Trois choses frappent dans ces rĂ©actions des grands (y compris ceux de 7-8 ans Ă rĂ©ponses supĂ©rieures) comparĂ©es Ă celles des petits. La premiĂšre est que les grands Ă©valuent le temps de lâaction propre en se fondant Ă peu prĂšs exclusivement sur la prise de conscience des impressions vĂ©cues au cours mĂȘme de lâaction et non plus sur les rĂ©sultats extĂ©rieurs de celle-ci. Ce nâest pas seulement le contenu de leurs notations qui est significatif Ă cet Ă©gard, mais la forme elle-mĂȘme : des expressions telles que « à peu prĂšs », « il me semble que », etc., montrent assez quâils se placent cette fois au point de vue de lâintrospection et non plus Ă celui des produits matĂ©riels faciles Ă estimer.
En second lieu, on remarque les progrĂšs de lâestimation elle-mĂȘme. Il nây a pas seulement, en effet, inversion de lâerreur systĂ©matique des petits, en ce sens que câest le travail le plus lent qui est estimĂ© le plus long dans le temps, mais dans la majoritĂ© des « rĂ©actions supĂ©rieures » on trouve en fin de compte ce jugement que les deux moments sont pratiquement Ă©quivalents. Il y a sans doute, au point de dĂ©part de cette correction de lâillusion, une simple rĂ©gulation. Et, comme les rĂ©gulations perceptives augmentent de prĂ©cision avec lâĂąge 4, il est normal quâil en soit de mĂȘme quant Ă la perception du temps intĂ©rieur. Mais il y a sans doute plus : des opĂ©rations proprement dites semblent intervenir comme nous allons le relever Ă lâinstant.
Dâune maniĂšre gĂ©nĂ©rale, en troisiĂšme lieu, si lâon compare ce temps psychologique naissant au temps physique des petits et mĂȘme au temps physique qualitatif mais opĂ©ratoire dont la constitution, au troisiĂšme stade, se retrouve sous de nouvelles formes en chacun des chapitres de cet ouvrage, il semble Ă©vident que le premier constitue une diffĂ©renciation intĂ©riorisĂ©e du second, et cela sous une double forme : 1° Les illusions propres Ă lâĂ©valuation des durĂ©es vĂ©cues ne sont que le prolongement des erreurs systĂ©matiques qui caractĂ©risent le temps intuitif et Ă©gocentrique des dĂ©buts (temps physique et psychologique Ă la fois, câest-Ă -dire temps des mouvements perçus du dehors mais en fonction de lâactivitĂ© propre). Par exemple « un plus grand moment parce que jâai fait plus de barres » disent les petits, en connexion Ă©troite avec lâerreur que nous avons rencontrĂ©e sans cesse au cours du premier stade du temps physique « plus vite = plus de temps = plus de chemin parcouru ou de travail accompli ». Inversement, lâillusion suivant laquelle le mouvement lent prend plus de temps nâest que lâapplication, avec gĂ©nĂ©ralisation abusive, du rapport physique correct « plus vite = moins de temps » dĂ©couvert dĂšs le second stade. 2° Et surtout, si les erreurs systĂ©matiques propres aux estimations du temps psychologique ne sont que la rĂ©plique intĂ©rieure de celles du temps intuitif en gĂ©nĂ©ral, physique aussi bien psychique, on peut dire inversement, et en sâappuyant sur les mĂȘmes raisons, que la correction de ces erreurs, câest-Ă -dire la construction dâune notion plus exacte de la durĂ©e intĂ©rieure, est le produit des mĂȘmes opĂ©rations qualitatives que celles conduisant au temps physique objectif et logique. En effet, quand Aud (7 ; 4) dit : « LĂ il y en a plus et lĂ moins mais câĂ©tait aussi long Ă faire », donc « les deux moments Ă©taient la mĂȘme chose », quand Ky (7 ; 3) dit : « LĂ je suis seulement allĂ© plus vite, mais câest le mĂȘme temps », quand Cec (12 ; 2) dit : « Jâai Ă©tĂ© plus lentement, mais il me semble que câest le mĂȘme moment », etc., ils soumettent en rĂ©alitĂ© leurs propres actions Ă un ensemble de jugements opĂ©ratoires, câest-Ă -dire de relations logiques cohĂ©rentes analogues Ă celles qui unissent sur le plan physique le temps, la vitesse et lâespace parcouru. Dans la mesure oĂč lâaction propre est rĂ©flĂ©chie, et non plus seulement vĂ©cue intuitivement, dans la mesure, pourrait-on presque dire, oĂč il y a analyse rĂ©flexive et non plus seulement introspection, les rĂ©sultats de cette action, sa rapiditĂ© ou cadence et les divers Ă©vĂ©nements dont elle est constituĂ©e sâintĂšgrent en une totalitĂ© cohĂ©rente dans laquelle lâordre de succession, dâune part, et lâemboĂźtement des durĂ©es, dâautre part, sâappuient lâun sur lâautre exactement de la mĂȘme maniĂšre que dans la construction du temps physique. Pour mieux dire, le sujet ordonne son temps propre en utilisant le temps physique dans lequel il intĂšgre ses actions comme il ordonne le temps physique en utilisant sa mĂ©moire et son activitĂ© dâorganisme participant, Ă titre dâĂ©lĂ©ment parmi les autres, aux modifications du milieu ambiant. Bien plus, si les illusions temporelles sont, ainsi que nous lâavons vu, peu Ă peu rĂ©duites par un systĂšme de corrections progressives, il est clair quâil existe une continuitĂ© complĂšte entre les opĂ©rations qualitatives qui sont Ă la source de la construction logique du temps (intĂ©rieur comme extĂ©rieur) et les rĂ©gulations intuitives, puis mĂȘme perceptives, dont les compensations approchĂ©es annoncent dĂšs le dĂ©part la rĂ©versibilitĂ© opĂ©ratoire.
Bref, le dĂ©veloppement du temps psychologique, dont les rĂ©sultats de ce premier paragraphe permettent dĂ©jĂ dâesquisser les grandes lignes, est Ă la fois la rĂ©plique intĂ©riorisĂ©e et lâexplication du temps physique intuitif puis opĂ©ratoire : il en est la rĂ©plique, puisque ce sont les mĂȘmes intuitions et ensuite les mĂȘmes opĂ©rations qui rendent compte des mĂȘmes erreurs, puis de la mĂȘme cohĂ©rence ; mais il en est aussi lâexplication puisque câest dans la mesure oĂč le sujet ne parvient pas Ă dissocier son activitĂ© propre des conditions extĂ©rieures et des rĂ©sultats de celle-ci quâil demeure intuitif, alors que la double construction opĂ©ratoire du temps physique et du temps psychologique rĂ©sultera de la rĂ©flexion simultanĂ©e sur lâaction propre et sur les choses.
§ 1 bis. Appendice : Vérification au moyen du métronome
Nous avons cherchĂ© Ă contrĂŽler si le rapport direct du du temps et de la vitesse observĂ© chez les petits au § 1 et le rapport inverse observĂ© chez les grands subsistaient au cas oĂč lâenfant nâagit pas sous forme dâun travail actif mais se borne Ă Ă©couter des sons Ă un rythme lent ou rapide. Nous avons Ă cet Ă©gard prĂ©sentĂ© aux sujets, durant 15ââ, un mĂ©tronome frappant ses coups lentement ou Ă une cadence plus vive, et avons appliquĂ© Ă cette expĂ©rience les techniques I et II dĂ©crites prĂ©cĂ©demment.
Or, de 4 Ă 8 ans, les deux tiers des cas, sur une trentaine dâenfants examinĂ©s, ont estimĂ© que le mĂ©tronome rapide marchait plus longtemps :
Pau (4 ; 8) : « Il a mis plus de temps la deuxiĂšme fois, parce quâil allait plus vite. »
Mil (5 ; 0) : « Un grand moment. Il a marchĂ© longtemps parce quâil a marchĂ© vite. »
Phi (7 ; 0) : « Plus longtemps parce quâil allait plus vite. »
Avec la technique II, Tan (5 ; 9) identifie 10ââ de mouvement rapide Ă 20ââ de mouvement lent et Rob (5 ; 9) 20ââ du premier Ă 50ââ du second ! Kat (6 ; 10) va jusquâĂ identifier 20ââ rapide Ă 75ââ lent. On lui donne alors 10ââ de mouvement lent et il lâidentifie Ă 6ââ rapide. On redonne 15ââ lent et il arrĂȘte le mouvement rapide Ă 7ââ !
Sur le tiers des restants, environ les deux tiers, soit deux neuviÚmes du tout, estiment que le métronome lent a marché plus longtemps :
Fred (5 ; 11) : « Quand ça allait vite, ça mâa semblĂ© plus court. »
Pau (7 ; 8) : « Plus de temps quand câĂ©tait lentement, parce que ça a durĂ© un plus long moment. »
Technique II : 15ââ de mouvement rapide = 10ââ de mouvement lent.
Et un neuviĂšme de lâensemble penchent pour lâĂ©galité :
Gis (6 ; 0) : « Un petit moment les deux fois. » Technique II : 18ââ de mouvement lent = 22ââ de mouvement rapide.
Par contre, chez les sujets de 10 Ă 12 ans, nous en trouvons la moitiĂ© en faveur de lâĂ©galitĂ©. Par exemple :
Oda (12 ; 8) : « à peu prĂšs la mĂȘme chose. » Technique II : 20ââ de mouvement lent paraissent Ă©gales Ă 19ââ de mouvement rapide.
Lâautre moitiĂ© se rĂ©partit en deux tiers qui trouvent que le mĂ©tronome lent a marchĂ© plus longtemps (p. ex. 20ââ lent = 25ââ rapide ou 20ââ rapide = 13ââ lent, etc.) et un tiers soit un sixiĂšme de lâensemble qui prĂ©sentent la rĂ©action rĂ©siduelle des petits (mais Ă la technique II les Ă©carts sont moins grands).
On constate, en conclusion, que les rĂ©actions sont exactement semblables Ă celles de lâexpĂ©rience des barres Ă dessiner : dâune part, inversion avec lâĂąge du rapport du temps et de la vitesse, et, dâautre part, diminution de la valeur absolue des illusions.
§ 2. Le rapport entre lâestimation des durĂ©es et la difficultĂ© de lâaction
Le sondage effectuĂ© au § 1 sur le rĂŽle de la rapiditĂ© de lâaction ne constitue naturellement quâun Ă©chantillon des analyses que lâon pourrait poursuivre sur ce thĂšme et sur chacun des autres facteurs influençant le temps psychologique. Sans avoir aucunement la prĂ©tention dâĂȘtre complets en ce chapitre destinĂ© simplement Ă mettre en Ă©vidence lâanalogie des intuitions et des opĂ©rations intervenant dans le temps intĂ©rieur comme dans le temps physique, nous avons dĂ©sirĂ© cependant faire deux autres sondages. Dans les quelques expĂ©riences dont la description va suivre, nous avons dâabord mis aux prises le facteur rapiditĂ© avec le facteur difficultĂ© de lâaction.
Ă difficultĂ©s pratiquement Ă©gales (dessiner des barres lentement ou rapidement), le temps paraĂźt donc proportionnel Ă la vitesse chez les petits et Ă la lenteur chez les grands, mais avec des corrections attĂ©nuant peu Ă peu lâillusion. Quâen sera-t-il lorsque lâon fera comparer les durĂ©es de deux petits travaux de difficultĂ©s inĂ©gales ? Nous prĂ©sentons, par exemple, aux enfants une boĂźte dans laquelle il sâagit de placer dâune maniĂšre rĂ©guliĂšre un certain nombre soit de plaques de plomb rectangulaires, soit de plaquettes de bois triangulaires, sans les toucher avec les mains mais en les saisissant et en les disposant au moyen de petites pinces. Le plomb Ă©tant Ă la fois plus lourd et moins maniable Ă la pincette, il donnera lâimpression de « plus de travail » : cette impression conduira-t-elle donc Ă une surestimation du temps employĂ© ou bien au contraire le nombre supĂ©rieur des plaques de bois rangĂ©es dans le mĂȘme temps et par consĂ©quent la vitesse supĂ©rieure de ces derniers dĂ©placements feront-ils pencher la balance des durĂ©es en leur faveur ?
Analysons comme précédemment, pour répondre à ces questions, les réactions des enfants ùge par ùge, faute de pouvoir constituer des stades nets, mais, pour abréger, procédons deux ans par deux ans.
De 4 Ă 6 ; 0 on trouve les rĂ©actions suivantes. Il y a dâabord, entre 4 ; 0 et 4 ; 6 ceux qui demeurent incapables de comparer les deux temps, ne parvenant pas Ă attribuer de signification Ă la question mĂȘme de la comparaison :
Ed (4 ; 6) réagit comme pour les barres à dessiner.
Ros (4 ; 7), qui a su comparer les durĂ©es dans le cas des barres, trouve les moments peu longs dans le cas des plaques mais ne parvient pas Ă les comparer entre eux : « (AprĂšs expĂ©rience.) Il y a eu un moment plus long que lâautre ? â Oh non. â  Il y a eu un moment plus court que lâautre ? â Oh oui. â  Tu as travaillĂ© pendant un plus long moment pour mettre le fer ou pour mettre le bois ? â Oh⊠oh⊠un petit moment. »
Dâautre part, une petite minoritĂ© croit que le transport des morceaux de bois dure plus que celui des morceaux de plomb :
Pau (4 ; 11) commence par le plomb et dit : « Ăa fait un long moment. â  (Bois.) Plus ou moins long ? â Un peu plus long avec ceux de bois parce que jâen ai mis plus (il se trompe dâailleurs sur ce point : il en a mis un tiers des deux en 20ââ chaque fois). »
Câest donc la rĂ©action Ă laquelle nous sommes habituĂ©s par le paragraphe prĂ©cĂ©dent dans le cas de la facilitĂ© Ă©gale des travaux Ă comparer (ce qui est donc bien le cas pour Pau). Par contre la majoritĂ© des cas (entre les deux tiers et les trois quarts) croit que le dĂ©placement des morceaux de plomb dure plus longtemps :
Jea (5 ; 6) travaille assidĂ»ment pour le plomb : « Un plus long moment pour le plomb. â  Pourquoi ? â Parce que câest plus grand. » (20ââ et 20ââ.)
Clau (5 ; 8). 45ââ les deux : « Un plus long moment avec le plomb. â  Pourquoi ? â Parce quâil y en avait plus (inexact). â Regarde ce que tu as mis. â Ah non. â  Tu crois vraiment quâun des temps Ă©tait plus long que lâautre ? â Oui, plus long pour le plomb. »
Rob (5 ; 9) trouve aussi le plomb plus long. Avec la technique II il commence par le bois (37ââ) puis, pour le plomb, sâarrĂȘte Ă 17ââ comme si câĂ©tait Ă©gal. Il dit mĂȘme que « ça a Ă©tĂ© un plus grand moment avec les morceaux de plomb. â  Pourquoi ? â Il y en a un qui sâest accrochĂ©. » On recommence : mĂȘme estimation.
Fred (5 ; 11) : « Pour mettre les plaques de bois câĂ©tait plus court. â Pourquoi ? â Câest moins lourd. »
Gis (6 ; 0) plus long « avec le plomb : il y en a plus (erreur) ».
Lil (6 ; 0) : « Avec le plomb, ça fait plus long, ça fait lourd. » Avec la technique II ce sujet arrive cependant Ă Ă©galiser 33ââ (plomb) avec 34ââ (bois).
On voit que, malgrĂ© la pauvretĂ© des donnĂ©es introspectives, ces enfants sâaccordent cependant Ă trouver plus long le travail avec le plomb parce que plus laborieux ou difficultueux : « câest plus grand », « un sâest accroché », « câest plus lourd », etc., et surtout plusieurs sujets ont lâillusion dâavoir dĂ©placĂ© davantage dâĂ©lĂ©ments de plomb que de bois ce qui est toujours erronĂ©. Mais cette erreur mĂȘme (cf. Clau et Lil) est significative de la tendance des petits Ă Ă©tablir une proportionnalitĂ© simple entre le temps employĂ©, la vitesse et le travail accompli. Remarquons Ă cet Ă©gard que le seul sujet parvenu Ă identifier les deux temps objectivement Ă©gaux fonde son jugement sur le nombre des piĂšces dĂ©placĂ©es en se trompant dâailleurs dans son dĂ©nombrement :
Jep (5 ; 6) : « Câest la mĂȘme chose de temps. â  Pourquoi ? â Parce que jâai mis la mĂȘme chose dedans. â  Tu les as comptĂ©s ? â Oui. Il y en a 15. (En rĂ©alitĂ© 15 plombs et 17 bois.) »
Au total, il est donc permis de conclure quâen cette Ă©preuve encore le temps est dâabord Ă©valuĂ© en fonction du travail accompli. Celui-ci est simplement jugĂ©, dâordinaire, Ă son caractĂšre plus ou moins laborieux et Ă lâeffort fourni plus quâau nombre des piĂšces dĂ©placĂ©es. Mais ce dernier critĂšre est nĂ©anmoins frĂ©quemment invoquĂ©, et Ă tort. Quant au critĂšre de la difficultĂ©, qui joue donc ici dans le sens contraire Ă celui de la rapiditĂ©, invoquĂ©e par les petits du § 1, il est remarquable de constater quâaucun de ces sujets ne pose lâĂ©quivalence : « plus laborieux = plus lent = plus de temps ». Câest au contraire en termes extĂ©rieurs et objectifs (rĂ©alistes) quâils sâexpriment, comme si le poids du plomb, sa grandeur, etc., constituaient des rĂ©sistances entraĂźnant une plus grande durĂ©e de travail indĂ©pendamment de la lenteur de lâaction. En effet, chacun de ces mĂȘmes sujets, dans lâĂ©preuve du § 1, partait de lâhypothĂšse « plus vite = plus de temps » (sauf Clau qui est Ă la limite mais conserve en partie cette idĂ©e) : il est donc naturel quâils nâinvoquent point ici la lenteur des dĂ©placements du plomb, mais simplement son poids, etc., câest-Ă -dire les rĂ©sistances augmentant le travail Ă accomplir. Câest en effet le travail accompli qui est le dĂ©nominateur commun Ă toutes ces rĂ©actions : dans le cas de la vitesse il se marque en termes dâespace parcouru (ou du nombre des barres dessinĂ©es, etc.) et dans le cas de la lenteur il se traduit en termes de poids, de grandeur, etc.
Entre 6 ; 1 et 8 ans, on trouve encore quelques sujets qui croient plus long le dĂ©placement du bois, Ă cause du nombre des piĂšces dĂ©placĂ©es. Un peu plus dâun tiers continuent Ă penser que le plomb donne lieu Ă un travail plus long, mais toujours sans invoquer la lenteur et en sâen tenant aux critĂšres objectifs vrais ou faux :
Joj (6 ; 9) : « Un plus grand moment quand jâai mis les plaques de plomb. â Pourquoi ? â Il y en avait beaucoup. »
Ul (7 ; 8) : « Plus longtemps quand jâai mis les plombs, parce que câest plus lourd. » Et avec la technique II 13ââ pour le plomb sont jugĂ©es Ă©gales Ă 15ââ pour le bois.
Un peu plus dâun tiers, enfin, penchent pour lâĂ©galitĂ© et, chose intĂ©ressante, ce sont en gĂ©nĂ©ral ceux qui pour la premiĂšre fois invoquent la plus grande lenteur du travail avec le plomb :
Jac (6 ; 7) : « Ăa doit ĂȘtre les deux la mĂȘme chose. Câest plutĂŽt un peu plus long avec le plomb, mais les deux moments Ă©taient pareils. » Technique II : 15ââ (bois) = 16ââ (plomb).
Cha (6 ; 11) : « Un moment long avec le plomb, parce quâil faut les enfiler un par un. â Et avec le bois plus court ? â Non, parce que jâenfilais un peu plus vite, mais ça faisait la mĂȘme chose de temps. »
Ă comparer maintenant aux sujets prĂ©cĂ©dents, un groupe dâenfants de 9 Ă 12 ans, nous constatons que, si une lĂ©gĂšre illusion subsiste (comme chez lâadulte dâailleurs) en faveur dâun temps plus long pour le transport des morceaux de plomb, elle est, dâune part, motivĂ©e par la lenteur des mouvements que nĂ©cessite la plus grande difficultĂ© de ce travail, et, dâautre part, presque toujours rĂ©duite par une correction rĂ©flĂ©chie :
Sim (10 ; 8) « : Ăa doit ĂȘtre le mĂȘme moment. Jâavais envie de dire que les plombs Ă©taient plus longs Ă mettre mais jâai pensĂ© que ça devait ĂȘtre la mĂȘme chose. â Pourquoi ? â Parce que jâai mis plus de morceaux de bois que de plomb » (cf. cet argument invoquĂ© en sens contraire des petits). Technique II : 25ââ (bois) = 24ââ (plomb).
Mar (10 ; 11) : le plomb paraĂźt « encore assez long. Le temps des bois passait plutĂŽt plus vite que quand on a mis les plombs, mais je crois que jâai travaillĂ© le mĂȘme moment (37ââ) ».
Ali (12 ans) : « Un moment un peu plus long pour le plomb parce que je les ai mis un Ă un. â Et pour le bois ? â à peu prĂšs la mĂȘme chose. »
En rĂ©sumĂ©, les rĂ©sultats de ce bref sondage confirment bien ceux du § 1. En faisant intervenir la difficultĂ© de lâaction, nous conduisions implicitement les sujets Ă mettre le temps employĂ© en relation avec la lenteur des mouvements et poussions ainsi les petits Ă contredire leur affirmation habituelle de la durĂ©e proportionnelle Ă la vitesse. Or, on a vu que les jeunes sujets ne se contredisent nullement, au moins dans la forme, mais invoquent simplement les caractĂšres objectifs du travail accompli (poids et grandeur des morceaux de plomb), de mĂȘme que dans le cas de la vitesse proportionnelle au temps ils pensent au chemin parcouru. Seuls les grands opposent les dĂ©placements du plomb Ă ceux du bois en termes de lenteur et de vitesse. Mais alors lâillusion, quoique subsistant chez certains (cf. Ali), est en moyenne corrigĂ©e par des opĂ©rations intellectuelles, explicites comme celle de Sim (les plombs sont plus longs Ă mettre mais moins nombreux, et les bois plus rapides mais plus nombreux, dâoĂč lâĂ©galitĂ© de durĂ©e) ou implicites comme chez Mar. Nous retrouvons ainsi les conclusions du § 1.
§ 3. Le temps de lâattente et celui de lâintĂ©rĂȘt
Le rĂ©sultat des deux sondages prĂ©cĂ©dents est que le temps de lâaction est Ă©valuĂ© par les petits en fonction des rĂ©sultats du travail fourni (nombre des barres dessinĂ©es, au § 1) ou encore des rĂ©sistances que rencontre ce travail (poids et grandeur des morceaux de plomb, au § 1), câest-Ă -dire, dans les deux cas, du travail accompli, tandis que les grands se placent davantage au point de vue de la durĂ©e intĂ©rieure, câest-Ă -dire que le temps Ă©coulĂ© leur paraĂźt en raison inverse de la rapiditĂ© de lâaction. On peut alors se demander ce que seront les estimations du temps lorsque lâaction ne consistera plus en un travail actif, Ă rĂ©sultats extĂ©rieurs tangibles, mais restera interne comme une attente ennuyeuse ou une contemplation sans mouvement mais avec intĂ©rĂȘt (cf. celle du § 1 bis). On peut en ce cas prĂ©voir que lâestimation restera la mĂȘme Ă tout Ăąge : lâintĂ©rĂȘt diminuera lâimpression de durĂ©e et lâennui la dilatera plus ou moins notablement. Mais nous avons tenu Ă vĂ©rifier la chose par un bref sondage.
Pour ce qui est de lâattente, nous avons simplement priĂ© nos sujets de croiser les bras pendant 15ââ et pour ce qui est de lâintĂ©rĂȘt nous leur avons montrĂ© une image amusante pendant Ă©galement 15ââ. Dans certains cas, nous avons fait durer lâattente 30ââ et la prĂ©sentation de lâimage 45ââ pour voir si vraiment les diffĂ©rences dâapprĂ©ciation Ă©taient aussi fortes quâil le semblait.
Or, les rĂ©sultats obtenus sont fort simples : sauf un ou deux sujets entre 4 ; 0 et 4 ; 6 qui restent incapables de comparer deux durĂ©es, nous avons trouvĂ© de 4 Ă 12 ans 100 % de rĂ©actions semblables : le temps de lâattente paraĂźt beaucoup plus long que celui consacrĂ© Ă regarder lâimage. Il nây a eu quâune exception : un garçon de 7 ; 4 fatiguĂ© par lâinterrogatoire prĂ©cĂ©dent a trouvĂ© plus court le temps passĂ© Ă se croiser les bras « parce que jâĂ©tais tranquille », a-t-il prĂ©cisĂ©. Tous les autres rĂ©agissent comme suit :
Clan (5 ; 8) trouve « un grand moment » le temps passĂ© Ă ne rien faire et « un court moment celui de lâimage. On lui dit quâils sont Ă©gaux, mais il se refuse Ă le croire : « Non, le second Ă©tait moins long. »
Jan (5 ; 9) croise les bras pendant 30ââ et trouve que câest « un long moment » puis regarde lâimage 45ââ : « Câest un petit moment. â  Eh bien, sur la montre le second Ă©tait plus long ? â Câest vrai ? â  Alors tu tâes trompé ? â Non, câĂ©tait beaucoup plus long quand on a croisĂ© les bras. »
Nel (6 ; 2) : « Avec lâimage ça a passĂ© plus vite » (15ââ).
Pie (6 ; 4) : « Ăa mâa paru court et lâautre long. »
Sui (10 ; 8) : « à peu prĂšs la mĂȘme chose (30ââ et 45ââ !). Quand on attend câest plutĂŽt plus long. »
Mar (10 ; 11) : « Lâimage a Ă©tĂ© un peu plus courte (45ââ) parce que ça distrait. »
Cec (12 ; 1) : « Lâimage plus court, et mĂȘme assez court » (45ââ). Etc.
Ces rĂ©sultats sont trop naturels pour que nous nous y attardions. LâĂ©valuation est donc la mĂȘme chez les petits et chez les grands. La seule diffĂ©rence est que, jusque vers 6 ans, lâenfant motive son jugement comme sâil sâagissait dâune diffĂ©rence objective, donnĂ©e dans le temps extĂ©rieur, tandis que dĂšs 6-7 ans le sujet traduit son estimation en termes dâintrospection et de durĂ©e intĂ©rieure : « ça mâa paru », « ça distrait », etc.
Mais si banales que soient ces observations, deux remarques sâimposent nĂ©anmoins, en relation avec tout ce qui prĂ©cĂšde. La premiĂšre est que, au chapitre IX, Ă propos de la notion dâĂąge, lâenfant semblait raisonner comme si le temps ne coule plus lorsquâun Ă©tat devient permanent : pourquoi donc attribue-t-il alors une plus grande durĂ©e Ă un Ă©tat vide et immobile comme celui au cours duquel il se croise les bras sans rien faire ? La rĂ©ponse est simple. Vu du dehors, un Ă©tat stable est une cessation dâaction, et si le temps est conçu relativement Ă lâaction, il est normal quâil soit alors regardĂ© comme aboli. Une attente, au contraire, pour celui qui la vit, est une action vĂ©ritable, et mĂȘme fort « coĂ»teuse », comme dirait P. Janet : elle consiste Ă freiner la motricitĂ©, la parole, bref toute action extĂ©rieure et Ă endiguer les Ă©nergies qui tendent Ă se dĂ©ployer. Croiser les bras, pour un enfant, est une espĂšce de supplice, sauf prĂ©cisĂ©ment pour le petit de 7 ; 4 que notre interrogatoire commençait Ă fatiguer et qui trouve alors le temps court « parce que jâĂ©tais tranquille », autrement dit parce quâil sâabandonnait alors Ă la « conduite du repos » comme dirait encore notre maĂźtre Janet. Le temps de lâattente est donc Ă comparer Ă celui du travail difficultueux (§ 2) mais en nĂ©gatif et non en positif, et câest parce que difficultueux quâil semble plus long.
Quant au temps de lâintĂ©rĂȘt, il va de soi quâil sera court si lâintĂ©rĂȘt, comme le veut ClaparĂšde, est un « dynamogĂ©nisateur » de lâĂ©nergie en rĂ©serve, donc un rĂ©gulateur dâaccĂ©lĂ©ration, au sens de Janet. Le temps de lâaction exĂ©cutĂ©e avec intĂ©rĂȘt est donc assimilable au temps de lâaction rapide ou facile, mĂȘme si cette action nâest quâune conduite dâattention perceptive.
Il est donc parfaitement exact que le sentiment de la durĂ©e dĂ©pend des rĂ©gulations affectives de lâaction, comme lâa bien montrĂ© P. Janet en ses Ă©tudes sur le temps 5 : lâintĂ©rĂȘt et lâeffort spontanĂ©, ou au contraire lâennui et la fatigue, bref les rĂ©gulations dâaccĂ©lĂ©ration ou de freinage donnent lieu Ă des Ă©valuations toutes diffĂ©rentes de la durĂ©e Ă©coulĂ©e, et, malgrĂ© les corrections dâordre intellectuel, ces illusions subsistent chez lâadulte. Nous avons fait, Ă cet Ă©gard, de frĂ©quentes observations sur lâestimation des temps durant les marches en montagne : lorsquâon brasse une neige Ă©paisse montant jusquâau-dessus des genoux, dix minutes dâeffort imposĂ© et de montĂ©e lente en paraissent au moins vingt, tandis quâun pas aisĂ© donne lieu Ă des apprĂ©ciations normales et que lâintĂ©rĂȘt pour le paysage renverse lâillusion. Chez lâenfant, de telles erreurs systĂ©matiques sont fortes dĂšs le dĂ©but, dâautant plus fortes sans doute que le sujet est plus jeune et plus susceptible de dĂ©sĂ©quilibre affectif. Seulement, comme nous lâavons vu au cours des § 1 et 2, ces facteurs permanents dâĂ©valuation de la durĂ©e interfĂšrent chez les petits avec cet autre processus fondamental, selon lequel la prise de conscience de lâaction propre, et par consĂ©quent de sa durĂ©e, va de la pĂ©riphĂ©rie au centre et non pas lâinverse : le rĂ©sultat extĂ©rieur de lâaction, quand celle-ci constitue un travail productif, joue alors un rĂŽle essentiel dans lâestimation du temps quâelle a employĂ©. Ce nâest quâĂ rĂ©sultats extĂ©rieurs Ă©gaux, ou dans lâaction passive, que la rapiditĂ© de lâaction devient dâemblĂ©e agent de contraction de la durĂ©e, tandis que, Ă rĂ©sultats extĂ©rieurs inĂ©gaux, elle paraĂźt aux petits dilater la durĂ©e parce quâalors la vitesse conduit Ă un rĂ©sultat plus grand et que ce rĂ©sultat influence en retour lâĂ©valuation du temps.
Ces circonstances suffiraient Ă elles seules Ă montrer que le temps intĂ©rieur nâest pas la forme primitive du temps. Si, de plus, on se rappelle que le schĂšme pratique du temps sâĂ©labore dĂšs le niveau de lâintelligence sensori-motrice 6, on est conduit Ă supposer que la forme originelle du temps est un schĂšme dĂ©pendant Ă la fois de lâorganisation de lâunivers physique et de lâaction propre, donc un temps Ă©gocentrique, ce qui ne signifie nullement interne Ă lâĂ©tat pur. Câest ce que nous allons maintenant chercher Ă Ă©tablir.
§ 4. Conclusion : le temps psychologique
Au vu de ces quelques rĂ©sultats, reprenons maintenant la discussion du problĂšme Ă©noncĂ© dans lâintroduction de ce chapitre : les illusions ou erreurs systĂ©matiques de lâintuition du temps physique, avant 7-8 ans, proviennent-elles du fait quâils projettent dans lâunivers extĂ©rieur une durĂ©e intĂ©rieure dĂ©jĂ tout organisĂ©e, ou bien leur intuition du temps physique est-elle dâabord indiffĂ©renciĂ©e de celle du temps de lâaction propre, et, en ce cas, la notion du temps intĂ©rieur se construit-elle, aprĂšs 7-8 ans, au moyen des mĂȘmes opĂ©rations que celles du temps extĂ©rieur ?
Comme le temps physique, le temps psychologique repose sur deux systĂšmes distincts et fondamentaux, dâintuitions dâabord, puis dâopĂ©rations : lâordre de succession des Ă©vĂ©nements et lâemboĂźtement des durĂ©es qui les relient. La seule diffĂ©rence est quâil sâagit dâĂ©vĂ©nements vĂ©cus, soit Ă la fois extĂ©rieurs et intĂ©rieurs, soit purement intĂ©rieurs, et non pas seulement dâĂ©vĂ©nements constatĂ©s indĂ©pendamment de lâaction propre â diffĂ©rence, on le voit dâemblĂ©e, de simple degrĂ© et nullement de nature.
Pour ce qui est de lâordre de succession, il peut ĂȘtre directement apprĂ©hendĂ© par la conscience au moment mĂȘme de la production des Ă©vĂ©nements, auquel cas lâintuition nâest trompeuse que pour les temps trĂšs courts (voir chap. IV, § 4) et exacte pour les intervalles usuels. Mais sitĂŽt les Ă©vĂ©nements passĂ©s, câest-Ă -dire aprĂšs quelques minutes, quelques heures et surtout quelques jours, leur ordre de succession doit ĂȘtre reconstituĂ© faute de se conserver tel quel. Car par quel miracle se conserverait-il sans plus ? GrĂące Ă la mĂ©moire ? Peut-ĂȘtre, si la mĂ©moire Ă©tait cet enregistrement intĂ©gral et passif auquel certains auteurs ont songĂ©, comme sâil suffisait de consulter le registre de ses souvenirs pour en retrouver les pages en bon ordre et pourvues dâune table des matiĂšres rĂ©pondant dâavance Ă toutes les classifications possibles. Or, cette mĂ©moire, chacun sait que les petits ne lâont pas. Sâils se rappellent tout mieux que nous, ils entassent leurs souvenirs pĂȘle-mĂȘle, et câest peut-ĂȘtre parce que nous nous souvenons de moins en moins que nous sommes obligĂ©s de supplĂ©er Ă la mĂ©moire intuitive par lâintelligence et de construire un fichier mental bien classĂ© pour nous y retrouver au moins mal.
Cette partie active de la mĂ©moire, dans laquelle certains auteurs ont voulu voir toute la mĂ©moire, ce qui est sans doute lâexagĂ©ration inverse de celle des doctrines de la « mĂ©moire pure », câest donc la reconstitution, non seulement des souvenirs, ou de certains souvenirs, mais encore et surtout de lâordre des successions : câest le « rĂ©cit », câest-Ă -dire la conduite qui consiste Ă reconstruire la suite des Ă©vĂ©nements lorsque cette suite ne peut plus ĂȘtre lâobjet dâune perception directe.
Or, la conduite du rĂ©cit chez lâenfant, que nous avons Ă©tudiĂ©e Ă plusieurs reprises autrefois 7, passe exactement par les mĂȘmes phases, eu Ă©gard au temps psychologique ou temps de lâaction propre, que les conduites de sĂ©riation ou dâordination des Ă©vĂ©nements matĂ©riels dans le domaine du temps physique : dâabord intuitive ou non opĂ©ratoire, et remplaçant simplement la perception des Ă©vĂ©nements racontĂ©s par leur reprĂ©sentation plus ou moins exacte ou plus ou moins imaginaire et fabulĂ©e, et ensuite opĂ©ratoire ou logique parce que constituant une sĂ©riation raisonnĂ©e.
Avant 7-8 ans, les rĂ©cits enfantins, y compris par consĂ©quent ce rĂ©cit intĂ©riorisĂ© quâest la mĂ©moire active, relient, en effet, les Ă©vĂ©nements par des liens essentiellement Ă©gocentriques, câest-Ă -dire tissĂ©s du point de vue de lâintĂ©rĂȘt actuel plus que de lâordre rĂ©el du temps. Que lâon prĂ©sente aux enfants un rĂ©cit Ă reproduire ou le dĂ©but et la fin dâune histoire Ă reconstituer (images de Dawid) ou encore des images en dĂ©sordre Ă sĂ©rier en une histoire simple, on retrouve, en effet, ce que nous ont appris les dessins du chapitre I Ă propos du temps physique : exactement comme dans la vie quotidienne, lorsquâun enfant de 2 Ă 4 ans veut raconter une promenade, une visite chez des amis ou les aventures dâun voyage, il y a entassement incohĂ©rent dâune foule de dĂ©tails simplement « juxtaposĂ©s » dont chacun sâassocie Ă un autre par couples ou petites suites, mais dont lâordre gĂ©nĂ©ral Ă©chappe Ă nos habitudes dâesprit. Y a-t-il alors simplement absence dâordre pour autrui, câest-Ă -dire un dĂ©faut dâexposition, ou le dĂ©sordre de la narration traduit-il lâĂ©tat intĂ©rieur ? Tout ce que nous savons des relations entre le comportement social et le comportement intellectuel de lâenfant conduit Ă supposer que ces deux sortes dâincohĂ©rences nâen font quâune et que câest en apprenant Ă raconter Ă autrui que lâenfant saura se raconter les choses Ă lui-mĂȘme et organisera ainsi sa mĂ©moire active. Rappelons, de ce point de vue, les principaux aspects du « rĂ©cit » enfantin, antĂ©rieur Ă 7-8 ans, pour les mettre en relations avec les problĂšmes de lâordre de succession dans le temps physique.
Un premier fait nous a frappĂ©s jadis, et il est Ă remarquer que nous lâavons prĂ©cisĂ©ment retrouvĂ© au chapitre IX (§ 4) Ă propos des figures relatives Ă la croissance des arbres : câest la difficultĂ© des sujets Ă considĂ©rer comme identiques Ă eux-mĂȘmes les personnages individuels qui reviennent plusieurs fois de suite en des images diffĂ©rentes. Or, ce nâest pas faute de recognition perceptive que lâenfant se comporte ainsi : câest tout simplement quâil trouve plus simple de juxtaposer pĂȘle-mĂȘle une suite de petites histoires disparates que dâen construire une seule dans laquelle les mĂȘmes personnages rĂ©apparaissent en des situations diffĂ©rentes. Cette non-identification des personnages constitue ainsi une sorte dâindice clinique de la difficultĂ© Ă construire des rĂ©cits ordonnĂ©s. Elle sâest prĂ©sentĂ©e aux diffĂ©rents Ăąges avec la frĂ©quence suivante (nombres absolus observĂ©s sur 120 rĂ©cits par Ăąge) :
Â
| 4Â ans | 5Â ans | 6Â ans | 7Â ans | 8Â ans | 9Â ans | 10Â ans | 11Â ans |
| 94 | 85 | 70 | 46 | 10 | 6 | 7 | 0 |
Â
En second lieu, et par consĂ©quent, la sĂ©riation mĂȘme des images, dans le cas de petites suites trĂšs faciles Ă comprendre, nâest rĂ©ussie quâĂ 7-8 ans en moyenne. De mĂȘme, dans le cas des images de Dawid reprĂ©sentant le dĂ©but et la fin du rĂ©cit, celui-ci nâest reconstituĂ© que vers 8 ans pour les plus simples des histoires. Jusque-lĂ il y a soit Ă©numĂ©rations sans suite, soit vision dâensemble imaginaire, une scĂšne inventĂ©e quelconque supplĂ©ant Ă lâordre chronologique rĂ©el. En particulier, les images Ă sĂ©rier Ă©tant disposĂ©es au hasard, lâenfant sâarrange frĂ©quemment Ă imaginer une connexion syncrĂ©tique telle que cet ordre fortuit en soit justifiĂ© subjectivement.
En troisiĂšme lieu, lâordre Ă©tabli par lâenfant nâest donc ni proprement chronologique ou causal, ni dĂ©ductif : il sâexprime par la conjonction caractĂ©ristique « et puis », dans laquelle le « et » prĂ©sente une signification encore indiffĂ©renciĂ©e, Ă mi-chemin entre le « et » de lâaddition sĂ©riale (lâopĂ©ration + non commutative) et le « et » de simple rĂ©union (le + commutatif).
Mais, en quatriĂšme lieu, si lâordre adoptĂ© paraĂźt ainsi arbitraire Ă lâobservateur et pouvant ĂȘtre renversĂ© Ă volontĂ©, il se cristallise dâemblĂ©e dans lâesprit du sujet comme paraissant constituer le seul ordre possible. Il y a lĂ un phĂ©nomĂšne comparable aux « sĂ©ries rigides » dĂ©crites lors de la sĂ©riation des niveaux au chapitre I (§ 3 sous 4°). La raison en est que lâordre Ă©tabli traduit dâemblĂ©e un schĂ©ma syncrĂ©tique et que si ce schĂ©ma ne se traduit parfois que par une Ă©numĂ©ration incohĂ©rente il correspond nĂ©anmoins Ă une vision dâensemble interne qui se fige, aussitĂŽt formĂ©e, Ă la maniĂšre des structures perceptives.
Enfin, en cinquiĂšme lieu â et lĂ est sans doute lâenseignement le plus utile des Ă©preuves dâimages Ă sĂ©rier â , lorsque, aprĂšs avoir admis quâil sâest trompĂ©, lâenfant est priĂ© de refaire une histoire, ou mĂȘme de la raconter dâaprĂšs lâordre correct quâon lui aide Ă trouver, il se rĂ©vĂšle incapable de bĂątir Ă frais nouveaux et se borne Ă reproduire, en tout ou en partie, lâhistoire prĂ©cĂ©dente pourtant reconnue fausse. Câest ainsi que, sur 100 nouveaux rĂ©cits, les pourcentages suivants reproduisent lâancien :
Â
| 5Â ans | 6Â ans | 7Â ans | 8Â ans | 9Â ans | 10Â ans |
| 90Â % | 84Â % | 30Â % | 15Â % | 11Â % | 9Â % |
Â
Or, cette difficultĂ© Ă reconstruire un autre rĂ©cit, donc Ă revenir en arriĂšre pour sâengager dans une autre direction, ou, dâune maniĂšre gĂ©nĂ©rale, Ă considĂ©rer un rĂ©cit comme une hypothĂšse que lâon peut au besoin annuler pour en concevoir de nouvelles, rĂ©sulte directement de celte irrĂ©versibilitĂ© de la pensĂ©e des petits, toujours dirigĂ©e dans le sens de lâaction Ă la maniĂšre dâune pure expĂ©rience mentale sans retour ni mobilitĂ© opĂ©ratoire : câest lâexpression la plus significative du caractĂšre intuitif et prĂ©opĂ©ratoire de la pensĂ©e primitive.
Nous sommes ainsi au nĆud de la question : comme nous lâavons vu aux chapitres I et II Ă propos du temps physique, câest le contenu seul du temps, câest-Ă -dire les Ă©vĂ©nements comme tels de la rĂ©alitĂ©, extĂ©rieure ou psychologique, qui sont irrĂ©versibles, tandis que le temps lui-mĂȘme, Ă titre de schĂšme organisateur, consiste en un systĂšme dâopĂ©rations rĂ©versibles. En particulier, lâordre de succession, en tant que sĂ©riation des Ă©vĂ©nements les uns par rapport aux autres, suppose nĂ©cessairement un jeu dâopĂ©rations susceptibles de parcourir ces Ă©vĂ©nements en pensĂ©e dans le sens rĂ©gressif aussi bien que progressif, puisque toute sĂ©rie implique deux sens de parcours ou dâorientation, sans cesser pour autant dâĂȘtre asymĂ©trique. En dâautres termes, ordonner les Ă©vĂ©nements, câest aussi bien les suivre dans lâordre « A avant B ; B avant C ; ⊠etc. » que dans lâordre « âŠÂ ; C aprĂšs B ; B aprĂšs A ». Or, pour savoir si lâon a accompli X avant Y ou lâinverse, il est prĂ©cisĂ©ment de remonter des effets aux causes ou de descendre des causes aux effets selon toutes les combinaisons possibles jusquâĂ ce que soit trouvĂ©e une solution cohĂ©rente avec lâensemble des sĂ©ries dĂ©jĂ construites : câest en ce sens que lâordre des successions suppose la rĂ©versibilitĂ© de la pensĂ©e.
Mais pourquoi faut-il attendre environ 7-8 ans pour que ces Ă©vidences frappent lâesprit de lâenfant ? Câest que, dans le cas de presque chaque rĂ©cit Ă faire ou de presque chaque souvenir Ă remĂ©morer, les sĂ©ries, au lieu dâĂȘtre simples et uniques, sont complexes et enchevĂȘtrĂ©es, et que les vitesses des processus reliant les Ă©vĂ©nements les uns aux autres, au lieu dâĂȘtre communes et uniformes, sont en gĂ©nĂ©ral diffĂ©rentes dâune sĂ©rie Ă lâautre et susceptibles dâaccĂ©lĂ©rations positives ou nĂ©gatives. Une seule sĂ©rie dâĂ©vĂ©nements, comme le travail dâun Ă©colier fourni dans une branche bien dĂ©finie de la vie scolaire, peut assez rapidement ĂȘtre reconstituĂ©e jusquâĂ ĂȘtre parcourue dans les deux sens par la mĂ©moire, mais elle interfĂšre avec dâautres sĂ©ries, comme le travail dans les autres branches, les Ă©vĂ©nements familiaux, lâhistoire des camaraderies, etc. : revivre le passĂ© ce sera donc reconstituer ces divers dĂ©roulements, mais avec leurs cadences propres, si lâon veut rĂ©tablir leurs points dâinterfĂ©rences câest-Ă -dire lâordre de succession entre Ă©vĂ©nements appartenant Ă des sĂ©ries diffĂ©rentes. Or, la rĂ©versibilitĂ© nâest dĂ©jĂ pas simple pour les petits lorsquâil sâagit dâune seule trajectoire linĂ©aire Ă vitesse uniforme : voir la difficultĂ© Ă sĂ©rier les niveaux de lâeau dans le temps physique (chap. I, § 2). Elle suppose a fortiori un systĂšme complexe dâopĂ©rations dĂ©ductives dĂšs quâil sâagit de reconstituer un ensemble rĂ©el dâĂ©vĂ©nements Ă trajectoires interfĂ©rentes et vitesses variables. Le temps des actions psychologiques comme le temps physique est ainsi une coordination de mouvements et de vitesses, et câest pourquoi avant 7-8 ans lâenfant Ă©prouve une difficultĂ© systĂ©matique Ă reconstituer lâordre des Ă©vĂ©nements faute de rĂ©versibilitĂ© opĂ©ratoire. Dans le domaine du temps psychologique comme dans celui du temps physique, lâintuition est en effet dĂ©formante, par sa tendance Ă tout ramener Ă des processus simples, de vitesses communes et uniformes : dâoĂč les illusions constantes de succession comme de durĂ©e.
Ă partir de 7 Ă 8 ans, au contraire, les mĂȘmes Ă©preuves permettent de constater une autre attitude dâesprit (avec toute continuitĂ© entre deux, cela va sans dire). Soucieux de lâordre dans le temps, le sujet cherche Ă reconstituer les rĂ©cits selon la succession la plus simple et la plus probable des Ă©vĂ©nements. Il tiendra compte de lâensemble des donnĂ©es en les ramenant Ă un tout cohĂ©rent au lieu de pulvĂ©riser le dĂ©tail ou de se contenter dâun tout imaginaire. Capable de rĂ©versibilitĂ©, il saura refaire plusieurs constructions avec le mĂȘme matĂ©riel et les comparer entre elles en les dĂ©roulant en tous sens : bref, il introduira dans le temps psychologique comme dans le temps physique une succession raisonnĂ©e, par reconstruction opĂ©ratoire et non plus seulement reconstitution intuitive.
Câest cette opposition entre la succession intuitive des dĂ©buts et lâordre de succession opĂ©ratoire des grands qui explique sans doute les rĂ©sultats analysĂ©s dans le prĂ©sent chapitre en ce qui concerne lâĂ©valuation des durĂ©es elles-mĂȘmes. Les durĂ©es vĂ©cues ne sont pas autre chose, en effet, que les temps Ă©coulĂ©s dans les intervalles entre les Ă©vĂ©nements. Ă lâordre de succession de ceux-ci correspondra donc, dans le temps psychologique comme dans le temps physique, un emboĂźtement opĂ©ratoire des durĂ©es tel que, si lâĂ©vĂ©nement A prĂ©cĂšde B, et si B prĂ©cĂšde C, la durĂ©e AB emboĂźtĂ©e dans la durĂ©e AC sera nĂ©cessairement plus courte que cette derniĂšre (et cela mĂȘme si nous ne pouvons les mesurer faute de connaĂźtre le rapport entre AB et BC). Il est donc naturel quâĂ la constitution de la sĂ©riation corresponde (et rĂ©ciproquement) la construction dâun systĂšme cohĂ©rent de durĂ©es, mĂȘme si celles-ci ont tendance Ă se dilater ou Ă se contracter en fonction des divers facteurs de lâaction propre.
Mais en quoi consiste cette Ă©volution des notions propres Ă la durĂ©e intĂ©rieure ? Supposons un ĂȘtre vivant imaginaire qui, de sa naissance Ă sa mort, exĂ©cuterait sans arrĂȘt le mĂȘme travail et Ă la mĂȘme vitesse, tel que de construire une muraille de Chine. Le temps psychologique se confondrait pour lui avec le temps physique : lâaction se prolongeant toujours Ă la mĂȘme cadence, sa durĂ©e se mesurerait sans plus aux dimensions de lâĂ©difice en cours et le sentiment du temps Ă©coulĂ© resterait homogĂšne et uniforme, car il se confondrait avec la contemplation du travail fourni. DĂšs que les actions se diffĂ©rencient, au contraire, et sâenchevĂȘtrent les unes dans les autres Ă des vitesses diffĂ©rentes, non seulement le temps psychologique se dissocie du temps physique, mais encore les diffĂ©rentes vitesses ou cadences des actes particuliers compliquent Ă la fois la question des durĂ©es et celle de lâordre des successions. On peut mĂȘme dire, Ă cet Ă©gard, que lâexistence des diffĂ©rences de vitesses domine le problĂšme des durĂ©es intĂ©rieures exactement de la mĂȘme maniĂšre que celui des durĂ©es physiques. Si lâon songe, en son propre passĂ©, Ă des sĂ©ries dâĂ©vĂ©nements Ă la fois indĂ©pendantes et interfĂ©rentes (p. ex. les quatre sĂ©ries suivantes : dates relatives Ă lâaspect administratif de sa carriĂšre ; suite de publications ; vie privĂ©e et dĂ©roulement, dâĂ©vĂ©nements politiques), on sâaperçoit que ces sĂ©ries ont beau demeurer chacune trĂšs vivante dans la mĂ©moire, on est incapable sans procĂ©der Ă des reconstitutions raisonnĂ©es et par consĂ©quent opĂ©ratoires : 1° de dire si tel Ă©vĂ©nement de lâune des sĂ©ries prĂ©cĂšde ou non tel autre dâune sĂ©rie interfĂ©rente (et pourtant pour chaque sĂ©rie lâordre de succession reste bien connu), et 2° dâĂ©valuer approximativement (en + ou en â) les durĂ©es respectives Ă©coulĂ©es entre deux Ă©vĂ©nements appartenant Ă des sĂ©ries distinctes : telle suite dâĂ©vĂ©nements privĂ©s ou politiques paraĂźtra par exemple trĂšs longue et il faudra des dates prĂ©cises pour voir combien elle Ă©tait courte par rapport aux autres sĂ©ries, etc. Bref, lâensemble des rĂ©alitĂ©s vĂ©cues est comparable Ă lâespace parcouru par un systĂšme complexe de mouvements physiques, les rythmes ou cadences des suites particuliĂšres dâaction Ă©tant eux-mĂȘmes analogues aux vitesses : le problĂšme du temps psychologique se rĂ©duit alors comme celui du temps physique Ă la coordination des mouvements et de leurs vitesses, et, en lâespĂšce, Ă celle des actions et de leurs rapiditĂ©s respectives.
La chose est encore plus claire dans la question des durĂ©es prĂ©sentes et câest la comparaison de celles-ci avec les durĂ©es passĂ©es qui fournit la clef du problĂšme. En principe une action rapide ou accĂ©lĂ©rĂ©e donne lieu, pendant quâelle est vĂ©cue, Ă une contraction du temps (en vertu de la proportion inverse du temps et de la vitesse), tandis que sa durĂ©e se dilate dans le souvenir (parce quâelle est jugĂ©e alors au chemin parcouru ou au travail accompli). Lâaction lente et surtout ralentie donne lieu aux estimations inverses. Quant aux temps caractĂ©ristiques de lâennui, de la fatigue, du vide, ou au contraire de lâintĂ©rĂȘt et de lâeffort spontanĂ©, on peut toujours, comme lâa profondĂ©ment montrĂ© P. Janet, rĂ©duire ces Ă©tats Ă des modifications de la vitesse de lâaction, et par consĂ©quent interprĂ©ter Ă nouveau ces variations de la durĂ©e intĂ©rieure par celles de la vitesse. Au total, le moi serait donc Ă considĂ©rer comme un systĂšme dâactions de diffĂ©rentes vitesses ou accĂ©lĂ©rations, et, suivant que les actions sont successives ou contemporaines, le temps quâelles reprĂ©sentent est Ă©valuĂ© par comparaison avec les prĂ©cĂ©dentes ou par comparaison entre elles, la vitesse jouant le rĂŽle essentiel dans ce dernier cas et le chemin parcouru (ou travail accompli, rĂ©sultat de lâaction, etc.) un rĂŽle dâautant plus grand que la comparaison porte sur un passĂ© plus lointain. Ces comparaisons peuvent rester inconscientes, auquel cas elles participent toujours des mĂ©canismes perceptifs ou intuitifs, avec leurs rĂ©gulations propres, ou devenir conscientes parce que fondĂ©es sur des jugements intelligents et opĂ©ratoires.
Les rĂ©sultats observĂ©s sur lâenfant quant Ă lâĂ©valuation des durĂ©es de lâaction sâexpliquent alors aisĂ©ment, en corrĂ©lation avec ses rĂ©actions Ă lâordre des rĂ©cits et avec ses notions relatives au temps physique lui-mĂȘme. En ces domaines, comme partout, le dĂ©veloppement de lâenfant apparaĂźt, en effet, comme un passage de lâĂ©gocentrisme intuitif et irrĂ©versible au groupement opĂ©ratoire ou coordination objective et rĂ©versible dans laquelle le moi se situe Ă titre dâĂ©lĂ©ment. Or, ce sont ces mĂȘmes causes qui expliquent chez les petits les difficultĂ©s dâintrospection eu Ă©gard au temps propre et lâincomprĂ©hension des relations inverses du temps et de la vitesse, et qui rendent compte, chez les grands, de la dissociation du temps psychologique par rapport au temps physique et de la mise en relations exactes du temps et de la vitesse. Chez les petits, le caractĂšre Ă©gocentrique, câest-Ă -dire immĂ©diat et irrĂ©versible de la pensĂ©e, est un obstacle Ă toute introspection : la prise de conscience de lâaction propre dĂ©bute donc par celle de ses rĂ©sultats et ne remonte quâensuite, par un double effort dâinversion par rapport Ă cette orientation initiale, et de dĂ©centration ou comparaison, Ă la conscience du mĂ©canisme mĂȘme de cette action. Câest pourquoi les petits jugent dâabord de la durĂ©e de lâaction dâaprĂšs la quantitĂ© du rĂ©sultat obtenu (barres Ă dessiner) ou du travail fourni (les morceaux de plomb plus longs Ă dĂ©placer parce que « lourds », « grands », etc.) et non pas dâaprĂšs la vitesse des mouvements. Câest seulement lorsquâil nây a pas de rĂ©sultats extĂ©rieurs Ă lâaction (attente ou perception dâune image) quâils jugent du temps comme les grands, en fonction des mĂȘmes rĂ©gulations dâennui ou dâintĂ©rĂȘt mais sans donner de motifs et en croyant fournir des jugements objectifs, faute Ă nouveau dâattitude introspective. Or, les mĂȘmes facteurs dâimmĂ©diatetĂ© et dâirrĂ©versibilitĂ© qui font obstacle Ă lâintrospection chez les petits, et expliquent ainsi leurs Ă©valuations « rĂ©alistes » du temps de lâaction propre, les empĂȘchent Ă©galement de comprendre la relation inverse de la rapiditĂ© et du temps et par consĂ©quent de coordonner les vitesses selon la dimension temporelle. En effet, penser que « plus vite » signifie « plus de temps », comme le font tous les petits, sur le plan physique comme psychologique, câest simplement assimiler lâimpression de la vitesse de lâaction (impression naturellement consciente puisque cette vitesse est intentionnelle) Ă la durĂ©e jugĂ©e, non pas durant lâacte lui-mĂȘme (on vient de voir pourquoi), mais aprĂšs coup et dâaprĂšs ses rĂ©sultats : plus de chemin parcouru ou plus de travail accompli, donc plus de temps. Cette confusion est dâautant plus naturelle, pour des esprits non portĂ©s Ă lâintrospection de la durĂ©e, que câest prĂ©cisĂ©ment elle qui caractĂ©rise lâillusion propre Ă la rĂ©trospection adulte par opposition Ă celle de lâintrospection : un temps paraĂźt long Ă la mĂ©moire dans la mesure oĂč il a Ă©tĂ© le siĂšge dâactions plus rapides et quâainsi les Ă©vĂ©nements qui le remplissent ont Ă©tĂ© plus nombreux (il a au contraire Ă©tĂ© raccourci dâautant au moment de lâaction vĂ©cue, et en fonction du mĂȘme facteur de vitesse). AprĂšs quoi vient lâintuition articulĂ©e des enfants du deuxiĂšme stade : « plus vite » donne alors « moins de temps » parce que le sujet distingue, par un progrĂšs introspectif, le temps du moment prĂ©sent et celui des rĂ©sultats contemplĂ©s aprĂšs coup : dâoĂč le renversement des illusions et, en fonction des mĂȘmes facteurs, les rĂ©gulations intuitives qui tendent Ă les attĂ©nuer. Enfin, chez les grands, il sâajoute aux rĂ©gulations introspectives les corrections dues Ă la rĂ©versibilitĂ© opĂ©ratoire qui aboutissent ainsi Ă faire du temps psychologique un cas particulier, propre aux actions du sujet lui-mĂȘme, de cette coordination gĂ©nĂ©rale des mouvements et de leurs vitesses, en laquelle consiste le Temps.