LeJournal: En quoi le débat actuel sur les héritages racistes et coloniaux influence-t-il la lecture des œuvres de Voltaire et de Rousseau?
Martin Rueff: Ces philosophes, auxquels on peut d’ailleurs ajouter Montesquieu ou encore Kant, que nous aimons, que nous lisons et que nous considérons comme des instruments pour penser l’émancipation et la libération, ont été les contemporains du mouvement sans doute le plus brutal d’aliénation d’une très grande partie de la population mondiale (il faut rappeler ici l’importance des traités d’Utrecht, 1713). Cet état de fait nous concerne et la question que nous devons nous poser, c’est celle de la relation de la pensée de ces philosophes à cette donnée économique, politique et morale. Il faut la questionner sans la moindre indulgence et se demander ce que nous pouvons faire à la fois des lumières des philosophes des Lumières et de leurs zones d’ombre. Et cela, toujours de la manière la plus honnête possible, en faisant état de probité à l’égard de leur attitude comme à l’égard de la nôtre en évitant de nous ériger en vérité du passé. Le mouvement qui nous saisit depuis maintenant une vingtaine d’années nous pousse à questionner les relations entre nos conceptions de la libération démocratique et les pratiques effectives des nations dans lesquelles ces conceptions ont été formulées. Il faut écouter les revendications actuelles et y répondre avec générosité, savoir, précision et beaucoup d’humilité. La liste des comportements ignobles est infinie. Essayons maintenant de comprendre comment des énoncés idéologiques ont été formulés par les philosophes: comment ils sont nés, comment ils se sont développés, comment ils ont été articulés avec d’autres positions. Voltaire, par exemple, est antisémite, certains de ses écrits sont insupportables. Ce n’est pas parce qu’on aime Voltaire que l’on doit dissimuler ces écrits ou minimiser l’outrage et l’offense. Mais comment peut-on être aussi émancipateur, aussi libérateur en matière de tolérance – Voltaire risque sa vie pour défendre Calas, victime d’une erreur judiciaire sur fond de querelle religieuse – et en même temps être antisémite? Ce sont ces questions qu’il nous appartient de nous poser sans cligner des yeux.
Quels aspects de l’œuvre de Rousseau suscitent la controverse aujourd’hui?
Les zones d’ombre de Rousseau se retrouvent moins quand il s’agit d’évoquer les guerres de conquête, les colonies ou l’esclavage que lorsqu’il s’agit d’évoquer la question du féminin. Il n’y a pas sur ces questions de débat entre les expert-es, ce qui n’exclut pas qu’il puisse exister des lectures qui vont à contresens. Pour ce qui est des femmes, les énoncés sont disputés. Rousseau, au contraire de Kant, considère qu’il n’y a aucune différence entre les hommes et les femmes du point de vue intellectuel – «en tout ce qui ne tient pas au sexe» écrit-il dans Émile ou De l’éducation: «La femme est homme: elle a les mêmes organes, les mêmes besoins, les mêmes facultés; la machine est construite de la même manière, les pièces en sont les mêmes, le jeu de l’une est celui de l’autre.» Mais il reste que pour Rousseau, la différence des sexes impliquerait que la femme soit «faite spécialement pour plaire à l’homme». Ces énoncés sont raffinés, nécessitent plusieurs tours d’interprétation, mais le problème est là et divise les lecteurs/trices professionnel-les. Rousseau a d’ailleurs été un instrument pour penser l’émancipation des femmes par de nombreuses féministes des XVIIIᵉ et XIXe siècles.
Et sur la question de l’esclavage ou de la colonisation?
Il n’y a pas de controverse chez les rousseauistes, parce que les textes sont clairs. Rousseau a une sensibilité politique qui le rend complètement allergique à la plupart des figures de l’aliénation et de la domination. Très attentif à la question de l’esclavage, il le condamne de la manière la plus vive et sans la moindre ambiguïté. Dans le chapitre IV du Livre premier du Contrat social, on peut lire: «Ainsi, de quelque sens qu’on envisage les choses, le droit d’esclave est nul, non seulement parce qu’il est illégitime, mais parce qu’il est absurde et ne signifie rien. Ces mots, esclavage et droit, sont contradictoires; ils s’excluent mutuellement. Soit d’un homme à un homme, soit d’un homme à un peuple, ce discours sera toujours également insensé.» Pour Rousseau, la condition première de la politique, c’est la liberté. L’idée que l’on puisse construire des systèmes de politique dont le programme repose sur l’aliénation lui semble tout bonnement contradictoire. Dans Julie ou la Nouvelle Héloïse, Saint-Preux a des phrases terribles sur l’esclavage: «J’ai vu ces vastes et malheureuses contrées qui ne semblent destinées qu’à couvrir la terre de troupeaux d’esclaves.» La controverse actuelle est née du fait que Rousseau ne condamne pas explicitement le Code noir, établi sous Louis XIV. Mais devait-il le faire s’il en condamnait fermement les principes? Dans les mouvements et guerres de décolonisation des années 1950-60, Rousseau et Voltaire étaient d’ailleurs pris comme références par les indépendantistes contre la politique de la France. Dans une extraordinaire lettre adressée à son ancien professeur de français, l’écrivain algérien Kateb Yacine (1929-1989) dit: «Si vous ne vouliez pas que je sois indépendantiste, il ne fallait pas m’enseigner Rousseau.»
Quelle est la position de Voltaire par rapport à l’esclavage et au colonialisme?
C’est plus ambigu parce que dans ses textes, il y a des condamnations très violentes de l’esclavage et de l’attitude des colons à l’égard des colonisés, sans que Voltaire ne remette jamais en question le système lui-même. Mais il ne faut pas oublier que Voltaire était l’une des plus grandes fortunes de France et qu’il avait un gros portefeuille d’actions de la Compagnie des Indes qui ont contribué à son enrichissement personnel. Pour Rousseau, un système dans lequel vous pouvez acheter la liberté d’un homme et où un homme peut vendre sa liberté ne mérite pas d’être appelé un système politique. S’il y existe un État politique, il est précisément fait pour empêcher qu’on aliène sa liberté, ce qu’il défend dans Le Contrat social.
À quoi faut-il faire attention aujourd’hui quand on aborde ces œuvres?
Aucune ignorance n’est bonne et on ne défendra jamais un-e auteur/trice, un mouvement ou une époque en cachant ou en minimisant ce qui nous semble faire problème. Il faut se garder de confondre les questions et les réponses du passé avec les questions et les réponses du présent. Les auteurs/trices du passé ne répondent pas à nos questions, mais il faut entendre les leurs. Notre instrument, ce qu’il nous faut transmettre aussi, c’est un «savoir inquiet», c’est-à-dire un savoir fondé sur des sources et des documents qui nous permet aussi de nous convaincre que, nous aussi, nous sommes «situé-es». Il serait absurde de soutenir que nous sommes libéré-es de nos préjugés à la différence des femmes et des hommes du passé. Nous sommes nous-mêmes dans des contradictions qu’il faut essayer de repérer et de combattre. On peut être étonné-e, par exemple, de la faible représentation de la question sociale et économique dans les luttes qui traversent aujourd’hui les universités en Suisse et ailleurs. Or la pauvreté, les difficultés économiques, la réalité matérielle de la misère n’ont pas disparu. Tant s’en faut. Les penseurs des Lumières, parce qu’ils proposent un savoir inquiet, attentif à la contradiction, peuvent nous aider à nous situer, à nous rendre attentives et attentifs aux inégalités et à réfléchir aux luttes qu’il faut mener. À ce titre, on voit mal comment on pourrait se passer de leur héritage, ne fût-ce que pour le discuter et le critiquer. Après tout, c’est bien ce qu’ils nous ont enseigné.