24 septembre 2026 - Melina Tiphticoglou
L’ONU corrige sa vision du monde
Adoptée à la quasi-unanimité, la résolution de l’ONU «Correct the Map» recommande de préférer la projection Equal Earth à celle de Mercator afin de promouvoir une représentation équitable des pays, notamment africains.

La carte du monde représentée selon la projection Equal Earth conçue pour représenter plus fidèlement les superficies des continents et des pays. Image: T. Patterson/Domaine public
Dans les salles de classe, les aéroports, nos salons ou sur les écrans de télévision, les cartes du monde sont partout. Elles servent à nous orienter, à apprendre ou simplement à décorer nos espaces, mais elles transmettent souvent une vision erronée du monde. Reporter sur un support plat une Terre sphérique est en effet un véritable casse-tête qui conduit inévitablement à des déformations géométriques. Selon les choix effectués, les surfaces, les angles, les formes ou les distances peuvent être affectés. La projection de Mercator, mise au point en 1569, s’est petit à petit imposée au niveau mondial. Particulièrement adaptée à la navigation, elle préserve les formes et les angles, mais ne respecte pas les superficies. Ainsi, sur une carte de ce type, l’Europe semble plus vaste que l’Amérique du Sud, pourtant près de 2 fois plus grande.
Autre exemple: la Russie paraît beaucoup plus étendue que l’Afrique alors que cette dernière est plus grande que l’Inde, la Chine, les États-Unis, l’Europe et le Japon réunis. Face à ce constat, des acteurs africains ont lancé, en avril 2025, une campagne réclamant que le continent apparaisse à sa juste taille sur les cartes utilisées par les écoles, les médias, les administrations et les organisations internationales. Depuis, le mouvement a pris de l’ampleur: il a été repris par l’Union africaine et défendu par le Togo devant l’Assemblée générale des Nations unies. Adoptée à l’unanimité, moins 1 voix et 6 abstentions, le 4 septembre dernier, la résolution «Correct the Map» encourage le recours à une projection révisée afin de «rééquilibrer la représentation cartographique mondiale et de promouvoir une représentation plus équitable, en particulier de l’Afrique». Cette décision pourrait donner une visibilité nouvelle à un sujet qui anime depuis longtemps les spécialistes de la cartographie. À l’UNIGE, plusieurs membres du Département de géographie s’intéressent précisément à ces enjeux. Éclairage avec Frédéric Giraut, titulaire de la Chaire Unesco en toponymie inclusive.
Le Journal: Quelle est la particularité de la projection Mercator?
Frédéric Giraut: Cette projection a été conçue pour la navigation maritime. Jusqu’au XVIe siècle, les cartes du monde relevaient davantage de représentations oniriques ou religieuses. Les mappemondes sont les premières à rechercher la précision géographique. De son côté, le cartographe flamand Gerardus Mercator (1512-1594) met au point la projection cylindrique: la Terre est entourée d’un cylindre qui la touche à l’Équateur, et sur lequel les surfaces sont projetées, ce qui permet de conserver les formes et les angles. Ainsi, une ligne tracée entre deux points donne le cap aux navigateurs de l’époque. Par contre, les surfaces ne sont pas respectées: plus on s’éloigne de l’équateur, plus les territoires paraissent grands. Cette projection a été diffusée dans le contexte d’une Europe dominante, ce qui explique qu’elle se soit progressivement imposée comme un standard mondial.
Ce modèle rend la Russie, le Groenland ou l’Europe plus vastes qu’ils ne le sont vraiment, au détriment de l’Afrique, de l’Inde ou de l’Amérique du Sud. Mais la projection n’est pas le seul aspect problématique?
En effet. D’autres conventions cartographiques contribuent à renforcer ces effets de hiérarchie. La première consiste à placer systématiquement le Nord en haut et le Sud en bas. C’est une pure convention, qui a pour conséquence que l’Europe, par exemple, se trouve au-dessus de l’Afrique, produisant ainsi un effet de domination visuelle. Le choix de centrer les planisphères sur le méridien de Greenwich est une autre convention: l’Europe occupe le centre, tandis que les régions bordant le Pacifique sont reléguées à la périphérie. Sans traiter directement de ces questions, la résolution adoptée par l’ONU cherche à attirer l’attention sur les biais et les inégalités que peuvent engendrer certaines représentations du monde.
Comment représenter le monde autrement?
Les alternatives ne manquent pas. En 1967, déjà, Arno Peters proposait une projection, reprise par les mouvements tiers-mondistes, donnant à chaque pays une importance visuelle proportionnelle à sa superficie réelle (au détriment de leur forme). D’autres initiatives, parfois plus provocatrices, ont cherché à faire prendre conscience des effets de ces conventions. C’est le cas de la fameuse carte Upside Down qui place le Sud en haut et l’Australie au centre. Citons encore la projection Eckert IV que la France a annoncé vouloir adopter. Datant de 1906, cette projection dite «pseudo-cylindrique» corrige une partie des déformations de Mercator et se rapproche de celle recommandée par l’ONU.
Pourquoi l’ONU recommande-t-elle la projection Equal Earth?
Mise au point en 2018 par trois cartographes américains, la projection Equal Earth est une projection pseudo-cylindrique conçue pour représenter plus fidèlement les superficies des continents et des pays. Elle est libre de droit et facilement accessible en ligne. Elle permet également de s’affranchir des différentes conventions évoquées plus haut, ce qui explique l’intérêt qu’elle suscite aujourd’hui.
Cette solution ne fait pourtant pas l’unanimité.
Non, en effet. Le problème est d’ordre géopolitique. Les cartes du site Equal Earth sont assorties d’informations: des éléments topographiques et leurs toponymes, des données politiques comme le nom des capitales, ou encore des frontières. Or, ces informations peuvent faire l’objet de désaccords, on le voit avec les initiatives de Donald Trump pour renommer certains territoires ou avec les conflits territoriaux. C’est ce qui a conduit l’Ukraine à s’abstenir lors du vote de l’ONU: la Crimée y apparaît comme un territoire au statut indéterminé, donc ne lui appartenant plus. Les cinq autres pays qui ont choisi l’abstention – Estonie, Géorgie, Lituanie, Moldavie et Serbie – n’ont pas expliqué leur motivation, mais on peut imaginer qu’ils ne voulaient pas cautionner une carte porteuse d’arbitrages diplomatiques ni donner à une plateforme privée ou associative un rôle en la matière.
Comment expliquer l’opposition des États-Unis?
Les États-Unis ont été les seuls à voter contre la résolution. On peut y voir le reflet de l’orientation politique de l’administration Trump, pour laquelle une revendication portée par le Sud global et défendant le principe d’une représentation plus équitable du monde s’apparente à du wokisme. Le lendemain du vote, le président américain a d’ailleurs publié une carte utilisant la projection de Mercator, centrée sur l’Amérique du Nord et recouverte d’un drapeau américain s’étendant sur la totalité des superficies: du Groenland au Mexique, en passant par les Antilles. Ce geste hautement symbolique montre que les cartes sont des objets politiques. Mais, au-delà du cas de figure étasunien, on retiendra surtout l’immense succès de cette initiative portée par l’Union africaine. Ce résultat témoigne d’ailleurs peut-être d’une évolution des rapports de force et d’une prise en compte croissante des revendications du Sud global.
Quels effets concrets cette résolution pourrait-elle avoir?
Elle devrait inciter les éditeurs de cartes, mais aussi les médias, à être beaucoup plus attentifs aux choix de représentations du monde. À l’école, ces questions pourraient être abordées de manière critique: un planisphère est le résultat d’une opération technique qui influence notre perception des territoires, au bénéfice de certaines régions du monde et au détriment d’autres.