Chapitre IX.
Les conditions de la lecture de séries additives complexes 1

I. Lecture et continuation de séries données

avec J. CĂŒaz et J. Cambon

Si la lecture des propriĂ©tĂ©s d’une sĂ©rie exponentielle prĂ©sente les difficultĂ©s que l’on vient de voir, mĂȘme Ă  titre de simples constatations, ce pourrait ĂȘtre dĂ» Ă  leur seul caractĂšre mĂ©trique. Il est donc indiquĂ© d’examiner ce qui se passe dans le cas de sĂ©ries oĂč n’interviennent que des relations additives entre Ă©lĂ©ments discrets sous forme d’additions numĂ©riques ou des alternances variĂ©es portant sur des jetons ou encore sur le nombre de cĂŽtĂ©s de figures gĂ©omĂ©triques. Ces problĂšmes peuvent paraĂźtre un peu simples et surtout trop connus, mais il nous importait d’analyser sous ces formes Ă©lĂ©mentaires les rapports entre l’abstraction empirique procĂ©dant sur l’aspect figuratif des sĂ©ries et des cadres assimilateurs tirĂ©s de la coordination progressive des actions.

Le matĂ©riel consiste premiĂšrement en jetons de 2 cm de diamĂštre, bleus B et jaunes J que l’on prĂ©sente dans les deux parties de l’expĂ©rience selon deux lois diffĂ©rentes : 1) BJBBJJBJBB
 donc 1, 1/2, 2/1, 1/2 ; et 2) BJBBJBBBJBBBB
 donc 1, 1/1, 2/1, 3/1, 4
 Dans chaque cas on demande d’abord au sujet de dĂ©crire verbalement « Comment les jetons ont Ă©tĂ© arrangĂ©s », puis on le prie de continuer la sĂ©rie en insistant sur cette consigne de « continuer », puis en se faisant expliquer la maniĂšre dont elle a Ă©tĂ© appliquĂ©e. On demande Ă©galement s’il y a d’autres maniĂšres de continuer et lesquelles.

AprĂšs quoi (mais tout ce qui suit pour la lre loi avant de procĂ©der de mĂȘme pour la 2e) on dispose en sĂ©ries semblables un matĂ©riel de forme gĂ©omĂ©trique. Chez certains sujets on s’est servi simplement de L tournĂ©s Ă  l’endroit ou Ă  l’envers (J), d’oĂč la lrc loi : LJ LLJJ LJ LL
 et la 2e : LJLJJLJJJL
 En d’autres cas on a utilisĂ© des figures Ă  un trait (— ), Ă  deux traits (v), Ă  trois (un triangle), Ă  quatre (carrĂ©) suivis d’un pentagone et d’un hexagone. On fait chaque fois Ă  nouveau dĂ©crire la sĂ©rie, on demande de la continuer en expliquant le pourquoi de la suite adoptĂ©e, etc.

Cela fait on demande (en laissant sur la table la sĂ©rie gĂ©omĂ©trique) s’il y a « quelque chose de pareil » entre les deux jeux. L’enfant peut le nier ou le dĂ©crire verbalement ou encore (et il faut le laisser faire) il peut construire une correspondance terme Ă  terme entre la suite des jetons, qu’il reconstitue alors, et celle des formes spatiales.

On enlĂšve ensuite les sĂ©ries prĂ©cĂ©dentes et on demande au sujet de « faire la mĂȘme chose » avec des plaquettes jaunes P et des jetons verts V, donc de gĂ©nĂ©raliser la loi en l’appliquant Ă  un nouveau contenu. Cela fait on provoque Ă©galement une gĂ©nĂ©ralisation, mais en termes de « chiffres ».

On co nstate ainsi que la loi additive (2e loi) n’est pas prĂ©sentĂ©e sous une forme figurative simple, telle qu’on l’eĂ»t obtenue en mettant les jetons en colonnes parallĂšles de 1, 2, 3
 Ă©lĂ©ments ou en rangĂ©es horizontales superposĂ©es ou seulement sĂ©parĂ©es par des espaces vides : la loi Ă  trouver eĂ»t Ă©tĂ© en ces cas trop conforme Ă  1’« escalier » propre aux Ă©preuves habituelles de sĂ©riations. En insĂ©rant les ensembles de jetons bleus B (1, 2, 3, etc.) en une suite linĂ©aire oĂč ils sont sĂ©parĂ©s par des jetons jaunes J, on exige au contraire une abstraction un peu plus poussĂ©e, quoique en apparence tout Ă  fait Ă©lĂ©mentaire, et on en constatera les difficultĂ©s inattendues (sauf qu’elles correspondent au niveau de ce que F. Orsini a appelĂ© les « alternances asymĂ©triques » dans ses recherches sur les « rĂ©gularitĂ©s naturelles »).

§ 1. Le stade I

Ce stade comprend deux niveaux IA et IB qui rappellent ce que l’on trouve dans les problĂšmes de sĂ©riations de longueur avec d’abord de simples couples ou triplets (petit, grand, etc.) non coordonnĂ©s entre eux, puis avec les rĂ©ussites mais par tĂątonnements empiriques. Dans la prĂ©sente situation le niveau IA est, en effet, celui des sujets qui ne rĂ©ussissent guĂšre que les alternances simples BJ, BJ, BJ
, ce qui peut se comparer aux couples dans le cas des sĂ©riations ordinaires :

Jul (5 ;0). Jetons, lre loi : « Qu’est-ce que j’ai mis là ? — Des boules, des bleues et des jaunes. — Comment elles sont arrangĂ©es ? — Tout droit (= ligne horizontale), il y a des bleus gui sont droits et pis, il y a des jaunes qui sont droits. — Alors continue la ligne. — (Il met 2 bleus.) Parce qu’il y en a 2 (il remet 2 bleus puis il montre 2 jaunes du modĂšle). — Ils sont comment ? — Deux jaunes (il les met). — Et maintenant ? — Deux bleus. — C’est tout Ă  fait pareil que ça ? — Oui, parce que c’est tout droit et bien mis. — Comment tu dirais Ă  un camarade qu’il faut les mettre ? — Des jaunes comme ça et des

bleus comme ça (il passe Ă  l’alternance simple). — C’est pareil Ă  ce que j’ai fait ? — Oui. — Qu’est-ce qu’il y avait ? — Les jaunes et pis un bleu, etc. » On fait comparer mieux : « Un jaune et puis un jaune (il revient Ă  2). — Et c’est pareil Ă  ça (modĂšle) ? — Oui, parce qu’ils sont tous la mĂȘme chose droit. » On donne alors un modĂšle d’alternance simple, qui est immĂ©diatement copiĂ© et prolongĂ©, puis on essaie de le transposer avec les L, soit LJ, LJ, LJ, etc., mais il se trompe par places.

Gav (6 ;0) met les jetons un peu au petit bonheur, comme si elle ne pouvait pas suivre les successions sur le modĂšle. On lui demande de bien le regarder d’abord pour le refaire ensuite : elle le traduit en une alternance simple. Par contre lorsque tĂŽt aprĂšs on lui montre un tel ordre alternĂ©, elle continue bien B JB J, etc., puis brusquement passe Ă  2B2J, etc. : « Tu veux que ce soit partout pareil ? — Oui. — Pareil Ă  quoi ? — (Montre l’alternance simple.) LĂ . — Alors ? (a de la peine Ă  corriger). »

Voici, par contre, des exemples du niveau IB :

Mas (6 ;0). lre loi : « Comment j’ai arrangé ? — Tout droit. —   Mais comment ? — D’abord un jaune, puis un bleu, aprĂšs encore un jaune et encore un jaune, puis deux bleus, etc. (description juste). — Alors continue la ligne. — (Il pose BJIJB/BBIJJIBJIJBIBJIJBIBJIJBIJBB.) —   Comment tu as continué ? — J’ai mis tout droit
 J’ai essayĂ© de faire comme vous. — Tu as rĂ©ussi ? — J’crois pas. J’sais pas, j’ai pas mis tout droit (montre une partie de sa sĂ©rie pas trĂšs horizontale). — Pourquoi tu as commencĂ© par un bleu ? (En fait on a cette fois-ci commencĂ© par un jaune. ) — Parce que lĂ  il y a un bleu (le dernier de la sĂ©rie), et lĂ  il y a deux jaunes, pis aprĂšs un bleu, pis un jaune, pis deux bleus. » On prĂ©sente les L sous la forme LJ/LL/JJ/LJ/LL : « Je les ai arrangĂ©s comment ? — Des fois qui se regardent, des fois qui se regardent pas. —   Tu peux continuer ? — (Il fait LJ/LL/JJ/LL/, etc.) — Un qui se regardait, un qui se regardait pas, un qui se regardait. —   Tu as regardĂ© quoi ? — Ce que vous aviez fait. —   Tu as recopiĂ© ce que j’avais fait ? — Oui. » On lui demande ensuite s’il ne « voit rien de pareil entre les deux jeux ? — Non, les jetons ils sont ronds et ça (L) c’est carrĂ©. —   Mais tu te rappelles comment ils Ă©taient mis les jetons ? — Oui (il essaie de les remettre : BBIJBIJJ/BJ/BB/JJ/BB/JJ). — Il n’y a pas quelque chose d’un petit peu pareil ? — Non, non vraiment je ne sais pas ». GĂ©nĂ©ralisation avec des plaquettes jaunes P et des jetons verts V : « Tu peux faire la mĂȘme chose avec ça ? — (Il construit VV/PV/PP/W/P/VV/PP/V.) — Explique-moi. — Deux verts qui se regardent, un jaune qui regarde le vert, deux jaunes qui ne se regardent pas, deux verts qui se regardent, un jaune qui reste tout seul, deux verts qui se regardent, deux jaunes qui ne se regardent pas et un vert qui ne regarde personne. — C’est pareil Ă  ce que tu as fait tout Ă  l’heure ? — Oui je vous ai copiĂ©. —   Mais je n’ai rien fait, moi, cette fois. — J’ai regardĂ© comment vous avez mis les jetons jaunes et bleus (1er modĂšle, enlevĂ© avant les L) alors je vous ai copiĂ© avec des jetons jaunes et verts. — C’est pareil ? — Oui
 non (ne se dĂ©cide pas et surtout ne peut pas formuler les analogies). » 2e loi (JB/JBB/ JBBB/J
) : il redonne le mĂȘme type de sĂ©rie qu’avec la lre loi, plus 3 jaunes,

puis sur question corrige en 3 bleus mais ne sait pas continuer. Avec les L il néglige les 3L et redonne la lre loi. Avec les plaquettes P et les jetons verts V, il donne une série de couples comme précédemment, mais avec 3 P au milieu de la série.

Rya (6 ;5) lre loi : « Pour commencer il y a un bleu et pis aprĂšs un jaune, puis 2 jaunes au milieu, puis 2 bleus Ă  la fin pis un jaune qui est avant l’avant- dernier bleu (tout cela est donc exact mais il manque l’ordre gĂ©nĂ©ral). — Regarde bien. — (Elle les nomme dans l’ordre jeton par jeton.) — Maintenant tu vas continuer. — (JB/BJ/BJ/BJ.) Qu’est-ce que j’ai fait ! (Elle corrige en : JIBB/JJ/BB/JB/J.) — Tu pourrais continuer d’une autre façon ? — Oui : BJ/BJ/JB/BJ/JB. » Avec les figures gĂ©omĂ©triques (— — vv v) : « Vous avez mis deux traits, deux √ et deux traits et un √ (juste). — Alors continue. — (— vv — v t>) Voilà !. «   Pour la comparaison des

deux sĂ©ries, il y a un progrĂšs sur Mar : « Il n’y a rien de pareil ? — Ah ! oui, oui, c’est comme si les traits c’étaient les jaunes et les √ les bleus. » Mais elle essaie en vain de construire cette correspondance et finit par des alternances doubles : BB/JJ/BB/JJ/, etc. La gĂ©nĂ©ralisation avec les plaquettes P et jetons verts V donne un mĂ©lange d’alternances simples et doubles. 2e loi (complĂšte jusqu’à 4B) : la description verbale en est juste, mais la continuation donne pour commencer 4 jaunes, puis JJJ/BB/JJJJ. La sĂ©rie gĂ©omĂ©trique (nombre de cĂŽtĂ©s de chaque figure, soit 12 13 1 4
, etc.) est complĂštement Ă©chouĂ©e : 3, 6, 4, 4. L’invention finale se rĂ©duit Ă  un mĂ©lange d’alternances simples et doubles.

Mil (5 ;2) malgrĂ© son Ăąge semble en avance sur les sujets prĂ©cĂ©dents en ce qu’il rĂ©ussit la copie exacte du modĂšle I avec les jetons et avec les L, mais c’est qu’il procĂšde par correspondance 1 Ă  1 : « VoilĂ  le leT, voilĂ  le 2e, le 3e, etc. » Lorsqu’on demande la comparaison entre les deux sĂ©ries, il arrive en outre Ă  un sentiment de correspondance : « Il y en a deux (L) qui se regardent pas et il y avait deux jetons de diffĂ©rentes couleurs, etc. » Mais il Ă©choue Ă  construire sans erreur cette correspondance de façon effective. Puis : « Tu vois quelque chose qui se ressemble entre les deux jeux ? — Non, je ne vois rien. — Vraiment rien ? — Non rien du tout. » La gĂ©nĂ©ralisation donne un mĂ©lange d’alternances simples et doubles.

Ces rĂ©actions du stade I sont instructives quant aux deux formes d’abstraction. DĂšs le niveau IA on est, en effet, en prĂ©sence d’un schĂšme de rĂ©gularitĂ© dĂ©jĂ  acquis par abstraction rĂ©flĂ©chissante : celui de l’alternance simple, que Jul et Gav substituent au modĂšle qu’on leur a prĂ©sentĂ©. Il convient, Ă  cet Ă©gard, de rappeler les « rĂ©gularitĂ©s naturelles » que F. Orsini a observĂ©es en demandant Ă  des enfants de 3 Ă  8 ans de choisir successivement des boules rouges ou blanches en une rĂ©serve et de les placer au fur et Ă  mesure dans les 24 casiers d’une boĂźte allongĂ©e, munie d’un couvercle Ă  glissiĂšre qui cache les

casiers dĂ©jĂ  occupĂ©s. Or, en cette situation oĂč l’action sensori-motrice de proche en proche prĂ©cĂšde toute reprĂ©sentation, on observe 58 % de rĂ©gularitĂ©s dĂšs 3-4 ans et 85 % Ă  5-7 ans : ce sont d’abord de simples uniformitĂ©s (mettre chaque fois une blanche ou une rouge), puis des alternances simples et ensuite doubles (suivies, mais plus tard, d’alternances asymĂ©triques et additives du type de notre 2e loi). Il semble alors clair que ces rĂ©gularitĂ©s, non empruntĂ©es Ă  des modĂšles extĂ©rieurs constituent un produit des assimilations recognitives et gĂ©nĂ©ralisatrices du sujet (d’oĂč procĂšdent prĂ©cocement les rĂ©actions circulaires, etc.) et qu’elles comportent donc dĂ©jĂ  une part d’abstraction rĂ©flĂ©chissante. Mais l’intĂ©rĂȘt principal de nos faits du stade I est par contre la difficultĂ© de l’abstraction empirique ou pseudo-empirique qui permettrait Ă  l’enfant de prendre correctement acte des caractĂšres du modĂšle et de s’y conformer. Or, les sujets du niveau IA n’en perçoivent que deux aspects : qu’il est « tout droit », c’est-Ă -dire disposĂ© en une rangĂ©e horizontale, et qu’on y observe des couples de mĂȘme couleur (« deux jaunes », etc.), mais sans que l’ordre de succession puisse ĂȘtre reproduit dans l’action ni mĂȘme dĂ©crit verbalement. Au niveau IB, cette description est par contre correcte, mais le sujet ne parvient pas Ă  s’y conformer mĂȘme en son essai de copie et a fortiori dans la continuation : les alternances simples ou doubles demeurent prĂ©gnantes, mais les donnĂ©es fournies par l’abstraction empirique ne sont pas intĂ©grĂ©es faute d’un cadre assimilateur conservant l’ordre gĂ©nĂ©ral (sauf Ă  faire une copie 1 Ă  1 comme Mil).

Il est intĂ©ressant de noter que cet ordre gĂ©nĂ©ral est en voie de construction, comme en tĂ©moignent les analogies senties, mais sans prise de conscience explicite, entre les modĂšles prĂ©sentĂ©s de mĂȘme structure et de contenus diffĂ©rents : Mar ne voit « rien de pareil » entre les jetons et les L, mais lorsqu’il arrange les plaquettes P et les jetons verts V, il retient des Ă©lĂ©ments (couples, etc.) de la sĂ©rie initiale (jetons J et B) et le vocabulaire de la seconde (les L qui « se regardent ») et Mil fait mĂȘme l’assimilation entre « deux L qui ne se regardent pas » et « deux jetons de diffĂ©rentes couleurs » (cf. aussi Rya pour les traits — et les V comparĂ©s aux J et R), mais sans arriver pour autant Ă  reconstruire l’ordre gĂ©nĂ©ral. Quant Ă  la 2e loi, il va de soi qu’il y a a fortiori Ă©chec Ă  la dĂ©gager.

§ 2. Le stade II

Les sujets de ce niveau (de 7-8 Ă  9-10 ans), qui sont donc Ă  l’ñge de la sĂ©riation opĂ©ratoire dans les Ă©preuves de rĂ©glettes Ă  diffĂ©rences constantes (voir sect. I), rĂ©ussissent naturellement Ă  copier et Ă  continuer le modĂšle n° 1, et, pour ce qui est de la 2e loi, les sujets du niveau HA donnent une bonne copie, mais sans continuation, tandis que ceux du niveau IIB n’ont plus de problĂšme. Voici des exemples des premiers :

Nat (7 ;0) copie et continue immĂ©diatement le modĂšle n° 1 avec les jetons, puis quand on passe aux L, elle commence par continuer la sĂ©rie en dessous de la prĂ©cĂ©dente pour ne se rĂ©fĂ©rer qu’ensuite pour contrĂŽle du dĂ©tail au modĂšle prĂ©senté : « Tu vois quelque chose de semblable ? — Vous avez fait la mĂȘme chose que ça sauf que c’est avec des ronds et de la couleur. » Pour la gĂ©nĂ©ralisation, elle ne se rappelle plus. AprĂšs qu’on lui ait remontrĂ© les jetons on lui demande si elle peut traduire la loi avec deux chiffres : elle propose l ;100 ; l ;100 ; l ;100, etc., mais refuse 11221122, etc., comme faux. Pour la 2e loi elle copie le modĂšle, mais ne peut continuer et quand on le lui fait, elle trouve que « ça va pas ensemble, non, non, il y a trop de bleus, il faudrait enlever des bleus ». Avec des L mĂȘmes rĂ©actions, et veut « continuer autrement, mais que ce soit un peu la mĂȘme chose » et elle fait une double alternance !

Ran (7 ;3) recopie et continue la sĂ©rie n° 1 avec les jetons et fait de mĂȘme avec les figures — et v, mais n’est pas trĂšs convaincu de la correspondance des lois : « Peut-ĂȘtre qu’il y en avait qui avaient deux, pis encore deux, pis un, pis deux
 c’est un peu pareil parce qu’il y en a deux », mais il Ă©choue Ă  construire une correspondance exacte. Par contre il traduit correctement en chiffres la loi des figures : 2, 1, 1, 2, 2, 1, 1 et Ă©crit en mĂȘme temps une ligne pareille pour les jetons (sauf un lapsus terminal). 2e loi : (jetons) « C’est arrangĂ© comment ? — Avec des couleurs, par
 par nombres. » Il copie exactement le modĂšle tout en remplaçant exprĂšs les bleus par des jaunes, puis il le lit Ă  l’envers : « Parce qu’il y en avait 4, pis aprĂšs 3, pis aprĂšs 2 et aprĂšs 1 », mais ne parvient pas Ă  continuer et il recopie le modĂšle quand on demande la suite. Il en va a fortiori de mĂȘme avec les figures (de 1 Ă  4 cĂŽtĂ©s). Avec les plaquettes et les jetons verts il n’arrive qu’à 1, 1, 3, 1, 1, 4, ce qu’il traduit d’ailleurs lui-mĂȘme en chiffres.

Sib (8 ;1) pour la seconde loi (modĂšle BJBJJBJJJ
) copie correctement mais ne parvient malgrĂ© toutes les suggestions qu’à continuer ainsi : JB/JJ/ BBB/JB/JJ/BBB, donc en introduisant une loi d’alternance entre 2J et 3B avec intercalation de JB. On lui fait dĂ©crire le modĂšle : « Vous ne les avez pas mis n’importe comment » (suit une description exacte). — Alors la meilleure maniĂšre de continuer. — Comme ça (refait la copie). — Moi j’ai une idĂ©e (on met 4J aprĂšs un B final). — Bien. » (Elle recopie avec cette adjonction mais sans comprendre la suite.) Pourtant la traduction en chiffres est bonne : 1, 1, 1, 2, 1, 3, I, 4 mais sans continuation.

Et deux cas intermédiaires entre les niveaux HA et IIB :

Duf (8 ;0) fait une erreur de copie pour le modĂšle 1 « parce que je ne regardais pas toujours le dĂ©but de la sĂ©rie : des fois je regardais au milieu », mais elle le continue correctement, de mĂȘme qu’avec les figures : « Tu vois quelque chose de pareil ? — Oui, les deux » (elle montre les couples JJ, BB et les doubles traits v et construit la correspondance). AprĂšs quoi elle reproduit le modĂšle de mĂ©moire avec les plaquettes et les jetons verts. Pour la 2e loi, elle copie exactement mais ne veut continuer qu’en se rĂ©pĂ©tant : « Tu pourrais continuer en mettant un 5 ? — Ça pourrait ĂȘtre juste mais ce n’est pas la mĂȘme chose que ça (1, 1, 2, 1, 3 et 1, 4) parce qu’il n’y a pas le mĂȘme nombre (de SB). —   Et je ne peux pas continuer avec 5 ? — Ah, j’ai compris, ça fait 1, 2, 3, 4,5,6
 —   Qu’est-ce qui va le mieux ? — Par 5,6,7  » Avec les figures gĂ©omĂ©triques elle continue d’emblĂ©e par le pentagone et l’hexagone : « Oui, ça fait 1 trait, puis 2, 3, 4, 5, 6 (qu’elle sĂ©pare par des 1 = — ). »

Oli (8 ;1) commence, pour la 2e loi, par reproduire le modĂšle deux fois : « Regarde bien, il faut continuer selon la loi. — Ah ! J’y suis, 1, 2, 3, 4 c’est la loi des chiffres : on en met chaque fois un de plus (il continue par 1,5 et 1,6). »

Quant aux cas francs du niveau IIB, ils sont en général de 9-10 ans mais un cas de 7 ;3 a déjà donné des réponses justes à toutes les questions :

Met (9 ;5) 2e loi : continue jusqu’à 10 et 11, mais pour « expliquer la loi Ă  un petit camarade ? — J’sais pas, moi. Ah oui, je lui expliquerais que, disons ça c’est des voitures, elles vont de plus en plus vite et ça (les B qui passent de 1 Ă  2, 3, etc.) c’est les gaz d’échappement : on les voit dĂ©plus en plus (longs) » : il tient donc Ă  incorporer dans sa reprĂ©sentation les J qui sĂ©parent les 1, 2, 3
 B.

Roc (10 ;6) 2e loi : continue avec 5 et 6 et dit : « Il y a toujours un J qui sĂ©pare un chiffre (du suivant) : ça fait 1,2, 3  » Pour les figures gĂ©omĂ©triques : gĂ©nĂ©ralisation immĂ©diate avec le pentagone et l’hexagone : « C’est comme avec les jetons : en mettant un autre trait, ensuite 5,1, 6 traits. » Etc.

Gav (U ;4), solution immĂ©diate pour les jetons : « On doit toujours rajouter un B entre deux J. » En spatial : « Comme l’autre, la loi est la mĂȘme » mais cette loi incorporĂ©e dans une suite d’objets (« pseudo-empiriques ») lui donne une impression distincte de la relation purement arithmĂ©tique : « On pourrait faire une sorte d’addition. »

§ 3. Conclusions

Le premier problĂšme Ă  discuter est celui de la difficultĂ© d’atteindre l’ordre gĂ©nĂ©ral des sĂ©ries n° 1 durant le premier stade et de son apparition tardive aux dĂ©buts seulement du sous-stade HA. Pourtant les sujets du niveau IA sont dĂ©jĂ  en possession des schĂšmes d’alternance simple (BJ,

BJ, etc.) et mĂȘme en partie double (BB, JJ, BB, etc.) dus Ă  des abstractions rĂ©flĂ©chissantes tirĂ©es des coordinateurs d’identification et de rĂ©pĂ©tition1. Mais le modĂšle proposĂ© n° 1 est plus « complexe » en tant que mĂ©langeant les deux sortes d’alternances selon un ordre gĂ©nĂ©ral 1, 1/2/2/1, 1/2/
 et c’est cet ordre d’ensemble qui fait le problĂšme pour le sujet, puisqu’il n’est pas encore atteint, mĂȘme au niveau IB. Une solution facile consisterait alors Ă  soutenir que cet ordre rĂ©sulte simplement d’une accumulation d’abstractions empiriques fournissant chacune la constatation d’un certain voisinage : 2J voisins de 2B, mais ceux-ci Ă©galement voisins de IJ, d’oĂč l’ordre 1J2B2J, etc., l’ordre gĂ©nĂ©ral ne consistant ainsi qu’en une somme de lectures partielles progressivement reliĂ©es. Certes l’ordre en gĂ©nĂ©ral (A, B, C, etc.) se construit par une coordination de voisinages (B voisin de A et de C, mais C sĂ©parĂ© de A, etc.), mais le problĂšme est d’établir comment se constitue cette coordination : par une sommation d’abstractions empiriques ou par une abstraction rĂ©flĂ©chissante mais Ă  partir de quoi ?

Or, comme rappelĂ© dans l’introduction de cette partie II, le schĂšme de l’ordre ne s’acquiert pas par la simple inspection des suites ordonnĂ©es, car, pour constater l’existence et dĂ©terminer la nature d’un ordre, il faut d’abord que les activitĂ©s du sujet intervenant dans cette lecture soient elles-mĂȘmes ordonnĂ©es. Les sujets du niveau IB parviennent dĂ©jĂ  Ă  donner une description verbale correcte du modĂšle n° 1 (le sujet Mas immĂ©diatement, Rya avec d’abord des interventions) et parviennent donc contrairement Ă  ceux du niveau IA Ă  ordonner leur propre activitĂ© lexique ou oculo-verbale, mais non pas leurs actions oculo-motrices quand il s’agit de reconstruire le modĂšle qui reste pourtant sous leurs yeux. C’est que, contrairement aux lois de pure alternance (simple ou double), auxquelles en reviennent Mas et Rya, il ne suffit pas pour atteindre l’ordre de la sĂ©rie d’en considĂ©rer un segment quelconque (puisqu’ils se rĂ©pĂštent tous tĂŽt ou tard) : il faut replacer toute constatation dans un mouvement d’ensemble conduisant du dĂ©but Ă  la fin de la rangĂ©e. Lorsque Duf (intermĂ©diaire IIA

O Voir Ă  ce sujet le vol. XXIII des « Etudes » sur La psychologie et l’épistĂ©mo- logie de la fonction.

IIB) commet encore une erreur de copie, elle dit ainsi trĂšs justement « parce que je ne regardais pas toujours le dĂ©but de la sĂ©rie : des fois je regardais au milieu ». De plus cet ordre de parcours doit pouvoir ĂȘtre inversĂ©, mais systĂ©matiquement (comme Ran au niveau IIA), tandis que la cause des erreurs des sujets IB est Ă©videmment qu’ils oscillent entre un sens de parcours et l’autre sans atteindre de constance dans l’orientation des coordinations.

En un mot, l’ordre gĂ©nĂ©ral de la sĂ©rie atteint au niveau IIA ne peut ĂȘtre que le produit d’une abstraction rĂ©flĂ©chissante, puisque la somme des abstractions empiriques localement correctes du niveau IB ne suffit pas Ă  l’engendrer et qu’il faut encore les ordonner. La source en est alors l’ensemble des coordinations entre actions qui caractĂ©risent les dĂ©buts du niveau opĂ©ratoire IIA, avec la constitution des sĂ©riations rĂ©versibles de grandeurs, des correspondances sĂ©riales, des aspects ordinaux propres aux opĂ©rations infralogiques avant la mesure, etc.

Mais ceci nous conduit alors au second problĂšme, mais plus surprenant, que soulĂšvent les faits consignĂ©s sous 2) : Si l’élaboration de l’ordre gĂ©nĂ©ral propre aux modĂšles 1 et 2 est liĂ©e Ă  celle des sĂ©riations additives accessibles dĂšs les dĂ©buts du niveau IIA, pourquoi le modĂšle 2, qui donne lieu Ă  une copie exacte, ne peut-il ĂȘtre prolongĂ© avant le niveau IIB, en conservant la mĂȘme loi additive (1,1 ; 1,2 ; 1,3 ; 1,4 ; etc.) ? Pourquoi cette suprise de Duf et Oli Ă  8 ans (« Ah ! J’y suis : c’est la loi des chiffres : chaque fois un de plus ! ») ? Pourquoi ces commentaires bizarres de Mey Ă  9 ans (comparaison avec des vitesses d’autos, et avec la longueur des traĂźnĂ©es du gaz d’échappement, en gĂ©nĂ©ral invisibles
) ou de Gav : « On pourrait faire une sorte d’addition », comme si 1 -|- 1 = 2 ; 2 -|- 1 = 3, etc., n’était pas le prototype de toute addition numĂ©rique ? On sait d’aprĂšs de nombreuses recherches que la continuation des sĂ©ries dont il s’agit de dĂ©gager la loi est loin d’ĂȘtre aisĂ©e, mais ici la loi n’étant que l’addition J- 1 il y a donc diffĂ©rence constante entre les Ă©lĂ©ments de la sĂ©rie comme dans la sĂ©riation additive des rĂ©glettes (sect. I). Seulement, en ce dernier cas, cette addition 4- 1 est perçue figurativement sous les espĂšces d’une « bonne forme », qui est la Gestalt d’un « escalier » rĂ©gulier, tandis que dans la prĂ©sente situation la collection des bleus

(IB, 2B, 3B, etc.) est modifiĂ©e d’une Ă©tape Ă  l’autre. C’est alors sans doute cette exigence de transformation, incarnĂ©e en des objets discrets et matĂ©riels, mais ordonnĂ©s et non pas simplement rĂ©unis en collections, qui donne Ă  Mey et Ă  Gav cette impression d’allongement ou de « sorte d’addition ». Mais, quelle que soit la cause de ce retard des niveaux HA Ă  IIB, l’intĂ©rĂȘt en est, du point de vue de l’abstraction rĂ©flĂ©chissante que celle-ci doit porter, non plus seulement sur l’activitĂ© ordi- natrice globale, permettant la lecture de l’ordre gĂ©nĂ©ral d’une sĂ©rie en tant que rĂ©sultante ou permettant de la construire quand les Ă©lĂ©ments ne sont donnĂ©s (Ă©preuves ordinaires de sĂ©riations ou de correspondances sĂ©riales), mais bien sur les opĂ©rations elles-mĂȘmes en tant que constitutives du dĂ©tail des transformations demandĂ©es. Il va d’ailleurs de soi que ce dernier niveau d’abstraction n’est plus difficile que les autres qu’en raison de la prĂ©sentation choisie : si la sĂ©rie donnĂ©e comme modĂšle ne comportait que des colonnes de jetons de hauteurs croissantes (o8o-") ou des alignements simplement sĂ©parĂ©s par des espaces vides (0 oo ooo
) l’opĂ©ration constitutive serait dĂ©jĂ  dĂ©gagĂ©e figurativement et la dĂ©couverte de la loi bien plus immĂ©diate. Par contre, il suffit que cet espace vide soit occupĂ© chaque fois par un jeton jaune, tandis que la progression arithmĂ©tique 1, 2, 3
 est reprĂ©sentĂ©e par les jetons bleus, pour que le sujet n’aperçoive plus sans une abstraction supplĂ©mentaire l’opĂ©ration formatrice en son itĂ©ration indĂ©finie, et c’est en quoi cette Ă©preuve d’apparence artificielle est instructive.

Au total nous sommes donc en prĂ©sence de trois niveaux hiĂ©rarchiques d’abstraction rĂ©flĂ©chissante dont chacun enrichit le prĂ©cĂ©dent en s’appuyant sur lui pour en tirer de quoi l’élargir : le niveau des alternances (tirĂ© des coordinateurs d’identification et de rĂ©pĂ©tition propres Ă  l’assimilation), celui de l’ordre total de la sĂ©rie (tirĂ© de la coordination des segments de sĂ©rie, qu’il s’agisse d’alternances mĂ©langĂ©es ou dĂ©jĂ  d’additions, comme dans la copie du modĂšle 2 mais sans continuation), et celui des opĂ©rations constitutives (dĂ©gagement de la loi d’addition qui reste implicite au deuxiĂšme niveau). Il s’y ajoute qu’au deuxiĂšme de ces paliers le sujet devient capable, par le fait mĂȘme du degrĂ© d’abstraction alors atteint, de gĂ©nĂ©ralisations qui consistent en morphismes par application Ă  de nouveaux

contenus, d’oĂč une consolidation de la forme constituĂ©e, ainsi que d’une prise de conscience plus ou moins poussĂ©e des analogies entre les diffĂ©rentes Ă©preuves. Ces analogies ne sont guĂšre exprimĂ©es Ă  ce sous-stade HA que par les correspondances construites par le sujet, tandis qu’au dernier palier (niveau IIB), il s’y ajoute la formulation des lois utilisĂ©es, y compris celle des additions itĂ©rĂ©es.

II. L’abstraction dans l’imitation des actions d’autrui

avec J.-J. Ducret

Les analyses qui prĂ©cĂšdent portent sur des sĂ©ries dont l’enfant sait bien qu’elles ont Ă©tĂ© construites par l’expĂ©rimentateur, mais lorsqu’il copie, dĂ©crit ou prolonge ces sĂ©ries, il n’imite pas pour autant les actions de leur constructeur : si l’on peut quand mĂȘme, en un sens large, parler d’imitation Ă  cet Ă©gard, ce qu’il imite est exclusivement le rĂ©sultat de ces actions d’autrui, mais non pas celles-ci en tant que mouvements successivement perçus. D’autre part, le chapitre suivant portera sur l’ordre des actions du sujet lui-mĂȘme et si J. M. Baldwin a parlĂ© avec raison d’une imitation possible de ses propres conduites (aux niveaux sensori-moteurs Ă©lĂ©mentaires), il ne s’agit de nouveau pas d’une imitation des actions d’autrui. Il a donc paru intĂ©ressant de faire un bref sondage sur les formes d’abstraction qui peuvent intervenir en de telles situations, en reprenant les problĂšmes de sĂ©ries Ă  reproduire et continuer de la section II, mais en mettant constamment l’accent sur les actes de l’expĂ©rimentateur et non pas sur ce qu’il a fait (sur les sĂ©ries comme rĂ©sultantes).

Pour obtenir cette centration sur les actions comme telles, on dit Ă  l’enfant : « Tu vas toujours regarder ce que je fais, comme je le fais, comme je prends les jetons, et aprĂšs tu feras la mĂȘme chose. » On prend alors un jeton et on le pose en demandant au sujet de faire de mĂȘme, puis deux Ă  la fois en demandant la mĂȘme chose, etc. On peut Ă©galement ouvrir et fermer la boĂźte en faisant imiter mĂȘme ces gestes-lĂ . D’autre part, au cours de l’expĂ©rience, on rĂ©pĂšte la consigne en demandant en outre : « Est-ce que j’ai fait comme ça (un Ă  la fois) ou comme ça (deux Ă  la fois, etc.) ? » et « Si on fait comme ça ou comme ça y a-t-il une diffĂ©rence ? », ce qui permet de voir si l’enfant ne juge que sur les rĂ©sultats ou sur les actions comme telles. En outre, on enlĂšve toujours la sĂ©rie construite Ă  l’étape antĂ©rieure.

Les jetons utilisés sont rouges R ou noirs IV. On commence par des séries simples1 N/N/N/
 ou NN/NN/NN


On continue par des sĂ©riĂ©s 1 Ă  1, ou 2 Ă  2, etc., mais en prenant les jetons au hasard derriĂšre un Ă©cran, les jetons Ă©tant cachĂ©s pour l’expĂ©rimentateur comme pour l’enfant, qui devrait imiter ces prises en tant qu’alĂ©atoires. On termine par des sĂ©ries panachĂ©es N/R/N/R
 ou NN/RR/NN
 Pour juger du niveau du sujet on lui demande en outre de prolonger les sĂ©ries, comme dans la section II et non pas seulement de les copier.

§ 4. Le stade I

Le fait frappant chez les sujets de 5 Ă  6 ;6 ou 7 ans est alors l’échec relatif Ă  l’imitation des actions de l’expĂ©rimentateur, tout l’effort Ă©tant portĂ© sur la copie exacte de la sĂ©rie construite, donc sur le rĂ©sultat de ces actions :

Yol (5 ;4) pour RRR/RRR/RR donne RRR/RR/R/R/R : « Pourquoi tu as pris 3 là ? — 
 — Moi j’ai fait R/R/R
 ? — Oui (mais le rĂ©sultat est bien de 8R). » Ou encore : « Si je mets R/R ou /RR/ c’est la mĂȘme chose ? — Oui. — J’ai fait la mĂȘme chose ? — Oui. — Comment tu sais ? — Parce qu’il y a 2R. » DerriĂšre l’écran pour R/R/R/N/R/R Yol copie exactement la sĂ©rie, en Ă©cartant les jetons de couleur non conforme.

Fre (5 ;6) copie bien N/N/N mais pour NN/NN/NN il donne N/N/N/ N/N : « Tu as pris comme j’ai pris ? — Non, encore 1 (il rajoute le 6e), non 2 (il ajoute un 7e en manquant la correspondance visuelle). — Tu as pris comme j’ai fait ? — Oui, parce que vous avez 1, 2, 3, 4, 5, 6 et moi
 ah ! celui-lĂ  (7e) est trop. » On fait NNN/NNN/NNN : FrĂ© donne NN/N/ N/N/N/N/N/N : « Qu’est-ce que tu as regardé ? — 6N, c’est tout ! ■— ‱ Je vais essayer de faire comme tu as pris (on pose 3/3/3). C’est comme toi ? — Oui. — C’est tout Ă  fait comme tu as pris ? — Oui, c’est juste. » Pour NN/RR/NN/RR, FrĂ© imite en NNRRNN/R/R : « Regarde (on prend 8 jetons Ă  la fois). C’est comme ça que j’ai pris les jetons ? — Oui. » On donne 3N/3R/3N et FrĂ© imite cette fois exactement : « Je vais essayer de faire comme toi (on fait N/N/N/R/R, etc.). C’est comme ça que tu as fait ? — Oui. »

Cla (5 ;5), jetons derriĂšre l’écran : R/N/R/R/N/N/ : il copie les couleurs en Ă©cartant les jetons qui ne conviennent pas. MĂȘme rĂ©action pour les couples RR/RN/, etc., sauf qu’il continue un Ă  un : « Tu les prends comme moi les jetons ? — Oui. — Moi j’ai pris lĂ  sans voir ce que je prenais, je l’ai mis lĂ , etc. ? — Oui. — Toi aussi ? — Oui. » « Qu’est-ce que tu as regardĂ© pour faire la mĂȘme chose ? — La ligne. »

Inutile de multiplier les exemples : ils sont tous pareils en ce sens que malgrĂ© les consignes sans cesse rĂ©pĂ©tĂ©es (ce que nous avons abrĂ©gĂ©) l’enfant ne s’occupe pas des actions mĂȘmes

Q) Les barres verticales / sĂ©parent les jetons pris Ă  la fois en un mĂȘme temps : 1 par 1 ou 2 par 2, etc.

de l’expĂ©rimentateur et se centre exclusivement sur la sĂ©rie dĂ©jĂ  construite. La rĂ©action est d’ailleurs semblable (voir FrĂ©) quand on interroge le sujet sur ses propres actions : l’important est ce qu’il a fait et non pas comment il s’y est pris dans la succession des mouvements effectuĂ©s.

§ 5. Conclusion

Au total on peut distinguer en ces faits cinq phases successives d’abstraction. La premiĂšre correspond au stade I et est caractĂ©risĂ©e par un maximum d’abstractions empiriques (ou pseudo-empiriques) mal coordonnĂ©es et par des Ă©bauches trĂšs lacunaires d’abstractions rĂ©flĂ©chissantes et rĂ©flĂ©chies tirĂ©es des coordinations d’actions et se mani-

festant dans les rĂ©sumĂ©s. La seconde phase est celle des dĂ©buts du niveau HA oĂč les rĂ©ponses correctes sont fondĂ©es sur une abstraction rĂ©flĂ©chissante active, mais sans cesse contrĂŽlĂ©es en cas de conservations par les abstractions pseudo-empiriques (lectures des faits) et mĂȘme dirigĂ©es par elles dans le cas des non-conservations. Quant Ă  l’abstraction rĂ©flĂ©chie, elle est suffisante pour aboutir Ă  des rĂ©sumĂ©s corrects en A et en B, mais insuffisante pour permettre une comparaison correcte des deux jeux. La troisiĂšme phase (seconde moitiĂ© du sous- stade HA) conduit par contre Ă  ce dernier progrĂšs, mais sans encore de « rĂ©flexion » nouvelle sur ce « rĂ©flĂ©chi ». Au niveau IIB (quatriĂšme phase) l’abstraction rĂ©flĂ©chissante l’emporte Ă  tel point que le sujet dĂ©forme la moitiĂ© des faits, refoulant ainsi les contrĂŽles de l’abstraction pseudo-empirique et l’abstraction rĂ©flĂ©chie (lors des comparaisons) renforce encore cette tendance. Lors de la cinquiĂšme phase, enfin (stade III), l’abstraction rĂ©flĂ©chie se double d’une rĂ©flexion sur cette rĂ©flexion, ce qui permet au sujet de dĂ©gager l’incompatibilitĂ© des deux conservations, abusivement cumulĂ©es au niveau prĂ©cĂ©dent.

Du point de vue de l’espace, ces rĂ©sultats montrent Ă  l’évidence que l’abstraction empirique (ou pseudo-empirique) ne se suffit pas Ă  elle-mĂȘme, ne fournissant que des donnĂ©es de fait sans rĂ©unir en un tout le systĂšme des transformations et surtout sans en donner les raisons. Mais elle demeure nĂ©cessaire pour autant que les modĂšles dĂ©ductifs du sujet doivent s’appliquer Ă  des objets, et la quatriĂšme des phases prĂ©cĂ©dentes montre assez oĂč conduit sa nĂ©gligence. Quant Ă  l’abstraction rĂ©flĂ©chissante elle est source continuelle de nouveautĂ©s, parce qu’elle aboutit Ă  de nouvelles « rĂ©flexions » sur chacun des plans successifs de « rĂ©flĂ©chissement » et que ceux-ci s’engendrent sans que leur suite soit jamais achevĂ©e : de l’action Ă  la reprĂ©sentation et de celle-ci aux rĂ©cits (rĂ©sumĂ©s) puis aux comparaisons et enfin Ă  la pensĂ©e rĂ©flexive de la cinquiĂšme phase, il y a continuitĂ© d’engendrement et sur chaque palier la « rĂ©flexion » rĂ©organise un nouveau systĂšme, avec progrĂšs de la cohĂ©rence et de l’intĂ©gration, jusqu’à la saisie de la « raison » des structures Ă©laborĂ©es antĂ©rieurement (laquelle s’appuiera ultĂ©rieurement sur bien d’autres raisons, mais aux stades dĂ©passant les nĂŽtres, donc Ă  des niveaux mĂ©tarĂ©flexifs de plus

en plus élevés). En un mot, le double processus du « ré fléchissement des ré fléchissements » inférieurs et de la « réflexion sur les réflexions » précédentes constitue un dynamisme ininterrompu dont nous avons cherché à caractériser quelques-unes des étapes les plus simples.

§ 5. Le stade II

A un niveau IIA, par contre, les sujets arrivent en gros Ă  une imitation correcte, dans les situations ordinaires, mais ils n’y parviennent encore pas pour ce qui est des prises alĂ©atoires en une collection de rĂ©serve masquĂ©e par un Ă©cran :

Phi (7 ;6) imite les prises 1 par 1 puis 2 par 2 (RR/RR
) : « Et si on continue comme ça (4 K Ă  la fois) ça joue ? — Non, vous avez pris 4 et avant 2 par 2. — (Par 3R : imitation exacte.) Qu’as-tu regardé ? — Avant il y avait par 2 et maintenant par 3. » Pour la sĂ©rie RN/NN/NR/NR/RR/NR il donne une copie dont la seconde moitiĂ© est correcte mais qui commence par R/NNN/N/ : « On a pris la mĂȘme chose ? — Non. — Pourquoi ? — Parce que j’ai mis des fois par 2 quand il ne fallait pas. — Comment j’ai fait ? — Comme ça : R/NNN/N. —   Et toi ? — Comme ça R/NN/NN. — Et qu’est-ce que tu aurais dĂ» faire ? — Ça : R/NNN/. » Autrement dit, Phi en vient Ă  confondre ce qu’il a fait et ce qu’a fait l’expĂ©rimentateur, mais avec le juste sentiment de quelque chose de diffĂ©rent. Pour les autres sĂ©ries panachĂ©es par 2 ou par 3, imitations correctes et motivĂ©es. Par contre, pour les prises alĂ©atoires, il en demeure Ă  la copie de la sĂ©rie achevĂ©e sans imiter les saisies au hasard : pour R/N/N
 il tombe sur R/R et dit : « Non, ça ne joue pas parce que j’ai pris un R et pas un N », etc.

Au niveau IIB (9-10 ans) toutes les imitations sont exactes, y compris dans le cas des séries aléatoires :

Ire (9 ;4). Pour R/N/N/R
 avec saisie derriĂšre l’écran, elle aboutit Ă  N/R/R
 : « J’ai pas mis les mĂȘmes couleurs la mĂȘme chose. » Idem par 2 : elle prend Ă©galement par 2 : « C’est la mĂȘme chose ? — Oui parce qu’on a pris 2 par 2, mais c’est pas les mĂȘmes couleurs
 parce que je ne peux pas savoir si vous prenez 2N, etc. »

Cri (9 ;6), mĂȘmes rĂ©actions. Pour une sĂ©rie de 8 avec prises alĂ©atoires 2 par 2 elle imite bien et aboutit naturellement Ă  des couleurs et des couples tous diffĂ©rents, mais dit : « J’ai mis comme vous. — Qu’est-ce que tu as regardé ? — J’ai pris 2 par 2. »

§ 6. Conclusions

Ce petit sondage est instructif parce que ses rĂ©sultats ne pouvaient pas ĂȘtre prĂ©dits Ă  coup sĂ»r : il aurait Ă©tĂ©, en effet, fort possible qu’en regardant agir l’expĂ©rimentateur le sujet fasse une lecture correcte des observables

comme s’il s’agissait d’objets matĂ©riels et de la sĂ©rie terminale elle-mĂȘme. Or, il n’en est rien et il convient de rechercher pourquoi.

Mais notons d’abord que nous n’avons pas relevĂ©, en ce qui prĂ©cĂšde, les rĂ©actions aux questions de continuation des sĂ©ries, ces observations Ă©tant analogues Ă  celles de la section I : on retrouve en particulier le retard pour le prolongement des structures itĂ©ratives (1, 2, 3
) par rapport aux alternances, parce qu’en ces cas il y a transformation des sous-ensembles dont est constituĂ©e la sĂ©rie, et non pas seulement rĂ©pĂ©tition. Ceci touche au problĂšme du pourquoi des difficultĂ©s de l’imitation des actions, comparĂ©es Ă  la facilitĂ© de la copie de la sĂ©rie qui en rĂ©sulte. Nous y voyons deux causes possibles, d’ailleurs solidaires.

La premiĂšre est de caractĂšre gĂ©nĂ©ral : les caractĂšres d’une transformation sont toujours plus difficiles Ă  observer, et donc Ă  abstraire, que ceux des Ă©tats. Or les actions de l’expĂ©rimentateur sont, en tant que constructrices de la sĂ©rie, des transformations et non pas des Ă©tats.

Mais il y a plus. La prise de conscience de l’action propre est un cas particulier de ce phĂ©nomĂšne : le sujet prend conscience du rĂ©sultat de ses actes avant d’en atteindre le mĂ©canisme et le dĂ©roulement exact, car ceux-ci impliquent la reconstitution d’un processus et celui-lĂ  une simple lecture statique. Or, il semble probable que dans les expĂ©riences qui prĂ©cĂšdent, l’enfant du stade I assimile les actions de l’expĂ©rimentateur Ă  ce qu’il ferait lui-mĂȘme Ă  sa place et applique ainsi Ă  ces actions la loi de prise de conscience comme s’il s’agissait des siennes propres, c’est-Ă -dire en se centrant sur les aboutissements et non pas sur le « comment » de l’effectuation. Ce n’est pas lĂ  une hypothĂšse en l’air : FrĂ©, interrogĂ© sur ses propres actions ne les reconstitue pas mieux que celles de l’expĂ©rimentateur, et surtout Phi, qui a pourtant 7 ans 1/2, en vient Ă  prĂȘter Ă  celui-ci la procĂ©dure qu’il a suivie lui-mĂȘme et Ă  croire qu’il a effectuĂ© pour son compte ce qui en fait a Ă©tĂ© l’action extĂ©rieure Ă  imiter (mais qu’il a manquĂ©e) !

En conclusion, on voit ainsi que l’abstraction portant sur l’imitation des actions d’autrui est loin do constituer un processus simple, mĂȘme lorsque ces actions concernent simplement l’ordre constitutif des sĂ©ries. Au lieu de porter sur les aspects

matĂ©riels de ces actions, comme s’il s’agissait des interactions entre les mouvements du sujet actif et les rĂ©sistances d’objets physiques, et au lieu de procĂ©der directement par abstractions rĂ©flĂ©chissantes comme c’est le cas en partie dĂšs le niveau HA, la phase initiale est celle d’une abstraction pseudo-empirique, s’appuyant sur les propriĂ©tĂ©s des sĂ©ries rĂ©sultantes, mais en tant que construites par les actions qu’il s’agirait d’imiter.