12 février 2026 - Marion de Vevey

 

Événements

«Une réflexion théorique ne se déroule jamais dans la solitude»

Conceptrice de la série d’événements Anti-nymphes actuellement présentée au Centre d’art contemporain Genève, Giovanna Zapperi, professeure en histoire de l’art contemporain, propose une relecture féministe de cette divinité gréco-romaine. Entretien.

 

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Constanze Rhum, The notes of Anna Azzori / A Mirror that Travels Through Time, 2020, film still. Image: K. Müller


Divinité mineure dans la mythologie gréco-romaine, la nymphe est habituellement perçue comme le symbole d’une féminité sexualisée et proche de la nature. À contre-courant d’une figure qu’il faudrait apprivoiser, une relecture féministe est proposée par la série d’événements Anti-nymphes au travers de performances, de projections et de conférences.

 

Le Journal: Le personnage de la nymphe se situe au centre de la série d’événements que vous proposez. Pourquoi vous intéresse-t-il?
Giovanna Zapperi: La plupart de mes travaux portent sur la question du genre dans l’art contemporain. Je m’intéresse en particulier aux politiques de la représentation de la femme et à la manière dont le corps féminin est construit dans l’histoire de l’art et dans la culture. Mon chemin vers les nymphes prend pour point de départ les travaux de l’historien de l’art Aby Warburg. Au début du XXe siècle, il s’est intéressé à cette figure qu’il observe dans la peinture de la Renaissance, une jeune femme vive aux draperies et cheveux emportés par le vent. Selon lui, il s’agit d’une résurgence du personnage de la nymphe de l’Antiquité. On est en 1900, une période marquée par un changement important dans la condition féminine en Europe. La culture est alors obsédée par ce que certains chercheurs ont appelé la peur d’une anarchie sexuelle. Cette nymphe est le signe du trouble de cette époque. C’est à partir de cette étude que je me suis interrogée: qu’est-ce qu’une nymphe véritablement?

 

Et ces interrogations vous ont menée… à l’Antiquité.
Évidemment. Mais j’ai pu observer que, dans l’Antiquité, la nymphe est une figure beaucoup plus ambivalente, beaucoup plus multiple que ce que deviendra son image dans la modernité. Dans la mythologie ancienne, la nymphe est bien sûr une figure de jeune femme sexualisée, objet de viol, mais elle est aussi objet de métamorphose. Elle est un féminin multiple, ni totalement déesse ni totalement humaine. Elle est aussi figure de proximité avec les éléments naturels. Et surtout, elle incarne la représentation d’un féminin non apprivoisé.

 

Est-ce à partir de là que la figure de l’anti-nymphe émerge dans vos réflexions?
Oui, c’est à partir de ces réflexions, mais aussi pour m’amuser, que j’ai joué avec cette idée de l’anti-nymphe. L’Occident construit cette idée de nymphe comme un féminin qu’il faudrait domestiquer, apprivoiser. Cette nymphe, objet de fantasme d’un féminin sexuellement disponible, ne serait en réalité qu'une version domestiquée de celle que j’appelle l’«anti-nymphe». Le projet que je présente avec le Centre d’art contemporain est une tentative de percevoir la manière dont cette figure a été mobilisée et réinventée, de façon directe ou non, dans des pratiques artistiques contemporaines féministes. Ce qui m’intéresse, c’est de voir comment cela résonne avec nos préoccupations d’aujourd’hui, en particulier celles qui touchent à l’écologie, à la violence ou à l’histoire.

 

En quoi vos recherches sont-elles nourries par les performances d’art contemporain?
Organiser une série d’événements permet de garder un côté vivant dans le processus. Une réflexion théorique ne se déroule jamais dans la solitude la plus totale. On est toujours dans des conversations multiples, que ce soit avec d’autres auteurs ou autrices, des collègues, des étudiants et étudiantes, et dans mon cas des praticiens et praticiennes. C’est une manière pour moi de permettre que cet échange s’incarne dans une présence. C’est peut-être une des raisons pour lesquelles je m’intéresse au contemporain, car cela permet de réfléchir avec les personnes qui sont vivantes.

 

Est-ce qu’à l’inverse, vous pensez que vos recherches peuvent inspirer certaines performances artistiques?
Lors de la soirée de clôture le 6 mars à l’Usine, la compagnie de théâtre Industria Indipendente proposera une première partie de soirée performative. Je leur ai envoyé mes matériaux de recherche et j’ai découvert qu’une chanson a été inspirée par mes travaux et qu’elle sera présentée lors de cette soirée. Je le prends comme un signe très positif de la réalité d’un échange qui prend des formes variées, pas seulement de l’essai académique, mais aussi un chant ou une performance... Ce n’était pas ce que je visais, mais j’en suis ravie.

ANTI-NYMPHES

Jeudi 12 février
Conférence par Doralice Fabiano intitulée «Les Nymphes grecques: déesses de la nature, ravisseuses et fondatrices»

Lundi 2 mars
Projection du film Gli appunti di Anna Azzori en présence de la réalisatrice Constanze Ruhm, suivie d’une conversation avec Giovanna Zapperi

Vendredi 6 mars
Projections suivies d’une conversation puis d’une soirée de clôture avec la compagnie de théâtre Industria Indipendente à l’Usine

Événements accessibles sur inscription

Centre d’art contemporain Genève, rue de Chantepoulet 1-3


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