Recherches sur l’abstraction réfléchissante : l’abstraction de l’ordre et des relations spatiales ()

Chapitre XVIII.
La rotation d’une tige au niveau sensori-moteur a

avec Cl. Monnier

Il est essentiel en un ouvrage sur l’abstraction réfléchissante de donner un exemple de ce processus aux niveaux sensori-moteurs, car il joue un rôle partout où une conduite nouvelle est tirée en tout ou en partie des coordinations antérieures entre les actions du sujet. En ce qui suit, il s’agira de la découverte d’une rotation partielle au cours d’essais issus de la conduite du support.

Le sujet est debout devant une table dont deux côtés adjacents A et B lui sont accessibles. Sur la table est placée une bande de bois contreplaqué (donc assez souple) de 88 X 3 cm et de faible épaisseur fixée en son milieu sur la table par un crochet autour duquel elle peut pivoter librement. Un jouet est posé à l’extrémité de cette tige de bois qui est d’abord placée obliquement (à 45° entre A et B) et le sujet a pour tâche d’attraper le jouet (en se déplaçant comme il l’entend sauf à monter sur la table). Les enfants examinés ont au moins 10 mois et possèdent déjà la conduite du support : ils essaient donc d’abord de tirer la tige à eux, et, ne le pouvant pas, tâtonnent de diverses manières jusqu’à découvrir aux environs de 2 ans, l’utilisation de la rotation. Une expérience de contrôle consiste à placer le jouet d’un côté ou d’un autre de l’extrémité de la tige, ce qui serait inefficace dans une situation de support (tirer la latte à soi), mais ce qui peut donner lieu à des réussites au moyen des rotations.

Dans ce qui suit nous appellerons « manche » la partie de la tige située entre le centre et le sujet : elle ne diffère en rien de Vautra, sinon par sa position.

§ 1. Les trois premiers niveaux

Un premier niveau se situe entre 10 et 12 mois et est caractérisé par l’absence de toute rotation : les sujets tirent ou soulèvent le support (compris comme tel), tapent sur la table ou sur la tige, mais, en cas de rotation fortuite, ne savent pas l’utiliser. Un second niveau est plus intéressant :

Sto (1 ;1) est en B et tire le manche à lui, ce qui déplace l’objet vers A. Il va en A pour l’atteindre à la main et, ne réussissant pas, tire à nouveau le manche, ce qui dirige l’objet vers B. Il y retourne, essaie en vain de saisir l’objet à la main, tire le manche et se déplace en A pour reprendre ses tentatives infructueuses. Il en va ainsi dix fois de suite, avec patience, puis Sto pleure et on lui donne l’objet. Quinze jours plus tard, il présente la même conduite au cours de trois séances séparées.

Mar (1 ;1), même réaction huit fois de suite.

Il est probable que ces sujets commencent, comme ceux du premier niveau, par assimiler la tige de bois à un support quelconque que l’on peut simplement tirer à soi1. Mais, en tirant sur le manche ils provoquent une rotation partielle imprévue, et contrairement aux réactions du niveau I, ils l’utilisent en constatant qu’elle déplace l’objet du côté adjacent au leur. Seulement ils se bornent alors à une rotation de 45° par rapport à la position oblique initiale de la bande de bois : autrement dit, ils s’arrêtent lorsque cette tige est située perpendiculairement au bord A ou B où ils se trouvent, l’objet étant donc en face d’eux. Us se déplacent alors eux-mêmes vers le côté adjacent, échouent dans leur tentative de saisie à la main et recommencent dans le sens inverse, etc.

Un troisième niveau est caractérisé par le prolongement des conduites précédentes, c’est-à-dire par une continuation de la rotation jusqu’au moment où l’objet devient accessible à la main sur le côté de la table adjacent à celui qu’occupe le sujet :

Mol (1 ;2) tire le manche en B, voit l’objet se diriger vers A. Il s’y rend et échoue à la préhension. Il tire à nouveau le manche (restant en A) et regarde attentivement les mouvements ainsi imprimés à l’objet (trois fois de suite avec va-et-vient) : il reprend alors le mouvement de rotation en le continuant au-delà de 45°, jusqu’à ce que l’objet s’approche suffisamment du bord B : il s’y rend alors et peut le saisir à la main.

p) Notons à cet égard que certains sujets en restent là mais sont assez forts pour arracher le support de son crochet : d’où des réussites inclassables dans notre échelle de niveaux, mais peu intéressantes pour nous.

Cri (1 ;10) réagit de même, mais sans la tentative inutile du début de Mol : il tire le manche, observe les mouvements ainsi imprimés à l’objet et fait plusieurs va-et-vient à titre exploratoire, puis continue la rotation à plus de 45° pour aller chercher l’objet sur le côté adjacent…

Ist (l ;10) : mêmes réactions. On place ensuite le jouet à côté du support (à titre de contrôle) : elle reprend ses essais de va-et-vient et aboutit à une rotation complète de la tige, le manche servant alors à pousser l’objet vers le côté adjacent, où elle va le chercher.

Les sujets se livrent ainsi à ce que nous avons appelé jadis des « réactions circulaires tertiaires », autrement dit des « expériences pour voir », consistant à reproduire plusieurs fois de suite un même effet intéressant, comme toutes les réactions circulaires, mais en variant les facteurs (allers et retours et amplitudes de la rotation) : d’où la compréhension du fait que l’on peut prolonger cette rotation au-delà de 45° jusqu’à rendre l’objet accessible à la main sur le côté adjacent. Dans le cas de Ist, lorsque l’on place, à titre de contrôle, le jouet un peu en deçà de la barre, le sujet arrive même à continuer la rotation jusqu’à saisir de la main l’autre bout de la tige et se servir du manche pour pousser l’objet vers le côté adjacent de la table.

§ 2. Les deux derniers niveaux

Le quatrième niveau marque deux grands progrès : une rotation complète de la barre de bois et la possibilité pour le sujet d’amener ainsi à soi le jouet sans avoir à se déplacer lui-même. Mais ces nouveautés ne surgissent pas ex abrupto et elles sont préparées par des conduites de transition dont on vient de voir un exemple avec Ist qui, pour un objet situé en deçà de la barre arrive à faire tourner entièrement celle-ci. Voici un autre cas intermédiaire :

Sar (1 ;11) est en B et commence par vouloir atteindre à la main le jouet à partir de B, puis de A, puis en revenant en B. Elle tire alors le manche, ce qui conduit l’objet en A, mais cette fois elle ne se déplace plus et effectue nettement un mouvement inverse en repoussant le manche vers A, assez loin, pour rapprocher sensiblement de B l’objet désiré. Elle ne parvient cependant pas à le saisir, même en se déplaçant elle-même le long de B. Après divers essais elle reprend alors le manche et replace le jouet en A où elle va le chercher.

Voici, par contre, des cas francs du niveau IV :

Mar (1 ;9 seul de nos sujets vivant avec ses parents et non pas dans une pouponnière). Il est en A et tire à lui le manche, ce qui entraîne l’objet

vers B. Mais au lieu de s’y rendre, il prolonge le mouvement dans le même sens de rotation, ce qui revient à un moment donné à pousser le manche en l’éloignant de côté au lieu de continuer à le tirer : il en résulte que l’objet, passant par B, finit par arriver en A où Mar le saisit sans se déplacer. Lors d’un deuxième essai la conduite est immédiatement répétée. Lors des expériences de contrôle avec le jouet en deçà ou au-delà de la barre, Mar utilise les mêmes rotations complètes.

Hel (2 ;4) tire le manche puis effectue d’emblée une rotation complète qui amène à elle l’objet.

San (2 ;9) débute par des essais de préhension directe, mais, dès qu’il prend le manche et constate les petits mouvements de rotation, il les prolonge sans hésiter en tirant le manche puis en le repoussant de côté jusqu’à rotation complète de l’objet qu’il saisit sur place.

Cette découverte de la rotation complète est d’un certain intérêt du point de vue de l’abstraction, car on y voit à l’œuvre deux facteurs s’appuyant l’un et l’autre sur les va-et-vient d’amplitudes variées qui interviennent dans les « expériences pour voir » du niveau III : d’une part, une anticipation de simples prolongements possibles des rotations partielles observées, mais aussi, d’autre part, une inversion de sens dans l’action même du sujet, qui commence par tirer à lui la barre (par exemple sur sa gauche) mais qui, pour prolonger la rotation, est obligé ensuite de la repousser de l’autre côté (sur sa droite). Chez le sujet intermédiaire Sar ce mouvement inverse dans les actions du sujet précède nettement l’anticipation de la rotation complète, tandis que chez Ist (niveau III avant le contrôle) cette rotation complète n’est qu’un prolongement non anticipé des rotations partielles (mais avec aussi une sorte d’inversion, quoique sans doute sans prévision, consistant à intervertir les rôles du manche et de l’autre bout de la barre, l’objet étant situé à côté de celle-ci et non plus sur elle).

Enfin, à un cinquième niveau, cette inversion de direction dans les actions du sujet devient décisive : après avoir constaté qu’en tirant à lui la barre il éloigne l’objet, l’enfant repousse au contraire celle-ci dans l’autre sens, ce qui lui impose une rotation ramenant l’objet jusqu’à lui (en passant par sa position initiale). Voici des exemples à commencer par deux cas intermédiaires :

Bea (2 ;5) commence par des essais de préhension directe en A et en B, puis par des va-et-vient de la barre en variant les amplitudes. Elle tire le manche à elle et, constatant que l’objet s’éloigne, elle la repousse alors jus-

qu’à rapprocher l’objet et permettre la préhension. Lors d’un second essai, elle éloigne d’emblée le manche, mais cette conduite nouvellement acquise est si peu stable qu’elle échoue aux expériences de contrôle, sans toucher la barre.

Ced (2 ;7) débute par une rotation complète du niveau IV. Ce n’est que lors d’un deuxième puis d’un troisième essai qu’il repousse le manche (mais dans les deux cas immédiatement) pour imprimer à l’objet une rotation de sens inverse par rapport à celui du premier essai. Lors des expériences de contrôle, quand l’objet est au-delà de la barre, il tire le manche et, contrairement à tout ce qui précède, va chercher le jouet sur le côté adjacent de la table. Quand l’objet est en deçà de la barre, il commence de même, puis repousse le manche et retrouve la conduite du niveau V.

Son (2 ;6) repousse dès le début le manche pour amener à lui l’objet. Mais lors des contrôles il en reste aux conduites du niveau III.

Eug (3 ;0) après quelques va-et-vient pour voir, repousse directement le manche.

Trois sujets de 4 ; 10 à 5 ;2 examinés à titre complémentaire en restent à ce niveau V et, en un cas, avec régression à III comme chez Son lors des contrôles à côté de la barre.

§ 3. Conclusion

A vouloir dégager de cette évolution ce qu’elle nous apprend du point de vue de l’abstraction, on peut dire qu’elle est caractérisée par des abstractions empiriques d’abord encadrées puis de plus en plus dirigées par des abstractions réfléchissantes. Le premier problème est de préciser comment s’impose l’idée de rotation entre les niveaux I et II. Nous n’avons pas de nouveaux faits à verser au dossier, mais une ancienne observation de l’un de nous1 le montre clairement : lorsque tirant un support de différentes manières, le sujet le fait quelque peu tourner sans le vouloir, il enregistre cet observable ainsi que les déplacements imprimés à l’objet désiré, et cela est affaire d’abstractions empiriques ainsi que les simples répétitions de ce qui vient d’être vu. Mais pour en tirer une conduite intentionnelle de rotations, même partielles, il faut encore que ces observables soient assimilés à des schèmes d’action plus ou moins bien coordonnés : or, dès 9-10 mois on trouve de tels schèmes dans les conduites consistant à retourner des objets en tous sens et surtout à les tourner de 180° pour trouver leur envers ou leur autre côté2.

0 Piaget, La naissance de V intelligence chez Penfant (Delachaux), obs. 148 bis sur Lau à 1 ;2.

(2) La construction du réel chez V enfant, obs. 92 à 93 bis et 114-115.

De manière générale, le passage d’une rotation partielle observée sur l’objet à une même rotation de quelques degrés, mais intentionnelle, suppose une coordination d’actions qui, tout en imitant ce qui est perçu dans le réel (comme la géométrie scientifique des Grecs a commencé par imiter ou par croire imiter la géométrie des objets), y ajoute une part non négligeable de construction active.

Seulement celle-ci, qui se manifeste donc dès le niveau II, reste d’abord très limitée puisqu’elle n’aboutit qu’à des rotations insuffisantes en tirant la barre de bois jusqu’au point seulement où elle devient perpendiculaire, face au sujet, plaçant ainsi l’objet sur le côté adjacent de la table mais trop loin du bord pour être accessible. Les multiples essais infructueux de préhension directe dont font preuve Sto et Mar montrent assez, d’une part, le caractère très partiel des rotations projetées et, d’autre part, la résistance du sujet à se soumettre aux résultats négatifs, donc à admettre les échecs et à en tirer parti.

Le niveau III marque alors un double progrès dans les deux sens des abstractions empirique et réfléchissante. Pour ce qui est de la première, il est clair que la capacité de prolonger quelque peu une rotation partielle constitue une sorte de généralisation extensionnelle des observables perçus par le sujet lorsqu’il commence à tirer le manche de la barre et cela reste empirique. Mais il y a davantage, si l’on compare les succès de ce niveau III aux échecs du II : il y a une évaluation de la distance entre l’objet et le bord de la table, donc la préhension possible ; autrement dit il intervient un jugement selon lequel une distance trop courte conduirait à un insuccès, celui-ci n’étant pas alors subi comme au niveau II, mais évité, donc compensé par un prolongement de la rotation. Il s’y ajoute, et ceci est fondamental, que cette compensation par augmentation du parcours de la barre implique un début d’inversion de sens dans les mouvements du sujet : pour parvenir à son but, celui-ci est obligé, après avoir tiré à lui le manche, de le pousser quelque peu de l’autre côté et Ist va jusqu’à inverser les rôles du manche et de l’autre moitié de la tige. Dès les essais exploratoires de va-et-vient le sujet effectue déjà des allers et des retours, ce qui est une esquisse d’inversion avec en plus une observation des distances. Or, tout cela, donc au total un jeu complexe de compensations et d’inversions ébauchées, comporte des

coordinations qui relèvent de l’abstraction réfléchissante.

Le rôle de cette dernière augmente notablement au niveau IV puisque les rotations complètes impliquent, pour conserver leur direction, une inversion nécessaire du sens de l’action : tirer le manche d’un côté, puis le repousser de l’autre. Cela correspond d’ailleurs à la règle de tout mouvement circulaire qui descend d’un côté pour remonter de l’autre, mais, pour parvenir à le réaliser en ce qui concerne l’objet, le sujet doit inverser ses propres mouvements, ce qui est d’autant moins facile ou immédiatement compréhensible qu’il doit éloigner et monter sa main et la barre d’un côté pour que l’objet se rapproche et descende de l’autre.

Enfin, mais sans oublier pour autant une utilisation indispensable permanente de l’abstraction empirique (contact avec les observables), le niveau V marque le maximum de l’inversion de sens des actions, puisque le sujet repousse d’emblée la barre pour amener à lui l’objet par l’autre côté : il semble alors clair que cette coordination nouvelle exige une part notable d’abstraction réfléchissante, car l’on ne voit pas d’où serait tirée la capacité d’une telle inversion si ce n’est de ses préparations graduelles rappelées à propos des niveaux précédents.

En conclusion, l’importance croissante de l’abstraction réfléchissante entre les niveaux I et V se manifeste sous la forme assez frappante (puisque toutes ces conduites ne sont que sensori-motrices) d’un progrès continu dans la capacité d’inverser le sens des actions, donc, si l’on voulait s’exprimer en termes logiques, de compenser les actions positives par les négations correspondantes, ou réciproquement. A cet égard, le niveau I ne connaît que des actions positives (tirer le support entier, le soulever, etc.), les compensations ne consistant qu’en corrections au cours des tâtonnements. Au niveau II, où débutent les rotations partielles, les compensations prennent une forme subjective, consistant à nier ou négliger les échecs, avec donc encore primat de l’affirmation des succès attendus. Avec le niveau III débutent par contre les compensations systématiques ; les distances entre l’objet et le bord adjacent de la table sont évaluées en suffisantes (+) ou insuffisantes (— ) et celles-ci sont compensées par un prolongement des rotations partielles, cette continuation exigeant à son tour un début d’inversion des mouvements du sujet : pousser quelque peu le manche de

l’autre côté après l’avoir tiré. Au niveau IV, où le sujet reste sur place et ne compense donc plus par ses propres déplacements ceux de l’objet qui s’éloigne sur le côté adjacent de la table, il intervient alors des inversions franches : repousser la barre de l’autre côté après avoir tiré, donc éloigner la barre pour que l’objet se rapproche. Au niveau V l’inversion est encore plus nette : orienter d’emblée la barre en direction contraire de celle de l’adduction de l’objet. En un mot il y a progrès d’un bout à l’autre dans les compensations et l’inversion des actions, ce qui comporte des coordinations relevant de l’abstraction réfléchissante et témoignant de ce fait même d’une équilibration entre la différenciation des sous-actions, avec les aspects négatifs qu’elle implique, et leur intégration en un schème total cohérent.