Les Notions de mouvement et de vitesse chez l’enfant ()

Chapitre premier.
Le problùme des deux sens d’orientation a

Soit trois Ă©lĂ©ments A, B et C tels que A prĂ©cĂšde B et que B prĂ©cĂšde C, au cours d’un mouvement de droite Ă  gauche A ← B ← C. Nous rĂ©alisons cette disposition de trois maniĂšres diffĂ©rentes : Technique 1 : trois perles A = rouge, B = noire et C = bleue sont enfilĂ©es le long d’un petit fil de fer ; on peut alors faire entrer le tout dans une main Ă  moitiĂ© fermĂ©e, sauf les deux extrĂ©mitĂ©s du fil de fer, et faire ressortir les perles de l’autre cĂŽtĂ© dans le mĂȘme ordre ABC, les faire revenir sur leur chemin dans l’ordre inverse CBA, etc. Technique 2 : trois petites boules de bois A = rouge, B = brune et C = jaune sont placĂ©es dans une glissiĂšre de carton dans l’ordre ABC et s’engagent, A en tĂȘte, dans un tunnel occupant la partie centrale de la glissiĂšre pour en ressortir dans le mĂȘme ordre ou revenir dans l’ordre inverse. Technique 3 : trois petites poupĂ©es de bois A = bleue, B = verte et C = jaune sont traversĂ©es d’un fil de fer et passent dans le mĂȘme ordre A ← B ← C derriĂšre un Ă©cran. À propos de chacun de ces trois dispositifs, les questions suivantes sont posĂ©es systĂ©matiquement bien que donnant lieu, dans la mesure oĂč cela est utile, Ă  une conversation libre selon les rĂ©actions de l’enfant :

Question I. Dans quel ordre les Ă©lĂ©ments se succĂ©deront-ils de l’autre cĂŽtĂ© de la main, du tunnel ou de l’écran ?

Question II. Dans quel ordre les Ă©lĂ©ments vont-ils sortir au retour, donc en traversant le tunnel (ou en passant derriĂšre l’écran) dans l’autre sens ?

N. B. — L’enfant a dessinĂ© lui-mĂȘme, au moyen de crayons de couleurs appropriĂ©es les Ă©lĂ©ments dans l’ordre direct (aprĂšs ou avant la question I) de façon Ă  lui servir d’aide-mĂ©moire. Pour rĂ©soudre la question II il n’a donc qu’à regarder son papier et Ă  lire les couleurs dans l’ordre inverse. De cette maniĂšre, le problĂšme de raisonnement est complĂštement dissociĂ© des facteurs mnĂ©siques.

Question III. Les deux premiĂšres questions rĂ©solues (et si elles ne le sont pas d’emblĂ©e, on fait l’expĂ©rience jusqu’à ce que l’enfant soit certain de la solution), on prĂ©sente alors les problĂšmes III et IV). On fait entrer les Ă©lĂ©ments dans l’ordre direct ABC dans le tunnel (cette question III ne vaut que pour la technique 2), aprĂšs quoi on prie l’enfant de se dĂ©placer et de s’asseoir de l’autre cĂŽtĂ© de la table. Si dans sa position initiale le mouvement avait lieu de droite Ă  gauche, il se prĂ©sentera donc de gauche Ă  droite dans la nouvelle position du sujet : on demande alors Ă  ce dernier dans quel ordre sortiront les boules du cĂŽtĂ© droit et il doit comprendre que c’est dans l’ordre direct bien qu’il ait lui-mĂȘme changĂ© de position par rapport au tunnel et que les boules paraissent ainsi revenir sur leur route. Autrement dit, l’enfant doit juger de l’ordre de parcours d’aprĂšs la position initiale des boules et non plus d’aprĂšs la gauche et la droite du tunnel. Cette question est donc celle des deux « sens de parcours » que le sujet peut adopter vis-Ă -vis d’un mĂȘme ordre objectif.

Question IV. On fait Ă  nouveau entrer, au vu de l’enfant, les trois Ă©lĂ©ments dans l’ordre ABC, soit dans la main ou dans le tunnel, soit derriĂšre l’écran, et l’on imprime un mouvement de rotation de 180° soit Ă  la main et au fil de fer rĂ©unis (technique 1), soit au tunnel de carton (technique 2), soit au fil de fer seul (technique 3). On prend soin que le mouvement soit bien visible, en dĂ©crivant ce que l’on fait 1 et en attirant l’attention, dans les techniques 1 et 3 sur les extrĂ©mitĂ©s visibles du fil de fer en train de tourner sur lui-mĂȘme. Cette demi-rotation effectuĂ©e, on demande dans quel ordre les Ă©lĂ©ments sortiront, Ă  l’endroit mĂȘme oĂč, lors de la question I, ils sortaient dans l’ordre direct. Cette question IV porte donc, comme la question II, sur l’ordre inverse, mais dĂ» Ă  la rotation du dispositif et non plus Ă  un simple retour comme dans la question II.

Question V. MĂȘme question que IV mais avec deux demi-rotations successives (dans le mĂȘme sens), soit en deux fois, 180° + 180°, soit en une fois : 360°.

Question VI. MĂȘmes questions pour un nombre quelconque de demi-rotations, soit impair (= avec sorties dans l’ordre inverse), soit pair (= sorties dans l’ordre direct).

Question VII. Si jusque-lĂ  l’enfant n’a pas supposĂ© spontanĂ©ment que l’élĂ©ment mĂ©dian B pourrait sortir en tĂȘte, dans telle ou telle des situations prĂ©cĂ©dentes, on pose alors la question de la maniĂšre suivante. On imprime un nombre quelconque de demi-rotations (environ 10 mais sans les compter), et on demande quel Ă©lĂ©ment « pourrait sortir le premier. Cela pourrait-il ĂȘtre A ? Ou C ? Ou B ? ». On demande chaque fois pourquoi oui ou pourquoi non, et, en cas de rĂ©ponse affirmative pour B, « Comment cela se pourrait-il ? » (il est Ă  remarquer que le tunnel de la technique 2 est d’un diamĂštre Ă  peine supĂ©rieur Ă  celui des boules, pour Ă©viter tout chevauchement).

Enfin, les mĂȘmes questions I à VII peuvent ĂȘtre posĂ©es Ă  propos de quatre ou cinq Ă©lĂ©ments et non plus seulement de trois.

Sur une cinquantaine d’enfants de 4 Ă  8 ans, les stades observĂ©s ont Ă©tĂ© les suivants. Au cours d’un stade I l’enfant est capable de rĂ©soudre la question I (ce qui est sans doute de cas dĂšs la seconde annĂ©e) mais non pas la question II, c’est-Ă -dire celle de l’ordre inverse simple. Au cours d’un second stade la question II est rĂ©solue, mais non pas les questions III à V, du moins pas d’emblĂ©e ; durant la seconde moitiĂ© du stade (sous-st. II B), par contre, les questions III et IV donnent lieu Ă  une solution immĂ©diate tandis que les questions V et VI ne provoquent encore que des tĂątonnements. Au cours d’un troisiĂšme stade, enfin, les questions I Ă  V sont aussitĂŽt rĂ©solues et entraĂźnent tĂŽt aprĂšs une gĂ©nĂ©ralisation sous forme de solution de la question VI. Quant Ă  la question VII, relative Ă  l’élĂ©ment mĂ©dian, au dĂ©but du stade I, l’enfant admet spontanĂ©ment que B peut sortir en tĂȘte ou en queue aussi bien que rester entre A et C ; vers la fin du stade II est peu portĂ© Ă  imaginer de lui-mĂȘme une telle transformation, mais il suffit de poser la question sous la forme qu’on a vue, pour qu’il l’admette sans plus. DĂšs le second stade, il estime impossible pour trois Ă©lĂ©ments, l’interversion de l’ordre, B restant au milieu dans les deux sens de parcours ; pour cinq Ă©lĂ©ments, par contre, il arrive encore au cours du second stade que des Ă©lĂ©ments non extrĂȘmes soient spontanĂ©ment conçus comme pouvant sortir en tĂȘte.

§ 1. Le premier stade : retour sans ordre inverse et permutation du médian

Ce premier stade prend fin en moyenne vers 5 ans mais il n’est pas rare d’en trouver encore des reprĂ©sentants jusqu’à 5 ans œ. Voici des exemples :

An (4 ans). Technique 2 : « Laquelle sortira la premiĂšre du tunnel ? — La rouge (A). — Et ensuite ? — La brune (B) et la jaune (C). — (Exp.) Et maintenant elles reviennent. Laquelle sortira en tĂȘte ? — La rouge, la brune et la jaune. — Regarde (exp.). — Ah non, c’est la jaune, la brune et la rouge. — Pourquoi ? — Parce qu’en revenant c’est la jaune. — Bien. Et maintenant, regarde, je tourne le tunnel (question IV). Laquelle va sortir la premiĂšre ici ? — La rouge, puis la brune, puis la jaune. —  Regarde (exp.). — C’est la jaune. — Pourquoi ? — Parce que je ne savais pas. — On va recommencer. — Ce sera la jaune. —  (Exp.) Pourquoi ? — Sais pas. »

« Bien. Alors regarde : je vais tourner deux fois, tu vois. Une, deux. Laquelle va sortir ici ? — La brune (B !). — Pourquoi ? — Parce que vous avez tournĂ© deux fois. — Mais pourquoi c’est la brune qui sort si on tourne deux fois ? — 
 — (Exp.) Regarde. — La rouge ! (A). — Pourquoi ? — Sais pas. —  Et maintenant je vais tourner trois fois, regarde. Ce sera ? — La jaune, non, la brune ! —  Pourquoi ? — Parce que vous avez tournĂ© trois fois. — (Exp.) Alors ? — Ah ! La jaune ! —  Pourquoi ? — Sais pas. — Et maintenant (5-6 demi-rotations) ? — La brune (B). — Pourquoi ? — Parce que vous avez beaucoup tournĂ©. —  Est-ce qu’elles peuvent sauter les unes par-dessus les autres, les boules dans le tunnel ? — Non. — Pourquoi ? — C’est trop petit, le trou. —  Bien. Et oĂč elle est la brune ? — Au milieu. — Alors laquelle va sortir la premiĂšre ? — La brune. — Regarde. — Tiens, non, c’est la jaune. —  Qu’est-ce que ça veut dire que la brune est au milieu ? — Qu’elle est derriĂšre la rouge et derriĂšre la jaune. — Bien. Alors regarde (quelques tours). Laquelle va sortir la premiĂšre ? — C’est la jaune. — Et maintenant (encore quelques tours) ? — La rouge. — Et maintenant (id.) ? — La jaune. —  Et maintenant (id.) ? — Et maintenant la brune ! —  Pourquoi ? — Parce que vous avez tournĂ© je ne sais pas combien de fois ! —  Regarde. — Ah non, de nouveau pas. »

Technique 3 : « Est-ce qu’ils peuvent sauter l’un au-dessus de l’autre, ces bonshommes ? — Non, parce qu’ils ont un fer. — Bien ; alors lequel va sortir le premier, lĂ  (question I) ? — Le bleu (A). — Et aprĂšs ? — Le vert (B) et le jaune (C). — C’est juste (exp.) ? — Oui. —  Et maintenant, en revenant ? — Le jaune (exp.). — Et si je tourne le fil comme ça (question IV) ? — Le bleu (exp.). Ah non, c’est le jaune parce que vous avez tournĂ© le fil. —  Et maintenant, si je tourne deux fois ? — Le bleu. —  Et si je tourne trois fois ? — Le bleu (exp.). Non, le jaune. — Et si je tourne quatre fois ? — Ce sera le vert (B) d’abord. — Pourquoi ? — Parce que le vert (B) est aprĂšs le bleu (A). — (Exp.) C’est juste ? — Non. C’est le bleu. — Et maintenant (encore quelques tours) ? — Le vert ! (B). »

Ros (4 ; 6). Technique 2 : « Laquelle va sortir la premiĂšre ? — La rouge (A). — Et aprĂšs ? — La brune (B) et la jaune (C). — Maintenant tu vois (exp.). Le voyage est fini. Elles rentrent dans le tunnel et vont ressortir de ce cĂŽtĂ©. Laquelle va sortir la premiĂšre ? — La rouge (A). — Pourquoi ? — Parce qu’elle est ici (montre le premier rang dans l’ordre direct). — Regarde (exp.). — Ce n’est pas juste. — Pourquoi ? — 
 — Et maintenant (orientation premiĂšre) ? — La rouge (exp). Oui. — Et comme ça (retour) ? — La jaune (exp.). Oui. — Et maintenant je vais tourner le tunnel (question IV). Laquelle sortira d’abord ? — La rouge. —  Regarde (exp.). — Non, la jaune. — Encore une fois (on recommence Ă  partir de la position initiale). — La rouge. (Exp.) Non, de nouveau la jaune. —  Pourquoi ? — Parce qu’elle va toujours ici (montre le sens du parcours). — Et la rouge pourquoi elle est la derniĂšre ? — Parce qu’elle est restĂ©e lĂ -bas. »

Technique 3 : « Laquelle ? — La bleue (A) et aprĂšs la verte (B) et la jaune (C). — Et en revenant ? — La bleue, la verte, la jaune (on va faire l’exp.). Non, la jaune, la verte et la bleue. — Regarde, maintenant je tourne (question IV). Laquelle sortira d’abord ? — La bleue. — (Exp.) C’est juste ? — Non. — Pourquoi pas ? — Parce qu’elle est derriĂšre la jaune : le fil s’est tournĂ©. — (Nouvel essai.) — La jaune (exp.). Oui. —  Pourquoi ? — Parce qu’elle est tournĂ©e de l’autre cĂŽtĂ©. —  Et aprĂšs elle ? — La verte. — Pourquoi ? — Parce qu’elle est derriĂšre la jaune. — (On tourne plusieurs fois.) Laquelle peut sortir la premiĂšre ? — La bleue (A), ou la jaune (C) ou la verte (B). — La verte peut arriver la premiĂšre ? — Oui. — Comment fera-t-elle ? — 
 — (On tourne 5 Ă  6 fois.) Laquelle tu crois ? — La verte. — Comment ? — 
 — Regarde (on montre la tige de fer et les trois poupĂ©es). — Elle ne peut pas. — Pourquoi ? — À cause du fil. — Et maintenant (on tourne plus de 10 fois) ? — La verte, cette fois ! —  Pourquoi ? — Elle a tournĂ©. —  Elle Ă©tait oĂč avant ? — Au milieu. — Et si on tourne, elle peut arriver la premiĂšre ? — Oui. — Regarde. — Non. —  Et cette fois (cinq nouveaux tours) la verte peut sortir la premiĂšre ? — Oui ».

Jac (4 ; 8). Technique 2. Ordre direct : juste. Ordre inverse : d’abord confusion avec l’ordre direct, puis dressage avec l’expĂ©rience et trois rĂ©ponses justes successives. « La noire (B) pourrait revenir la premiĂšre ? — Peut-ĂȘtre bien. — (On reprend l’ordre direct et l’enfant passe de l’autre cĂŽtĂ© de la table : question III.) — Ça sera la jaune (C). — Pourquoi ? — C’est comme ça (juge d’aprĂšs le sens de parcours gauche-droite sans tenir compte du fait que la sortie du tunnel dans le sens inverse n’est plus Ă  sa droite). — Regarde (exp.). — Non, la rouge (A). — Et maintenant (idem) ? — La rouge (Exp.) Juste. — Et maintenant ? (idem) — La jaune (C) — Regarde (exp.). — Non, encore la rouge. —  Regarde, maintenant je fais tourner (question IV). — Rouge (puis dĂ©signe alternativement les trois couleurs). »

Avec cinq couleurs, l’ordre direct est rĂ©ussi, mais Ă  nouveau pas l’ordre inverse.

Fran (4 ; 10). Technique 2. Ordre direct : juste. Ordre inverse : s’attend Ă  la rĂ©pĂ©tition de l’ordre direct : « La rouge (A), puis la brune (B) et la jaune (C). — (Exp.) C’est juste ? — Non, parce que la rouge est sortie la premiĂšre ici (extrĂ©mitĂ© gauche) et lĂ  (droite) elle est descendue autrement. —  Regarde encore. (Sens direct.) — La rouge. —  Et maintenant (sens inverse). — La jaune. —  C’est juste. Maintenant je vais faire tourner le tunnel (IV). Laquelle va sortir la premiĂšre ? — La rouge, parce qu’elle est lĂ  (montre l’extrĂ©mitĂ© gauche du tunnel). — C’est juste (exp.) ? — Non, parce qu’on a tournĂ©. —  (Nouvel essai.) — La jaune (juste). — Et maintenant je tourne deux fois. — La jaune. —  Regarde. C’est juste ? — Non parce que ça s’est tournĂ© de l’autre cĂŽtĂ©. —   Combien de fois j’ai tournĂ© pour la rouge ? — Deux fois. — Et quand j’ai tournĂ© une fois ? — La jaune. — Et si je tourne trois fois ? — De nouveau la jaune. — Et quatre fois (on le fait) ? — La brune (B). — Pourquoi ? — Parce qu’on tourne quatre fois. — Regarde (exp.). — Ah non, de nouveau la rouge ! »

Technique 3. Ordre direct juste et inverse d’abord confondu avec le direct. « Et si je tourne le fil de fer (question IV) ? — Le bleu (A). — Regarde. — Ah non, le jaune (C). — Pourquoi ? — 
 — Et si je tourne deux fois (on le fait en cachant le rĂ©sultat) ? — Le vert (B). — Pourquoi ? — Parce qu’on a tournĂ© deux fois. —  OĂč il Ă©tait ? — AprĂšs le bleu, au milieu. — Et si je tourne deux fois, ce sera le premier ? — Oui, parce que c’est tournĂ© deux fois. — Mais comment il arrive le premier ? — On le fait bouger avant le bleu. — Qu’est-ce qu’il a Ă  travers le ventre ? — Un fil de fer. —  Alors ça lui est facile de sauter par-dessus le bleu ? — Non. — Alors si je tourne deux fois, lequel sera le premier ? — Le vert ! »

Der (5 œ) commence (technique 2) par croire que l’ordre inverse reproduira l’ordre direct : « Regarde (exp.). — Non, ça a changĂ©. —  Pourquoi ? — Parce que, quand elles sont revenues, elles ne se sont pas retournĂ©es. Alors c’est la jaune (C). — (Nouvel essai : juste.) — Regarde maintenant : je tourne le tunnel (question IV). — La rouge (A) puis la brune (B) puis la jaune (C). — C’est juste (exp.) ? — Oh non c’est la jaune ! Mais lĂ  (= à droite, avant la demi-rotation) il y avait la jaune en dernier et lĂ  (= à droite aprĂšs la demi-rotation) c’est la jaune la premiĂšre. Comment ça s’est changé ? —  Qu’est-ce que tu crois ? — Ah ! c’est parce que vous avez tournĂ© la boĂźte (= le tunnel). — (Nouvel essai : juste.) Bien. Alors je tourne maintenant plusieurs fois. Laquelle peut sortir la premiĂšre ? — Je crois que maintenant ce sera la rouge parce qu’avant c’était la jaune (compensation !). — Et maintenant, regarde. Elles sont comme avant (ABC). Je tourne deux fois. Laquelle sera la premiĂšre ? — Ce sera la brune ! (Ton d’assurance.) — Pourquoi ? — Parce que vous avez tournĂ© deux fois. —  Pourquoi ? — Avant elle Ă©tait aprĂšs la rouge et avant la jaune : au milieu. — Comment peut-elle arriver au bord si elle est au milieu ? — Ça peut ĂȘtre comme ça que ça peut se changer : que la brune est d’abord au milieu et que la brune est ensuite au bord. —  Regarde (exp.). — Ah non, c’est la rouge. —  Encore (exp.). — La jaune ! — Encore (exp.). — La rouge ! —  Encore (exp.). — La jaune ! —  Encore (exp.). — La rouge. —  Et maintenant, encore une fois ? — Ça sera la jaune. — Et pourquoi jamais la brune ? — Parce qu’elle peut pas se retourner, la brune, et se mettre de ce cĂŽtĂ©. — Et maintenant je tourne beaucoup de fois (7 à 8 fois). Laquelle sera la premiĂšre ? — La jaune (C), ou bien la rouge (A), ou bien la brune (B) ! »

Technique 3. MĂȘme dĂ©but avec confusion de l’ordre inverse et de l’ordre direct. Puis question IV : « Ce sera la bleue (A), parce que dans ce sens (= du cĂŽtĂ© gauche !) c’est la bleue. — Regarde (exp). — Ah non, ça a changĂ© parce que vous avez tournĂ©. » Pour les rotations suivantes il prĂ©dit tantĂŽt A, tantĂŽt C : « Pourquoi pas vert (B) ? — Parce qu’il faudrait enlever les autres. —  Je vais tourner un peu plus vite. Lequel le premier ? — Le vert (B). — Pourquoi ? — Parce que vous avez tournĂ© comme ça ! »

Ces rĂ©actions du stade I sont d’un certain intĂ©rĂȘt pour la psychologie de l’intuition de l’ordre et pour l’étude des relations entre l’intuition et l’opĂ©ration.

Nous constatons d’abord que tous les sujets interrogĂ©s, dĂšs 4 ans et au-delĂ , sont capables de rĂ©soudre la question I, c’est-Ă -dire qu’ils ont l’intuition d’un ordre direct et de sa conservation au cours d’un mouvement de translation : ils sont certains que trois boules ne pouvant se dĂ©passer et que trois bonshommes ou trois perles enfilĂ©s le long d’une tige de fer se retrouveront dans le mĂȘme ordre de l’autre cĂŽtĂ© d’un tunnel ou d’un Ă©cran de carton. Que cette intuition soit due, au moins en partie, Ă  l’expĂ©rience, cela est d’ailleurs Ă©vident : un bĂ©bĂ© de quelques mois ne possĂ©dant pas encore le schĂšme de la conservation de l’objet, ne serait pas capable, dans les conditions que nous venons de rappeler, d’anticiper une conservation de l’ordre. Mais, une fois admise l’invariance des objets et les rapports de causalitĂ© empĂȘchant ceux-ci de se traverser de part en part Ă  l’intĂ©rieur du tunnel ou le long du fil de fer, la conservation de l’ordre au cours du dĂ©placement direct (Ă  l’« aller ») va de soi pour l’enfant et rĂ©pond Ă  une Ă©vidence intuitive pour trois Ă©lĂ©ments.

Par contre — et la chose est trĂšs caractĂ©ristique de l’intuition prĂ©opĂ©ratoire — , les sujets de ce premier stade ne parviennent pas dĂšs l’abord (et avant d’en avoir Ă©tĂ© instruits par l’expĂ©rience) Ă  dĂ©duire que l’ordre des Ă©lĂ©ments au retour sera l’inverse de l’ordre Ă  l’aller. Plus ou moins durable selon les sujets, leur erreur consiste donc Ă  admettre que les Ă©lĂ©ments Ă©tant partis dans l’ordre ABC ils ne peuvent que revenir dans le mĂȘme ordre, comme s’il s’agissait d’une promenade quelconque au cours de laquelle les personnages se suivent sans se dĂ©passer jamais. Or, il est Ă©vident qu’aucune difficultĂ© sĂ©rieuse ne saurait empĂȘcher l’enfant de se reprĂ©senter ceux-ci revenant dans l’ordre CBA, le premier devenant dernier et rĂ©ciproquement puisque l’expĂ©rience a dĂ©jĂ  pu fournir au sujet de nombreux modĂšles de ces renversements. D’autre part, il suffirait Ă  l’enfant de regarder avec plus d’attention le tunnel en carton ou la fixation des bonshommes pour comprendre qu’en revenant, les Ă©lĂ©ments ne peuvent reprendre l’ordre direct, puisqu’ils ne peuvent se dĂ©placer les uns par rapport aux autres (et nous insistons lors de chaque interrogation sur cette impossibilitĂ© de dĂ©passement et de croisement). Pourquoi donc l’enfant ne pense-t-il pas Ă  l’ordre inverse et prĂ©fĂšre-t-il conserver l’ordre direct, lequel, Ă  la rĂ©flexion, supposerait des conditions impossibles Ă  remplir dans nos dispositifs ? — C’est Ă©videmment, et lĂ  est le seul intĂ©rĂȘt de ces rĂ©ponses primitives Ă  la question II, qu’à ce niveau purement intuitif, le raisonnement consiste Ă  retracer simplement par la reprĂ©sentation les Ă©vĂ©nements tels qu’ils ont Ă©tĂ© perçus au lieu d’imaginer une transformation ou une inversion. Or, dans le cas de l’ordre du retour, rien ne semblerait plus facile que d’effectuer intuitivement une « expĂ©rience mentale » dĂ©crivant le dĂ©tail du processus. C’est ce que paraĂźt faire le sujet dĂšs que l’expĂ©rience rĂ©elle l’a mis en prĂ©sence de l’ordre inverse : « quand elles sont revenues, dit par exemple Der (aprĂšs cette constatation effective du retour), elles ne se sont pas retournĂ©es ; alors c’est la jaune (C) la premiĂšre ». Ou encore : « elle est descendue autrement » (Fran), etc. Mais le fait important est que, prĂ©cisĂ©ment, le sujet ne parvienne pas Ă  imaginer cette inversion si simple avant l’expĂ©rience rĂ©elle et qu’il lui faille attendre celle-ci pour se reprĂ©senter le retour en ordre inverse. Autrement dit, il n’est pas encore capable d’anticiper intuitivement ce retour renversĂ©, mais seulement de le retracer puis de le gĂ©nĂ©raliser une fois qui a Ă©tĂ© constatĂ©. Bref, le sujet se refuse Ă  imaginer cette inversion si simple parce qu’il rĂ©pugne Ă  tout effort de reprĂ©sentation qui dĂ©passe la simple copie, et qu’il prĂ©fĂšre ainsi, par inertie, conserver telle quelle la figure perceptive ABC.

Avec les questions III-VII les choses changent et l’erreur observĂ©e n’est plus due Ă  cette sorte de paresse mentale, mais Ă  une difficultĂ© plus rĂ©sistante et systĂ©matique. La question III ne prĂ©sente pas grand intĂ©rĂȘt Ă  ce stade puisqu’elle suppose rĂ©solue la question II, ce qui ne se prĂ©sente qu’aprĂšs deux ou trois rĂ©pĂ©titions de l’expĂ©rience du retour. NĂ©anmoins, une fois ce dressage acquis, on observe le fait suggestif que voici (voir Jac) : l’enfant ayant appris, grĂące Ă  ces constatations successives, que l’élĂ©ment A sort toujours Ă  l’extrĂ©mitĂ© gauche du tunnel et l’élĂ©ment C Ă  l’extrĂ©mitĂ© droite, ne renverse pas ces rapports lorsqu’il passe de l’autre cĂŽtĂ© de la table, et, voyant maintenant la premiĂšre de ces extrĂ©mitĂ©s Ă  sa droite s’attend Ă  ce qu’il en sorte l’élĂ©ment C ! Autrement dit, il ne raisonne pas en fonction des sens de parcours, par rapport au tunnel mais en fonction d’un indice statique dont il retient simplement la position absolue par rapport au corps propre. Or, c’est prĂ©cisĂ©ment cette incomprĂ©hension des sens de parcours relatifs et ce recours aux indices de position absolue que nous retrouvons tous deux dans les rĂ©actions aux questions IV à VI.

La question IV donne lieu, en effet, Ă  des rĂ©ponses d’une remarquable uniformitĂ©, qui s’échelonnent entre l’incomprĂ©hension complĂšte du rĂŽle de la demi-rotation et un dĂ©but de comprĂ©hension empirique. Or, la raison de cet Ă©chec est bien claire : persuadĂ© que l’élĂ©ment A sort en tĂȘte sur la droite et l’élĂ©ment C sur la gauche, le sujet ne tient pas plus compte de la demi-rotation du tunnel ou du fil de fer qu’il ne tenait compte, lors de la question III, de son propre dĂ©placement. Il juge donc Ă  nouveau en fonction de l’indice statique constituĂ© par la position de l’extrĂ©mitĂ© qui est Ă  sa droite et non pas en fonction du sens de parcours inversĂ© par la demi-rotation du segment de ligne que constituent les Ă©lĂ©ments ABC ou ABCDE. Lorsque la question est posĂ©e pour la premiĂšre fois (l’enfant voyant naturellement le tunnel ou la tige de mĂ©tal tourner sous ses yeux, seuls les Ă©lĂ©ments A, B et C demeurant invisibles) l’unanimitĂ© des sujets de ce niveau s’attend Ă  ce que, si les Ă©lĂ©ments ressortent sur la droite, l’ordre direct ABC se conserve sans plus. Mais le rĂ©sultat de l’expĂ©rience une fois constatĂ©, l’enfant, tout en reconnaissant qu’il s’est trompĂ©, ne comprend pas (ou pas d’emblĂ©e) pourquoi, et lĂ  est la diffĂ©rence essentielle avec la question II. Il est vrai que, tenant compte de ce qu’il vient de voir, le sujet s’attend en gĂ©nĂ©ral, lors d’une rĂ©pĂ©tition de la question, Ă  ce que l’élĂ©ment C sorte Ă  nouveau en tĂȘte. Mais c’est lĂ  pure association empirique, sans comprĂ©hension du pourquoi, comme la suite de l’interrogation le montre. Il est vrai, Ă©galement, que certains sujets rĂ©pondent : « c’est parce qu’on a tourné », mais cette mise en rapport de la sortie de C avec la demi-rotation Ă  la fois visible et annoncĂ©e explicitement ne prouve pas davantage la comprĂ©hension du pourquoi : par exemple Fran, qui donne d’emblĂ©e cette rĂ©ponse (aprĂšs son erreur initiale fondĂ©e sur la position absolue : « la rouge parce qu’elle est là », c’est-Ă -dire Ă  droite), pense que, pour deux demi-rotations successives, c’est Ă  nouveau l’élĂ©ment C qui sortira en tĂȘte. Quant Ă  Der, il est stupĂ©fait de ce qu’il constate, aprĂšs sa prĂ©vision fausse : « Mais lĂ  (= à droite) il y avait la jaune en dernier et lĂ  (= id.) c’est la jaune la premiĂšre : comment ça s’est changé ? » À quoi il rĂ©pond spontanĂ©ment : « Ah c’est parce que vous avez tournĂ© la boĂźte. » Il semble tout comprendre, mais ensuite il croit que la jaune (C) et la rouge (A) sortiront alternativement, indĂ©pendamment du nombre des demi-rotations. Il en est de mĂȘme pour la technique 3. — Au total, on observe donc Ă  ce stade deux rĂ©actions constantes Ă  la question IV : 1° L’enfant s’attend Ă  ce que l’ordre direct se conserve malgrĂ© la demi-rotation, parce qu’il juge de l’ordre de sortie des Ă©lĂ©ments Ă  l’une des extrĂ©mitĂ©s du tunnel ou de la tige selon que cette extrĂ©mitĂ© se trouve Ă  sa gauche ou Ă  sa droite et non pas selon le sens de parcours en lui-mĂȘme. 2° L’expĂ©rience faite et l’erreur une fois constatĂ©e, l’enfant attribue bien l’inversion de l’ordre Ă  la demi-rotation, mais d’une façon simplement empirique (post hoc, ergo propter hoc) et sans se reprĂ©senter l’inversion des Ă©lĂ©ments eux-mĂȘmes. La sortie imprĂ©vue de l’élĂ©ment C au lieu de A lui apparaĂźt comme une sorte de tirage au sort plutĂŽt que comme une composition intelligible des sens successifs de parcours. La preuve en est facile Ă  fournir : elle est constituĂ©e par la rĂ©action aux questions V à VII.

Les questions V à VII constituent, en effet, le complĂ©ment naturel du problĂšme IV. Si le sujet comprend qu’une demi-rotation de 180° intervertit l’ordre, il comprendra par cela mĂȘme qu’une deuxiĂšme demi-rotation de 180° annule cette interversion, autrement dit qu’une rotation entiĂšre de 360° ne change rien Ă  l’ordre (question V). En effet, s’il se place au point de vue opĂ©ratoire, et non pas seulement Ă  celui de l’intuition empirique, il comprendra que l’inverse de l’inverse est une opĂ©ration directe, c’est-Ă -dire que — par — donne +. Au contraire, s’il s’en tient Ă  la constatation empirique qu’une demi-rotation change l’ordre, il ne saura pas prĂ©voir le rĂ©sultat de deux demi-rotations. De mĂȘme la question VI gĂ©nĂ©ralise sans plus la question V et porte simplement sur la succession alternative des ordres direct et inverse.

Or, les rĂ©ponses fournies durant ce stade aux questions V et VI sont d’un vif intĂ©rĂȘt et montrent jusqu’à quel point les rĂ©actions des petits demeurent prĂ©opĂ©ratoires. Par exemple pour deux demi-rotations An s’attend Ă  ce que ce soit la boule mĂ©diane B qui sorte en tĂȘte, pour trois opĂ©rations il prĂ©voit C ou B, et comme B ne sort toujours pas, il l’escompte pour cinq Ă  six demi-rotations ! Der, aprĂšs avoir vu que C sort en tĂȘte pour une demi-rotation croit, pour plusieurs rotations que « ce sera la rouge parce qu’avant c’était la jaune », comme si une compensation devait se produire en faveur de A indĂ©pendamment du nombre des tours ! Il applique si bien ce principe que pour deux demi-rotations il prĂ©voit ensuite que c’est Ă  l’élĂ©ment mĂ©dian B Ă  sortir le premier
 Bref, le sujet ne comprend en rien le rapport des rotations successives entre elles, c’est-Ă -dire (et cela qui nous importe ici) celui des sens parcours et de leurs inversions, ce qui confirme les rĂ©sultats de la question III : au lieu de se reprĂ©senter les Ă©lĂ©ments cachĂ©s et d’évoquer leur succession dans un sens ou dans l’autre, l’enfant, ne pouvant plus dĂ©cider du rang par la position Ă  gauche ou Ă  droite de l’extrĂ©mitĂ© en jeu (puisque ce systĂšme est contredit par l’expĂ©rience) prĂ©voit au petit bonheur, par un jeu de frĂ©quences et de compensations comme s’il tirait au sort parmi les Ă©lĂ©ments.

Cette absence de toute reprĂ©sentation rĂ©glĂ©e, mĂȘme par une mĂ©thode d’anticipation intuitive comme celle de l’expĂ©rience mentale, est particuliĂšrement frappante dans le cas de la question VII. Sans aucune suggestion de la part de l’expĂ©rimentateur, les sujets de 4-5 ans font en effet d’eux-mĂȘmes la supposition que de trois Ă©lĂ©ments alignĂ©s ABC le mĂ©dian B peut se trouver en tĂȘte lorsque l’on intervertit le sens du parcours. Il arrive, mais plus rarement, que le sujet s’attende Ă  trouver B en tĂȘte lors du simple retour en sens inverse, aprĂšs avoir constatĂ© Ă  l’expĂ©rience que ce ne peut ĂȘtre A. Lorsque le tunnel ou la tige de fer est soumis Ă  une demi-rotation, la prĂ©vision en faveur de B est par contre courante. Par exemple An aprĂšs deux demi-tours, s’attend Ă  voir B « parce que vous avez tournĂ© deux fois ». L’expĂ©rience donnant A, il refait la mĂȘme hypothĂšse B « parce que vous avez tournĂ© trois fois », et, l’expĂ©rience donnant C il s’attend Ă  nouveau à B aprĂšs n tours « parce que vous avez beaucoup tourné ». Cependant il affirme lui-mĂȘme que les boules ne peuvent se dĂ©passer l’une l’autre dans le tunnel parce que « c’est trop petit le trou », et que si B est au milieu, c’est « qu’elle est derriĂšre la rouge (A) et derriĂšre la jaune (C) » donc au second rang quel que soit le sens d’orientation. Cependant aprĂšs quelques nouveaux tours et aprĂšs avoir prĂ©vu A et C, An annonce triomphant « et maintenant [ce sera] la brune », « parce que vous avez tournĂ© je ne sais combien de fois » comme si le nombre des demi-rotations altĂ©rait forcĂ©ment les rangs. Le plus fort est qu’aprĂšs avoir constatĂ© « Ah non, de nouveau pas », il reprend la mĂȘme hypothĂšse avec la technique 3, dans laquelle le bonhomme mĂ©dian B est pourtant traversĂ© par une tige mĂ©tallique entre A et C ! Ros, de mĂȘme, trouve tout naturel que la poupĂ©e B apparaisse la premiĂšre parce qu’« elle a tourné » aprĂšs avoir dit, en voyant le dispositif 3, qu’« elle ne peut pas » changer de place « à cause du fil » de fer. Fran, etc., raisonnent de mĂȘme. Der, aprĂšs constatation des Ă©checs de sa prĂ©vision paraĂźt tout comprendre (« il faudrait enlever les autres »), mais lorsqu’on tourne plus vite il revient Ă  son hypothĂšse « parce que vous avez tournĂ© comme ça ».

Ces faits, qui sont d’un grand intĂ©rĂȘt pour l’étude de la gĂ©omĂ©trie de l’enfant autant que pour celle de sa cinĂ©matique, nous paraissent comporter deux conclusions relatives, la premiĂšre Ă  la nature de la relation « entre » et la seconde Ă  celle de l’intuition prĂ©opĂ©ratoire.

Un axiome cĂ©lĂšbre de Hilbert exprime que « si B est situĂ© entre A et C, il l’est aussi entre C et A ». Autrement dit, la relation « entre » se conserve indĂ©pendamment du sens de parcours, que ce parcours y demeure mental ou consiste en un mouvement rĂ©el. Or, loin de constituer un axiome pour nos sujets, cette proposition commence par n’ĂȘtre nullement reconnue d’eux, puis tend Ă  acquĂ©rir Ă  leurs yeux un rang de simple vĂ©ritĂ© expĂ©rimentale. Une telle incomprĂ©hension initiale, notons-le d’abord, rappelle le comportement des bĂ©bĂ©s de 10-12 mois qui, pour placer un anneau autour d’une tige mĂ©tallique, n’enfilent pas la seconde dans le trou du premier mais appliquent simplement le premier contre la seconde comme s’il allait l’entourer par le fait mĂȘme : seule l’expĂ©rience leur enseigne ainsi le rapport topologique qui existe entre un volume percĂ© d’un orifice et un corps passant au travers de cet orifice. Or, dans le cas de la relation « entre », que signifie sa conservation indĂ©pendamment du sens de parcours ? Si AB et C sont trois objets rangĂ©s le long d’une mĂȘme ligne, B ne saurait cesser d’ĂȘtre entre A et C qu’en se dĂ©plaçant selon une seconde dimension ; si A, B et C appartiennent Ă  une mĂȘme surface dont les parties ne peuvent se mouvoir dans le plan les unes par rapport aux autres, B ne saurait cesser d’ĂȘtre entre A et C qu’en se dĂ©plaçant selon une troisiĂšme dimension ; enfin, si A, B et C appartiennent Ă  un mĂȘme volume dont les parties ne peuvent intervertir leur ordre (soit qu’il s’agisse d’une boĂźte trop Ă©troite pour permettre les chevauchements, soit qu’il s’agisse d’une tige entourĂ©e d’anneaux ou de perles, etc.), B ne saurait sortir de sa situation mĂ©diane qu’en se dĂ©plaçant selon une quatriĂšme dimension. Mais on sait que, en faisant intervenir celle-ci, on peut sortir des objets d’une boĂźte sans l’ouvrir, transformer un gant gauche en un gant droit, etc. Il n’y a donc rien d’impossible en soi Ă  vouloir passer comme le bĂ©bĂ© une tige dans un anneau sans utiliser l’ouverture de celui-ci ou Ă  intervertir l’ordre de trois boules dans un tunnel Ă©troit et celui de trois objets percĂ©s d’un mĂȘme fil de fer. Ce n’est impossible que dans notre monde Ă  trois dimensions, et il est donc naturel que ce soit l’expĂ©rience qui doive renseigner l’enfant sur ces diffĂ©rents points. Dans le cas, relativement usuel, de l’anneau et de la tige, la dĂ©couverte expĂ©rimentale a lieu dĂšs la seconde annĂ©e. Dans celui, plus Ă©tranger Ă  la vie de l’enfant, des boules circulant dans leur tunnel ou des perles le long de leur tige de fer, il faut attendre l’ñge de cinq ans. Mais dans tous ces cas, l’impossibilitĂ© est d’abord d’ordre physique, comme d’ailleurs l’existence rĂ©elle des trois dimensions elles-mĂȘmes. Par contre, sitĂŽt admis qu’à l’ordre direct ABC correspond l’ordre inverse CBA, il devient alors, non seulement impossible mais contradictoire d’admettre que B puisse cesser d’occuper sa position mĂ©diane : en effet, sitĂŽt que l’ordre inverse est conçu opĂ©ratoirement comme le simple renversement de l’ordre direct sans interversion des Ă©lĂ©ments ordonnĂ©s, la relation « entre » devient symĂ©trique et exprime l’intervalle invariant commun aux deux ordres. Or, Ă  ce stade I, on a vu que l’opĂ©ration inverse n’est point encore constituĂ©e logiquement mais simplement dĂ©couverte empiriquement : il est donc naturel que la relation « entre » participe, en tant que rapport d’intervalle, de la mĂȘme situation prĂ©opĂ©ratoire et intuitive.

Mais tout n’est pas dit ainsi : il reste Ă  comprendre pourquoi mĂȘme sans opĂ©rations et en se limitant Ă  l’emploi des mĂ©thodes intuitives, l’enfant de ce niveau prĂ©fĂšre imaginer une hypothĂšse aussi aventureuse qu’un dĂ©passement irreprĂ©sentable, plutĂŽt que de construire une reprĂ©sentation claire de la demi-rotation des Ă©lĂ©ments. Ils savent bien cependant en quoi leur supposition est peu intelligible, et ce n’est pas faute de se rappeler les donnĂ©es du dispositif qu’ils la font. Mais c’est que, ne comprenant pas le mĂ©canisme des inversions, ils trouvent alors — mystĂšre pour mystĂšre, — aussi naturelle l’hypothĂšse selon laquelle le mĂ©dian B peut arriver en tĂȘte que celle d’une permutation des extrĂȘmes A et C. La leçon Ă  tirer de leurs rĂ©actions est donc simplement celle-ci, mais elle est d’un grand enseignement au point de vue de l’évolution de la pensĂ©e logique : Ă  un certain niveau du dĂ©veloppement l’attitude empirique ou intuitive fait parfois si complĂštement obstacle au groupement opĂ©ratoire qu’elle aboutit alors Ă  ce produit monstrueux et contradictoire de reprĂ©sentations irreprĂ©sentables ou d’intuitions inaptes Ă  ĂȘtre intuitionnĂ©es. Et la raison en est simplement que la pensĂ©e intuitive procĂšde par organisations statiques et discontinues, chaque ensemble reprĂ©sentatif Ă©tant structurĂ© en lui-mĂȘme une fois pour toutes, selon les tableaux que l’expĂ©rience immĂ©diate a pu offrir en un seul champ perceptif : ces ensembles demeurent alors sĂ©parĂ©s les uns des autres par des lacunes impossibles Ă  combler. En effet, si les « intuitions » restent ainsi disjointes, c’est prĂ©cisĂ©ment que les rapports entre les intuitions successibles ne sont pas eux-mĂȘmes objets d’intuition possible, faute d’avoir Ă©tĂ© perçus distinctement, d’oĂč ces espaces vides non intuitifs dont ce sera prĂ©cisĂ©ment le rĂŽle des opĂ©rations que de les remplir par le moyen d’un systĂšme de transformations rĂ©versibles. Et les opĂ©rations arriveront Ă  ce rĂ©sultat en utilisant, pour les appliquer au domaine lacunaire des rapports entre les intuitions, les procĂ©dĂ©s mĂȘmes d’organisation que l’intuition emploie Ă  l’intĂ©rieur de son domaine propre, mais en les gĂ©nĂ©ralisant parce que les rendant mobiles et rĂ©versibles.

§ 2. Le deuxiĂšme stade : ordre inverse au retour et dĂ©but d’invariance du terme mĂ©dian, mais incomprĂ©hension des effets de la demi-rotation (sous-st. II A) puis prĂ©vision des premiers effets, mais sans gĂ©nĂ©ralisation (sous-st. II B)

Ce second stade est donc celui de l’articulation des intuitions, mais sans gĂ©nĂ©ralisation opĂ©ratoire, par exemple lorsque l’on passe de trois Ă  cinq Ă©lĂ©ments ou de deux ou trois Ă  plusieurs rotations. Voici des exemples du sous-stade II A :

Chri (5 ; 4). Technique 1 : « Regarde ces perles qui entrent dans le tunnel. Comment vont-elles sortir de l’autre cĂŽté ? — La rouge (A) la premiĂšre, ensuite la noire (B) et Ă  la fin la bleue (C). — Bien. Et maintenant je les fais revenir. Alors ? — La bleue (C) d’abord, puis la noire (B) puis la rouge (A). — Pourquoi c’est Ă  l’envers ? — Parce qu’on va de l’autre cĂŽtĂ©. —  Bien. Maintenant, regarde : je les fais entrer comme avant, comme sur ton dessin, puis je tourne le tunnel. Laquelle la premiĂšre ? — La rouge (A). — Pourquoi ? — Parce que le fil de fer est de l’autre cĂŽtĂ©. — Et ensuite ? — La noire (B) et la bleue (C). — (On recommence sans montrer l’erreur.) Regarde bien. Comment sont-elles avant d’entrer ? — La rouge (A) la noire (B) et la bleue (C). — Regarde : elles entrent et je tourne le tunnel comme ça (une demi-rotation). Laquelle sortira en tĂȘte ? — La rouge (A). — (Exp.) C’est juste ? — Non. C’est la bleue parce que vous l’avez fait aller de l’autre cĂŽtĂ©. —  Recommençons (mĂȘmes explications). La premiĂšre sera ? — La rouge (A) parce que le fil est de ce cĂŽtĂ©. —  Regarde (exp.). — Ah non, de nouveau la bleue parce que ça a tournĂ© de l’autre cĂŽtĂ©. — (On recommence.) Et maintenant ? — La bleue (juste). — Et maintenant, attention : je vais tourner deux fois et plus seulement une fois. Laquelle la premiĂšre ? — La bleue. —  Pourquoi ? — Parce que c’est tournĂ© de l’autre cĂŽtĂ©. —  Regarde (exp.). — Ah non, la rouge ! Je croyais qu’elle sortirait de l’autre cĂŽtĂ©. —  (Plusieurs tours.) Laquelle ça pourrait ĂȘtre ? — La rouge ou la bleue. — Pourquoi ? — Ou la noire. —  Pourquoi ? — Ah non, elle pourrait pas parce qu’elle est au milieu. »

Jos (5 ; 6). Technique 2. Question I : « La rouge (A), puis la brune (B) puis la jaune (C). — Bien. Maintenant elles reviennent. Comment ? — La jaune (C), puis la brune (B) puis la rouge (A). — Pourquoi ? — Parce qu’elles reviennent. — Maintenant elles rentrent dans le tunnel. Mais c’est un drĂŽle de tunnel : je vais le tourner Ă  l’envers. Laquelle sortira ici ? — Je ne sais pas (il regarde longuement). La rouge. — Pourquoi ? — 
 — (Exp.) La jaune ! —  Pourquoi ? — 
 — (On recommence.) Et maintenant ? — La jaune. —  Pourquoi ? — Parce que vous avez tournĂ©. —  Bien. Maintenant je vais tourner deux fois de suite. Laquelle sortira ? — La jaune. —  (Exp.) C’est juste ? — La rouge. —  Pourquoi ? —   »

Ber (5 ; 8). Technique 2 : Retour juste. Une demi-rotation : « La rouge (A). — Pourquoi ? — Parce qu’elle est la premiĂšre. —  Regarde (exp.). — La jaune. — Pourquoi ? — Je ne sais pas. — (On recommence.) — La jaune. —  Pourquoi ? — Parce qu’on a tournĂ©. — (On recommence). Ça pourrait ĂȘtre la brune ? — Non, elle est au milieu. »

Technique 3. Retour juste. Une demi-rotation : « Le jaune (C). — TrĂšs bien. — Pourquoi ? — Parce qu’il est le premier. —  TrĂšs bien. Maintenant je fais revenir. Laquelle d’abord ? — Le bleu (A), puis le vert (B) et le jaune (C). — TrĂšs bien. Maintenant je vais tourner deux fois. Lequel d’abord ? — Je crois que ce sera le jaune (C). — Pourquoi ? — Parce qu’on a tournĂ© deux fois. — Regarde ? — Ah non, le bleu (A). — Pourquoi ? —   »

Wil (6 ; 0). Technique 1. Retour exact. Une demi-rotation : « Jaune (C) parce que c’est de l’autre cĂŽtĂ© (juste). — Bien. Encore une fois. — La jaune (juste). — Bien. Maintenant je tourne deux fois (rotation complĂšte). Laquelle en premier ? — La noire (mĂ©diane !). — Pourquoi ? — Non. La jaune (C) ou la bleue (A) ou la noire (B). — Regarde. Je les mets comme avant et je tourne une fois (demi-rotation). Laquelle ? — La bleue (A : oublie la rĂ©ponse juste du dĂ©but). — Regarde. — Non, jaune. — Et maintenant (deux tours) ? — Jaune. — Regarde. — Non, bleue. —  Et maintenant (trois tours) ? — Bleue. — SĂ»r ? — Non. —  Ça pourrait ĂȘtre la jaune ? — Oui. — Et la noire (B) ? — Aussi. — Et cinq tours ? — 
 — La noire reste toujours au milieu ? — Non. »

Pil (6 ; 0). Technique 2 avec cinq perles. Ordre direct rĂ©ussi : « Et si on revient ? — La brune (E), puis la verte (D), puis la rouge (C), puis la bleue (B) et la jaune (A). — TrĂšs bien. Pourquoi ? — C’est qu’ils ont tournĂ©. —  La rouge (C) pourrait sortir en tĂȘte ? — En tout cas pas la rouge (C) : elle est derriĂšre la bleue (B) et derriĂšre la jaune (A). — Maintenant on recommence, mais tu vas de l’autre cĂŽtĂ© de la table (question III). Laquelle va sortir la premiĂšre ? — La verte (D). — Pourquoi ? — Elle va se tourner. —  (Exp.) — Tiens, la jaune ! — Regarde. On recommence, mais je fais tourner le tunnel (180°). Laquelle ? — Cette fois ce sera la bleue (B), parce qu’on a tourné : elle se tourne aussi. — (Exp.). — Ah non, la brune (E). — Et maintenant (360°) ? — La jaune (A) ou la brune (E). — Seulement elles ? — Peut-ĂȘtre aussi la rouge (C !) parce qu’on a vite tournĂ©. » Question VI : Ă©chec complet.

Lan (6 ; 6). Technique 2. Retour : « La rouge (A), non, la jaune (C). — Pourquoi ? — Parce que la rouge (A) est de ce cĂŽtĂ©. — (On replace les boules. Demi-rotation). — La rouge (A), puis la brune (B), puis la jaune (C). — Regarde (exp.). — C’est faux. J’ai cru que c’était la rouge parce que c’était de ce cĂŽtĂ©. — Et pourquoi c’est la jaune ? — Parce qu’on a tournĂ©. —  Maintenant je tourne deux fois. — La rouge (A : juste). — Pourquoi ? — Parce que c’est de son cĂŽtĂ©. — Et si je tourne encore une fois ? — La rouge, parce que c’est de son cĂŽté  non, la jaune. — (On revient Ă  une seule demi-rotation). — La rouge (faux). » Lan ne dĂ©signe donc jamais la brune (B).

Wag (7 ; 3). Technique 2. Retour : « La jaune (C) la premiĂšre, parce que c’était la derniĂšre et qu’elles ne peuvent pas se mĂ©langer. — (Demi-rotation). — La rouge (A). — Regarde (exp.). — La jaune (C). — Pourquoi ? — Parce qu’on a changĂ© les boules, on a tournĂ©. — (360°). — La rouge. — (Trois demi-tours). — La rouge. — Regarde. — Non, la jaune parce qu’elle Ă©tait la derniĂšre avant. — (Quatre demi-tours). — La rouge, parce que si on tourne quatre fois c’est la rouge. — Et la brune (B) ? — (Il sourit). »

Technique 3. Retour et demi-rotation juste. Douze tours : « La verte reste toujours au milieu ? — Non. —  Pourquoi ? — Oui, elle y est, parce qu’on a tournĂ© et qu’on ne peut pas l’îter. »

Mar (7 ; 6). Technique 2. Retour : juste. Demi-rotation : « La rouge (A). — Regarde. — Non, la jaune. — Pourquoi ? — Parce qu’on a tournĂ©. —  (Deux demi-tours). — La jaune. Ah non c’est la rouge. —  (Trois fois). — La rouge. — Regarde ? — Non, la jaune. — (Quatre fois) ? — La rouge. — (Nombre quelconque). — Ça peut ĂȘtre la rouge ou la jaune. —  Et la brune (B) ? — Non, parce qu’elle est au milieu. »

Il est intĂ©ressant de comparer ces multiples rĂ©actions intermĂ©diaires aux intuitions initiales du stade I et aux esquisses d’opĂ©rations du sous-stade II B.

Le seul progrĂšs gĂ©nĂ©ral Ă  noter est la prĂ©vision correcte de l’ordre de retour (question II) et cela pour cinq Ă©lĂ©ments aussi bien que pour trois. Mais on peut se demander si cette dĂ©couverte est encore d’ordre intuitif ou dĂ©jĂ  d’ordre opĂ©ratoire, autrement dit s’il s’agit d’un retour empirique ou d’une rĂ©versibilitĂ© nĂ©cessaire. Or, il suffit au sujet, pour comprendre l’inversion, d’imaginer par une anticipation ou une reconstitution intuitive, le retour de trois promeneurs marchant en file indienne et ne pouvant se dĂ©passer ni se croiser les uns les autres. C’est ce que disent Chri (c’est Ă  l’envers « parce qu’on va de l’autre cĂŽté ») et surtout Wag : « la jaune est la premiĂšre parce que c’était la derniĂšre et qu’elles ne peuvent pas se mĂ©langer ». Il est vrai qu’un raisonnement opĂ©ratoire n’exprimerait pas autre chose, quant Ă  la seule question II, mais la diffĂ©rence entre les opĂ©rations et l’intuition articulĂ©e est que les premiĂšres sont indĂ©finiment composables tandis que la seconde s’en tient au champ Ă©troit Ă  l’intĂ©rieur duquel l’articulation s’est produite, sans gĂ©nĂ©ralisation Ă  d’autres questions. Or, de ce point de vue, il est trĂšs caractĂ©ristique que la dĂ©couverte de l’inversion n’entraĂźne pas sans plus la solution des questions III Ă  VII mais que ces derniĂšres ne donnent lieu qu’à des solutions successives et trĂšs graduelles.

La question VII, tout d’abord (invariance de la position du mĂ©dian) est celle dont la solution est la plus rapidement entraĂźnĂ©e par la comprĂ©hension de l’inversion : en effet, si l’ordre direct et l’ordre inverse sont seuls concevables faute de chevauchements, les termes intercalaires ne sauraient que demeurer tels. Mais il est prĂ©cisĂ©ment fort intĂ©ressant de constater que la solution de la question II (inversion) ne provoque pas toujours d’emblĂ©e celle de la question VII. Lorsque les Ă©lĂ©ments sont au nombre de trois seulement, cette derniĂšre solution est en gĂ©nĂ©ral trouvĂ©e ; mais Wil (6 ; 0) qui rĂ©sout d’emblĂ©e la question de l’inversion et mĂȘme celle de la premiĂšre demi-rotation, s’attend pour une rotation de 360° Ă  voir sortir le mĂ©dian en tĂȘte. De mĂȘme Chri pour plusieurs rotations admet la possibilitĂ© d’une arrivĂ©e en tĂȘte du mĂ©dian (quoique moins probable que celles des extrĂȘmes), puis se corrige lui-mĂȘme. Lorsque les Ă©lĂ©ments sont au nombre de cinq, par contre, la comprĂ©hension de l’inversion n’entraĂźne que plus difficilement l’idĂ©e que les termes intercalaires (qui sont donc au nombre de trois) n’arriveront jamais en tĂȘte. Pil (6 ; 0), par exemple, tout en prĂ©voyant fort bien l’ordre inverse des cinq boules (« c’est qu’ils ont tourné ») et tout en refusant d’admettre que la mĂ©diane puisse sortir la premiĂšre lors de ce retour, parie pour l’avant-derniĂšre (D) lorsqu’il passe de l’autre cĂŽtĂ© de la table (question III), pour la seconde (B) lorsqu’il y a demi-rotation et pour les extrĂȘmes ou Ă©ventuellement la mĂ©diane lorsqu’il y a rotation complĂšte : l’expĂ©rience mentale du retour demeure donc chez lui Ă  l’état d’intuition articulĂ©e et nullement d’opĂ©ration puisqu’aucun des trois rangs intercalaires n’est conçu comme invariant en tant qu’intercalaire. On peut donc conclure que la solution de la question VII (invariance des Ă©lĂ©ments intercalaires), lorsqu’elle se produit Ă  ce niveau II A, n’est encore, comme l’inversion elle-mĂȘme, que le rĂ©sultat d’une intuition articulĂ©e fondĂ©e sur la reprĂ©sentation du dispositif rendant impossibles les chevauchements : « parce qu’on a tournĂ© (= on n’a fait que de tourner) et on ne peut pas l’îter » dit ainsi Wag en parlant du mĂ©dian. S’il s’agissait dĂ©jĂ  d’opĂ©rations proprement dites, la solution des questions II et VII rĂ©unies entraĂźnerait, en effet, sans plus celle des questions III à VI.

Or, l’examen des rĂ©ponses fournies, durant le sous-stade II A, aux questions III à VI montre assez ce qui manque Ă  ces rĂ©actions pour aboutir Ă  des opĂ©rations groupĂ©es. Lorsque, sans demi-rotation du dispositif, l’enfant lui-mĂȘme passe de l’autre cĂŽtĂ© de la table (question III), on constate d’abord qu’il ne sait pas intervertir la gauche et la droite et ne comprend pas que le terme A sortira en tĂȘte sur sa droite (voir Pil). D’autre part, lors de la premiĂšre demi-rotation (question IV) le sujet ne sait pas prĂ©voir l’inversion de l’ordre (c’est cette absence de prĂ©vision initiale qui distingue les sous-stades II A et II B : seul Wil fait exception, mais comme il ne rĂ©sout pas la question VII il appartient Ă©videmment encore au niveau II A). Mais l’enfant, ayant constatĂ© que pour une demi-rotation l’ordre est inversĂ©, tient immĂ©diatement compte de cette expĂ©rience (sauf aux dĂ©buts du stade) et s’attend donc Ă  ce que, si l’on remet tout en place et reproduit une demi-rotation, l’inversion se produise Ă  nouveau (Ber et d’autres transfĂšrent mĂȘme ce rĂ©sultat en passant de la technique 2 Ă  la technique 3). Seulement, quoique sachant ainsi tenir compte de l’expĂ©rience lorsqu’elle se rĂ©pĂšte telle quelle, les sujets du sous-stade de II A sont encore si loin de comprendre l’effet ainsi constatĂ© qu’ils ne savent mĂȘme pas gĂ©nĂ©raliser aux demi-rotations suivantes ce qu’ils viennent d’apprendre de la premiĂšre. C’est ainsi que, pour deux demi-rotations (question V) Chri, Jos et Ber escomptent le mĂȘme rĂ©sultat que pour une seule, comme si le nombre des demi-tours n’avait aucune importance et que seul le fait de dĂ©placer le tunnel ou la tige assurait le premier rang au dernier terme (C). D’autre part, Laur, Wag et Mar, qui rĂ©ussissent cette question V et inversent donc pour deux demi-rotations l’ordre inverse constatĂ© pour une (mais sans avoir pu prĂ©voir cette inversion initiale avant l’expĂ©rience), sont dĂ©jĂ  perdus pour trois demi-rotations. Ce n’est qu’aprĂšs avoir constatĂ© le rĂ©sultat des demi-tours 1, 2 et 3 que Wag et Mar (les deux sujets les plus avancĂ©s) commencent Ă  pressentir, que l’ordre change lors de chaque nouvelle demi-rotation, annonçant ainsi les rĂ©actions du sous-stade II B. Il est donc Ă©vident qu’au cours du sous-stade II A les questions III à VI ne sont rĂ©solues que sous la pression des expĂ©riences successives et sans encore aucun groupement des transformations en jeu.

Le critĂšre de l’existence des opĂ©rations serait ainsi leur groupement et ce serait faute de ce groupement (faute donc d’une solution des questions III à VI) que nous devrions considĂ©rer les rĂ©ponses justes donnĂ©es aux questions II et VII comme d’ordre intuitif et non encore opĂ©ratoire. Mais n’y a-t-il pas lĂ  une pĂ©tition de principe, et ne pourrait-on pas admettre que l’inversion de la sĂ©rie et le maintien des termes mĂ©dians sont dĂ©jĂ  des opĂ©rations simplement plus faciles que les autres en attendant ces derniĂšres pour aboutir au groupement ?

Et surtout ne pourrait-on pas dire que les rotations n’ont rien Ă  voir avec les relations d’ordre et que les relations en jeu dans les questions I (ordre direct), II (ordre inverse) et VII (relation « entre ») suffisent Ă  constituer un groupement autonome, celui des « placements », plus primitif que celui des dĂ©placements ?

On peut Ă  ces questions, rĂ©pondre de deux maniĂšres. Du point de vue des opĂ©rations logiques, d’abord, il est clair que les relations d’ordre supposent un sens de parcours, et que les dĂ©placements impliquent, rĂ©ciproquement au systĂšme de positions ordonnĂ©es servant de rĂ©fĂ©rences, de telle sorte que les deux sortes de groupements sont indissociables (voir les Conclusions I et II). Psychologiquement, d’autre part, il est indispensable, pour Ă©tablir si un sujet est capable d’inverser des relations d’ordre quelconques, de le dĂ©placer lui-mĂȘme ou de dĂ©placer les objets ordonnĂ©s, selon le dispositif des questions III et IV-VI, car pour prĂ©voir une sĂ©rie d’aller et retour selon le modĂšle des questions I et II, le sujet peut se contenter d’anticiper l’arrivĂ©e des termes extrĂȘmes en fonction des cĂŽtĂ©s gauche et droit ou avant-arriĂšre, et cela avec une rĂ©gularitĂ© automatique : lorsque Lan, par exemple prĂ©voit l’arrivĂ©e du terme (C) lors du retour (question II) il dit simplement « parce que (A) est de ce cĂŽté », chaque Ă©lĂ©ment ayant ainsi une fois pour toutes « son cĂŽté », ce qui dispense de tout raisonnement. Ce n’est donc qu’à l’occasion des questions III Ă  VI que l’on peut Ă©tablir s’il y a rĂ©ellement inversion opĂ©ratoire.

Il n’en reste pas moins que l’intuition articulĂ©e qui permet de rĂ©soudre les questions II et VII fait transition entre les intuitions statiques initiales et les opĂ©rations elles-mĂȘmes, et cela de la maniĂšre suivante. Au dĂ©but l’enfant ne parvient Ă  se reprĂ©senter intuitivement que certains Ă©tats privilĂ©giĂ©s correspondant Ă  ce qu’il a perçu auparavant en fonction de ses actions (par opposition au niveau sensori-moteur oĂč le sujet ne se reprĂ©sente rien mais oĂč ce qu’il perçoit dĂ©clenche sans plus des schĂšmes moteurs prolongeant la perception). Ces Ă©tats privilĂ©giĂ©s constituent ainsi autant de tableaux intuitifs servant de modĂšles internes aux actions, mais entre eux il n’y a que lacune du point de vue de la pensĂ©e, les actions qui les relient demeurant non reprĂ©sentables. Tel est le niveau du stade I, au cours duquel le sujet intuitionne bien l’élĂ©ment B entre A et C, puis l’élĂ©ment B aprĂšs ou avant A (ou C), mais sans parvenir ni mĂȘme chercher Ă  se reprĂ©senter comment B dĂ©passe ainsi A ou C. Puis vient un effort pour combler ces lacunes de la reprĂ©sentation intuitive, lequel consiste Ă  anticiper ou Ă  reconstituer intuitivement, l’action elle-mĂȘme pouvant conduire d’un tableau Ă  un autre. C’est cette sorte d’expĂ©rience mentale qui constitue l’intuition articulĂ©e, plus mobile que l’intuition statique des simples reconstitutions perceptives initiales. C’est de cette maniĂšre que le sujet du stade II se reprĂ©sente le retour des Ă©lĂ©ments ABC dans l’ordre inverse CBA et surtout qu’il dĂ©couvre peu Ă  peu (et non immĂ©diatement) l’impossibilitĂ© pour B de dĂ©passer A ou C. Mais ces intuitions articulĂ©es ne sont pas encore des opĂ©rations parce que le sujet ne parvient ni Ă  les gĂ©nĂ©raliser, ni, ce qui revient au mĂȘme, Ă  les rĂ©gler : ce ne sont encore que des rĂ©gulations ou dĂ©centrations des intuitions lacunaires primitives, et elles demeureront ainsi Ă  l’état de prĂ©opĂ©rations tant qu’elles ne pourront pas ĂȘtre « groupĂ©es » en totalitĂ©s opĂ©ratoires fermĂ©es et rĂ©versibles.

Examinons les sujets du sous-stade II B, qui, sans parvenir Ă  la solution complĂšte (questions V et VI rĂ©unies), parviennent cependant Ă  anticiper l’ordre lors de leurs propres dĂ©placements (question III) ou d’une demi-rotation du dispositif (question IV), et mĂȘme, en fin de stade, lors de deux demi-rotations (question V) :

Sul (5 ; 6). Technique 2 avec trois Ă©lĂ©ments : retour exact. « Et si je tourne comme ça (question IV) ? — Ce sera la jaune (C) puis la brune (B) puis la rouge (A). — Pourquoi la jaune d’abord ? — Parce que vous avez tournĂ© le tunnel. — Regarde (exp.). — Juste. —  Et maintenant je tourne deux fois (depuis la position initiale). Quelle sera la premiĂšre ? — La jaune, parce que
 je ne sais pas. — Regarde : je tourne une fois (trĂšs lentement) et encore une fois une fois (id.). Laquelle ? — La rouge, parce qu’elle Ă©tait la premiĂšre au commencement, et qu’on a tournĂ© deux fois le tunnel. — Et trois fois ? — Sais pas. — Une fois ? — La jaune. —  Deux fois ? — Rouge (on tourne chaque fois devant les yeux de l’enfant, mais sans montrer le rĂ©sultat). — Trois fois ? — Jaune. —  Quatre fois ? — Rouge. — Cinq fois ? — Jaune. —  Six fois ? — Rouge. — Bien. Écoute bien : si je tourne deux fois ? — La rouge. — Quatre fois (on tourne toujours sous les yeux de l’enfant) ? — Jaune. — Six fois ? — Rouge. — Huit fois ? — Rouge. — Dix fois ? — Jaune. —  Et si je continue, la brune (B) pourra sortir une fois la premiĂšre ? — Non, parce qu’elle est au milieu. »

Bru (5 ; 7). Technique 2 avec cinq Ă©lĂ©ments. Retour (question II) rĂ©ussi. « La rouge (C) pourrait sortir en tĂȘte ? — Non, c’est pas possible : elle serait trop loin, elle est au milieu. — (DĂ©placement de l’enfant de l’autre cĂŽtĂ© de la table.) Et lĂ  (Ă  sa droite), laquelle va sortir ? — La jaune (A : juste). — Et si je tourne (180°) ? — La brune (E), parce que vous avez tournĂ©. —  Et quand on tourne le tunnel une autre, par exemple la bleue (B) ou la verte (D) pourrait sortir la premiĂšre ? — Non, seulement la jaune (A) ou la brune (E), les autres sont au milieu. —  Regarde (360°). — La brune (E). — Encore une fois (trĂšs lentement : il suit des yeux) ? —  La jaune (A). — Regarde (exp.) ? — Juste. — Et maintenant trois demi-tours ? — 
 — On peut savoir laquelle sera la premiĂšre ? — Non. Ça dĂ©pend. — De quoi ça dĂ©pend ? — Une fois c’est la brune (E), une fois la jaune (A) qui sort en premier, mais on ne peut pas savoir d’avance laquelle. »

Jac (6 ; 0). Technique 1. (Trois Ă©lĂ©ments). Retour exact. « Et si je tourne (180°) ? — Ce sera la bleue (C) parce qu’elle est devant puisqu’on a tournĂ© la tige. — Deux fois ? — La rouge (A) parce qu’elle est devant si on tourne deux fois. — Pourquoi ? — Parce qu’elle Ă©tait derriĂšre la fois d’avant. — Et trois fois ? — La rouge (A) ou la bleue (C). — Laquelle ? — Sais pas. — Et la noire (B) ? — Non, parce qu’elle est au milieu. — Mais ne peut-elle pas venir devant ? — Non, parce qu’il faudra sortir les perles de la tige pour changer la place. — Alors trois fois ? — La bleue (C). — Et cinq fois ? — La rouge (A) », etc.

Quel (6 ans). Technique 2 (trois Ă©lĂ©ments). Retour correct « parce que la jaune (C) Ă©tait la derniĂšre : maintenant elle est la premiĂšre. — (180°). — La jaune (C) ensuite la brune (B) ensuite la rouge (A). — Et deux fois ? — La rouge (A), la brune (B) et la jaune (C). — Pourquoi la rouge en tĂȘte ? — C’est la rouge qui sort la premiĂšre parce que c’était la jaune la derniĂšre fois. — Trois fois ? — La jaune. —  Pourquoi ? — Parce que c’était la rouge la derniĂšre fois. — Maintenant quatre fois ? — La jaune. —  (Exp.) Regarde. — Ah non, la rouge, parce que c’était la jaune la derniĂšre fois. —  Cinq fois ? — (Se remĂ©more.) Rouge, jaune, rouge, jaune, rouge : c’est la rouge ! —  TrĂšs bien. Maintenant je tourne trois fois (Ă  partir de la position initiale). — La rouge. —  Regarde (exp.). — Non, la jaune. — Quatre fois ? — La jaune (faux). — Une fois ? — La jaune (juste). — Quatre fois ? — La jaune (faux). — Ça pourrait ĂȘtre la brune (B) ? — Non, parce qu’elle est au milieu ».

Lep (6 ; 8). Technique 2 (cinq Ă©lĂ©ments). Ordres direct et inverse corrects : « La rouge (C) pourrait sortir en tĂȘte ? — Non ; puisque c’est la brune (E) qui est la premiĂšre, elle ne peut pas prendre sa place. —  Viens ici (question III). Laquelle va sortir là ? — La jaune (juste). — Et si je tourne (180° horizontal) ? — La brune (E). — Et comme ça (180° vertical) ? — Aussi. — Comment tu sais laquelle sort la premiĂšre ? — Je regarde : tantĂŽt vous tournez comme ça, tantĂŽt comme ça. —  Et comme ça (360°) ? — La jaune (A) : ça vient de nouveau au mĂȘme. —  Et maintenant (trois tours, etc.). — Je ne sais pas. » On recommence, en comptant, mais Lep ne trouve pas de loi. Par contre il ne prĂ©voit jamais la sortie en tĂȘte de l’un des trois Ă©lĂ©ments intercalaires.

Pia (7 ans). Technique 1. Retour juste. 180° : « Jaune (C), parce qu’avant c’était la bleue (A). — Deux tours (360°) ? — La bleue
 ou la jaune. —  Regarde (un tour + un tour, trĂšs lentement). — La bleue (A) parce que c’est la premiĂšre d’abord et si on tourne une fois c’est la jaune (C) et si on tourne encore une fois c’est de nouveau la bleue (A). — Quatre fois ? — La bleue (A), parce que c’est la bleue, puis la jaune, puis la bleue, puis la jaune et de nouveau la bleue. — Cinq fois ? — (Il calcule Ă  nouveau). La jaune. — Six fois ? — La bleue. —  Trois fois ? — La bleue (faux). —  Onze fois ? — La bleue (faux). — Et la noire (B) ? — Non parce qu’elle est toujours au milieu : elle ne peut pas partir, parce qu’elle a les deux autres Ă  cĂŽtĂ©. »

Od (7 ; 6). Technique 2 : mĂȘme dĂ©but. Questions IV-VI : « Une fois ? — La jaune (C). — Deux fois ? — La rouge (A). — Trois fois ? — La jaune. — Quatre ? — Rouge. — Cinq ? — Jaune. —  Six ? — Rouge. — 25 ? — Jaune. — 40 ? — Rouge. — 48 ? — Jaune. — 52 ? — Rouge. — 58 ? — Jaune. —  Une fois ? — Jaune. — Deux fois ? — Rouge. — Quatre fois ? — Jaune. — Six fois ? — Rouge. —  Huit fois ? — Jaune. »

Il est d’un certain intĂ©rĂȘt thĂ©orique (et qui pourrait peut-ĂȘtre devenir diagnostique) de constater la rĂ©gularitĂ© continue avec laquelle l’enfant progresse dans la solution des questions IV à VI. On se rappelle, en effet, qu’au cours du sous-stade II A dĂ©jĂ , le sujet qui ne rĂ©ussit pas Ă  rĂ©soudre par anticipation la question IV (un demi-tour) admet ensuite, instruit par l’expĂ©rience, que l’ordre change avec les rotations, mais il ne rĂ©sout pas d’emblĂ©e, pour autant, la question V, croyant que deux demi-tours Ă©quivalent Ă  un seul. Puis, lorsqu’il la rĂ©sout, il Ă©choue Ă  nouveau Ă  la question VI pensant alors que trois demi-tours Ă©quivalent Ă  deux seuls : de 0 demi-rotation à 1, de 1 à 2 et enfin de 2 à 3, on observe donc dĂ©jĂ  trois paliers successifs au cours du sous-stade II A. Or, la continuitĂ© de cette Ă©volution se poursuit en II B de la maniĂšre suivante. Tout d’abord, l’enfant devient capable de rĂ©soudre spontanĂ©ment et par anticipation la question IV : une demi-rotation (qu’elle soit verticale ou horizontale peu importe) inverse l’ordre. En corrĂ©lation avec cette nouveautĂ©, la question III est aussi rĂ©solue (conservation de l’ordre lors du dĂ©placement de l’observateur) ainsi que la question VII (invariance des positions mĂ©dianes). De mĂȘme — et cela est fort intĂ©ressant — sitĂŽt la question IV (un demi-tour) rĂ©solue spontanĂ©ment, la question V (deux demi-tours) l’est aussi : l’inverse de l’ordre inverse revient Ă  l’ordre direct (« c’est la bleue qui Ă©tait la premiĂšre d’abord, dit Pia ; si on tourne c’est la jaune et si on tourne encore c’est de nouveau la bleue »). Ce n’est que pour cinq Ă©lĂ©ments que les hĂ©sitations subsistent (voir Bru). Il y a donc lĂ  un nouveau palier, marquĂ© par la rĂ©ussite simultanĂ©e des questions IV et V, puisqu’au sous-stade II A la question IV n’est pas rĂ©solue avant l’expĂ©rience et que, sa solution une fois constatĂ©e empiriquement n’entraĂźne pas sans plus, mais avec dĂ©calage, celle de la question V. Or, le palier une fois atteint, la marche ascensionnelle reprend de façon progressive. D’abord, pour trois demi-rotations, les sujets les moins Ă©voluĂ©s du sous-stade II B n’ont pas de solution immĂ©diate (voir Sul, Bru et Jac), tandis que les plus Ă©voluĂ©s rĂ©pondent d’emblĂ©e juste. Seulement ils n’arrivent Ă  dĂ©couvrir l’ordre correspondant Ă  trois demi-tours que si la question concernant ceux-ci vient immĂ©diatement aprĂšs les questions relatives Ă  un et Ă  deux demi-tours (par exemple Quel et Pia). Pour quatre demi-rotations on trouve Ă©galement ceux qui sont comme Ă©puisĂ©s aprĂšs trois et Ă©chouent Ă  quatre mĂȘme en procĂ©dant une Ă  une (par exemple Quel) et ceux qui rĂ©ussissent quand on procĂšde par ordre et pas autrement. Enfin, parmi les derniers cas, il faut encore distinguer ceux qui, pour 5, 6, 7
 demi-tours, dĂ©couvrent facilement l’ordre alternatif (les supĂ©rieurs : Od, etc.) et ceux qui sont perdus aprĂšs un nombre n de demi-rotations, ce nombre augmentant donc graduellement avec le dĂ©veloppement, comme on l’a vu jusqu’à quatre.

Ce qui distingue par consĂ©quent ce sous-stade II B, dont on vient de constater ainsi la mobilitĂ© du palier supĂ©rieur, c’est que mĂȘme les sujets sachant inverser l’ordre des Ă©lĂ©ments lors de chaque nouveau demi-tour, lorsque l’on pose les questions en suivant la sĂ©rie des nombres entiers (1, 2, 3
 n demi-rotations), sont perdus dĂšs que l’on saute d’un nombre quelconque Ă  un autre, passĂ©e la limite de 3 ou 4 demi-tours, ou lorsque l’on revient en arriĂšre (voir Jac, Sul, Pia et mĂȘme Od en particulier Ă  la fin de son interrogatoire).

Tels sont donc les faits. On voit qu’ils confirment le schĂ©ma esquissĂ© prĂ©cĂ©demment du passage de la pensĂ©e intuitive Ă  la pensĂ©e opĂ©ratoire. Le problĂšme est, en effet, d’expliquer Ă  la fois les Ă©checs qui subsistent au sous-stade II B et la dĂ©couverte qui caractĂ©rise ce niveau : la dĂ©couverte simultanĂ©e de l’inversion de l’ordre lors d’une demi-rotation, et de l’inversion de cette inversion, autrement dit du retour Ă  l’ordre direct, lors d’une rotation entiĂšre. Or, cette double acquisition touche assurĂ©ment dĂ©jĂ  Ă  l’opĂ©ration, puisqu’elle est conforme Ă  ces deux critĂšres de la pensĂ©e opĂ©ratoire de supposer l’opĂ©ration inverse (ici l’inversion de l’ordre) et de conduire Ă  une composition prĂ©cise (l’inversion de l’inversion). Mais, d’autre part, elle n’est pas entiĂšrement opĂ©ratoire puisqu’elle ne conduit pas Ă  une gĂ©nĂ©ralisation immĂ©diate de la solution trouvĂ©e et que la composition des inversions en sautant d’un nombre quelconque de demi-rotations Ă  un autre n’est pas encore possible pour le sujet, qui a besoin de suivre effectivement (et pas seulement en pensĂ©e) la suite des nombres entiers. Nous sommes donc en prĂ©sence de la limite supĂ©rieure de l’« intuition articulĂ©e » ainsi que par le fait mĂȘme, de la frontiĂšre infĂ©rieure de l’opĂ©ration comme telle. En d’autres termes, aprĂšs avoir rĂ©ussi, dĂšs le sous-stade II A, Ă  imaginer le retour des Ă©lĂ©ments en sens inverse (question II) puis l’invariance des termes intercalaires (question VII), le sujet parvient par un simple affinement de ces intuitions articulĂ©es Ă  faire l’expĂ©rience mentale de l’inversion de l’ordre par demi-rotation (question IV). Que cette inversion inductive, lorsqu’elle rĂ©sulte, non plus d’une lecture de l’expĂ©rience, mais d’une anticipation reprĂ©sentative donne d’emblĂ©e lieu Ă  une anticipation correcte pour deux demi-tours, cela est naturel puisqu’au stade II A dĂ©jĂ , lorsque l’inversion est constatĂ©e aprĂšs coup pour un demi-tour, les sujets les plus avancĂ©s en concluent Ă  double inversion pour deux demi-tours. Mais, comme l’enfant s’efforce lors de chaque demi-rotation, de suivre en pensĂ©e le dĂ©tail des inversions, il ne parvient que progressivement Ă  prĂ©voir avec justesse le rĂ©sultat de 3, 4, 5
 demi-tours. Puis une fois amorcĂ© ce jeu de reprĂ©sentations alternantes, il dĂ©couvre enfin (ce qui constitue le plafond de ce sous-stade II B) qu’à chaque demi-tour l’ordre change Ă  nouveau. Seulement, la preuve que, jusqu’à cette limite extrĂȘme, le sujet continue de s’appuyer sur la reprĂ©sentation intuitive et a donc besoin d’imaginer une Ă  une les rangĂ©es directes et inverses d’élĂ©ments lors de chaque nouvelle demi-rotation, c’est qu’il est perdu dĂšs que l’on saute d’un nombre Ă  l’autre des demi-tours au lieu de suivre l’ordre des nombres entiers.

En quoi consiste donc ce mĂ©canisme opĂ©ratoire, vers lequel tendent les sujets de ce niveau sans jamais l’atteindre complĂštement ? On le comprend sans peine, Ă  voir prĂ©cisĂ©ment ce qui leur manque pour gĂ©nĂ©raliser la solution trouvĂ©e en ordre progressif. L’opĂ©ration, pourrait-on dire, n’est pas autre chose qu’une intuition articulĂ©e rendue mobile et entiĂšrement rĂ©versible parce que vidĂ©e de son contenu reprĂ©sentatif et subsistant Ă  titre de simple « intention » — ce mot Ă©tant pris dans le sens que BĂŒhler a fixĂ© en ses analyses cĂ©lĂšbres de la pensĂ©e sans images (Bewusstheit). Autrement dit, l’opĂ©ration se constituera Ă  l’état pur lorsqu’il y aura schĂ©matisation suffisante, donc lorsque chaque inversion, au lieu d’exiger une reprĂ©sentation rĂ©elle, sera conçue comme une simple reprĂ©sentation virtuelle, comme le schĂšme d’une expĂ©rience rĂ©alisable mais qu’il est inutile de dĂ©tailler, mĂȘme sous sa forme d’expĂ©rience mentale. On comprend alors pourquoi le critĂšre de l’opĂ©ration est la composition ou le « calcul » : dĂ©tachĂ©s de leur contenu reprĂ©sentatif, les schĂšmes opĂ©ratoires ne pouvant plus s’appuyer sur le rĂ©el seul, mĂȘme imaginĂ© par une suite d’intuitions reproductrices ou anticipatrices, ne parviendront alors Ă  soutenir la dĂ©duction qu’en s’appuyant les uns sur les autres et c’est en quoi prĂ©cisĂ©ment consiste la composition. Mais, par le fait mĂȘme qu’elle se libĂ©rera des attaches de l’intuition, cette composition deviendra indĂ©finiment fĂ©conde et permettra n’importe quelle combinaison de reprĂ©sentations virtuelles : d’oĂč la prĂ©vision des rĂ©sultats de n demi-rotations indĂ©pendamment de l’ordre suivi dans le choix de ces nombres. L’opĂ©ration — et c’est ce que nous allons voir maintenant au stade III — consistera donc Ă  gĂ©nĂ©raliser les actions exĂ©cutĂ©es par expĂ©riences mentales, ou intuitions articulĂ©es, et Ă  les gĂ©nĂ©raliser en remplaçant leur contenu intuitif vĂ©cu par un rĂ©glage qui aboutit au groupement fermĂ© et cohĂ©rent, mais Ă  construction indĂ©finie, de toutes les actions possibles.

§ 3. Le troisiĂšme stade : solution opĂ©ratoire de l’ensemble des questions I à VII

Voici, pour nous permettre d’achever cette analyse, quelques exemples de solutions entiùrement correctes :

Gil (6 œ). Technique 2 : questions I à IV rĂ©ussies. « Et si je tourne deux fois ? — C’est la rouge (A) la premiĂšre, parce que vous avez tournĂ© une fois et encore une fois : ça fait le mĂȘme cĂŽtĂ© qu’au commencement. —  Et trois fois ? — La jaune (C). — Quatre ? — La rouge (A) parce que vous avez tournĂ© quatre fois. C’est facile. Vous ne savez pas la combine : je vois Ă  travers le carton (en rĂ©alitĂ© il remue les lĂšvres et calcule Ă  mesure). — Six fois (sans tourner effectivement) ? — En tout cas ce ne sera pas la brune (B) la premiĂšre, parce qu’elle peut pas se changer. —  Alors ? — (Il calcule Ă  voix basse). La rouge (A). — Et cinq fois ? — La jaune. »

Lam (7 ; 4). Technique 2. MĂȘme dĂ©but. « Et si je tourne deux fois ? — La rouge (A) parce que vous avez tournĂ© deux fois. — (On tourne trĂšs vite 10-12 fois.) Ça peut ĂȘtre la brune (B) ? — Non, parce qu’elle est au milieu des deux autres. — Et si je tourne avec un moteur toute la journĂ©e ? — Toujours au milieu. —  Et trois fois ? — Une fois la jaune, deux fois la rouge, trois fois la jaune. —  Cinq fois ? — La jaune. — Six fois ? — La rouge. — Douze fois ? — Rouge. — Quinze ? — La jaune. — Onze fois ? — Jaune. — Comment on appelle les nombres 2, 4, 6, 8 ? — Sais pas. »

Al (7 ; 2). 1 Ă  8 tours (dans l’ordre) : correct. « Et si je tourne une fois ? — Jaune (C). — Cinq fois ? — Jaune. —  Sept ? — Jaune. —  Quatre ? — Rouge (A). — Six ? — Rouge. —  Huit ? — Rouge. —  Douze ? — Rouge. —  Quinze ? — Jaune. —  Dix-sept ? — Jaune. —  Vingt ? — Rouge. »

Technique 3 : juste pour 1, 2, 5, 8, 13, 25, et 40 fois. « Comment on appelle les nombres 2, 4, 6, 8 ? — Les nombres pairs. »

On constate ainsi que ces sujets arrivent Ă  prĂ©voir l’ordre des Ă©lĂ©ments pour un nombre quelconque de demi-rotations et quelle que soit la suite des nombres choisis. En outre, ils dĂ©gagent rapidement de ces prĂ©visions la loi selon laquelle l’ordre direct correspond aux nombres pairs et l’ordre inverse aux nombres impairs de demi-rotations.

Le problĂšme qui se pose, au terme de ce dĂ©veloppement, est donc de comprendre comment le sujet en arrive Ă  dĂ©duire l’ensemble des transformations en jeu tandis que chacune d’entre elles, sans exception, a nĂ©cessitĂ© l’intervention de l’expĂ©rience pour ĂȘtre comprise au cours des stades antĂ©rieurs. C’est la question de l’expĂ©rience et de la dĂ©duction, ou en gĂ©nĂ©ral des structures inhĂ©rentes aux sujets et de la pression des choses, qui s’impose par consĂ©quent dĂšs le dĂ©but de cette Ă©tude du mouvement et de la vitesse, puisqu’il surgit dĂ©jĂ  Ă  propos de la notion d’ordre.

Si l’expĂ©rience est nĂ©cessaire pour rendre compte de chaque nouvelle acquisition, l’activitĂ© de l’intelligence ne l’est pas moins, Ă©tant donnĂ© que la dĂ©duction est finalement possible. Nous Ă©carterons donc d’emblĂ©e les solutions classiques de l’empirisme associationniste et du rationalisme aprioriste comme Ă©tant toutes deux unilatĂ©rales ou, si l’on prĂ©fĂšre, comme se rĂ©futant l’une par l’autre en se complĂ©tant nĂ©cessairement. La phĂ©nomĂ©nologie est Ă  coup sĂ»r dans le vrai en soulignant l’interdĂ©pendance radicale du sujet et des objets, et du mĂȘme point de vue, la thĂ©orie de la Forme dans la mesure oĂč elle constate la totalitĂ© fonctionnelle qui relĂšve l’un Ă  l’autre l’organisme et le milieu, le percevant et le champ perçu ou encore l’intelligence structurante et les choses structurĂ©es. Mais phĂ©nomĂ©nologie Ă©pistĂ©mologique et « gestaltisme » psychologique demeurent des doctrines paresseuses lorsque, de cette constatation initiale, elles concluent Ă  la non-construction des schĂšmes opĂ©ratoires et Ă  la permanence des lois d’organisation, au lieu de voir dans l’ajustement progressif de l’assimilation mentale et de l’accommodation aux objets extĂ©rieurs un dynamisme constructif indĂ©finiment nuancĂ©.

En rĂ©alitĂ© les rapports existant entre l’activitĂ© du sujet et l’expĂ©rience ne sont nullement permanents parce que ni le schĂ©matisme de l’assimilation ni le contact avec les choses ne sont donnĂ©s une fois pour toutes, et ces rapports se transforment de niveau en niveau de telle sorte que la solution gĂ©nĂ©rale du problĂšme ne peut ĂȘtre cherchĂ©e qu’en fonction du dĂ©veloppement lui-mĂȘme, c’est-Ă -dire de l’équilibration progressive de cette interaction. C’est prĂ©cisĂ©ment la leçon que nous aimerions dĂ©gager des faits prĂ©cĂ©dents dans le cas particulier du groupement des relations d’ordre.

La question peut d’ailleurs se poser de deux façons complĂ©mentaires : du point de vue de la lecture d’une expĂ©rience donnĂ©e et de celui de la prĂ©vision des expĂ©riences ultĂ©rieures ou de la reconstitution des expĂ©riences antĂ©rieures (rĂ©elles ou possibles). Du premier de ces deux points de vue, il est clair que la mĂȘme constatation empirique (celle, par exemple de l’ordre inverse perçu aprĂšs un retour des Ă©lĂ©ments ou un demi-tour du dispositif) donnera lieu Ă  une tout autre lecture selon la maniĂšre dont elle est comprise et que cette comprĂ©hension se transforme en fonction des stades mentaux dĂ©jĂ  parcourus : ce fait banal suffĂźt Ă  lui seul Ă  attester l’existence d’une assimilation intellectuelle distincte des structurations dans lesquelles le sujet resterait passif. Que celle-ci rĂ©gissent la perception mĂȘme des donnĂ©es ou que de cette perception il y ait assimilation active, nous n’avons point Ă  en discuter ici. Mais du point de vue de la comprĂ©hension comme telle des donnĂ©es perçues, il est clair que, du stade I au stade III, c’est-Ă -dire de l’intuition simple Ă  l’intelligence opĂ©ratoire en passant par l’intuition articulĂ©e, ni l’activitĂ© du sujet ni l’effet produit par les donnĂ©es de l’expĂ©rience ne demeurent identiques et c’est en quoi le rapport entre deux se transforme lui-mĂȘme. Du point de vue de la prĂ©vision, d’autre part, selon que le sujet n’anticipe ni ne reconstitue rien (stade I), qu’il anticipe et reconstitue en imaginant l’expĂ©rience non actuelle (stade II) ou qu’il calcule par composition opĂ©ratoire (stade III), les deux termes et leur rapport se transforment Ă©galement de façon continue.

Or, de ce double point de vue, on peut interprĂ©ter comme suit les rĂ©sultats prĂ©cĂ©dents. Au cours du premier stade, l’expĂ©rience n’est que constatĂ©e sans ĂȘtre comprise et ne donne lieu Ă  aucune prĂ©vision dĂ©passant la simple reproduction de cette constatation statique et limitĂ©e. Or, par cela mĂȘme, l’activitĂ© du sujet, sans ĂȘtre pour autant nulle, se rĂ©duit Ă  une simple centration de l’intuition sur le fait donnĂ©, laquelle se voit attribuer une valeur privilĂ©giĂ©e en vertu prĂ©cisĂ©ment de cette circonstance qu’il n’est mis en relation avec aucun autre fait antĂ©rieur ou futur. C’est ainsi que, constatant l’ordre inverse CBA pour un demi-tour, le sujet le prĂ©voit Ă©galement pour deux demi-tours, etc. Au stade II, l’expĂ©rience prolonge son action au-delĂ  du fait constatĂ©, puisqu’elle fournit le contenu des reconstitutions et anticipations graduelles qui marquent les progrĂšs successifs de cette pĂ©riode (II A et II B). Mais c’est parce que l’intuition, dĂ©centrĂ©e par rapport aux donnĂ©es prĂ©sentes, donne lieu Ă  une activitĂ© rĂ©gulatrice qui permet d’étendre le pouvoir reprĂ©sentatif du sujet jusqu’à des limites variables, mais se dilatant peu Ă  peu en fonction de cette dĂ©centration mĂȘme. Au troisiĂšme stade, enfin, l’expĂ©rience est indĂ©finiment Ă©tendue, en accord constant avec un pouvoir de composition qui marque l’affranchissement de l’activitĂ© du sujet. Seulement, et ce point est fondamental, la dĂ©duction ne parvient ainsi Ă  embrasser l’expĂ©rience qu’en la dĂ©passant et en construisant un schĂ©matisme dont le double caractĂšre de rĂ©versibilitĂ© complĂšte et de gĂ©nĂ©ralisation irreprĂ©sentable atteste le caractĂšre constructif.

L’activitĂ© du sujet se marque ainsi au dĂ©but par une simple centration consistant Ă  surestimer la signification des donnĂ©es de l’intuition momentanĂ©e (stade I), puis Ă  dĂ©centrer ces donnĂ©es pour les mettre en relation avec celles des intuitions antĂ©rieures et ultĂ©rieures (stade II), et enfin Ă  les soumettre Ă  des opĂ©rations rĂ©glĂ©es par leur composition rĂ©versible (stade III). Dans les trois cas, cette activitĂ© consiste donc en une mise en relations, soit des donnĂ©es avec le point de vue propre (stade I), soit des donnĂ©es entre elles par coordination progressive des points de vue (stade II) soit enfin des actions conduisant Ă  ces points de vue successifs (stade III) tandis que l’expĂ©rience est constituĂ©e par les donnĂ©es elles-mĂȘmes, d’abord simplement phĂ©nomĂ©nistes et discontinues (stade I) puis reliĂ©es par la reprĂ©sentation des Ă©vĂ©nements intercalaires (stade II) et enfin par l’ensemble des reprĂ©sentations possibles (stade III).

Mais alors, si l’activitĂ© du sujet se borne Ă  Ă©tablir des relations entre les donnĂ©es de l’expĂ©rience, n’est-on pas acculĂ© Ă  l’alternative suivante : ou bien ces relations copient celles du rĂ©el et les actions ou opĂ©rations qui les engendrent doublent simplement les transformations de l’expĂ©rience elle-mĂȘme, ou bien l’Ɠuvre de la raison est originale mais plus Ă©troite et se rĂ©duit, comme on l’a voulu, Ă  une identification aux prises avec la diversitĂ© extĂ©rieure. Or, il n’est aucun motif de considĂ©rer l’identitĂ© seule comme rationnelle alors que les autres opĂ©rations de tout groupement ou groupe constituent un systĂšme rĂ©versible entiĂšrement rigoureux : l’opĂ©ration identique n’est qu’un produit des opĂ©rations directes et inverses. Est-ce Ă  dire, dĂšs lors qu’elles copient sans plus les rapports expĂ©rimentaux ? Au point d’arrivĂ©e certainement pas, puisqu’elles leur ajoutent donc la rĂ©versibilitĂ© entiĂšre. Mais au point de dĂ©part ? Toute opĂ©ration n’est-elle pas issue d’une simple action, qui demeure empirique avant de devenir rĂ©versible ? Des rotations expĂ©rimentales avec constatation simple du rĂ©sultat obtenu aux rotations opĂ©ratoires groupĂ©es en un systĂšme dĂ©ductif, n’y a-t-il pas simple intĂ©riorisation de pures expĂ©riences ?

Mais c’est justement ici que le point de vue gĂ©nĂ©tique met en dĂ©faut une discussion qui voudrait dĂ©partager entre une activitĂ© du sujet et une pression des objets donnĂ©e une fois pour toutes. La vĂ©ritĂ© est qu’au point de dĂ©part la coordination due au sujet et les donnĂ©es de l’objet sont indiffĂ©renciĂ©es au maximum et que leur diffĂ©renciation s’impose en cours de dĂ©veloppement : or Ă  cette diffĂ©renciation correspond un ajustement rĂ©ciproque progressif parce que, si la coordination Ă©gocentrique initiale tient en Ă©chec l’expĂ©rience et la rĂ©duit au phĂ©nomĂ©nisme, le groupement terminal constitue au contraire, en mĂȘme temps qu’un systĂšme de compositions dĂ©ductives exempt de contradictions internes, une suite d’expĂ©riences possibles en accord permanent avec toute expĂ©rience rĂ©elle.

Il faut donc dire, et cela Ă  tous les niveaux, que l’action — point de dĂ©part commun des intuitions imagĂ©es et des opĂ©rations — ajoute quelque chose au rĂ©el au lieu d’en extraire simplement (ou, comme on dit, d’en « abstraire ») les Ă©lĂ©ments de sa propre construction. Il y a davantage, dans l’action de « placer » un objet Ă  la suite d’un autre, que la lecture d’un simple ordre de succession : il y a une modification du rĂ©el par le sujet. Cette transformation est, au dĂ©but dĂ©formante dans la mesure oĂč elle est incomplĂšte parce que centrĂ©e sur le sujet et ses actes momentanĂ©s, mais, en se dĂ©centrant et en s’accommodant Ă  toutes les modifications possibles du rĂ©el, elle ajoute alors Ă  celui-ci la considĂ©ration des Ă©tats antĂ©rieurs et ultĂ©rieurs, et par consĂ©quent une mobilitĂ© et une rĂ©versibilitĂ© dont il ne dispose pas par lui-mĂȘme et que seul le sujet a le pouvoir de lui confĂ©rer.

À cet Ă©gard, le rĂŽle de l’expĂ©rience, dans la construction des rapports mathĂ©matiques, est donc d’une nature trĂšs particuliĂšre et qui Ă©chappe souvent Ă  l’attention des psychologues et des Ă©pistĂ©mologistes : l’expĂ©rience de l’ordre (et du nombre, de l’espace, etc.) est une expĂ©rience que le sujet fait en rĂ©alitĂ© sur lui-mĂȘme, c’est-Ă -dire sur ses propres actions et non pas sur les objets comme tels auxquels les actions s’appliquent simplement. C’est pourquoi ces actions, une fois coordonnĂ©es en « groupements » cohĂ©rents, peuvent Ă  un moment donnĂ© se passer de toute expĂ©rience et donner lieu Ă  une composition interne purement dĂ©ductive, ce qui serait inexplicable si l’expĂ©rience initiale avait consistĂ© Ă  extraire la connaissance des objets eux-mĂȘmes. Mais avant que cette coordination soit possible et que la composition des actions comme telles se traduise sous la forme d’un « groupement » ainsi devenu opĂ©ratoire, il va de soi que les actions ont besoin d’expĂ©riences pour se coordonner entre elles, et par consĂ©quent d’objets pour servir de point d’appui Ă  ces expĂ©riences. C’est ce qui explique que la notion d’ordre, avec toutes les diffĂ©renciations que nous venons d’en Ă©tudier, ait une origine Ă  la fois expĂ©rimentale mais non empirique, puisqu’il s’agit d’expĂ©riences que le sujet fait sur ses propres actions, et aboutisse Ă  des dĂ©ductions Ă  la fois nĂ©cessaires et non a priori, puisque cette nĂ©cessitĂ© est celle de la composition mĂȘme des actions et que cette composition est progressive et non pas donnĂ©e dĂšs le dĂ©part.