Chapitre XII.
Les opérations constitutives du mouvement et de la vitesse a

Le rĂ©sultat des Ă©tudes qui prĂ©cĂšdent est que le mouvement et la vitesse, au lieu d’ĂȘtre apprĂ©hendĂ©s de façon immĂ©diate, donnent lieu Ă  une longue Ă©laboration, d’abord sensori-motrice puis intuitive et enfin opĂ©ratoire. Ces opĂ©rations dĂ©butent elles-mĂȘmes par un systĂšme de « groupements » qualitatifs avant d’aboutir aux groupes quantitatifs (extensifs et surtout mĂ©triques). Il importe, en cette conclusion, de fournir une vision d’ensemble de ce dĂ©veloppement (les questions purement perceptives Ă©tant rĂ©servĂ©es), et de le mettre en connexion avec cette autre Ă©volution, Ă©troitement corrĂ©lative et que nous avons Ă©tudiĂ©e en un ouvrage complĂ©mentaire : celle de la notion de temps.

À analyser d’une maniĂšre purement gĂ©nĂ©tique et sans prĂ©suppositions thĂ©oriques comment s’élaborent les notions de mouvement et de vitesse, nous avons Ă©tĂ© conduits, en effet, Ă  distinguer six grands systĂšmes opĂ©ratoires, coopĂ©rant de façon toujours plus Ă©troite les uns avec les autres, et dont les quatre premiers ne relĂšvent que de la logique qualitative, c’est-Ă -dire prĂ©sentent une structure analogue Ă  celle des relations et des classes, mais appliquĂ©e aux transformations infralogiques ou intĂ©rieures Ă  la construction de l’objet. Ce sont : 1° les opĂ©rations de placement, qui engendrent les notions de succession spatiale ou d’ordre et qui constituent ainsi un premier type de groupement qualitatif, nĂ©cessaire Ă  la construction de l’idĂ©e de dĂ©placement. 2° Les opĂ©rations de dĂ©placement (ou changement de placement) qui forment, du point de vue qualitatif, un seul et mĂȘme groupement avec les prĂ©cĂ©dents (quoique mathĂ©matiquement le groupe des dĂ©placements apparaĂźt comme beaucoup plus restreint que les groupes topologiques), mais peuvent cependant s’en distinguer comme suit : dans le placement c’est le sujet qui se dĂ©place pour ordonner les objets tandis que dans le dĂ©placement ce sont les objets eux-mĂȘmes qui changent de position. 3° Les opĂ©rations de co-dĂ©placements, c’est-Ă -dire de correspondance entre placements ou dĂ©placements, opĂ©rations qui engendrent simultanĂ©ment les notions de succession temporelle, de durĂ©e et de vitesse absolue (c’est-Ă -dire relative Ă  un systĂšme immobile ou placement). 4° Les opĂ©rations de dĂ©placements et de co-dĂ©placements relatifs, qui permettent de composer les mouvements corrĂ©latifs ainsi que leurs vitesses. 5° Les opĂ©rations extensives c’est-Ă -dire mathĂ©matiques et non plus qualitatives, mais non encore mĂ©triques, qui permettent de construire les rapports de rapports, ou proportions, entre les temps employĂ©s et les espaces parcourus. 6° Enfin les opĂ©rations mĂ©triques permettant la mesure (par construction d’unitĂ©s itĂ©rables) de ces espaces et de ces durĂ©es, donc des chemins parcourus et des vitesses.

I. — Les opĂ©rations de placement (ordre de succession spatiale)

Oublions pour un instant toute connaissance mathĂ©matique et bornons-nous Ă  mettre en relations de la maniĂšre la plus simple les donnĂ©es de l’expĂ©rience, telles qu’elles pourraient ĂȘtre lues, sans prĂ©supposition aucune, mĂȘme par un petit enfant : le mouvement apparaĂźt, d’un tel point de vue, comme Ă©tant avant tout, non pas un chemin parcouru — notion que l’analyse nous a montrĂ©e beaucoup plus abstraite et dĂ©rivĂ©e qu’on ne pourrait l’imaginer — mais un changement de position ou de place. Un crayon Ă©tait tout Ă  l’heure sur la table, mais il n’y est plus et se retrouve par terre : c’est donc qu’il est tombĂ©, et ce dĂ©placement ne se prĂ©sente pas comme un parcours prĂ©cis, Ă©valuĂ© en termes de distance, mais bien comme un « changement de place » qui a remplacĂ© la position « sur la table » par la position « sous la table ». Une bille roule, lancĂ©e par un joueur : l’important n’est pas le nombre de dĂ©cimĂštres de l’espace qu’elle franchit, mais que son mouvement ait dĂ©butĂ© Ă  la ligne de dĂ©part (la « coche ») et surtout qu’il ait atteint le but visĂ© c’est-Ă -dire rejoint une position finale bien dĂ©terminĂ©e. Ce sont donc les positions ou emplacements et leurs changements qui dĂ©finissent le mouvement avant les intervalles ou distances parcourues. C’est pourquoi, lorsque l’on demande aux petits de reporter un certain trajet linĂ©aire sur une seconde ligne non parallĂšle Ă  la premiĂšre, mais prĂ©sentant les mĂȘmes points limites, ils ne s’occupent que des points d’arrivĂ©e et non des distances de parcours (chapitre III). Ce primat du point d’arrivĂ©e est d’ailleurs la consĂ©quence naturelle du finalisme inhĂ©rent aux conceptions primitives du mouvement.

Or, si le dĂ©placement est ainsi Ă  concevoir gĂ©nĂ©tiquement comme un « dĂ©-placement » au sens Ă©tymologique du mot, c’est-Ă -dire comme un changement de position (A se dĂ©place par rapport à B s’il commence par le prĂ©cĂ©der, dans un certain ordre d’orientation, pour ensuite lui succĂ©der, ou rĂ©ciproquement), il convenait de commencer notre Ă©tude du mouvement par une analyse des « placements » eux-mĂȘmes : non pas, naturellement en abordant toute la gĂ©omĂ©trie de l’ordre mais simplement l’ordre de succession ou d’orientation en une suite de mobiles quelconques. La chose s’imposait d’autant plus que la vitesse elle-mĂȘme est conçue par tous les petits en fonction, non pas des rapports de temps et d’espace parcouru, mais de l’intuition du dĂ©passement : A marche plus vite que A’ (lorsque tous deux se dĂ©placent simultanĂ©ment par rapport à B et dans le mĂȘme sens) si A, qui Ă©tait d’abord situĂ© en arriĂšre de A’ ou au mĂȘme point que lui finit par ĂȘtre placĂ© devant lui. La vitesse elle-mĂȘme, autant que le mouvement en gĂ©nĂ©ral, commençant par ĂȘtre conçue en fonction des rapports de placement, c’est donc bien de ceux-ci que dĂ©pend toute la construction gĂ©nĂ©tique ultĂ©rieure.

Soit donc trois boules A, B et C, qui se suivent dans un tuyau ou le long d’une tige de fer, de façon telle que leur ordre ne puisse ĂȘtre altĂ©rĂ© davantage que celui de trois points quelconques sur une ligne. L’opĂ©ration constitutive du placement consistera Ă  les ordonner dans un mĂȘme sens, tel par exemple que « A prĂ©cĂšde B » et que « B prĂ©cĂšde C », etc. La composition de deux opĂ©rations engendre une nouvelle opĂ©ration : par exemple « A prĂ©cĂšde C » est le produit des deux placements AB et BC. Appelons direct le sens d’orientation ainsi dĂ©fini. L’opĂ©ration inverse consistera alors Ă  suivre les Ă©lĂ©ments selon le sens d’orientation inverse, donc (en allant de C à A) « C prĂ©cĂšde B », et « B prĂ©cĂšde A » 1.

Un point est encore Ă  noter. Par le fait que le groupement des opĂ©rations de placements est constituĂ© par des relations asymĂ©triques (« prĂ©cĂšde » ou « succĂšde à ») transitives, reliĂ©es entre elles Ă  la maniĂšre d’une « sĂ©riation qualitative » (voir La GenĂšse du nombre chez l’enfant, chapitres V et VI), on peut en tirer un autre groupement : celui de l’emboĂźtement des intervalles compris entre les termes ordonnĂ©s. P. ex. entre A et B se trouve un intervalle, qui est emboĂźtĂ© dans l’intervalle compris entre A et C, etc. Or, si les relations d’ordre ou de placement sont asymĂ©triques, les intervalles consistent en relations symĂ©triques : l’intervalle est le mĂȘme entre A et B qu’entre B et A. C’est cette symĂ©trie des intervalles qui permet de dĂ©finir la relation « entre ». P. ex. entre A et C se trouve un intervalle, occupĂ© par l’élĂ©ment B : il s’ensuit que B est aussi entre C et A et ce n’est pas autre chose que cette symĂ©trie qu’exprime le cĂ©lĂšbre axiome de Hilbert « si B est entre A et C, il est aussi entre C et A ». Or, en ce qui concerne l’acquisition de ces deux groupements complĂ©mentaires, l’observation a fourni un rĂ©sultat dĂ©cisif : ni l’un ni l’autre ne se prĂ©sentent comme des mĂ©canismes innĂ©s de la pensĂ©e et tous deux supposent une construction dans laquelle interviennent l’activitĂ© perceptive, puis l’intuition et ses rĂ©gulations et qu’achĂšvent seulement les opĂ©rations. Ces opĂ©rations « groupĂ©es » que l’on ne trouve donc qu’au terme de ce dĂ©veloppement apparaissent dĂšs lors comme la forme terminale d’équilibre du raisonnement, l’équilibre Ă©tant dĂ» au fait que les rĂ©gulations intuitives ont atteint la rĂ©versibilitĂ© complĂšte. Comme nous l’a appris, en effet, le chapitre I, l’enfant ne sait dĂ©duire, au dĂ©but de cette Ă©volution, ni l’ordre inverse des trois boules CBA, ni que l’élĂ©ment mĂ©dian B restera toujours « entre » C et A aussi bien qu’« entre » A et C, quelles que soient les opĂ©rations effectuĂ©es. Au cours d’un second stade les questions sont rĂ©solues mais empiriquement, tandis qu’au cours du stade III (vers 7-8 ans) toutes les opĂ©rations sont groupĂ©es sur le plan concret. Quant aux opĂ©rations formelles, il faudra attendre 10-11 ans, comme nous avons pu l’établir il y a longtemps dĂ©jà 2, pour que l’enfant comprenne que B est nĂ©cessairement Ă  la fois « à gauche de A » et « à droite de C » ou l’inverse.

Supposons maintenant que la suite se referme sur elle-mĂȘme, telle que l’on ait ABCDABCDA
 etc. Les mĂȘmes opĂ©rations d’ordre peuvent naturellement ĂȘtre effectuĂ©es, en ce nouveau cas, Ă  cette seule diffĂ©rence prĂšs que l’on obtient alors un ordre cyclique tel que la suite directe donne la pĂ©riodicitĂ© A
 DA
 DA
, etc., et la suite inverse la pĂ©riodicitĂ© D
 AD
 AD
 etc. L’analyse de ces opĂ©rations reprĂ©sentĂ©es concrĂštement par la rotation d’une suite de couleurs sur un cylindre, a donnĂ© les mĂȘmes rĂ©sultats et aux mĂȘmes Ăąges (chapitre II).

Or, pour expliquer le dĂ©veloppement de ces opĂ©rations de placement, tant linĂ©aire que cyclique, il faut assurĂ©ment se rappeler que, dĂšs le niveau de l’intelligence sensori-motrice et prĂ©verbale, le sujet a sans cesse l’occasion d’acquĂ©rir le schĂšme pratique de chacun des rapports en jeu dans les groupements. Il lui arrive, par exemple, de suivre des yeux une succession d’objets dans un sens puis dans l’autre ; ou de se dĂ©placer par rapport Ă  cette suite d’objets, dans un sens et dans l’autre ; et de voir se dĂ©placer (ou, mieux encore, de dĂ©placer lui-mĂȘme) cette suite d’objets, dans un sens et dans l’autre, etc. Il lui arrive surtout, et nous avons mĂȘme Ă©tudiĂ© jadis cette conduite en dĂ©tail 3, d’apprendre Ă  retourner les objets en dĂ©couvrant ainsi un ordre de succession cyclique grĂące Ă  la rotation qu’il leur imprime. En toutes ces expĂ©riences sensori-motrices, relevant d’une organisation solidaire des perceptions et des habitudes sous la direction de l’intelligence pratique, les diffĂ©rents schĂšmes du « placement » linĂ©aire et cyclique s’élaborent donc de façon analogue aux situations expĂ©rimentales des chapitres I et II.

Seulement, il est bien clair que ces schĂšmes pratiques ne sont pas des pensĂ©es. Autrement dit, voyant A, le sujet apprend Ă  anticiper la perception de B, et voyant B aprĂšs A, Ă  anticiper la perception de C. Il se peut en outre, mais c’est lĂ  un nouvel apprentissage — et qui, Ă  ce niveau psychologique, n’est nullement inclus dans le prĂ©cĂ©dent — que, voyant C, il apprenne Ă  anticiper la perception de B, etc. Cette rĂ©versibilitĂ© pratique est non seulement accessible Ă  l’enfant de 10-12 mois : elle est mĂȘme la condition de la construction du schĂšme de l’objet permanent, c’est-Ă -dire de la notion d’un retour possible au point de dĂ©part de chaque modification du rĂ©el 4. Mais, elle ne constitue qu’un retour pratique et non pas une opĂ©ration dĂ©ductive : l’enfant de ce niveau ne parvient nullement Ă  penser la suite ABC, indĂ©pendamment de la perception successive de chaque terme, et encore moins Ă  en dĂ©duire la suite CBA, indĂ©pendamment des phases perceptives et habituelles de l’action en cours.

Le stade I envisagĂ© dans le prĂ©sent ouvrage, autrement dit celui des intuitions Ă©lĂ©mentaires prĂ©cĂ©dant la pensĂ©e opĂ©ratoire, n’est donc qu’une pĂ©riode de reconstruction des rapports dĂ©jĂ  acquis sur le plan purement pratique et qu’il s’agit de traduire en reprĂ©sentations (c’est-Ă -dire en intuitions Ă©vocatrices, puis anticipatrices et reconstructrices) indĂ©pendantes de l’action. Et de mĂȘme que les anticipations et reconstitutions perceptives et motrices de l’action ont permis la construction du schĂšme des retours pratiques, de mĂȘme le progrĂšs des anticipations et reconstitutions intuitives explique la rĂ©gulation des intuitions initiales et le passage du stade I au stade II : l’intuition simple et irrĂ©versible du stade I, encore liĂ©e Ă  la perception elle-mĂȘme, s’assouplit en intuitions articulĂ©es, dont les rĂ©gulations annoncent les opĂ©rations rĂ©versibles. Il va de soi, dĂšs lors, que celles-ci ne peuvent constituer que la forme d’un Ă©quilibre final, et non pas une structure a priori, antĂ©rieure Ă  tout le dĂ©veloppement.

Sans l’expĂ©rience, en effet, aucune opĂ©ration n’est possible, puisque l’opĂ©ration procĂšde de l’action et que c’est l’action qui permet Ă  l’enfant de dĂ©couvrir les ordres direct et inverse, ainsi que l’invariance de la relation symĂ©trique « entre ». Mais, sans l’activitĂ© du sujet, qui se traduit par la rĂ©versibilitĂ© progressive des actions et intuitions jusqu’à la rĂ©versibilitĂ© entiĂšre des mĂ©canismes opĂ©ratoires, les actions ne se transformeraient pas en opĂ©rations et celles-ci ne parviendraient donc pas Ă  se « grouper » en systĂšmes mobiles et cohĂ©rents. On peut donc se reprĂ©senter de la maniĂšre suivante les rapports de l’expĂ©rience et de la dĂ©duction. Dans les pĂ©riodes initiales le sujet se livre Ă  des actions non rĂ©versibles ni groupĂ©es, et qui ne convergent pas nĂ©cessairement avec les propriĂ©tĂ©s de la rĂ©alitĂ© objective (assimilation Ă©gocentrique). En effet, l’expĂ©rience, par ses modifications, impose sans cesse des relations nouvelles qui ne coĂŻncident pas nĂ©cessairement avec les prĂ©visions du sujet (accommodation phĂ©nomĂ©nale). Ces deux sortes de transformations sont donc Ă  la fois orientĂ©es en sens diffĂ©rents, souvent mĂȘme contraires, et cependant en partie indiffĂ©renciĂ©es : les premiĂšres demeurant Ă  la pĂ©riphĂ©rie de l’activitĂ© du sujet et les secondes Ă  la surface de l’expĂ©rience, elles interfĂšrent de façon continuelle, mais chaotique et non rĂ©glĂ©e. Au fur et Ă  mesure, par contre, que le sujet est mieux capable de coordonner ses actions, il ne tient plus seulement compte de l’expĂ©rience actuelle et immĂ©diate, mais de toutes les expĂ©riences passĂ©es, et des expĂ©riences futures du possible. Il s’ensuit alors deux dĂ©veloppements corrĂ©latifs : 1° Le sujet aboutit Ă  composer ses actions entre elles d’abord en anticipant davantage leurs rĂ©sultats et en reconstituant avec une prĂ©cision plus grande leurs phases antĂ©rieures (dĂ©centrations et rĂ©gulations intuitives), puis en prenant conscience des conditions elles-mĂȘmes de coordination des actions et reprĂ©sentations, et en rĂ©glant les anticipations et reconstitutions au moyen d’opĂ©rations de rĂ©union, de sĂ©riation, etc. : ainsi se constituent les groupements rĂ©versibles, terme ultime de la coordination propre Ă  l’activitĂ© du sujet. 2° Mais alors les modifications de la rĂ©alitĂ©, au lieu d’ĂȘtre aperçues seulement dans le champ Ă©troit de l’expĂ©rience actuelle, donnent lieu aux mĂȘmes anticipations et reconstitutions, et, dĂ©passant ainsi de toutes parts les limites du sensible et souvent mĂȘme du reprĂ©sentable, convergent de plus en plus avec les opĂ©rations. C’est pourquoi les opĂ©rations mathĂ©matiques, qui marquent le terme de cette double Ă©volution, expriment aussi bien les transformations de la rĂ©alitĂ© objective que les phases de l’activitĂ© du sujet : Ă  ce niveau de coordination les transformations opĂ©ratoires et les modifications du rĂ©el sont donc Ă  la fois diffĂ©renciĂ©es, mais en Ă©quilibre permanent les uns avec les autres.

II. — Les opĂ©rations de dĂ©placement (mouvements)

Tout ce que nous venons de rappeler des opĂ©rations de placement serait Ă  redire de celles de dĂ©placement, parce que ce sont en rĂ©alitĂ© les mĂȘmes opĂ©rations, et qu’il est impossible de les dissocier psychologiquement. Pour Ă©tudier l’ordre de succession d’une suite ABC
, nous avons mis les Ă©lĂ©ments A, B, C
 en mouvement d’aller et de retour et avons imprimĂ© au systĂšme entier des mouvements de rotation pour mieux analyser l’invariance de la relation « entre » : translations et rotations sont donc deux dĂ©placements. On aurait certes pu, et un mathĂ©maticien l’eĂ»t sans doute exigĂ©, laisser la suite immobile et la parcourir en pensĂ©e dans l’ordre ABC
 ou
 CBA. Mais qu’est-ce que parcourir une suite en pensĂ©e ? Pour le psychologue, qui analyse la pensĂ©e au lieu de la tenir, Ă  la maniĂšre des mathĂ©maticiens, comme donnĂ©e, c’est nĂ©cessairement faire intervenir des mouvements. S’il s’agit d’un dĂ©placement du regard, ou d’un organe perceptif, sur chacun des Ă©lĂ©ments successifs A, B, C
 ou
 C, B, A, il est clair que le sens d’orientation de la suite sera relatif Ă  un mobile, qui est l’Ɠil ou la main, etc. S’il s’agit d’une pensĂ©e « pure » et « abstraite », telle que celle du topologiste qui « parcourt » en esprit l’infinitĂ© des points successifs d’une ligne quelconque ou d’une courbe de Jordan, il est clair que le mouvement est toujours lĂ , mais intĂ©riorisĂ© dans l’activitĂ© du sujet pensant, dont l’attention se centre successivement sur quelques points A, B, C
 ou
 C, B, A et que sans ce mouvement intĂ©rieur, la notion mĂȘme de « sens de parcours » ou de « sens d’orientation » n’aurait aucune signification. Les opĂ©rations de placement sont donc toujours relatives Ă  un sujet qui dĂ©place ou qui se dĂ©place : tel est le premier point 5.

Mais qu’est-ce qu’un dĂ©placement, sinon prĂ©cisĂ©ment un changement de position par rapport Ă  un systĂšme considĂ©rĂ© comme immobile, donc un changement de place par rapport Ă  un placement antĂ©rieur ? Un dĂ©placement gĂ©omĂ©trique est relatif Ă  un systĂšme de coordonnĂ©es, c’est-Ă -dire Ă  un placement prĂ©alable des points de repĂšre, de mĂȘme que le dĂ©placement d’une balle dans une chambre est rapportĂ©, par un bĂ©bĂ© dĂ©jĂ , Ă  l’emplacement des meubles, des portes et des parois. Les opĂ©rations de dĂ©placement sont donc toujours relatives Ă  des opĂ©rations de placement : tel est le second point.

C’est pourquoi si, raisonnant comme il le doit, en faisant abstraction de l’activitĂ© du sujet pensant, le gĂ©omĂštre considĂšre le groupe des dĂ©placements comme un sous-groupe trĂšs restreint d’une hiĂ©rarchie de groupes dont le plus gĂ©nĂ©ral est le groupe principal de la topologie pure, le psychologue qui Ă©tudie les opĂ©rations de l’esprit dans leur ordre gĂ©nĂ©tique doit bien considĂ©rer les opĂ©rations qualitatives de placement et de dĂ©placement comme solidaires dĂšs le point de dĂ©part 6, ce qui ne l’empĂȘche nullement de reconnaĂźtre que les opĂ©rations mĂ©triques de dĂ©placement sont beaucoup plus tardives et beaucoup moins gĂ©nĂ©rales. C’est d’ailleurs le sens Ă©vident de la doctrine cĂ©lĂšbre d’H. PoincarĂ©, pour lequel l’espace dĂ©rivait psychologiquement d’un groupe des dĂ©placements constituĂ© de façon expĂ©rimentale par chaque sujet en fonction des mouvements perçus sur les objets et de ses propres dĂ©placements.

Cela dit, le problĂšme est alors le suivant : comment se peut-il, si l’organisation des dĂ©placements est esquissĂ©e par les perceptions et par les mouvements du corps propre dĂšs le niveau de l’intelligence sensori-motrice, que le groupement opĂ©ratoire n’en soit achevĂ© que si tard sur le plan de la pensĂ©e reprĂ©sentative ? On se rappelle, en effet, les questions analysĂ©es au cours des chapitres III et IV : comparer les chemins parcourus sur deux lignes ayant les mĂȘmes points de dĂ©part et d’arrivĂ©e mais dont l’une est une droite, et l’autre une ligne brisĂ©e ; ou bien, un mobile, partant de O, faisant une sĂ©rie de navettes partielles, OC, CB, BA, etc., entre O et D, et se retrouvant finalement au point de dĂ©part O, a-t-il fait plus de chemin dans la direction OD ou dans la direction DO ? Or, jusque vers 7 ans, l’enfant n’arrive pas Ă  dissocier l’égalitĂ© des chemins parcourus de celle des points d’arrivĂ©e (chapitre III) ; jusque vers 7 ans Ă©galement il n’admet pas dans tous les cas l’égalitĂ© d’un seul trajet OD avec un seul trajet DO, et il faut attendre le niveau des opĂ©rations formelles, vers 10-11 ans, pour qu’il comprenne que, quels que soient les trajets partiels (OA, AB, BC, CB, etc.) il y aura toujours autant de chemin dans un sens que dans l’autre s’il se retrouve en O !

Mais ces rĂ©sultats Ă©tranges vont de soi si l’on se rappelle la parentĂ© Ă©troite des opĂ©rations de placement et de dĂ©placement. En effet, l’enfant commence par concevoir un dĂ©placement en fonction, non pas du chemin parcouru, mais seulement des changements de position, c’est-Ă -dire essentiellement du « placement » d’arrivĂ©e : c’est ainsi qu’il jugera Ă©gaux deux chemins inĂ©gaux s’ils concourent au mĂȘme point (chapitre III). DĂšs lors, si D est placĂ© plus haut que O au lieu d’ĂȘtre situĂ© sur le mĂȘme plan horizontal, le trajet OD sera considĂ©rĂ© comme « plus long » que le trajet DO parce qu’aboutissant Ă  un point d’arrivĂ©e qualitativement diffĂ©rent (demandant plus d’effort, etc.). De mĂȘme, si O et D Ă©tant sur la mĂȘme droite horizontale, D est plus Ă©loignĂ© de l’enfant, le trajet OD n’aura pas la mĂȘme valeur que le trajet DO (chapitre IV), etc. Vers 7 ans, au contraire, le chemin parcouru sera dĂ©fini par l’intervalle entre les points de dĂ©part et d’arrivĂ©e, ou segment OD, en suivant la forme du trajet, qu’il s’agisse d’une ligne sinueuse ou brisĂ©e autant que d’une droite : l’enfant construira ainsi l’égalitĂ© OD = DO du point de vue de l’intervalle, puisque celui-ci est symĂ©trique, contrairement au dĂ©placement en tant que changement de position, qui est asymĂ©trique, soit (O → D) = − (D → O). C’est Ă  ce niveau seulement que l’on pourra considĂ©rer les dĂ©placements comme « groupĂ©s » opĂ©ratoirement 7. Il ne restera alors qu’à apprendre Ă  combiner en pensĂ©e des trajets complexes, irreprĂ©sentables simultanĂ©ment, et ce sera l’Ɠuvre de la pensĂ©e formelle (10-11 ans).

On peut donc reprĂ©senter de la maniĂšre suivante les opĂ©rations de dĂ©placement. Soit une suite de termes ordonnĂ©s ABCDE
 selon un ordre linĂ©aire. Faisons d’abord abstraction de tout l’espace qui les entoure, c’est-Ă -dire des autres objets et surtout de cette sorte de boĂźte vide dans laquelle nous situons les objets et que nous appelons l’espace lui-mĂȘme. Autrement dit, cette suite ABCDE
 constituera, pour commencer, un espace Ă  elle seule, donc un espace Ă  une dimension, et sans que rien ne s’y conserve (distances, etc.) en dehors de l’ordre lui-mĂȘme. Cela posĂ©, nous dirons qu’un Ă©lĂ©ment A se dĂ©place s’il change d’ordre, et succĂšde aux termes qu’il prĂ©cĂ©dait antĂ©rieurement : par exemple A se dĂ©placera par rapport Ă  B et Ă  C s’il vient Ă  occuper la place situĂ©e aprĂšs C et si l’on transforme donc ABCD
 en BCAD
, de telle sorte que A, qui prĂ©cĂ©dait A et B, leur succĂšde en fin de dĂ©placement. L’opĂ©ration est d’ailleurs la mĂȘme que si A restait immobile et si B et C reculaient jusqu’à prĂ©cĂ©der tous deux A aprĂšs lui avoir succĂ©dĂ©. On voit d’emblĂ©e qu’il suffit alors, dans une suite ABCDE, de dĂ©placer successivement chacun des termes, Ă  partir de B, par rapport Ă  tous ceux qui le prĂ©cĂšdent pour obtenir la suite EDCBA c’est-Ă -dire l’ordre inverse. De ce premier point de vue, les opĂ©rations de placements et de dĂ©placements constituent un seul et mĂȘme groupement : l’opĂ©ration inverse d’un placement AB est le dĂ©placement BA et l’opĂ©ration inverse du dĂ©placement, donc l’inverse de l’inverse est le replacement AB. En leur source, les deux sortes d’opĂ©rations n’en constituent donc qu’une seule, et c’est bien ce qui correspond Ă  leur genĂšse psychologique.

Seulement, au lieu de faire abstraction des autres objets, Ă©trangers Ă  la suite ABCDE
 rĂ©introduisons-les maintenant : nous constatons alors que l’élĂ©ment A n’est pas seulement « placé » par rapport à B, à C, à D, etc., mais aussi par rapport Ă  toutes sortes d’autres termes : s’il s’agit, par exemple de bonshommes situĂ©s sur une table, A est bien placĂ© « avant » B, C, D, etc., mais il est aussi placĂ© sur la table, « aprĂšs » une certaine rainure, « à cĂŽté » d’une certaine tache, etc., etc. Bref, il occupe un « emplacement », bien dĂ©fini par un ensemble d’autres rapports d’ordre, et, si nous appelons A0 cet emplacement, nous constatons que, lors d’un dĂ©placement de A, par rapport à B, C, D, etc., l’emplacement A0 ne se dĂ©place pas avec lui, mais reste en place, c’est-Ă -dire demeure placĂ© comme auparavant par rapport aux objets Ă©trangers Ă  la suite ABCDE
 Il en est de mĂȘme de B, dont l’emplacement B0 est immobile par rapport Ă  ce mobile B, de C dont l’emplacement C0 l’est aussi par rapport Ă  ce mobile C, etc. À la suite initiale d’objets ABCDE
 correspond donc une suite d’emplacements A0B0C0D0E0
 dĂ©finis par les rapports que soutiennent ces objets, non pas entre eux, mais avec un systĂšme de rĂ©fĂ©rence constituĂ© par les Ă©lĂ©ments Ă©trangers Ă  cette suite ABCDE
 et demeurant immobiles pendant que se dĂ©placent les termes de la suite. C’est cette distinction entre les Ă©lĂ©ments mobiles et les emplacements immobiles qui permet de rĂ©partir les opĂ©rations de placement et de dĂ©placement en deux sous-groupements distincts, malgrĂ© leur identitĂ© initiale.

Pour ce qui est des dĂ©placements, il suffit de reproduire les opĂ©rations dĂ©finies plus haut (changements d’ordre ou de placement) mais en les appliquant aux rapports des Ă©lĂ©ments ABCDE
 avec leurs emplacements A0B0C0D0E0
 Nous dirons alors que A se dĂ©place en A0 de C0, que B se dĂ©place de B0 en A0 et que C se dĂ©place de C0 en B0 si A a pris la place de C, si C a pris celle de B, et B celle de A. Il s’agit donc toujours des mĂȘmes « dĂ©-placements » mais cette fois par rapport Ă  un systĂšme de rĂ©fĂ©rence dĂ©fini par les emplacements. Quant aux emplacements eux-mĂȘmes, nous dirons qu’ils se succĂšdent en ordre direct si le mobile A, ou l’observateur (le regard du sujet, etc.) les parcourt selon le sens d’orientation A0B0C0D0E0
 et en ordre inverse si les mĂȘmes mobiles (objet ou sujet) les parcourent selon le sens d’orientation
 E0D0C0B0A0. Il suffira, dĂšs lors, pour distinguer les opĂ©rations de placement de celles de dĂ©placement, de dire que l’ordre constituĂ© par les premiĂšres est relatif Ă  un mouvement (dĂ©placement) d’un mobile ou de l’observateur lui-mĂȘme (les termes ordonnĂ©s ou « placĂ©s » restant donc par dĂ©finition immobiles), et que les mouvements constituĂ©s par les secondes sont relatifs Ă  un systĂšme de rĂ©fĂ©rence ou de placement, dĂ©fini par les emplacements initiaux. Mais il faut bien comprendre que, malgrĂ© cette abstraction qui dissocie en chacun de ces deux cas la rĂ©alitĂ© totale en deux compartiments, l’un mobile et l’autre immobile, chacun des groupements en jeu demeure, en fait, double : il n’existe pas d’ordre, ou de placement, sans un mouvement qui, tout au moins, est celui du sujet ou observateur et il n’existe pas de dĂ©placements sans un systĂšme de rĂ©fĂ©rence ordonnĂ©.

La meilleure preuve que cette construction n’a rien d’artificiel et correspond bien au dĂ©veloppement gĂ©nĂ©tique rĂ©el, est qu’il est facile de la retrouver, non pas seulement dans les faits dĂ©crits en nos chapitres I à IV, mais encore dans tout le comportement gĂ©omĂ©trique et cinĂ©matique de l’enfant en ses activitĂ©s spontanĂ©es. Ce n’est pas Ă  l’école ou dans les expĂ©riences que lui impose la curiositĂ© des psychologues, que l’enfant apprend Ă  ordonner et Ă  dĂ©placer : c’est en maniant, pour lui-mĂȘme, des objets solides et mobiles. Or, on ne peut dĂ©placer des mobiles physiques ABC
 qu’en les mettant les uns Ă  la place des autres, et c’est ainsi que prennent naissance simultanĂ©ment les opĂ©rations de dĂ©placement et de placement. Pendant longtemps, sans doute, l’espace lui-mĂȘme n’est rien que le systĂšme de ces rapports entre solides (mais de cela nous ne voulons rien dire ici, car la gĂ©omĂ©trie de l’enfant est restĂ©e singuliĂšrement inexplorĂ©e
). Seulement, tĂŽt ou tard, le fait de changer les objets de place oblige Ă  ordonner leurs emplacements comme tels, A0B0C0
 : c’est alors que ce systĂšme des emplacements vides et immobiles distincts des solides pleins et mobiles, commence Ă  constituer un espace gĂ©omĂ©trique ou un ordre spĂ©cifiquement spatial, par opposition au systĂšme des mouvements physiques, qui caractĂ©risent les mobiles ou objets remplissant l’espace. De telle sorte qu’aprĂšs avoir conçu le dĂ©placement comme une simple permutation empirique ou un changement de place, l’enfant en viendra Ă  le dĂ©finir par rapport aux emplacements seuls et non plus aux autres objets. Ce dernier systĂšme nous apparaĂźt, Ă  nous qui raisonnons en gĂ©omĂštres plus facilement qu’en physiciens, plus simple que le systĂšme des dĂ©placements corrĂ©latifs ou, si l’on peut dire, de permutations de placements : mais nous avons constatĂ© (chapitre IV) que le systĂšme des dĂ©placements multiples et mutuels des objets ABC
 est, pour l’enfant, de difficultĂ© exactement Ă©quivalente Ă  celui des dĂ©placements d’un seul mobile par rapport Ă  des cases vides, et qu’il n’est pas plus difficile Ă  saisir comme on aurait pu le supposer 8.

Cela admis, si dĂ©placer A consiste donc Ă  le changer d’ordre par rapport Ă  un placement A0B0C0
 (ou, naturellement aussi, Ă  un placement multidimensionnel), la notion du chemin parcouru s’introduira de la maniĂšre suivante, sous une forme qualitative bien avant d’ĂȘtre mĂ©trique. Comme nous l’avons dĂ©jĂ  vu Ă  propos des relations d’ordre ou de placement (I) Ă  toute suite de relations asymĂ©triques entre des termes ordonnĂ©s A, B, C
 on peut faire correspondre une suite de relations symĂ©triques dĂ©finissant l’intervalle compris entre ces Ă©lĂ©ments. Lorsqu’il s’agit de simples relations d’ordre, telles que le placement des termes A, B, C
 ne soit dĂ©fini que par rapport Ă  ces seuls termes, sans rĂ©fĂ©rence Ă  aucun autre systĂšme, l’intervalle compris entre A et B est nul (c’est-Ă -dire que ces termes se suivent directement), l’intervalle compris entre A et C comprend B (B est alors placĂ© « entre » A et C), etc., mais l’on pourra cependant dire que l’intervalle compris entre A et C est plus grand qu’entre A et B ; que celui qui est compris entre A et D est plus grand qu’entre A et C, etc. (emboĂźtement des intervalles). Or, lorsqu’en plus des rapports d’ordre donnĂ©s entre A, B, C
 on envisage ceux qui les relient Ă  leurs « emplacements », ou qui relient ces derniers entre eux, la notion d’intervalle prend alors le sens d’une distance (ensemble des emplacements possibles compris entre A et B) et l’intervalle devient ainsi le chemin parcouru. Du point de vue qualitatif, il est d’emblĂ©e Ă©vident, en vertu de leur emboĂźtement, que l’on a les rapports A0B0 < A0C0 < A0D0 < 
 etc. Mais il est alors possible de passer de la qualitĂ© (ou quantitĂ© intensive dĂ©finie par ces seuls rapports de partie et de tout) Ă  la qualitĂ© extensive (par comparaison de A0B0 avec B0C0), etc., c’est-Ă -dire des parties successives entre elles) et de lĂ  Ă  la quantitĂ© mĂ©trique (par choix d’une unitĂ©, par exemple A0B0, d’oĂč A0C0 = n A0B0, etc.).

Or, il est bien visible que cette construction du chemin parcouru, en tant qu’intervalles symĂ©triques compris entre les termes ordonnĂ©s par les relations de placement et de dĂ©placement, correspond exactement aux donnĂ©es gĂ©nĂ©tiques fournies par nos chapitres III et IV. Au cours des premiers stades, l’enfant ne se souciant que de l’ordre des points d’arrivĂ©e et non pas de celui des points de dĂ©part, il dĂ©finit le chemin parcouru par l’arrivĂ©e seule et s’égare ainsi sans cesse faute de pouvoir construire l’intervalle. Dans la suite (intuitions articulĂ©es) il considĂšre bien l’intervalle, mais ne le dissocie point encore de l’ordre des points d’arrivĂ©e : l’intervalle n’est alors pas conçu comme symĂ©trique, d’oĂč la nĂ©gation de l’égalitĂ© des chemins parcourus Ă  l’aller et au retour. La notion exacte et opĂ©ratoire n’est enfin construite que lorsque le groupement de l’emboĂźtement des intervalles est achevĂ© en correspondance avec celui de la sĂ©riation des relations d’ordre (placements et dĂ©placements en tant que changements d’ordre). Mais, chose intĂ©ressante, la notion de l’espace parcouru en tant que pure distance semble rester longtemps au second plan par rapport aux notions liĂ©es Ă  l’ordre des points de dĂ©part et d’arrivĂ©e : l’enfant dira par exemple « arriver plus loin » de prĂ©fĂ©rence Ă  « faire un plus long chemin », etc. Or, cela se comprend de soi-mĂȘme en fonction de ce que nous venons de voir de la dualitĂ© des opĂ©rations qualitatives de dĂ©placement : les premiĂšres ne portent que sur les changements de place des Ă©lĂ©ments A, B, C
 les uns par rapport aux autres, et alors l’intervalle passe au second plan tandis que les permutations jouent le rĂŽle essentiel ; les secondes, au contraire portent sur les changements d’ordre par rapport aux « emplacements » eux-mĂȘmes et alors seulement les notions de distance et de longueur des intervalles sont mises au premier plan.

III. — Les opĂ©rations de co-dĂ©placements (vitesses et temps)

Nous avons constatĂ© jusqu’ici l’étroite solidaritĂ© des opĂ©rations de dĂ©placement physique et de placement spatial qui se constituent les unes en fonction des autres et construisent ainsi simultanĂ©ment le cadre immobile qu’est l’espace et le contenu mobile qu’est l’objet physique au repos ou en mouvement. Mais il y a plus : c’est cette mĂȘme coordination des placements et des dĂ©placements qui explique la construction des idĂ©es de vitesse, de succession temporelle et de durĂ©e, et cela pour autant que deux ou plusieurs dĂ©placements sont ordonnĂ©s Ă  la fois, c’est-Ă -dire en correspondance les uns avec les autres. C’est cette mise en correspondance que nous appelons opĂ©rations de co-dĂ©placement.

Un seul dĂ©placement et par consĂ©quent un enchaĂźnement de dĂ©placements successifs est un mouvement sans vitesse : que A aille de A0 en D0 en une heure, une seconde ou Ă  une vitesse infinie, c’est toujours le mĂȘme dĂ©placement. Il n’y a donc pas de vitesse absolue, au sens de la vitesse d’un mouvement isolĂ© (il n’y a d’ailleurs pas non plus de dĂ©placement absolu puisque si A change d’ordre par rapport à B, on peut aussi bien considĂ©rer B comme mobile et A comme immobile). Par contre, si l’on ordonne les positions successives d’un mobile par rapport Ă  celles d’un autre, la notion de vitesse intervient nĂ©cessairement et c’est bien ainsi qu’elle apparaĂźt du point de vue de sa genĂšse psychologique : pour les petits, la vitesse c’est le dĂ©passement c’est-Ă -dire l’interversion de l’ordre des positions respectives de deux mobiles en cours de dĂ©placement. Or, si incomplĂšte et mĂȘme trompeuse que soit cette conception sous sa forme intuitive initiale (qui consiste Ă  juger des vitesses, comme des mouvements en gĂ©nĂ©ral, par les seuls points d’arrivĂ©e), elle devient, en fait, par les corrections rĂ©gulatrices puis opĂ©ratoires auxquelles elle donne lieu, le principe des groupements permettant d’interprĂ©ter tous les rapports qualitatifs de vitesse (qualitatifs, par opposition Ă  extensifs et mĂ©triques). C’est ce que nous allons chercher Ă  montrer maintenant.

Voyons d’abord comment les opĂ©rations de co-dĂ©placement dĂ©rivent de celles qui prĂ©cĂšdent puis nous constaterons en quoi elles rejoignent effectivement le dĂ©veloppement gĂ©nĂ©tique.

Supposons un certain nombre d’objets placĂ©s dans l’ordre A1B1C1D1
 que l’on dĂ©place ensuite dans l’ordre B1C1A1D1
 En vertu des opĂ©rations dĂ©crites jusqu’ici, nous pouvons, sans sortir de la constatation spatiale et sans faire intervenir la durĂ©e, considĂ©rer l’ordre A1B1C1D1
 comme un systĂšme de positions donnĂ©es en un seul bloc spatial, ou d’un seul tenant, et l’ordre B1C1A1D1
 comme un autre systĂšme analogue (= d’un seul tenant Ă©galement), mais incompatible avec le premier sans un dĂ©placement. Nous appellerons ces systĂšmes incompatibles entre eux des « états » ou « instantanĂ©s » et pouvons donc dire que le dĂ©placement consiste en un passage de l’état I Ă  un autre Ă©tat II. Que ce passage s’effectue Ă  la vitesse que l’on voudra et suppose une durĂ©e (temporelle) ou aucune durĂ©e (vitesse idĂ©ale infinie), cela n’entre pas en considĂ©ration tant qu’il s’agit d’un seul dĂ©placement, ou d’un enchaĂźnement de dĂ©placements successifs, chaque Ă©tat Ă©tant simplement le systĂšme spatial considĂ©rĂ© avant cette transformation qu’est le dĂ©placement ou le nouveau systĂšme rĂ©sultant du dĂ©placement.

Mais admettons maintenant qu’aux placements A1B1C1D1
 correspondent les placements A2B2C2D2
 donnĂ©s dans le mĂȘme Ă©tat I, les objets A2B2C2D2
 Ă©tant situĂ©s par exemple chacun dans le voisinage de son correspondant. Il s’agit du mĂȘme Ă©tat I, si l’on peut par un procĂ©dĂ© quelconque (superposition, etc.), Ă©tablir ces correspondances sans effectuer de dĂ©placements, les deux suites A1B1C1D1
 et A2B2C2D2
 Ă©tant donc compatibles en un mĂȘme bloc spatial que nous pourrions appeler simultanĂ© si ce n’était lĂ  une rĂ©fĂ©rence inutile au temps (les figures donnĂ©es en un mĂȘme plan ne sont pas plus dĂ©signĂ©es du terme de simultanĂ©es qu’un dĂ©placement n’est comme tel affectĂ© d’une vitesse). Et supposons qu’en l’état II on ait l’ordre B2C2D2A2
, chacun de ces quatre termes se trouvant en regard (dans le voisinage) des termes B1C1A1D1
 (A1 Ă©tant donc en regard de D2 et D1 de A2) : cela revient alors Ă  dire que le dĂ©placement de A1 (par rapport à B1 et à C1 correspond Ă  un dĂ©placement plus grand de A2 (puisque A2 s’est dĂ©placĂ© par rapport Ă  B2 ; C2 et D2). En ce cas A2 qui correspondait à A1 dans l’état I, le prĂ©cĂšde (dans le sens du mouvement) dans l’état II, c’est-Ă -dire qu’il y a dĂ©passement et intervention des notions de vitesse et de temps.

Appelons d’abord co-dĂ©placements les dĂ©placements distincts qui s’effectuent entre deux mĂȘmes Ă©tats I et II (donc, dans cet exemple, les dĂ©placements de A1 et de A2). Disons, d’autre part, que deux dĂ©placements A1B1C1D1
 et A2B2C2D2
 se correspondent bi-univoquement si l’on peut Ă©tablir une correspondance entre chaque terme de l’un et chaque terme de l’autre dans le mĂȘme ordre, c’est-Ă -dire si l’on peut reconnaĂźtre Ă  un indice univoque, pour chaque terme de l’un, quel est le terme du mĂȘme ordre appartenant Ă  l’autre placement. Nous dirons alors que deux termes correspondants A1 et A2 sont dĂ©placĂ©s sans dĂ©passement si leurs nouveaux placements sont Ă©galement correspondants, tandis que l’un des deux dĂ©passe l’autre si son nouveau placement est d’un ordre supĂ©rieur au prĂ©cĂ©dent.

Lorsque ces opĂ©rations sont possibles (et l’on reconnaĂźt d’emblĂ©e ce qu’elles reprĂ©sentent dans la genĂšse rĂ©elle de la notion enfantine de vitesse), quatre consĂ©quences s’ensuivent nĂ©cessairement : 1° Les co-dĂ©placements ne sont plus caractĂ©risĂ©s seulement par des changements de position (placements), au sens exclusivement spatial du terme, mais par des vitesses : seront de mĂȘmes vitesses les dĂ©placements sans dĂ©passements tandis qu’un dĂ©placement sera de vitesse supĂ©rieure Ă  un autre dans la mesure du dĂ©passement. 2° Outre l’ordre de succession spatiale assurĂ© par la correspondance qui dĂ©finit les dĂ©passements, il intervient alors un ordre temporel de succession, qui est celui des Ă©tats eux-mĂȘmes : l’état II succĂšde Ă  l’état I. Cet ordre temporel est distinct de l’ordre spatial, puisque les placements ne se correspondent plus en cas de dĂ©passement. Chaque Ă©tat dĂ©finit ainsi un systĂšme de simultanĂ©itĂ©s (= le systĂšme des placements) donnĂ©es ensemble spatialement et la succession de deux Ă©tats dĂ©finit un « avant » et un « aprĂšs » temporels. 3° L’intervalle spatial entre les deux placements successifs d’un mĂȘme Ă©lĂ©ment (donc l’intervalle entre les deux positions extrĂȘmes d’un mĂȘme dĂ©placement) constitue un chemin parcouru : tout dĂ©passement marque donc une inĂ©galitĂ© de chemin parcouru et la plus grande vitesse se reconnaĂźt, d’autre part, au fait qu’un plus grand chemin a Ă©tĂ© parcouru entre deux mĂȘmes Ă©tats. Pour ce qui est de ces intervalles spatiaux ou « distances », nous avons vu Ă  propos des opĂ©rations de dĂ©placement comment on peut les dĂ©finir qualitativement — par opposition Ă  leur mesure — en fonction des emboĂźtements tirĂ©s soit de l’ordre des Ă©lĂ©ments considĂ©rĂ©s (l’intervalle AB Ă©tant toujours plus petit que l’intervalle AC, soit AB < AC < AD, etc., indĂ©pendamment de tout systĂšme de rĂ©fĂ©rence), soit de l’ordre des emplacements (A0B0 < A0C0 < A0D0
 etc.). 4° La durĂ©e, enfin, constitue l’intervalle gĂ©nĂ©ral donnĂ© entre deux Ă©tats, donc entre les termes de la succession temporelle (voir 2°) par opposition Ă  la succession spatiale. La durĂ©e se reconnaĂźt ainsi au chemin parcouru rapportĂ© Ă  la vitesse (= multipliĂ© logiquement par la relation inverse de vitesse). P. ex. si un chemin a a Ă©tĂ© parcouru Ă  une vitesse v1 pendant que le chemin b (b = a + a’ oĂč a’ est donc la diffĂ©rence entre les deux chemins) est parcouru Ă  une vitesse v2 (v2 = v1 + v’ oĂč v’ est donc la diffĂ©rence des vitesses), alors sa durĂ©e est Ă©gale Ă  celle de a parce que la diffĂ©rence des chemins parcourus a’ est compensĂ©e par − v’ (inverse de la diffĂ©rence des vitesses). On a en effet a + a’ − v’ = a puisque la diffĂ©rence de vitesse v’ se dĂ©finit prĂ©cisĂ©ment par l’augmentation (ou diffĂ©rence) a’ des chemins parcourus (a’ = v’ et a’ − v’ = 0). Notons en ce qui concerne cette construction de la durĂ©e par le chemin parcouru rapportĂ© (logiquement, et non pas seulement mĂ©triquement) Ă  la vitesse, que c’est prĂ©cisĂ©ment elle que l’étude psychologique de la genĂšse de cette notion nous a conduit Ă  dĂ©couvrir chez le jeune enfant (voir La GenĂšse du temps chez l’enfant, conclusion) 9.

Or, il est fort intĂ©ressant de constater que chacune de ces opĂ©rations intervient effectivement dans le dĂ©veloppement gĂ©nĂ©tique de l’idĂ©e de vitesse. Au dĂ©but de cette Ă©volution, en effet, seul le dĂ©passement visible importe (stade I des chapitres VI et VII), sans que le sujet tienne compte des correspondances de dĂ©part, c’est-Ă -dire des chemins parcourus dans les mĂȘmes temps. Au cours de tout le stade II le progrĂšs consiste Ă  gĂ©nĂ©raliser l’idĂ©e de dĂ©passement au moyen de correspondances permettant d’étendre les comparaisons aux cas oĂč il n’y a pas seulement dĂ©passements visibles, mais invisibles, et surtout oĂč les mobiles se rattrapent sans se dĂ©passer, ou ne se rattrapent mĂȘme pas entiĂšrement, se croisent, etc. En toutes ces situations, le mĂ©canisme correcteur des jugements consiste, nous l’avons vu, en dĂ©centrations rĂ©gulatrices qui conduisent Ă  porter l’attention sur les points de dĂ©part autant que sur les points d’arrivĂ©e, donc Ă  anticiper la suite des mouvements jusqu’à dĂ©passement possible, ou Ă  reconstituer leurs phases initiales jusqu’à pouvoir Ă©tablir les correspondances nĂ©cessaires Ă  l’établissement des dĂ©passements virtuels. C’est en fonction d’un tel processus que l’intervalle ou chemin parcouru commence Ă  jouer un rĂŽle, ce qui permet de juger de la vitesse lorsque les points de dĂ©part et d’arrivĂ©e sont les mĂȘmes, mais que les chemins sont inĂ©gaux : la correspondance opĂ©ratoire l’emporte alors peu Ă  peu sur la correspondance simplement visuelle. Enfin, au stade III la vitesse se juge directement aux correspondances de dĂ©part et d’arrivĂ©e, c’est-Ă -dire au dĂ©passement entiĂšrement gĂ©nĂ©ralisĂ©, ainsi qu’aux intervalles dĂ©finis par elles, c’est-Ă -dire aux chemins parcourus rapportĂ©s Ă  la durĂ©e.

Mais il va de soi que tout ce qui précÚde demeure limité au cas des mouvements synchrones, en tout ou en partie, avec départs et arrivées simultanés. La comparaison des mouvements successifs relÚvera par contre des opérations extensives et métriques (voir V et VI).

IV. — Les dĂ©placements et co-dĂ©placements relatifs

Il reste un cas particulier à examiner : celui de la composition des mouvements relatifs (dont nous avons traité au chapitre IV) ou des vitesses relatives (dont il a été question au chapitre VIII), relevant toutes deux encore des simples opérations qualitatives avant de donner lieu au calcul métrique.

Un mouvement est un changement de position (dĂ©placement) par rapport Ă  un systĂšme de positions fixes (placement). Mais ce systĂšme de positions peut ĂȘtre fixe par rapport au mouvement considĂ©rĂ© tout en Ă©tant lui-mĂȘme en mouvement par rapport Ă  un autre systĂšme de positions fixes. C’est alors qu’intervient la nĂ©cessitĂ© de composer entre eux les deux mouvements et leurs deux vitesses, et nous allons essayer, comme pour les prĂ©cĂ©dentes, de dĂ©crire ces opĂ©rations de composition telles qu’elles se constituent gĂ©nĂ©tiquement et non pas telles qu’elles peuvent s’abrĂ©ger aprĂšs coup.

Soit A0B0C0
 un systĂšme d’emplacements ordonnĂ©s, tels que les points de repĂšre immobiles pouvant servir de rĂ©fĂ©rence Ă  l’observateur pour juger du mouvement d’un mobile sur une table ou sur le sol. Soit A1B1C1
 un systĂšme d’élĂ©ments Ă©galement « placĂ©s » dans un ordre constant et qui peuvent ĂȘtre ou bien les parties d’un mĂȘme solide (par exemple les parties successives de la planchette du chapitre V), ou bien des Ă©lĂ©ments discontinus (par exemple les cyclistes du chapitre VIII qui se suivent dans un ordre invariable). Soit enfin A2 un mobile placĂ© sur A1 ou devant A1. Il est alors possible de concevoir deux sortes de compositions, distinctes mais complĂ©mentaires et se rĂ©duisant au mĂȘme principe, lorsque A2 se dĂ©place par rapport Ă  la suite A1B1C1
 : on peut composer les mouvements de A2 par rapport aux emplacements fixes A0B0C0
 lorsque A2 est entraĂźnĂ© par A1B1C1
 ou bien on peut composer les mouvements de A1B1C1
 par rapport à A2 et non pas par rapport aux emplacements fixes A0B0C0


Dans le premier cas, A2 est en mouvement sur la suite A1B1C1
, qui est elle-mĂȘme en mouvement sur A0B0C0
 Supposons donc que la suite A1B1C1
 se dĂ©place de maniĂšre telle que A1 arrive en D0. Pendant ce temps A2 s’est dĂ©placĂ© et est parvenu en C1 : il est clair que, par rapport Ă  A0B0C0
 le mobile A2 a donc fait le chemin (A1C1) + (A0D0) et qu’il est donc lui-mĂȘme au-delĂ  de D0 : si (A0D0) Ă©quivaut au chemin parcouru m1 et (A1C1) au chemin parcouru m2 la composition sera donc sans plus m1 + m2, si A2 et la suite A1B1C1
 vont dans le mĂȘme sens, et m1 − m2 s’ils marchent en sens inverse. En principe cette composition n’est donc pas autre chose que celle des dĂ©placements (voir III) sauf qu’il s’agit d’un double dĂ©placement, c’est-Ă -dire d’une addition ou d’une soustraction soit des relations d’ordre soit des distances parcourues. Nous avons cependant constatĂ© la grande complication que suppose le maniement de ce dĂ©placement double : pour comprendre le rapport du mouvement de A2 avec A1B1C1
 et A0B0C0
 Ă  la fois, il s’agit de penser d’abord les mouvements de A2 par rapport Ă  A1B1C1
 et de A1B1C1
 par rapport Ă  A0B0C0
, comme s’ils Ă©taient successifs, puis ensuite de les relier Ă  nouveau en un double rapport. Il s’agit donc de les dĂ©composer en hypothĂšse pour les recomposer dĂ©ductivement : ce qui implique, comme par dĂ©finition, la pensĂ©e hypothĂ©tico-dĂ©ductive et les opĂ©rations formelles. C’est pourquoi, tout en Ă©tant analogue en sa structure aux compositions des dĂ©placements simples, la composition des dĂ©placements doubles, ou mouvements relatifs, n’est acquise que vers 10-11 ans au lieu de 7-8 ans, Ă  cause du dĂ©calage vertical qui existe entre les mĂȘmes opĂ©rations, selon qu’elles sont concrĂštes ou formelles.

Quant au second problĂšme (vitesse relative de A1B1C1
 par rapport au mouvement de A2) il relĂšve exactement du mĂȘme schĂ©ma. Supposons A2 placĂ© non plus sur, mais Ă  cĂŽtĂ© de A1B1C1
 et situĂ© en A0. En un temps t1 l’élĂ©ment A2 immobile verra dĂ©filer devant lui A1B1C1 et D1 (mais pas E1F1
 etc.). La vitesse de la suite A1B1C1
 sera donc fonction de ces quelques dĂ©passements (A1 Ă  D1) en un temps t1 ou si l’on prĂ©fĂšre d’une longueur e (e = de A1 Ă  D1) en un temps t1. Si maintenant A2 marche Ă  la rencontre (= en sens inverse) de A1B1C1
 il croisera D1 aprĂšs un temps t2 plus court que t1 (donc t2 < t1, c’est-Ă -dire qu’en t1 il croisera A1B1C1D1 + E1F1, etc. Autrement dit encore la longueur e sera parcourue en moins de temps (t1) qu’auparavant, c’est-Ă -dire que la vitesse de A1B1C1
 sera plus grande du point de vue de A2 que du point de vue de A0. Si A2 avance au contraire dans le mĂȘme sens que les A1B1C1
, aprĂšs un temps t1 il n’aura pas Ă©tĂ© dĂ©passĂ© par D, mais seulement par A1B1 ou C1 et il lui faudra un temps t3 plus grand que t1 pour ĂȘtre dĂ©passĂ© par D2. La longueur e sera ainsi parcourue en plus de temps (t3 > t1) et la vitesse de A1B1C1 sera ainsi plus faible du point de vue de A2 que de celui de A0.

Cette seconde composition paraĂźt au premier abord beaucoup plus subtile que la premiĂšre. En rĂ©alitĂ© elle revient au mĂȘme, du point de vue opĂ©ratoire, sauf que dans la premiĂšre il s’agit d’additionner ou de soustraire des espaces parcourus dans le mĂȘme temps, tandis que dans celle-ci on peut soit additionner ou soustraire des temps (t3 > t1 ou t2 < t1) pour le mĂȘme espace, soit l’inverse (nombre des croisements ou dĂ©passements plus grand ou plus petit qu’en A0). Mais, du point de vue des difficultĂ©s intuitives il semble beaucoup plus difficile de coordonner deux points de vue distincts (celui du mobile A2 et celui de A0, ou de A2 immobile en A0) que d’additionner ou de soustraire deux mouvements. Or, l’expĂ©rience a au contraire montrĂ© (chapitre VIII) que cette seconde composition est acquise en mĂȘme temps que la premiĂšre et que, sitĂŽt acquises les opĂ©rations formelles portant sur les dĂ©placements successifs multiples (chapitre III), l’enfant est capable de se mouvoir avec aisance et subtilitĂ© dans ce problĂšme de relativitĂ©.

V. — Les opĂ©rations extensives (mise en proportions des temps et des espaces parcourus)

Les opĂ©rations prĂ©cĂ©dentes aboutissent Ă  des groupements purement qualitatifs dont l’enfant se rend maĂźtre entre 7 ans (opĂ©rations concrĂštes) et 11 ans (opĂ©rations formelles), et qui sont exacts dans ce qu’ils permettent d’affirmer mais demeurent essentiellement insuffisants pour dominer l’ensemble des problĂšmes Ă©lĂ©mentaires de mouvement et de vitesse. Dans le domaine du dĂ©placement, ils conduisent uniquement Ă  dĂ©duire qu’un chemin parcouru sera Ă©gal dans les deux sens de parcours (ou qu’un dĂ©placement inverse annule le dĂ©placement direct correspondant), que deux dĂ©placements s’additionnent en un seul dĂ©placement, et enfin qu’un dĂ©placement partiel sera toujours plus petit qu’un dĂ©placement total. Mais ils ne permettent ni la mesure ni mĂȘme la mise en proportions. Dans le domaine des vitesses, ils conduisent Ă  affirmer qu’en deux durĂ©es synchrones, le mobile qui parcourt le plus grand chemin a une plus grande vitesse, ou qu’à espaces parcourus Ă©gaux le mobile le plus rapide est celui qui emploie le temps le plus court ; mais encore faut-il, en cette seconde situation, que les durĂ©es comparĂ©es dĂ©butent ou prennent fin simultanĂ©ment. De ces compositions, peuvent enfin ĂȘtre dĂ©duites la plus ou moins grande vitesse relative selon le mouvement de l’observateur. Mais, en aucun de ces cas, les opĂ©rations qualitatives dĂ©crites jusqu’ici ne permettent de mesurer les vitesses, et elles ne sont mĂȘme pas aptes Ă  Ă©tendre aucun des rapports que l’on vient de rappeler aux mouvements successifs et non plus simultanĂ©s. Par consĂ©quent, elles demeurent impuissantes Ă  fonder les notions de vitesse uniforme ou d’accĂ©lĂ©ration, quelque intuitives que soient ces notions en certains de leurs aspects.

En d’autres termes, les opĂ©rations dont il a Ă©tĂ© question jusqu’ici, sous I-IV, ne relĂšvent que de la quantitĂ© intensive (comparaison entre le tout et la partie, soit A < B si B = A + A’, comme en logique qualitative pure), et non pas des quantitĂ©s extensives (comparaison des parties entre elles, soit A > A’ ou A < A’ si B = A + A’) ni surtout des quantitĂ©s mĂ©triques (itĂ©ration d’une unitĂ© A = A’, donc B = 2A si B = A + A’). Mais, comme nous l’avons vu au cours des chapitres IX à XI, sitĂŽt constituĂ©es les opĂ©rations intensives, elles se prolongent par cela mĂȘme en opĂ©rations extensives et mĂ©triques.

Une mention spĂ©ciale doit ĂȘtre faite, Ă  cet Ă©gard, de la question de la proportionnalitĂ©, dont nous avons vu au chapitre IX qu’elle intervenait dans la comparaison des vitesses de mouvements successifs. Si l’espace e est parcouru en un temps t Ă  la mĂȘme vitesse que l’espace e’ en un temps t’, on a, en effet, e/t = e’/t’, et s’il y a inĂ©galitĂ© de vitesses, il y a absence de proportions. Or, avant de chercher Ă  effectuer aucune mesure, il arrive que le sujet tĂ©moigne d’un sentiment net des proportions et surtout des disproportions, ce qui pose un problĂšme psychologique intĂ©ressant, de corrĂ©lation avec les opĂ©rations qualitatives et mĂ©triques.

On sait, en effet, que la notion de proportion se prĂ©sente sous deux formes bien distinctes en gĂ©omĂ©trie : la forme mĂ©trique, qui est l’égalitĂ© de deux rapports numĂ©riques a/b = c/d, et la forme dite qualitative, ou purement gĂ©omĂ©trique 10. De ce dernier point de vue, on dit, depuis Grassmann, que deux paires de segments a et a1, b et b1 sont proportionnels, soit a : a1 = b : b1 « si, en portant des segments sur deux demi-droites concourantes, Ă  partir de leur point d’intersection, a et b sur l’une, a1 et b, sur l’autre, la droite qui joint les extrĂ©mitĂ©s des segments aa1 et la droite qui joint les extrĂ©mitĂ©s des segments bb1 sont parallĂšles » (Enriques, Encycl. Math., III1, p. 58).

Mais cette forme purement gĂ©omĂ©trique diffĂšre nĂ©anmoins essentiellement d’une simple proportion logique ou qualitative (le mot « qualitatif » Ă©tant pris en un sens diffĂ©rent en logique et en gĂ©omĂ©trie), telle que « fils est Ă  pĂšre comme petit-fils est Ă  grand-pĂšre » ou « Paris est Ă  France comme Rome est Ă  Italie ». Ces correspondances logiques constituent, il est vrai, elles aussi l’égalitĂ© de deux rapports (rapports d’inversion dans ce premier exemple, ou de partie qualifiĂ©e Ă  tout, dans le second). Mais deux diffĂ©rences fondamentales les opposent aux proportions mathĂ©matiques : 1° Les correspondances logiques Ă©noncent simplement l’identitĂ© ou l’équivalence de structures qualitatives ou intensives (le mĂȘme rapport d’inversion ; la mĂȘme relation de partie Ă  tout, etc., bref la mĂȘme comparaison ou le mĂȘme emboĂźtement), tandis que les proportions gĂ©omĂ©triques supposent la quantitĂ© extensive, c’est-Ă -dire la comparaison quantitative de chaque partie avec chacune des autres. En effet, si a1 et a’1 sont deux segments de valeur b1 = a1 + a’1 que a2 et a’2 sont deux segments de valeurs b2 = a2 + a’2 et que a1/a’2 alors on a aussi a1/a’1 = a2/a’2 c’est-Ă -dire un rapport quantitatif entre chaque partie a et la suivante a’. Au contraire, la correspondance logique ne connaĂźt de rapport quantitatif qu’entre la partie a (par exemple Paris) et le tout b (par exemple la France). 2° On peut toujours traduire une proportion gĂ©omĂ©trique a1 : a’2 = a’1 : a’2 en un rapport mĂ©trique, d’oĂč l’on peut tirer a1 × a’2 = a2 : a’1, tandis que les rapports logiques sont irrĂ©ductibles au nombre. Il s’ensuit que la multiplication (Paris × Italie = Rome × France) ou (fils × grand-pĂšre = pĂšre × petit-fils) ne prĂ©sente pas de signification 11. Bref, mĂȘme sous sa forme gĂ©omĂ©trique dite « qualitative », c’est-Ă -dire extensive et non mĂ©trique, la proportion est une Ă©galisation de deux rapports quantitatifs que l’on ne mesure pas, mais qui sont toujours mesurables, puisqu’ils impliquent les notions de droite, de parallĂšles et d’angles, tandis que la correspondance logique est une Ă©quivalence entre deux rapports intensifs non mesurĂ©s non plus, mais en outre non mesurables.

Comment donc l’enfant parvient-il Ă  cette notion ? Il lui faut naturellement ĂȘtre au prĂ©alable en possession des opĂ©rations qualitatives, sur le plan concret mais aussi sur le plan formel : sur ce dernier plan, il en est maĂźtre dĂšs qu’il sait comparer des mouvements successifs Ă  espaces Ă©gaux et temps inĂ©gaux ou Ă  temps Ă©gaux et espaces inĂ©gaux. Mais supposons maintenant des temps et des espaces tous deux inĂ©gaux, tels que dans les exemples du chapitre IX : 4 cm en 2 secondes comparĂ©s Ă  5 cm en 3 sec., ou 4 cm en 2 sec. comparĂ©s Ă  7 cm en 3 sec. L’enfant compare les diffĂ©rences de temps (ici 1 seconde) aux diffĂ©rences d’espaces (ici 1 cm et 3 cm). Puis il compare ces diffĂ©rences de 1 ou 3 cm Ă  l’espace parcouru par le premier mobile (4 cm) et la diffĂ©rence de 1 seconde au temps employĂ© par le premier mobile (2 secondes). Comparant ces deux comparaisons, il parvient alors Ă  cette idĂ©e que 1 cm de diffĂ©rence est moins par rapport Ă  4 cm que 1 sec. par rapport Ă  2 sec., tandis que 3 cm sont plus par rapport Ă  4 cm que 1 sec. par rapport Ă  2 sec. et il conclut ainsi que, dans le premier exemple, le deuxiĂšme mobile va plus lentement que le premier et que, dans le second exemple c’est l’inverse. Le sentiment de la proportionnalitĂ© est donc issu de l’opĂ©ration qualitative appelĂ©e parfois « éduction des corrĂ©lats » (Spearman) et qui n’est qu’une correspondance par multiplication logique de relations (= rapport entre rapports) ; mais cette opĂ©ration, au lieu d’ĂȘtre appliquĂ©e simplement (comme dans les groupements III à IV) aux rapports de partie Ă  tout (ou de relation totale Ă  son inverse) est Ă©tendue Ă  la comparaison des parties entre elles. C’est cette comparaison entre a et a’ au sein de b (b = a + a’), par exemple de 4 cm Ă  1 cm de diffĂ©rence au sein de 5 cm ou de 4 cm Ă  3 cm de diffĂ©rence au sein de 7 cm ou encore de 1 sec. Ă  1 sec. au sein de 2 sec., etc., qui transforme la correspondance logique, ou rapport de rapports de partie Ă  tout, en proportion mathĂ©matique ou rapport de rapports de partie Ă  partie.

Or, d’oĂč viennent ces comparaisons des parties a et a’ entre elles, qui caractĂ©risent la proportion ? Simplement d’une gĂ©nĂ©ralisation des opĂ©rations qualitatives citĂ©es prĂ©cĂ©demment. Celles-ci se bornent Ă  emboĂźter les parties et a’1 dans un tout b1 et, une fois constatĂ© que a1 < b1 puisque b1 = + a1 + a’1, Ă  emboĂźter selon le mĂȘme principe une autre partie a2 en un autre tout b2 = a2 + a’2. La comparaison de ces deux emboĂźtements engendre les deux correspondances logiques : a1 est à b1 comme a2 est à b2 et a’2 est Ă  b1 comme a’2 est Ă  b2. Mais ces correspondances conduisent naturellement Ă  chercher s’il existe aussi un double rapport entre les parties elles-mĂȘmes : a1/a2 = a’1/a’2 ? C’est ainsi qu’apparaĂźt la proportionnalité : elle constitue, comme nous l’avons vu par les exemples rappelĂ©s plus haut, une comparaison des parties entre elles, donc une comparaison totale entre deux emboĂźtements, tandis que la correspondance logique n’est qu’une double comparaison de parties Ă  tout. Mais cette derniĂšre comparaison, quoique limitĂ©e, prĂ©pare et entraĂźne la proportionnalitĂ©, avant toute mĂ©trique, car comparer la maniĂšre dont deux parties appartiennent Ă  deux totalitĂ©s provoque tĂŽt ou tard la comparaison de ces deux parties avec leurs parties complĂ©mentaires, et c’est ce dernier rapport qui marque le passage de l’intensif Ă  l’extensif ou du qualitatif au mathĂ©matique.

VI. — Les opĂ©rations mĂ©triques

SitĂŽt amorcĂ©e la comparaison des parties entre elles, par la gĂ©nĂ©ralisation des opĂ©rations qualitatives, une partie quelconque a peut alors ĂȘtre Ă©galĂ©e Ă  une autre a’, d’oĂč b = a + a = 2a, ce qui entraĂźne le choix de a comme unitĂ© et constitue une mĂ©trique. Nous avons examinĂ© ailleurs celle qui se dĂ©veloppe dans le domaine du temps et avons constatĂ© aux chapitres III et IV comment apparaĂźt la mesure du dĂ©placement par report d’une mĂȘme distance 12. Les mesures du temps et du chemin parcouru permettent alors, dĂšs le stade III, la comprĂ©hension du mouvement uniforme et, au stade IV, celle du rapport entre deux mouvements uniformes de vitesses distinctes et celles du mouvement accĂ©lĂ©rĂ©.