Les Notions de mouvement et de vitesse chez l’enfant ()

Chapitre VII.
L’élaboration des relations de vitesse en mouvements synchrones 1 a

Au cours du chapitre prĂ©cĂ©dent nous avons pu constater, par l’étude de trois sortes d’épreuves distinctes que l’intuition de la vitesse se rĂ©duisait d’abord Ă  celle d’un dĂ©passement perceptible. Nous avons entrevu, Ă  ce propos, comment l’enfant procĂšde, au cours des stades ultĂ©rieurs, de ce dĂ©passement visible Ă  un dĂ©passement invisible (Ă©preuve des tunnels), ou du non-dĂ©passement dĂ» aux trajets sinueux ou circulaires, Ă  un dĂ©passement reconstituĂ© mentalement sur les mĂȘmes trajets rendus rectilignes par la pensĂ©e. Mais nous n’avons pas compris encore comment l’intuition initiale du dĂ©passement peut ĂȘtre gĂ©nĂ©ralisĂ©e Ă  tous les cas possibles grĂące Ă  des opĂ©rations traduisant le dĂ©passement en termes de rapports entre le temps et l’espace parcouru. C’est ce que nous allons rechercher en ce chapitre pour les mouvements synchrones, et au chapitre IX pour les mouvements successifs.

Il s’agit donc maintenant de voir au moyen de quelles opĂ©rations se construit effectivement la notion de vitesse en tant que relation rationnelle, et nous allons commencer par Ă©tudier des couples de mouvements rectilignes et synchrones en diverses situations intuitives : actions de dĂ©passer, de rattraper (entiĂšrement ou en partie), de croiser, etc. La difficultĂ© des comparaisons demandĂ©es est qu’elles soulĂšveront deux questions Ă  la fois pour l’enfant : un problĂšme de vitesse et un problĂšme de temps. L’espace parcouru ne soulĂšve guĂšre de question, dans le cas particulier, puisque Ă  presque tous les Ăąges envisagĂ©s dans cet ouvrage l’enfant saura distinguer les longueurs respectives de deux trajets rectilignes (tout au plus y a-t-il rĂ©sistance en cas de dĂ©calages dans les points de dĂ©part et les points d’arrivĂ©e Ă  la fois, mais il est facile d’éviter ces obstacles sur lesquels nous reviendrons d’ailleurs pour eux-mĂȘmes en Ă©tudiant la gĂ©omĂ©trie de l’enfant). Par contre, nous avons vu ailleurs (Le DĂ©veloppement de la notion de temps chez l’enfant) qu’en cas de vitesses diffĂ©rentes l’enfant n’était certain, jusqu’à 7-8 ans, ni de la simultanĂ©itĂ© des dĂ©parts ou des arrivĂ©es, ni surtout de l’égalitĂ© des durĂ©es synchrones. Par consĂ©quent, nous devons nous rappeler que, dans la solution des problĂšmes qui vont suivre, l’enfant doit Ă©laborer Ă  la fois les relations temporelles et les relations de vitesse, le rapport spatial Ă©tant seul donnĂ©. Du point de vue de l’analyse thĂ©orique, il n’y a lĂ  aucune difficultĂ©, puisque toutes nos recherches sur le temps nous ont conduits prĂ©cisĂ©ment Ă  considĂ©rer celui-ci comme une coordination des mouvements, les notions de vitesse et de durĂ©e se construisant donc simultanĂ©ment et en corrĂ©lation Ă©troite l’une avec l’autre. Mais du point de vue pratique de l’interrogatoire lui-mĂȘme, il est difficile de mener de front, avec chaque enfant, une conversation sur les temps (simultanĂ©itĂ©s et durĂ©es) et une autre sur les vitesses. Nous avons donc laissĂ© Ă  l’arriĂšre-plan la question des durĂ©es et avons facilitĂ© la perception des simultanĂ©itĂ©s en annonçant d’avance que les mobiles allaient toujours partir en mĂȘme temps et s’arrĂȘter de mĂȘme, ainsi qu’en marquant chaque fois les temps de dĂ©part et d’arrĂȘt par des indications verbales (« Une, deux, trois
 dĂ©part » et « Halte ! ») ou sonores (frapper la table avec les deux mobiles au moment de l’arrĂȘt). Étant alors entendu que les deux mobiles partent et s’arrĂȘtent ensemble — que l’enfant comprenne ou ne comprenne pas cette donnĂ©e — le jugement qu’il portera sur les vitesses sera d’autant plus significatif et Ă©clairera en retour la question temporelle.

Notons encore, au point de vue du vocabulaire, que les deux expressions « plus vite » et « plus fort » doivent toujours ĂȘtre employĂ©es concurremment, n’étant pas toujours synonymes dans la langue de l’enfant ni d’ailleurs dans le langage courant (on a vu pourquoi au chapitre VI, § 7).

Cela dit, nous distinguerons les deux groupes de problĂšmes suivants : mouvements entiĂšrement synchrones avec espaces parcourus inĂ©gaux (sect. I) et mouvements partiellement synchrones (mais la durĂ©e de l’un Ă©tant entiĂšrement comprise dans celle de l’autre) et espaces Ă©gaux.

Section I. — Mouvements entiĂšrement synchrones et espaces inĂ©gaux

Les questions posĂ©es en cette premiĂšre section sont au nombre de quatre. Question I : action de rattraper. Une automobile (par exemple rouge) part d’un point situĂ© en arriĂšre de celui de dĂ©part d’une seconde auto (bleue) et toutes deux, dĂ©marrant simultanĂ©ment, arrivent ensemble au mĂȘme point final. La premiĂšre a donc rattrapĂ© la seconde : « Laquelle a marchĂ© plus vite ou plus fort ? » se borne-t-on Ă  demander. Question II : mĂȘme dispositif, mais la premiĂšre auto ne rattrape pas tout Ă  fait la seconde (l’intervalle restant doit ĂȘtre bien visible, et les couleurs changĂ©es pour Ă©viter toute persĂ©vĂ©ration). Question III : dĂ©passement. MĂȘme dispositif, mais la premiĂšre auto (changer Ă  nouveau les couleurs en cas de doute) dĂ©passe la seconde. Question IV : croisements. Les deux autos partent de points opposĂ©s et se rencontrent au mĂȘme point (nous dirons alors « demi-croisement ») ou se croisent lĂ©gĂšrement (trajets inĂ©gaux).

Les rĂ©sultats obtenus sont entiĂšrement conformes aux stades Ă©tablis jusqu’ici : durant le premier stade, seul le dĂ©passement donne lieu Ă  des jugements corrects, les autres dispositions Ă©tant Ă©valuĂ©es en fonction de l’ordre des points d’arrivĂ©e ; un second stade est caractĂ©risĂ© par des rĂ©actions intermĂ©diaires entre cette intuition initiale et la logique, et un troisiĂšme stade (7-8 ans) voit apparaĂźtre les opĂ©rations de mise en relation.

§ 1. Le premier stade : la vitesse Ă©valuĂ©e intuitivement selon l’ordre des points d’arrivĂ©e

Les rĂ©actions initiales assimilent la vitesse au dĂ©passement visible et se trouvent ainsi dĂ©pourvues dans les situations oĂč les mobiles se croisent, se rattrapent partiellement et mĂȘme entiĂšrement :

Éri (5 ans). Question I (la bleue rattrape la rouge) : « Une a roulĂ© plus fort ? — Les deux la mĂȘme chose. —  Comment le sais-tu ? — Parce qu’une a roulĂ© la mĂȘme chose vite que l’autre. —  Une a roulĂ© un plus long chemin ? — Oui, la bleue. —  Alors une a marchĂ© plus fort que l’autre ? — Non. »

Question III (la rouge dĂ©passe la bleue) : « Une a marchĂ© plus fort ? — Il y en a une qui a Ă©tĂ© plus loin, la rouge. — Elle a roulĂ© plus fort ? — Un peu plus. Elle a Ă©tĂ© doucement, mais elle a Ă©tĂ© plus loin. —  Et la bleue ? — Moins fort : elle a Ă©tĂ© tout en arriĂšre. »

Question II (la rouge rattrape presque la bleue, en marchant environ le double dans le mĂȘme temps) : « La bleue a Ă©tĂ© plus loin, la rouge tout en arriĂšre. —  Est-ce qu’une des deux a Ă©tĂ© plus fort ? — La bleue. —  D’oĂč elle est partie ? — D’ici. — Une a fait un plus long chemin ? — Non, oui, la rouge. —  On peut savoir si une a Ă©tĂ© plus vite, a roulĂ© plus fort ? — La rouge a Ă©tĂ© plus lentement et la bleue plus vite. — Pourquoi ? — Parce que je vois qu’elle l’a dĂ©passĂ©e. —  Quel est le plus grand bout de chemin ? — La rouge. —  Lequel a Ă©tĂ© plus vite ? — La bleue. —  Pourquoi ? — Parce qu’elle dĂ©passe l’autre. »

Question I : « Une a marchĂ© plus longtemps que l’autre ? — Oui, non, les deux la mĂȘme chose. —  Pourquoi ? — Parce qu’elles se sont arrĂȘtĂ©es ensemble. —  Une a marchĂ© plus fort ? — Non, la mĂȘme chose. —  Pourquoi ? — Parce que je vois qu’elles sont au mĂȘme endroit. »

Question IV (demi-croisement ; la bleue fait plus de chemin) : « Qu’est-ce qui s’est passé ? — Il y en a une qui a Ă©tĂ© Ă  cĂŽtĂ© de l’autre. —  Elles sont parties en mĂȘme temps ? — Oui. —  Et arrĂȘtĂ©es aussi ? — Oui. —  Une a marchĂ© plus fort ? — Non, les deux la mĂȘme chose. — Une n’a pas Ă©tĂ© plus vite ? — Non. — Pourquoi penses-tu ça ? — Parce que je vois qu’il y en a une qui est partie d’ici et est allĂ©e lĂ  et l’autre, de lĂ  est allĂ©e lĂ , et c’est la mĂȘme chose. — Pourquoi la mĂȘme chose ? — Ah non, je me suis trompĂ©. Le chemin de la bleue est plus long. — Alors une des deux a Ă©tĂ© plus fort ? — Non, la mĂȘme chose. —  Pourquoi ? — Parce qu’ils ont roulĂ© la mĂȘme chose et se sont arrĂȘtĂ©es lĂ . —  Ferme les yeux : elles partiront Ă  “trois” et s’arrĂȘteront Ă  “halte”. (On fait une grande diffĂ©rence, de 4 à 1 environ entre les chemins de la bleue et de la rouge.) Une a marchĂ© plus fort que l’autre ? — C’est de nouveau la mĂȘme chose (ne regarde que les points d’arrivĂ©e). — Est-ce qu’il n’y en a pas une qui a marchĂ© plus fort ? — La rouge a Ă©tĂ© plus lentement parce qu’il y a juste un petit bout, et la bleue c’est elle qui a fait le plus grand bout. —  (On recommence avec une diffĂ©rence de 2 à 1.) Une a Ă©tĂ© plus loin ? — Oui, la bleue. —  Elle a marchĂ© plus fort ? — Non. —  Plus vite ? — Non. »

Question II : « Et comme ça (la bleue fait la moitiĂ© du chemin parcouru par la rouge, mais reste en avant tandis que la rouge la rattrape presque) ? Une a Ă©tĂ© plus fort ? — Oui, la bleue, parce qu’elle est en avant et la rouge en arriĂšre. —  D’oĂč elles sont parties ? — D’ici et de lĂ . —  Et tu crois que la bleue est allĂ©e plus fort ? — Oui. »

Question I : « Les deux la mĂȘme chose. — Pourquoi ? — Parce qu’elles arrivent les deux ici. »

Pan (5 ans). Question I : « MĂȘme vitesse ou pas ? — Les deux la mĂȘme chose. —  Ils font le mĂȘme chemin ? — Non, un qui commence lĂ  et l’autre lĂ . — La mĂȘme chose longs ? — Non, celui de la bleue est plus petit. — Ils ont marchĂ© la mĂȘme chose fort ? — Oui. —  Pas une plus vite que l’autre ? — Non. — Laquelle a fait un long chemin ? — La rouge. — Et si je te disais qu’une des deux a Ă©tĂ© plus fort que l’autre ? — Moi je trouve qu’elles ont Ă©tĂ© Ă  la mĂȘme vitesse. »

Question II (la rouge rattrape presque la bleue aprĂšs un chemin beaucoup plus long). « MĂȘme chose fort ? — Non. — Laquelle plus fort ? — La bleue, parce que la rouge est derriĂšre la bleue. —  MĂȘmes chemins ? — Non, celui de la rouge plus long. —  Alors laquelle a Ă©tĂ© plus fort ? — La bleue. »

Question IV (demi-croisement : la bleue fait le double du chemin de la rouge et elles arrivent au mĂȘme point) : « Elles ont marchĂ© la mĂȘme chose vite ou pas ? — Oui. — MĂȘmes chemins ? — Non, la bleue plus grand. — Pourquoi crois-tu que c’est les mĂȘmes vitesses ? — Parce qu’elles sont arrivĂ©es en mĂȘme temps. —  Ferme les yeux (id. avec un rapport de 4 à 1). — La bleue est allĂ©e plus vite. — Comment le sais-tu ? — Parce que le garage (= le point de dĂ©part marquĂ© d’un carrĂ© figurant le garage) de la bleue est plus loin. —  Laquelle a fait le plus grand chemin ? — La bleue. —  C’est pour ça qu’elle est allĂ©e plus vite ? — Oui. —  (On recommence avec rapports de 2 à 1 et yeux ouverts.) MĂȘme vitesse ou non ? — Oui. —  Pourquoi ? — Parce qu’un garage est lĂ  et l’autre est lĂ -bas. — MĂȘmes chemins ? — Non, celui de la bleue est plus grand. —  MĂȘmes vitesses ? — Oui. —  Pourquoi ? — Elles arrivent lĂ . —  Et si je dis que non, on peut savoir laquelle a Ă©tĂ© plus vite ? — La bleue, parce qu’elle a fait un plus grand chemin. — TrĂšs bien. Alors regarde (Question I : la bleue rattrape la rouge avec parcours de 2 à 1). MĂȘmes vitesses ou pas ? — MĂȘme chose. —  Une va plus vite que l’autre ? — Non. —  Comment le sais-tu ? — Parce qu’ils sont arrivĂ©s les deux en mĂȘme temps. —  Ils ont fait le mĂȘme chemin ? — Non, la bleue plus long. —  Alors ? —   »

Question II (la bleue rattrape presque la rouge. Rapports des chemins 2/1). « MĂȘme chose fort ? — Non, une a marchĂ© plus fort, la rouge. —  Pourquoi ? — Elle a Ă©tĂ© plus loin. —  Elles ont marchĂ© en mĂȘme temps ? — Oui. — Elles ont fait les mĂȘmes chemins ? — Non, la bleue plus long. —  Alors laquelle a marchĂ© plus fort ? — La rouge. »

Mic (5 ans) prĂ©sente, Ă  propos des questions I et II un curieux cas d’indiffĂ©renciation entre l’évaluation des vitesses et des longueurs : « (Question I) MĂȘmes vitesses ou pas ? — Oui. — Une des deux a fait un chemin plus long que l’autre ? — Oui, non, parce que, vous voyez, la bleue Ă©tait d’abord lĂ  (la bleue a rattrapĂ© la rouge aprĂšs un trajet deux fois plus long, mais Mic dĂ©signe par « là » l’endroit d’oĂč est partie la rouge et non pas la bleue) et puis elle a marchĂ© d’abord (= avant de rejoindre le point de dĂ©part de la rouge) un moment seul. » On recommence, et chaque fois Mic admet l’égalitĂ© des vitesses, puis refuse de reconnaĂźtre les donnĂ©es, comme si les autos Ă©taient parties du mĂȘme endroit que la bleue (avant simplement « marchĂ© d’abord »). On place alors deux maisons Ă  titre de garage de dĂ©part : « Elles sont parties en mĂȘme temps ? — Oui. —  ArrivĂ©es en mĂȘme temps ? — Oui. —  Un chemin est plus long que l’autre ? — Oui, la bleue, parce que son garage est un peu plus loin. — Et une a Ă©tĂ© plus vite, a marchĂ© plus fort que l’autre ? — Oui, la rouge, parce qu’elle habite plus prĂšs et la bleue plus loin. »

Question III (mĂȘme dispositif mais la bleue dĂ©passe un peu la rouge). Cette fois Mic rĂ©pond immĂ©diatement que « La bleue a Ă©tĂ© plus fort que la rouge, parce qu’elle l’a dĂ©passĂ©e ».

Question II (la bleue rattrape presque la rouge aprĂšs un trajet deux fois plus long) : « Et maintenant, une a marchĂ© plus fort que l’autre ? — Oui, la rouge, parce qu’elle habite plus prĂšs. —  Comment ça ? — Vous comprenez, le Monsieur de l’auto rouge a mis la grande vitesse, alors il a pu arriver plus tĂŽt, plus loin. — (Idem, avec proportions de 4 à 1.) Une a Ă©tĂ© plus fort ? — Oui, la rouge. —  Une a fait un chemin plus long ? — Oui, la bleue. — Alors une a marchĂ© plus fort ? — Oui, la rouge  » Mic voit donc bien les diffĂ©rences de longueur, mais n’en tient aucun compte : celle qui arrive plus loin va plus vite et, si elles arrivent au mĂȘme endroit, celle qui est partie de plus prĂšs va plus vite parce que situĂ©e en avant.

Lil (5 ans). Question I (la bleue rattrape la rouge aprĂšs un trajet double) : « MĂȘmes vitesses » bien que le bleu ait fait « un plus long chemin ». On recommence en augmentant la diffĂ©rence (4/1) : « La bleue a Ă©tĂ© plus vite. —  Oui. Pourquoi ? — Parce que je le vois (perception de la vitesse elle-mĂȘme). — Si tu fermais les yeux pendant que ça marche et que tu vois seulement les bouts qu’ils ont fait, tu pourrais dire ? — Non. — (On le fait.) Pourquoi le bleu a Ă©tĂ© plus vite que le rouge ? — Je n’arrive pas Ă  trouver. »

Question III : « Plus vite parce qu’il a dĂ©passĂ©. —  Et comme ça (question I comme avant 4/1) ? — Sais pas. »

Ean (5 ; 3). Question I (rouge part en tĂȘte, rattrapĂ© par bleu) : « La rouge plus vite. —  Pourquoi ? — 
 — MĂȘmes chemins ? — La rouge un plus petit et la bleue un plus long. —  Une a marchĂ© plus fort ? — Oui la rouge. »

Question II (rouge rattrape presque la bleue aprĂšs trajets de 2 à 1) : La bleue va « plus vite parce qu’elle est partie en avant. —  Elles sont parties en mĂȘme temps ? — Oui. —  Et arrĂȘtĂ©es en mĂȘme temps ? — Non, celle-lĂ  (bleue) en avant, celle-lĂ  (rouge) en arriĂšre (indiffĂ©renciation du temps et de l’espace). — Mais une a roulĂ© plus vite, plus fort ? — La bleue ».

Question III (la bleue dĂ©passe la rouge) : « La bleue va plus vite, parce que la rouge est en arriĂšre et la bleue en avant. — Elles sont parties en mĂȘme temps ? — Une est partie plus vite, la bleue, et l’autre est partie plus lentement (confusion du temps et de la vitesse). — Et arrĂȘtĂ©es au mĂȘme moment ? — La bleue plus loin. » On intervertit les couleurs : mĂȘmes rĂ©actions.

Question IV (demi-croisement. Rapports 4/1). « La mĂȘme vitesse. —  Et comme ça (rapports 6/1) ? — La bleue va plus vite, parce qu’elle est loin de son garage et l’autre prĂšs. — (On recommence à 4/1.) — MĂȘmes vitesses. — Et les chemins ? — Le rouge a un plus long chemin. — Et il n’y en a pas un qui marche plus fort que l’autre ? — Non. —  SĂ»r ? — Oui. »

Éli (5 ; 9). Question I (la bleue rattrape la rouge) : « La bleue va plus fort. — Pourquoi ? — Elle a Ă©tĂ© plus avant. — Elles sont arrivĂ©es au mĂȘme endroit ? — Ah oui, alors elles ont Ă©tĂ© la mĂȘme chose fort. »

Question III (dĂ©passement) « : Celle-lĂ  plus vite parce qu’elle a Ă©tĂ© plus loin. »

Question II : mĂȘme vitesse. Question III : de nouveau juste. Question IV (demi-croisement avec trajets de 2 Ă  1) : « MĂȘmes vitesses. —  Ferme les yeux (on rĂ©pĂšte exactement). Une plus fort ? — La bleue plus vite parce qu’il va plus loin (on dirait donc que la perception entrave ici le raisonnement). » Éli entre ainsi en fin d’interrogatoire dans le stade II.

Ray (5 ; 5). Question III (le bleu rattrape presque le rouge aprĂšs trajet plus long) : « La rouge va plus vite. — Pourquoi ? — Parce que son chemin est plus long. » Ray Ă©value donc les longueurs elles-mĂȘmes d’aprĂšs les points d’arrivĂ©e et sans tenir compte des points de dĂ©part.

Ces rĂ©actions sont toutes d’un grand intĂ©rĂȘt pour l’analyse des rapports entre l’intuition et la logique. Essayons donc de dĂ©gager leur signification de ce point de vue Ă©galement, en plus de ce qu’elle comporte pour les dĂ©veloppements des idĂ©es de vitesse et de temps.

On constate d’abord que seule la question III est rĂ©solue Ă  ce niveau primitif : on peut donc dire, comme nous l’avons dĂ©jĂ  vu au cours de tout le chapitre VI, que l’intuition initiale de la vitesse est celle qui exprime l’action de dĂ©passer. Seulement, au vu du rĂ©sultat des trois autres questions, nous comprenons maintenant que cette intuition du dĂ©passement comporte, en fait, deux significations distinctes. On pourrait dire, en premier lieu, qu’il ne se constitue une notion de la vitesse qu’en fonction des situations oĂč il y a dĂ©passement effectif et perceptible : en ce cas, l’enfant rĂ©pondrait aux questions I, II et IV par simple analogie avec le dĂ©passement, en jugeant de la vitesse d’aprĂšs l’ordre des points d’arrivĂ©e. Mais, en second lieu, on pourrait aussi bien soutenir ce qui suit : de mĂȘme que le mouvement comme tel est d’abord conçu comme un simple changement d’ordre ou de position (dĂ©-placement), de mĂȘme la relation de vitesse rĂ©sulterait d’abord d’une comparaison de deux mouvements, le mouvement estimĂ© le plus rapide Ă©tant alors celui dont le point d’arrivĂ©e est situĂ© devant l’autre. Or, si tel Ă©tait le principe initial, il donnerait naturellement lieu Ă  des Ă©valuations correctes en cas de dĂ©passement, mais inexact pour les rattrapements, demi-rattrapements et demi-croisements. Bref, la premiĂšre solution reviendrait Ă  dire que le dĂ©passement lui-mĂȘme est Ă  la source de la notion de vitesse, tandis que la seconde attribuerait cette derniĂšre Ă  la comparaison gĂ©nĂ©rale des points d’arrivĂ©e des mouvements, le dĂ©passement seul Ă©tant dĂšs lors Ă©valuĂ© correctement.

En fait, il est probable que les deux interprĂ©tations ont successivement chacune sa part de vĂ©rité : il semble que la question gĂ©nĂ©rale de l’ordre des points d’arrivĂ©e domine au dĂ©but tous les jugements, mais le cas particulier du dĂ©passement Ă©tant le plus important et donnant lieu aux estimations les plus efficaces, c’est ce modĂšle qui inspirera tĂŽt ou tard, les jugements portĂ©s sur les autres cas spĂ©ciaux et qui expliquera notamment, au cours du stade suivant, l’articulation des intuitions d’ordre initiales.

La question I (action de rattraper) aurait pu, par exemple, donner lieu, elle aussi, Ă  une intuition correcte, puisque, si, de deux mobiles partant l’un devant l’autre, celui de derriĂšre rattrape le premier, il le dĂ©passera forcĂ©ment en continuant Ă  la mĂȘme vitesse. Or, chose trĂšs intĂ©ressante, nos sujets ne se sont pas trouvĂ©s capables de faire spontanĂ©ment cette composition Ă©lĂ©mentaire ni d’anticiper intuitivement la chose par l’expĂ©rience mentale immĂ©diate qu’on eĂ»t Ă©tĂ© en droit d’escompter. Un cas typique, Ă  cet Ă©gard, est celui de Éli, qui croit voir l’auto bleue dĂ©passer la rouge et conclut Ă  la plus grande vitesse de la premiĂšre, puisque, reconnaissant qu’elles se sont arrĂȘtĂ©es au mĂȘme endroit, se corrige aussitĂŽt en disant : « Ah oui, alors elles ont Ă©tĂ© la mĂȘme chose fort » comme si la vitesse ne dĂ©pendait que de l’ordre spatial des points d’arrivĂ©e. Telle est, en effet, la rĂ©action gĂ©nĂ©rale : les deux ont la mĂȘme vitesse, dit Éri, « parce que je vois qu’elles sont (arrivĂ©es) au mĂȘme endroit », ou « parce qu’elles sont arrivĂ©es les deux en mĂȘme temps » (Pan). Pourtant tous reconnaissent que l’un des mobiles fait un plus long chemin que l’autre. Quelques-uns en concluent mĂȘme momentanĂ©ment que la seconde va alors plus vite, parce que Ă©tant « en avant » (Ean), mais la grande majoritĂ© est pour l’égalitĂ©. Notons enfin que lorsque la diffĂ©rence des espaces parcourus devient trop grande, l’enfant se rend et reconnaĂźt laquelle des autos va plus vite. Mais alors, il s’agit ou bien d’une simple lecture perceptive de la vitesse (« parce que je le vois », dit Lil) sans justification de cette assertion par le plus grand espace parcouru, ou bien d’une sorte d’intuition globale telle que le plus entraĂźne le plus sans rĂ©fĂ©rence particuliĂšre au chemin suivi en tant que distance. En outre, dĂšs que l’on diminue la disproportion, le sujet retombe dans son procĂ©dĂ© initial d’évaluation, sans plus s’occuper de la longueur.

La question II (l’une rattrape presque l’autre) fournit un complĂ©ment d’information utile, qui prĂ©cise bien la vraie signification de l’intuition du dĂ©passement : en effet, tout en reconnaissant que la premiĂšre auto fait un chemin plus long que celle qu’elle rattrape presque, la trĂšs grande majoritĂ© des sujets sont d’avis que c’est la seconde qui va plus vite ou « plus fort », parce qu’elle « a Ă©tĂ© plus loin » et « l’a dĂ©passĂ©e » (Éri), parce que la premiĂšre « est derriĂšre » et que la deuxiĂšme « a Ă©tĂ© plus loin » (Pan), « parce qu’elle habite plus prĂšs » (Mic), « parce qu’elle est partie avant » et est « plus en avant » (Ean), etc. Seul Éli croit que les vitesses sont les mĂȘmes, et aucun des sujets ne rĂ©pond correctement, sauf, Ă  nouveau, si les disproportions entre chemins parcourus sont trop grandes. Mais en ce dernier cas, il ne s’agit que d’une rĂ©gulation momentanĂ©e et essentiellement perceptive, sans influence sur les jugements ultĂ©rieurs. D’aprĂšs l’ensemble des rĂ©actions, c’est donc le fait d’ĂȘtre « en avant » qui indique la plus grande vitesse : ne pouvant comparer les mouvements en cause par leurs durĂ©es et leurs longueurs Ă  la fois, ces derniĂšres ne prĂ©sentent donc pas de sens en elles-mĂȘmes et la comparaison s’effectue au moyen de l’ordre de succession des seuls points d’arrivĂ©e. À ce niveau, l’intuition du dĂ©passement ne constitue ainsi qu’un cas particulier de ces jugements d’ordre, mais un cas dans lequel ils coĂŻncident avec le rapport exact des vitesses.

Enfin la question IV donne lieu aux mĂȘmes rĂ©actions : il y a, selon tous les sujets, Ă©galitĂ© de vitesse parce que les mobiles arrivent au mĂȘme point, indĂ©pendamment des chemins parcourus. Ici encore, en cas de trop grande disproportion (4 à 1 ou davantage), la rĂ©ponse est momentanĂ©ment juste par rĂ©gulation perceptive (perception de la vitesse comme telle ou centration sur une trop grande diffĂ©rence de longueur, donc sur un « plus » qui entraĂźne le « plus » de vitesse sans motivation consciente), mais, mĂȘme si les sujets invoquent Ă  ce propos, comme Mic et Pan, le plus grand chemin parcouru, ils n’en tirent aucune consĂ©quence, quand la proportion redevient de 2 à 1.

Bref, toutes les rĂ©ponses convergent vers le mĂȘme rĂ©sultat, et vers une conclusion qui s’accorde entiĂšrement avec ce que nous avons vu prĂ©cĂ©demment du dĂ©veloppement des concepts de temps (cf. Le DĂ©veloppement de la notion de temps chez l’enfant) et de mouvement (chapitre III du prĂ©sent ouvrage). Tout se passe comme si l’enfant jugeait de la vitesse d’aprĂšs le seul point d’arrivĂ©e, indĂ©pendamment de l’espace parcouru, et comme si « plus vite » signifiait « arrivant devant » ou « avant » dans un sens spatial et temporel Ă  la fois (on se rappelle qu’à ce niveau il y a indiffĂ©renciation relative entre la succession spatiale et la succession temporelle). L’avant et l’aprĂšs spatiaux commandent donc Ă  la fois l’intuition de la vitesse et du mouvement ainsi que celui du temps. « Vite » peut dĂšs lors signifier « devant » ou « d’abord « aussi bien que dĂ©signer une vitesse rĂ©elle, d’oĂč les Ă©galitĂ©s ou les inversions donnĂ©es en rĂ©ponse aux questions I, II et IV. Quant au dĂ©passement, qui consiste Ă  intervertir l’ordre (le mobile le plus rapide Ă©tant d’abord en arriĂšre et ensuite en avant), il donne lieu Ă  des rĂ©ponses correctes, mais c’est parce que dans ce cas, et dans ce seul cas, l’arrivĂ©e « avant » correspond bien Ă  une vitesse supĂ©rieure.

Parmi les leçons qui se dĂ©gagent de ces faits, l’une des plus importantes est que l’intuition de la vitesse est d’emblĂ©e relative. Il ne saurait y avoir de vitesses absolues si le jugement qui fonde la vitesse implique une comparaison d’ordre, puisqu’un simple changement d’ordre n’est qu’un dĂ©placement : la vitesse suppose ainsi dĂšs le principe un systĂšme de co-dĂ©placements. Mais en quoi consiste cette relativitĂ© initiale, intuitive ou mĂȘme perceptive ? Il est clair que, chez l’enfant comme chez nous, la perception mĂȘme d’un mouvement fournit d’emblĂ©e une certaine impression de vitesse : le mouvement d’une auto paraĂźtra ainsi plus rapide que celui d’un cheval, indĂ©pendamment de tout dĂ©passement actuel. Mais quel est alors le rĂŽle de l’expĂ©rience antĂ©rieure et des dĂ©passements « virtuels » ? Nous n’en savons encore rien. Dans le cas des diffĂ©rences de vitesse intervenant dans nos questions prĂ©sentes, le rapport Ă©tant ordinairement de 2 à 1, il est bien probable que l’enfant perçoit les choses comme nous, au moins qualitativement. Mais ces donnĂ©es perceptives sont, ou bien autrement conceptualisĂ©es, ou bien nĂ©gligĂ©es au profit de l’ordre de succession des points d’arrivĂ©e. Ce n’est que dans le cas du dĂ©passement que l’ensemble des impressions perceptives converge avec le rapport d’ordre, et c’est ce qui fera le succĂšs du dĂ©passement comme intuition type de la vitesse. DĂšs lors, quand la disproportion des vitesses ou des espaces parcourus augmente, par exemple jusqu’à 4 à 1 ou 6 à 1, il se peut que l’enfant rĂ©ponde momentanĂ©ment juste parce que cette disproportion serait alors assimilĂ©e pour un instant au schĂšme du dĂ©passement. Mais, rĂ©pĂ©tons-le, il ne s’agit lĂ  que d’une rĂ©gulation toute momentanĂ©e, sans influence sur la suite des Ă©valuations et non pas d’un dĂ©placement d’équilibre aboutissant Ă  un Ă©tat relativement durable, comme ce sera le cas au stade II.

Du point de vue de la psychologie de la pensĂ©e intuitive, les rĂ©sultats sont fort instructifs. Ils montrent d’une part, que l’intuition reprĂ©sentative diffĂšre de la perception elle-mĂȘme, puisque, lors des questions I, II et IV deux vitesses peuvent ĂȘtre considĂ©rĂ©es conceptuellement comme Ă©gales tout en Ă©tant perçues inĂ©gales, ou leur rapport ĂȘtre inversĂ© par rapport Ă  celui que fournit la perception directe 2. Mais, d’autre part, ils mettent, en lumiĂšre l’existence de processus analogues Ă  ceux de la perception comme telle. En effet, la pensĂ©e intuitive ne parvient, pas plus que la perception, Ă  un Ă©quilibre permanent : les facteurs en prĂ©sence (ordre des points d’arrivĂ©e, ordre des points de dĂ©part, longueurs parcourues, durĂ©es, etc.) sont comme chargĂ©s d’une vertu non pas logique, mais causale, telle qu’il suffise que l’attention s’attache Ă  l’un ou Ă  l’autre, selon la valeur des donnĂ©es extĂ©rieures ou leurs modifications, pour aboutir sans plus Ă  telle ou telle estimation, ou pour la renverser et s’engager dans une autre direction comme par un dĂ©placement soudain d’équilibre.

Le contrĂŽle de la pensĂ©e intuitive est assurĂ©ment d’ordre perceptif en ses sources : par exemple l’arrivĂ©e de deux mouvements au mĂȘme point d’arrĂȘt est une donnĂ©e perceptive, les longueurs des trajets en sont une autre, etc. Seulement, tout se passe comme si ces donnĂ©es, au lieu d’ĂȘtre toutes envisagĂ©es simultanĂ©ment, et mises en relation les unes avec les autres, Ă©taient diffĂ©remment valorisĂ©es, les unes Ă©tant mĂȘme isolĂ©es et dissociĂ©es des autres et ces derniĂšres Ă©tant comme dĂ©valorisĂ©es ou mĂȘme ignorĂ©es. Or, comment s’effectue cette dissociation ? Par une sorte de « centration », analogue Ă  celles de la perception : l’enfant s’attache momentanĂ©ment Ă  un aspect du phĂ©nomĂšne et nĂ©glige les autres, comme s’il surestimait le premier et sous-estimait les seconds. Il y a lĂ  un effet analogue Ă  celui de la surestimation relative que produit la fixation du regard dans la perception visuelle 3, et que produirait ici l’attention elle-mĂȘme, conçue comme une centration de l’intuition. On comprendrait ainsi les jeux de bascule rappelĂ©s Ă  l’instant et si nets, par exemple, dans les rĂ©actions Ă  l’épreuve des pistes concentriques (chapitre VI, sect. III).

Si l’on admet par hypothĂšse, ce mĂ©canisme de la centration intuitive, distincte mais parente de la centration perceptive, il devient alors aisĂ© d’expliquer Ă  la fois cette sorte d’absolu ou de non-relativitĂ© logique qui caractĂ©rise les jugements de nos sujets, et cette relativitĂ© intuitive inhĂ©rente dĂšs le principe Ă  la notion de vitesse. Quant au premier de ces deux aspects du phĂ©nomĂšne, on comprend bien pourquoi les points d’arrivĂ©e attirent d’emblĂ©e l’attention : ils constituent le terme et le but des mouvements. Or, les points d’arrivĂ©e Ă©tant fixĂ©s, l’attention ne saurait se centrer en mĂȘme temps sur les points de dĂ©part : ceux-ci sont donc nĂ©gligĂ©s ou envisagĂ©s comme s’ils Ă©taient tous pareils. Le sujet Mic va ainsi jusqu’à corriger les donnĂ©es elles-mĂȘmes et Ă  affirmer contre toute Ă©vidence que l’auto bleue, partie en arriĂšre de la rouge « était d’abord là » c’est-Ă -dire au point d’oĂč part la rouge. De mĂȘme les chemins parcourus sont nĂ©gligĂ©s, sans ĂȘtre ignorĂ©s, mais les sujets les plus primitifs vont jusqu’à les Ă©valuer Ă©galement en fonction du point d’arrivĂ©e : Ray corrige ainsi les longueurs de la mĂȘme maniĂšre que Mic les points de dĂ©part. Bref la centration sur les points d’arrivĂ©e entraĂźne comme une sous-estimation des diffĂ©rences de points de dĂ©part ou de distances parcourues. Pour ce qui est, d’autre part, de l’avant et de l’aprĂšs temporels, ils sont indissociĂ©s de l’ordre de succession spatiale, comme si les vitesses Ă©taient toutes les mĂȘmes (voir le cas de Ean). Bref, il y a comme un absolu impliquĂ© en chaque centration intuitive : le fait mĂȘme de centrer l’intuition sur une donnĂ©e aboutit Ă  la valoriser de façon exclusive et Ă  empĂȘcher par consĂ©quent sa mise eh relations logiques avec les autres. C’est cette perspective absolue, produit de la surestimation inhĂ©rente Ă  toute centration, dont nous nous sommes servis jusqu’ici pour caractĂ©riser l’« égocentrisme » de la pensĂ©e intuitive, par opposition Ă  la dĂ©centration que constituent les groupements logiques. Mais il faut bien comprendre, d’autre part, que ces faux absolus du jugement intuitif sont toujours faits de surestimations et de sous-estimations, et qu’ils impliquent par cela mĂȘme une sorte de relativitĂ© inconsciente, comparable Ă  celle des perceptions et des seuils de Weber, par opposition Ă  la relativitĂ© logique.

Nous allons voir maintenant comment, au cours du stade II, ces centrations initiales vont se dĂ©centrer peu Ă  peu, au moyen de rĂ©gulations plus amples et plus durables que les dĂ©placements brusques et tout momentanĂ©s d’équilibre observĂ©s jusqu’ici, au niveau du seul stade I.

§ 2. Le second stade : rĂ©actions intermĂ©diaires entre l’intuition centrĂ©e sur les points d’arrivĂ©e et la mise en relations logiques

Les sujets du stade II dĂ©butent comme les prĂ©cĂ©dents mais se corrigent peu Ă  peu en cours d’expĂ©rience, selon une suite continue de rĂ©actions s’étageant entre les stades I et II. Voici quelques exemples :

Édi (5 ; 1). Question I (la bleue rattrape la rouge, avec dĂ©parts et arrivĂ©es simultanĂ©s) : « Elles sont parties en mĂȘme temps ? — Non, la rouge avant l’autre (= devant !). — ArrĂȘtĂ©es en mĂȘme temps ? — Non, la bleue avant (faux = a rattrapĂ©). — Elles ont marchĂ© Ă  la mĂȘme vitesse ? — La bleue plus vite. — Pourquoi ? — Parce qu’elle a Ă©tĂ© plus loin (il assimile donc rattraper Ă  dĂ©passer). — MĂȘmes longueurs de chemin ? — La bleue plus grand. — Une va plus vite que l’autre ? — Oui, la bleue. —  Pourquoi ? — Parce qu’elle est plus loin. »

Question II (la bleue rattrape presque la rouge. Mouvements synchrones comme toujours : « Parties en mĂȘme temps ? — Non, la rouge a Ă©tĂ© plus vite, et la bleue plus lentement. —  Elles se sont arrĂȘtĂ©es en mĂȘme temps ? — Non, la bleue en premier (= en arriĂšre). — Une a marchĂ© plus vite que l’autre ? — Oui, la rouge. — Pourquoi ? — 
 — MĂȘmes longs chemins ? — Non, la bleue plus long. — Une a marchĂ© plus fort ou les deux la mĂȘme chose ? — La rouge plus vite. »

Question III. (La bleue dĂ©passe la rouge.) « Elles sont parties en mĂȘme temps ? — Non, la bleue plus vite et la rouge plus doucement. —  Pourquoi ? — Elle a fait comme ça (montre le dĂ©passement d’un geste des deux mains). — MĂȘmes chemins ? — Bleue plus long. »

Question IV (demi-croisement, rapports 4 à 1 ; les yeux fermĂ©s) : « La rouge a Ă©tĂ© plus vite (juste). — Pourquoi ? — Non, toutes les deux vite. —  MĂȘme chose ? — Oui. —  MĂȘmes longs chemins ? — Non, le rouge plus long. — MĂȘmes vitesses ? — Non, la rouge plus vite. —  Pourquoi ? — Parce qu’elle arrive loin de son garage. — (On recommence en changeant les termes du rapport.) — La bleue plus vite. — Pourquoi ? — 
 — MĂȘmes chemins ? — Non, la bleue plus long. —  Pourquoi penses-tu qu’elle marche plus vite ? — Parce que  »

Clav (6 ; 11). Question I (La rouge rattrape la bleue) : « Parties en mĂȘme temps ? — Non. —  Laquelle avant ? — Non les deux en mĂȘme temps. La rouge a Ă©tĂ© un peu plus vite et elle est arrivĂ©e en mĂȘme temps que la bleue. —  Comment le sais-tu ? — Parce que j’ai vu que la bleue Ă©tait plus en avant que la rouge. —  Alors ? — Alors la rouge a marchĂ© plus vite, puisque, quand elle est arrivĂ©e vers la bleue, elle a marchĂ© avec elle. »

Question II (la rouge rattrape presque la bleue) : « Elles se sont arrĂȘtĂ©es en mĂȘme temps ? — Non, la rouge a marchĂ© moins lentement que la bleue. —  Mais arrĂȘtĂ©es au mĂȘme moment ? — Oui. —  Une a marchĂ© plus fort que l’autre ? — La bleue a marchĂ© plus fort que la rouge. — (On recommence avec des diffĂ©rences plus grandes.) Une a marchĂ© plus fort ? — Oui, la bleue (faux) mais la rouge a avancĂ© un peu. — Un des chemins est plus long que l’autre ? — Oui, la bleue. —  Montre. — Non, la rouge. — Une des deux a marchĂ© plus fort ? — La rouge, non la bleue. —  Comment ça ? — La bleue le moins lentement et la rouge le plus fort (!). — Alors le plus fort ? — La rouge. — Et le plus lentement ? — La bleue. —  Et le moins fort ? — La bleue, elle a fait le chemin le plus lentement et la rouge un chemin plus vite. » Question III (dĂ©passement) : juste.

Question IV. (Demi-croisement : la bleue deux fois le chemin de la rouge) : « Une a marchĂ© plus fort ? — Non, les deux la mĂȘme chose. —  Pourquoi ? — Parce qu’ils sont arrivĂ©s les deux ici. — Un des chemins est plus long ? — Celui de la bleue. — Et si je te dis que la bleue a marchĂ© plus vite, pourquoi ce serait comme ça ? — Parce que le chemin est plus long. —  Que crois-tu plus juste, que la bleue a marchĂ© plus fort ou les deux la mĂȘme vitesse ? — Les deux la mĂȘme chose. — Et maintenant (croisement complet avec chemins inĂ©gaux, celui de la rouge plus grand) ? — La rouge a Ă©tĂ© plus fort parce qu’elle a Ă©tĂ© plus loin. —  Et comme ça (demi-croisement, mĂȘmes rapports). — La rouge plus fort parce qu’elle a fait un plus long chemin. »

May (7 ans). Probl. I (la rouge rattrape la bleue) : « Elles sont parties en mĂȘme temps ? — Oui. —  Et arrivĂ©es ensemble ? — Oui. —  MĂȘmes vitesses ? — La rouge un peu plus fort. — MĂȘmes chemins ? — La rouge plus long. »

Probl. II (la rouge rattrape presque la bleue) : « Une est allĂ©e plus vite ? — La bleue est allĂ©e plus fort. — MĂȘmes chemins ? — La bleue un plus petit chemin. —  Alors laquelle plus vite ? — La bleue. »

Probl. III : juste. Probl. IV (yeux fermĂ©s, la rouge plus rapide). « MĂȘmes vitesses ou pas ? — Pareil. — MĂȘmes chemins ? — Celui du rouge est plus long. (On rĂ©pĂšte deux fois l’expĂ©rience sous les yeux de l’enfant. Il prend les autos, imite le demi-croisement et dit :) La rouge plus vite parce qu’elle a Ă©tĂ© plus loin. — Pourquoi plus grande vitesse ? — Pour arriver la premiĂšre. »

Don (6 ; 7). Question I (rouge rattrape la bleue) : « Elles sont parties en mĂȘme temps. — Non, oui. —  Une va plus fort que l’autre ? — Oui, la rouge. —  Pourquoi ? — 
 — (On recommence.) Pourquoi plus vite ? — 
 — Laquelle fait un plus long chemin ? — La rouge. —  Comment sais-tu qu’elle va plus vite ? — 
 — Et la rouge fait un plus long chemin et la bleue un chemin plus court, pourquoi ce n’est pas la bleue qui va plus vite ? — Parce qu’elle va lentement. — Comment le sais-tu ? —   »

Question IV. (Demi-croisement.) « Laquelle a fait le plus long chemin ? — La bleue. —  Laquelle est allĂ©e le plus vite ? — La bleue. — Pourquoi ? — 
 — (On rĂ©pĂšte avec chemins de mĂȘme longueur.) Laquelle plus vite ? — Les deux la mĂȘme chose. —  Et comme ça (on recule la rouge) ? — La rouge. —  Pourquoi ? — Parce qu’elle a Ă©tĂ© plus loin. »

Le problĂšme qui soulĂšve ces cas est donc de comprendre comment, partant de l’évaluation des vitesses selon l’ordre de succession spatiale des points d’arrivĂ©e, l’enfant parvient Ă  Ă©tablir qu’à temps Ă©gaux les vitesses sont proportionnelles aux espaces parcourus. Or, il est visible que c’est par une gĂ©nĂ©ralisation progressive du schĂšme du dĂ©passement : en assimilant les autres situations Ă  ce schĂšme, le sujet parvient Ă  anticiper la suite de chacun des mouvements perçus ou Ă  les reconstituer depuis leur point d’origine, de telle sorte que l’attention soit dĂ©centrĂ©e du seul point d’arrivĂ©e et que celui-ci soit mis en relation avec le point de dĂ©part et par consĂ©quent avec l’intervalle mĂȘme qui les sĂ©pare, donc avec le chemin parcouru.

C’est ainsi que la question I (action de rattraper) est rĂ©solue par tous les sujets par simple assimilation au dĂ©passement : il suffĂźt, en effet, d’une anticipation qui prolonge le mouvement du mobile rattrapant l’autre pour qu’il y ait dĂ©passement. Le sujet Édi marque la chose de la maniĂšre la plus claire, bien qu’il confonde les temps et les espaces : la rouge est partie « avant l’autre » (= devant) et la bleue arrive « avant
 parce qu’elle a Ă©tĂ© plus loin », dit-il, comme s’il voyait effectivement une interversion d’ordre et un dĂ©passement. Le sujet Clav exprime avec une plus grande prĂ©cision le changement d’ordre sans aller jusqu’à l’interversion : « la bleue Ă©tait plus en avant que la rouge » au dĂ©part, « alors la rouge a marchĂ© plus vite, puisque quand elle est arrivĂ©e vers la bleue, elle a marchĂ© avec elle ».

Mais il ne s’agit lĂ  que d’une anticipation intuitive, c’est-Ă -dire d’une rĂ©gulation partielle due Ă  la dĂ©centration de l’intuition initiale, assimilĂ©e au schĂšme du dĂ©passement. Il n’y a donc encore qu’articulation de l’intuition et non pas gĂ©nĂ©ralisation opĂ©ratoire. La preuve en est que la question II, posĂ©e cependant aprĂšs la question I et faisant appel comme elle Ă  une action de rattraper, n’est point rĂ©solue d’emblĂ©e et cela simplement parce que le mobile le plus rapide ne rattrape pas entiĂšrement l’autre au terme de la course. C’est ainsi que Édi Ă©choue, faute de prolonger le mouvement du mobile qui est en arriĂšre : celui qui est en avant va donc plus vite, comme au premier stade. Clav commence de mĂȘme, mais lorsque l’on augmente les diffĂ©rences de longueurs, il s’en tire en disant que « la bleue (en arriĂšre) marche le moins lentement et la rouge le plus fort » pour ne lever qu’ensuite la contradiction : il y a donc Ă  nouveau dĂ©centration progressive de l’attention portĂ©e sur les points d’arrivĂ©e et rĂ©gulation en fonction du point de dĂ©part et des chemins parcourus.

La question IV, enfin, donne lieu au mĂȘme processus. Édi dĂ©bute par une estimation fondĂ©e sur les points d’arrivĂ©e (« toutes les deux vite »), bien qu’il soit d’emblĂ©e sensible Ă  l’inĂ©galitĂ© des distances. Puis il dĂ©centre l’intuition du point d’arrivĂ©e au profit du point de dĂ©part : « la rouge plus vite
 parce qu’elle arrive loin de son garage ». Mais il ne parvient pas Ă  exprimer l’intervalle (« loin ») en termes de longueurs proprement dites ou de chemin parcouru : c’est le fait d’« arriver » loin qui prĂ©domine jusqu’à la fin le sujet. Clav fait exactement la mĂȘme Ă©volution (« les deux la mĂȘme chose
 parce qu’ils sont arrivĂ©s les deux ici », puis, dans le cas du croisement complet, « la rouge
 plus fort parce qu’elle a Ă©tĂ© plus loin ») mais il finit par traduire l’intervalle entre les points de dĂ©part et d’arrivĂ©e en termes de distances : « parce qu’elle a fait un plus long chemin ». May et Dor, enfin, en restent au rapport des points extrĂȘmes (« plus loin ») mais on sent venir la notion de longueur parcourue.

Bref, il y a durant ce stade dĂ©centration progressive de l’intuition fixĂ©e sur le point d’arrivĂ©e : les rĂ©gulations intuitives qui en rĂ©sultent, par anticipations de la suite des mouvements perçus et reconstitutions de leur parcours dĂšs l’origine, conduisent alors Ă  un dĂ©but de gĂ©nĂ©ralisation du schĂšme du dĂ©passement, mais sans que cette assimilation atteigne le niveau opĂ©ratoire.

§ 3. Le troisiÚme stade : composition opératoire des relations

Vers 7-8 ans on assiste Ă  trois constructions corrĂ©latives : l’ordre temporel est dissociĂ© de la succession spatiale (Le DĂ©veloppement de la notion de temps chez l’enfant, chapitre III), les chemins parcourus sont conçus comme des distances occupant l’intervalle entre les points ordonnĂ©s de dĂ©part et d’arrivĂ©e (chapitre III-IV de ce volume) et la vitesse est dĂ©finie, dans le cas des mouvements synchrones, en fonction de ces longueurs parcourues en des temps Ă©gaux :

Iac (7 ; 8). Question I : « Parties en mĂȘme temps ? — Oui. — Et arrivĂ©es ensemble ? — Oui. — MĂȘmes vitesses ? — Non, la bleue a marchĂ© plus vite, parce qu’elle avait un plus long chemin Ă  faire. »

Question II : « La rouge va plus vite parce qu’elle a un plus long chemin. »

Question III (dĂ©passement) : « MĂȘmes vitesses ? — Non, la rouge avait un plus grand chemin Ă  faire, autrement elle serait lĂ  (il montre sa position si elle allait moins vite). — Montre-moi oĂč elle serait si elle avait marchĂ© Ă  la mĂȘme vitesse ? — (Il montre trop loin.) — SĂ»r ? — Non, ici (juste). — Et si la rouge marchait moins fort que la bleue elle serait oĂč ? — Ici (Ă  peu prĂšs). »

Question IV : « La bleue va plus vite parce que son chemin est plus long. —  (MĂȘmes chemins.) Et comme ça ? — MĂȘmes vitesses. »

On voit (tous nos autres exemples sont semblables) que les rapports de vitesse ne sont plus exprimĂ©s qu’en termes de longueurs ou distances et non plus d’ordre. Mais, Ă  rattacher les nouvelles rĂ©actions aux prĂ©cĂ©dentes, on comprend comment les relations de longueurs procĂšdent des intuitions articulĂ©es du stade II : l’assimilation intuitive des mouvements perçus au schĂšme du dĂ©passement a atteint une gĂ©nĂ©ralitĂ© telle que chaque couple de mouvements constitue un dĂ©passement virtuel ; on peut donc dire que les points de dĂ©part et d’arrivĂ©e sont d’emblĂ©e mis en relation grĂące Ă  une dĂ©centration immĂ©diate qui transforme ainsi les rĂ©gulations progressives en opĂ©rations rĂ©versibles.

Par contre, lorsqu’il s’agit de sortir des donnĂ©es actuelles pour calculer les positions en fonction d’espaces parcourus hypothĂ©tiques en des temps donnĂ©s, les hĂ©sitations rĂ©apparaissent comme s’il s’agissait de mouvements successifs : les vitesses de ceux-ci ne sont, en effet, construites qu’en un quatriĂšme stade, celui des opĂ©rations hypothĂ©tico-dĂ©ductives (voir chapitre IX).

Section II. — Temps partiellement synchrones (arrivĂ©es simultanĂ©es) et espaces Ă©gaux

Examinons maintenant le problĂšme inverse : les espaces parcourus Ă©tant Ă©gaux mais les mouvements dĂ©butants successivement (avec arrivĂ©es simultanĂ©es), comment l’enfant Ă©valuera-t-il les vitesses perçues ? Appelons I bis cette premiĂšre question et notons qu’il est inutile d’analyser la succession des points d’arrivĂ©e avec dĂ©parts simultanĂ©s, parce qu’alors il y a simple dĂ©passement et le problĂšme se rĂ©duit Ă  la question III de la sect. I. D’autre part, si les dĂ©parts et les arrivĂ©es sont tous deux successifs, et surtout si les temps et les espaces varient Ă  la fois, les problĂšmes requiĂšrent alors les opĂ©rations formelles (voir chapitre IX), sauf dans le cas, particuliĂšrement facile, d’une combinaison des dĂ©parts successifs avec la question II de la section prĂ©cĂ©dente (nous dirons alors question II bis).

§ 4. Le premier stade : vitesses Ă©valuĂ©es intuitivement en fonction de l’ordre des arrivĂ©es et des dĂ©parts

Les sujets de ce stade croient ou bien Ă  une Ă©galitĂ© de vitesses Ă  cause des arrivĂ©es simultanĂ©es au mĂȘme point, ou bien Ă  une vitesse supĂ©rieure du mobile parti le premier, parce qu’il devance l’autre :

Ios (5 ans). Question I bis (l’auto rouge part aprĂšs la bleue, mais du mĂȘme point, et la rattrape) : « Elles sont parties en mĂȘme temps ? — Non, la bleue en premier. —  Et arrivĂ©es en mĂȘme temps ? — Oui. —  Une des deux va plus vite que l’autre, ou les deux la mĂȘme chose ? — La bleue va plus vite. — (On recommence.) MĂȘmes vitesses ou pas ? — Oui mĂȘmes vitesses. —  Une a marchĂ© plus fort que l’autre ? — La bleue. — Pourquoi crois-tu ça ? — Parce qu’elle est allĂ©e lĂ  et puis aprĂšs la rouge aussi (= elle a donc prĂ©cĂ©dĂ©). »

« Tiens (on recommence en mettant des arbres comme points de repĂšres extrĂȘmes et une maison Ă  mi-chemin pour montrer oĂč se trouvait dĂ©jĂ  la bleue quand la rouge est partie de l’arbre). Une est partie en premier ? — Oui, la bleue. Quand la bleue Ă©tait Ă  la maison, la rouge est partie de l’arbre. — La bleue avait fait quel chemin quand la rouge est partie ? — Celui-lĂ  (juste). — Pendant que la bleue faisait son chemin depuis la maison la rouge faisait quel chemin ? — (Montre juste.) — Alors laquelle a marchĂ© plus fort ? — La bleue. — (On recommence.) Une a marchĂ© plus vite que l’autre ? — La bleue. »

On recommence en avançant fortement la maison, c’est-Ă -dire en augmentant la diffĂ©rence des temps et en faisant marcher la rouge beaucoup plus vite : « Elles se sont arrĂȘtĂ©es en mĂȘme temps ? — Non (faux). — Une s’est arrĂȘtĂ©e la premiĂšre ? — La bleue (faux : confond avec le dĂ©part). — Elles sont parties en mĂȘme temps ? — La bleue avant (juste). — Une a marchĂ© plus fort que l’autre ? — La rouge. — Comment as-tu trouvĂ© ça ? — Je l’ai regardĂ©e. »

Question II bis. (La bleue part en premier et la rouge qui va plus vite la rattrape presque : il y a donc inĂ©galitĂ© partielle des espaces en mĂȘme temps que des durĂ©es) : « La bleue a Ă©tĂ© plus vite, non, plus en avant (!). —  Elles se sont arrĂȘtĂ©es en mĂȘme temps ? — Oui. —  Une a marchĂ© plus fort ? — La bleue, puis un moment la rouge. —  Laquelle alors ? — La bleue. »

Mari (5 ans). Question I bis. (La rouge rattrape la bleue qui part la premiĂšre) : « La bleue va plus fort. —  Une est partie en premier ? — La bleue. —  ArrivĂ©es en mĂȘme temps ? — Oui. — Et comme ça (on augmente la distance et la diffĂ©rence des durĂ©es) ? — La rouge plus fort. —  Pourquoi ? — Parce qu’elle voulait rattraper la bleue. »

Question II bis (la bleue part en premier et la rouge la rattrape presque) : « Une est partie en premier ? — La bleue. — Elles se sont arrĂȘtĂ©es en mĂȘme temps ? — Non, la bleue plus loin (indiffĂ©renciation entre le temps et l’espace). — Quand la rouge s’est arrĂȘtĂ©e la bleue marchait encore ? — Oui (faux : on recommence). — Laquelle plus vite ? — Sais pas. — Laquelle fait un plus long chemin ? — La bleue est partie avant, alors elle fait un plus long chemin (nouvelle indiffĂ©renciation entre deux rapports dont chacun est d’ailleurs exact en lui-mĂȘme). — (On recommence.) Laquelle plus de chemin ? — La bleue. —  ArrĂȘtĂ©es en mĂȘme temps ? — (HĂ©site.) Oui. —  Une a marchĂ© plus fort que l’autre ? — MĂȘme chose vite. La rouge un peu plus lentement. — (On recommence) Pourquoi ? — Oui, je crois que je l’ai vu. »

Ces faits sont d’un grand intĂ©rĂȘt tant au point de vue de la construction de la vitesse que de celle du temps lui-mĂȘme. Pour ce qui est de la vitesse, il est clair que les rĂ©actions de Ios et de Mari sont de la mĂȘme nature que celles du § 1 : lorsque l’un des mobiles part aprĂšs l’autre pour parcourir le mĂȘme trajet, ou bien il y a Ă©galitĂ© des vitesses Ă  cause de l’identitĂ© des points d’arrivĂ©e, ou bien (ce qui est nouveau) c’est le premier parti qui est censĂ© marcher plus vite ou plus fort, simplement parce qu’il devance l’autre. Il faut augmenter notablement les disproportions de durĂ©es pour que l’enfant attribue une vitesse plus grande Ă  celle qui rattrape, mais c’est alors qu’il perçoit la vitesse comme telle (« je l’ai regardĂ©e »). Lorsque, d’autre part, on associe l’inĂ©galitĂ© des dĂ©parts Ă  celle des trajets selon la question II on retrouve le mĂȘme principe (qui est aussi celui des rĂ©actions de la sect. I) selon lequel le mobile qui devance l’autre va nĂ©cessairement le plus vite. Le sujet Ios esquisse, il est vrai, un dĂ©but de diffĂ©renciation entre l’« avant » et le « vite » (« elle a Ă©tĂ© plus vite, non plus en avant ») mais rĂ©tablit ensuite l’indissociation de ces deux notions.

Or, du point de vue temporel, cette indiffĂ©renciation s’accompagne visiblement de celle que nous connaissons dĂ©jĂ  entre la succession spatiale et la succession temporelle : pour Ios la bleue s’arrĂȘte la premiĂšre parce qu’elle est en avant et Mari confond par deux fois les deux ordres de relations. On voit ainsi combien le temps est bien, en fait, une coordination des vitesses puisque l’intuition de la vitesse fondĂ©e sur l’ordre spatial ou temporel des points d’arrivĂ©e s’accompagne d’une indiffĂ©renciation entre l’ordre spatial et l’ordre temporel, tandis que les progrĂšs ultĂ©rieurs de la notion de vitesses et de temps constituent un seul tout dont ces deux concepts demeurent Ă©troitement solidaires.

§ 5. Le second stade : réactions intermédiaires

On retrouve au cours du stade II les mĂȘmes rĂ©actions qu’au § 2 :

Iaq (6 ans). Question I bis (l’auto rouge rattrape la bleue partie auparavant) : « Parties en mĂȘme temps ? — La bleue en premier. —  ArrivĂ©es ensemble ? — Oui. —  Une des deux a marchĂ© plus fort ? — (RĂ©flĂ©chit sans rĂ©pondre. On recommence.) — Oui, la rouge. — Comment as-tu trouvé ? — J’ai regardĂ©. — (On recommence.) Une des deux marche plus fort ? — La bleue. —  Pourquoi ? — 
 — Comment as-tu vu ? — 
 — Quel chemin, la bleue ? — Plus long. — Et la rouge ? — Elle avançait derriĂšre. —  Sur un chemin aussi long ? — Oui. —  Alors pourquoi tu dis qu’elle va plus vite ? —   »

Question II bis (la rouge rattrape presque la bleue en partant bien aprĂšs elle) : « Une des deux marche plus fort ? — La rouge. —  Comment as-tu vu ? — Parce que ses roues tournent plus vite. — Mais pourquoi elle va plus fort ? —   »

Fran (6 ans). Question I bis (l’auto rouge rattrape la bleue aprĂšs dĂ©part ultĂ©rieur) : « Les deux mĂȘme vitesse. —  (On recommence.) — La rouge plus vite. —  Pourquoi ? — 
 — Comment as-tu vu ? — 
 — (On recommence, en augmentant les disproportions de temps et en faisant faire Ă  la rouge un plus grand trajet.) — La rouge plus vite. —  Oui. Pourquoi ? —   »

Question II bis (la rouge rattrape presque la bleue aprĂšs trajet plus long et dĂ©part ultĂ©rieur) : « La rouge va plus fort. — Pourquoi ? — 
 — (On recommence.) — La bleue. —  Pourquoi ? — 
 — (On recommence.) — La rouge. —  Pourquoi ? — 
 — Laquelle fait le plus long chemin ? — La rouge. —  Pourquoi dis-tu qu’elle va plus vite ? —   » Donc rĂ©pond tantĂŽt juste, tantĂŽt faux mais sans pouvoir formuler ses motifs.

Ren (6 ans). Question I bis. (ÉgalitĂ© de distances, la rouge rattrape) : « MĂȘmes vitesses. — (On recommence.) — La rouge plus vite. — Pourquoi ?
 — Ont marchĂ© le mĂȘme chemin ? — Oui. — En mĂȘme temps ? — Non, la rouge moins. — OĂč Ă©tait la bleue quand la rouge a commencĂ© de marcher ? — LĂ  (juste). — Pourquoi dis-tu que la rouge va plus vite ? — 
 — Si tu avais fermĂ© les yeux, tu aurais su quand mĂȘme ? — Oui, ça serait la rouge, parce qu’elle a fait tout ce chemin pendant que la bleue fait ce petit chemin-lĂ  (= deuxiĂšme moitiĂ© du trajet commun). »

La rouge rattrape presque la bleue, avec chemins Ă©gaux : « Laquelle va plus vite ? — La bleue. — Pourquoi ? — Non, plus lentement. —  Pourquoi ? — 
 — (On recommence.) — La bleue », etc., tantĂŽt l’une tantĂŽt l’autre, sans explications. Enfin : « C’est la rouge, parce qu’elle veut rattraper l’autre. »

Question II bis (idem, avec inĂ©galitĂ©s de chemin) : « C’est la rouge, parce qu’elle a fait un plus long chemin, et qu’elle voulait rattraper l’autre. »

Ul (6 ; 10). Question I bis (la rouge rattrape la bleue sur chemins Ă©gaux) : « La bleue va plus vite. — Une des deux va plus fort ? — Oui, la bleue, pour qu’elle puisse ĂȘtre la premiĂšre. —  Et la rouge va comment ? — En premier lentement, ensuite vite. — Laquelle va plus vite ? — La bleue, pour qu’elle soit la premiĂšre. —  Mais Ă  la fin, elle est la premiĂšre ? — Oui. —  Et la rouge ? — Aussi, ensemble. —  (On recommence.) — La rouge va plus vite, pour rattraper la bleue. »

Question II bis. La rouge rattrape presque la bleue aprĂšs plus long chemin et dĂ©part ultĂ©rieur : « La bleue est partie la premiĂšre. Elle est allĂ©e plus vite. Ah non, les deux la mĂȘme chose, parce qu’une est plus loin. —  Une fait un plus long chemin ? — La bleue. —  Mais regarde. — La rouge plus grand, la bleue plus court. — Une des deux va plus vite ? — Non, les deux pareil, toujours la mĂȘme vitesse (parce que la bleue est toujours en avant et que la rouge fait un plus grand chemin I). »

Blai (7 ans). Question I bis : (la bleue rattrape la rouge sur chemins Ă©gaux) : « MĂȘmes vitesses ? — Peut-ĂȘtre qu’une a Ă©tĂ© plus loin que l’autre. — (On recommence en augmentant la diffĂ©rence des durĂ©es.) — Je crois que c’est la rouge, parce qu’elle a Ă©tĂ© plus loin (= avant) que la bleue. —  (On recommence.) — MĂȘmes vitesses, parce qu’ils font le mĂȘme trajet ah non, la bleue plus vite, parce qu’elle a rattrapĂ© l’autre. »

On voit combien sont instructives ces rĂ©actions hĂ©sitantes. Dans les cas primitifs, l’enfant oscille simplement entre les rĂ©ponses fausses et justes sans pouvoir justifier les secondes (Iaq et Fran). Dans les cas plus Ă©voluĂ©s on distingue mieux les raisons de ces hĂ©sitations : l’enfant commence par attribuer la plus grande vitesse au mobile qui prĂ©cĂšde l’autre dans l’espace (et par consĂ©quent aussi dans le temps) : « la bleue va plus vite, dit Ul, pour qu’elle puisse ĂȘtre la premiĂšre ». Puis, lorsqu’il dĂ©centre cette intuition initiale dans la direction des autres donnĂ©es, il attribue aux deux mobiles les « mĂȘmes vitesses, parce qu’ils font le mĂȘme trajet » (Blai) et, enfin, il dĂ©couvre que les deux trajets ne sont pas faits dans le mĂȘme temps : « elle a fait tout le chemin pendant que la bleue fait ce petit chemin-là » dit Ren en montrant le trajet entier que fait la rouge pendant que la bleue en parcourt la seconde moitiĂ©. Or, comment le sujet parvient-il Ă  cette mise en relation dans le cas oĂč nous ne l’aidons pas Ă  dĂ©composer les facteurs ? Par une assimilation de l’action de rattraper le temps perdu Ă  celle de rattraper l’espace restant Ă  parcourir, ce dernier schĂšme Ă©tant lui-mĂȘme (nous l’avons vu au § 2) assimilable Ă  celui du dĂ©passement. C’est donc par dĂ©centrations et rĂ©gulations progressives que s’obtient la solution correcte et non point encore par opĂ©rations groupĂ©es entre elles. Ces rĂ©gulations momentanĂ©es et alternatives sont particuliĂšrement claires lorsque l’on combine le dĂ©calage dans le temps avec la question II de la section prĂ©cĂ©dente (rattraper, mais pas entiĂšrement, avec dĂ©parts successifs et trajets inĂ©gaux) : l’antĂ©rioritĂ© spatiale du mobile le plus lent fait alors croire Ă  sa plus grande vitesse, tandis que le chemin plus long de l’autre fait pencher le jugement dans l’autre sens, d’oĂč les oscillations observĂ©es souvent (par exemple dans le cas de Ul qui finit par une sorte de compensation entre les deux facteurs inverses).

§ 6. Le troisiÚme stade : solution opératoire du problÚme. Conclusion des deux sections

Vers 7-8 ans en moyenne, enfin, l’enfant devient capable de rĂ©soudre le problĂšme par un groupement immĂ©diat des relations en jeu :

Vac (7 ; 9). Question I bis : « C’est la rouge qui a roulĂ© le plus vite. — Pourquoi ? — Parce qu’elle a rattrapĂ© la bleue. — Qu’est-ce que ça veut dire ? — Qu’elle est partie aprĂšs et arrivĂ©e en mĂȘme temps. — Et les chemins ? — Pareils. — (II bis : la rouge rattrape presque la bleue aprĂšs trajet plus long.) — C’est de nouveau la rouge. — Pourquoi ? — Elle est partie aprĂšs et elle a fait un plus long chemin. »

On ne peut une fois de plus que s’étonner, en prĂ©sence de rĂ©actions en apparence si simples, de la complexitĂ© psychologique des opĂ©rations qu’elles impliquent, et de la construction laborieuse qui les ont rendues possibles. Il peut donc ĂȘtre intĂ©ressant de chercher Ă  reconstituer maintenant l’ensemble de mĂ©canismes au moyen desquels l’enfant parvient Ă  ces rĂ©actions opĂ©ratoires, tant celles-ci que celles du § 3.

Le point de dĂ©part intuitif de la notion de vitesse semble, au total, fondĂ© sur un schĂšme sensori-moteur propre Ă  l’activitĂ© du sujet lui-mĂȘme : celui de l’arrivĂ©e en tĂȘte de ligne, ou, pour s’exprimer en un seul mot, de devancer. De plus, cette intuition globale des dĂ©buts s’avĂšre toujours correcte en un cas particulier : le dĂ©passement, d’oĂč l’importance spĂ©ciale que revĂȘt le schĂšme des actions dans lesquelles devancer revient Ă  dĂ©passer. À tout Ăąge en effet, l’enfant saura dire qu’un mobile dĂ©passant un autre va plus vite ou plus fort que lui. Lorsque l’on prĂ©sente, d’autre part, deux mobiles dĂ©crivant soit deux distances inĂ©gales dans le mĂȘme temps (question I) soit la mĂȘme distance en des temps diffĂ©rents (question I bis), il serait, semble-t-il facile Ă  l’enfant d’assimiler ces nouvelles donnĂ©es au schĂšme du dĂ©passement, en prolongeant simplement en pensĂ©e les mouvements perçus : l’action de rattraper est, en effet, un demi-dĂ©passement. Or, il se trouve que, au lieu de dĂ©buter par cette assimilation, mĂȘme sous une forme purement intuitive, l’enfant commence par juger de la vitesse uniquement sur le point d’arrivĂ©e : il conclut qu’à arrivĂ©es simultanĂ©es au mĂȘme endroit (question I et I bis) il y a Ă©galitĂ© de vitesse indĂ©pendamment du chemin parcouru et des moments de dĂ©part (ces chemins Ă©tant d’ailleurs souvent Ă©valuĂ©s eux-mĂȘmes d’aprĂšs l’arrivĂ©e et ces instants de dĂ©part d’aprĂšs l’ordre spatial). Il est donc clair que le schĂšme du dĂ©passement est Ă  interprĂ©ter lui-mĂȘme en fonction de l’action de devancer, c’est-Ă -dire une intuition globale d’ordre, relative aux seuls points d’arrivĂ©e. D’oĂč l’échec initial aux questions I et I bis, II et II bis, ainsi que IV, seule la question III Ă©tant rĂ©solue d’emblĂ©e correctement puisqu’elle repose sur un dĂ©passement simple, c’est-Ă -dire sur une interversion, au cours des mouvements, des points de devancement, si l’on peut s’exprimer de cette maniĂšre enfantine.

Cette assimilation des donnĂ©es perçues au schĂšme du point d’arrivĂ©e (devancement ou dĂ©passement), avec les rĂ©sultats tantĂŽt corrects tantĂŽt incorrects qu’elle entraĂźne, constitue donc une assimilation dĂ©formante ou Ă©gocentrique. Il faut entendre par lĂ  — et cet exemple est reprĂ©sentatif de tous ceux auxquels ce qualificatif s’applique lĂ©gitimement — que ces donnĂ©es ne sont point assimilĂ©es Ă  un systĂšme d’opĂ©rations qui les transforment en relations composables et rĂ©versibles, mais simplement Ă  une action ou Ă  un systĂšme d’actions qui centrent les rapports en jeu sur un point particulier, choisi en fonction de l’activitĂ© propre. En l’espĂšce, ce sont les buts des mouvements ou points d’arrivĂ©es qui centrent ainsi l’attention ou l’intuition, et cette centration a pour effet de surĂ©valuer l’importance de cette donnĂ©e, par opposition aux autres qui sont sous-estimĂ©es ou nĂ©gligĂ©es.

Ce terme de centration est empruntĂ© Ă  l’analyse que nous avons tentĂ©e de la perception 4, et qui nous paraĂźt fournir la clef de l’égocentrisme intellectuel en gĂ©nĂ©ral. En « centrant » le regard sur un Ă©lĂ©ment quelconque (par exemple sur l’une des deux lignes inĂ©gales que l’on compare l’une Ă  l’autre) on surestime cet Ă©lĂ©ment tandis que les Ă©lĂ©ments pĂ©riphĂ©riques sont sous-Ă©valuĂ©s : c’est ce qui explique en particulier l’« erreur systĂ©matique de l’étalon », selon laquelle tout mesurant fixe est surĂ©valuĂ© par rapport aux variables qu’il mesure. La centration est donc cause d’illusion (surestimation liĂ©e au point de vue momentanĂ©) tandis que la dĂ©centration (ou coordination de plusieurs centrations successives ou virtuelles) tend Ă  l’objectivitĂ©. Rappelons en outre que, dans les ensembles perceptifs ainsi dominĂ©s par les lois de la centration et de la dĂ©centration, l’équilibre ne se prĂ©sente pas sous une forme permanente, mais chaque modification extĂ©rieure donne lieu Ă  un « dĂ©placement d’équilibre ». Ces dĂ©placements, qui attestent le caractĂšre non rĂ©versible des transformations perceptives, se marquent par des « transformations non compensĂ©es », lesquelles, dans le cas des dĂ©centrations, tendent Ă  diminuer : nous disons alors qu’il y a « rĂ©gulation », c’est-Ă -dire que la rĂ©action s’effectue dans le sens de la compensation. Enfin, si la centration dĂ©termine ainsi une assimilation perceptive (dont le schĂšme constitue la forme d’ensemble ou Gestalt), tout dĂ©placement d’équilibre atteste l’existence d’une accommodation venant modifier le schĂšme d’assimilation : moins l’assimilation et l’accommodation se font Ă©quilibre et plus grands sont les dĂ©placements de l’équilibre, tandis que les rĂ©gulations attestent un progrĂšs de l’équilibre entre les deux processus antagonistes. L’opĂ©ration est alors Ă  concevoir comme le terme limite de ce mĂ©canisme : l’équilibre opĂ©ratoire est, en effet, permanent et se caractĂ©rise par une rĂ©versibilitĂ© complĂšte, vers laquelle tendent les rĂ©gulations lorsque leur mobilitĂ© devient suffisante.

Cela rappelĂ©, on peut considĂ©rer le plan de la pensĂ©e intuitive comme Ă©tant prĂ©cisĂ©ment intermĂ©diaire entre la perception et l’opĂ©ration, de telle sorte que les lois de la centration s’y retrouveront mais sous une forme reprĂ©sentative et non plus exclusivement perceptive. Dans le cas de nos expĂ©riences sur la vitesse, il ne s’agit plus, en effet, de simple perception : l’enfant perçoit bien les diffĂ©rences de vitesse des mouvements effectuĂ©s devant lui mais il exprime ces vitesses en des jugements qui dĂ©passent la perception et l’englobent en des schĂšmes de pensĂ©e. Ces schĂšmes deviennent opĂ©ratoires au stade III parce que leur structure rĂ©versible et leurs compositions permettent d’interprĂ©ter objectivement les donnĂ©es perceptives en un systĂšme de relations coordonnant tous les Ă©lĂ©ments en jeu. Mais aux stades I et II ces schĂšmes demeurent prĂ©opĂ©ratoires tout en Ă©tant supra-perceptifs, et c’est ce plan intermĂ©diaire que nous appelons intuitif. Or, l’intuition, dans la mesure oĂč elle demeure irrĂ©versible, donne lieu comme la perception Ă  des centrations et des dĂ©centrations, mais des centrations du jugement et non plus des mĂ©canismes perceptifs et c’est cette centration intellectuelle qui caractĂ©rise ce que nous avons jusqu’ici dĂ©signĂ© par le terme d’égocentrisme. Les mĂ©canismes de l’intuition Ă©gocentrique prolongent ainsi sur le plan de la pensĂ©e les mĂ©canismes sensori-moteurs propres Ă  la perception et Ă  la motricitĂ© qui lui est intimement liĂ©e.

Pour revenir Ă  nos rĂ©sultats actuels, le fait fondamental, c’est-Ă -dire celui qui est gĂ©nĂ©tiquement Ă  la source du dĂ©veloppement compris entre les stades I et III, est donc que l’enfant commence par Ă©valuer les vitesses en fonction des seuls points d’arrivĂ©e des mouvements. RĂ©pĂ©tons que ce n’est pas lĂ  un fait de pure perception : le sujet voit fort bien que les points de dĂ©part ne sont pas les mĂȘmes, dans l’espace ou dans le temps. Mais les divers rapports perçus, au lieu d’ĂȘtre traduits en autant de relations objectives, toutes Ă  considĂ©rer et Ă  composer entre elles, sont comme affectĂ©es de coefficients distincts d’importance de telle sorte que le seul fait que la pensĂ©e s’attache Ă  l’un d’entre eux dĂ©valorise les autres : leur organisation ne consiste point alors en une composition rĂ©versible (rĂ©versible parce que l’accroissement de la ressemblance ou de la diffĂ©rence exprimĂ©es par l’un des rapports entraĂźnerait ipso facto une diminution correspondante dans le rapport inverse) mais en une rĂ©partition de valeur commandĂ©e par l’élĂ©ment centrĂ©. Autrement dit, l’ordre des points d’arrivĂ©e acquiert une importance privilĂ©giĂ©e tandis que celui des points de dĂ©part et que les rapports d’intervalles (distances ou durĂ©es) sont sous-estimĂ©s, non pas en tant que donnĂ©es perceptives, mais en tant qu’élĂ©ments jouant un rĂŽle dans le raisonnement. Cette centration constitue d’autre part une assimilation Ă©gocentrique, puisque la valeur de l’ordre des points d’arrivĂ©e est surestimĂ©e dans la mesure oĂč ces points intĂ©ressent l’activitĂ© propre, en tant que termes ou buts des mouvements ou actions.

Essayons, pour mieux comprendre la chose, d’exprimer cette assimilation dĂ©formante dans le langage qui nous a servi pour l’analyse de l’activitĂ© perceptive. Traduisons donc les transformations non compensĂ©es de l’intuition dans le symbolisme des opĂ©rations rĂ©versibles, ce qui est d’autant plus lĂ©gitime que l’opĂ©ration constitue le terme final rĂ©el des compositions intuitives (tandis qu’il n’est qu’une limite irrĂ©elle pour les compositions perceptives). Supposons deux mobiles qui parcourent dans le mĂȘme temps deux trajets parallĂšles de mĂȘmes longueurs (par exemple 3 cm), dont les points de dĂ©part et d’arrivĂ©e sont les mĂȘmes. Appelons Di la diffĂ©rence des points de dĂ©part (ici Di = 0) et Df celle des points d’arrivĂ©e (ici Df = 0). On peut donc exprimer la diffĂ©rence des vitesses Dv par la soustraction Dv = Di − Df, ici Dv = 0 − 0 = 0. Si le premier mobile fait 3 cm pendant que le second fait 2 cm, avec 1 cm d’écart au dĂ©part, on aura Dv = 1 − 0 = 1 (question I). Si le premier fait 3 cm avec 2 cm d’écart au dĂ©part, pendant que le second fait 2 cm en dĂ©passant le point d’arrivĂ©e du premier de 1 cm, on a Dv = 2 − 1 = 1 (question II). Si le premier fait 3 cm et le second 2 cm, avec 0,5 cm d’écart au dĂ©part et Ă  l’arrivĂ©e et interversion de l’ordre, on a Dv = 0,5 − (− 0,5) = 1 (dĂ©passement : question III). Enfin si le premier fait 3 cm avec 5 cm d’écart au dĂ©part, et si le second fait 2 cm en sens inversé ; avec 0 cm d’écart Ă  l’arrivĂ©e (demi-croisement : question IV), on a aussi (en orientant les mouvements dans le mĂȘme sens) Dv = 1 − 0 = 1 (ou, en tenant compte des sens contraires, Di = 3 − 2 = 1 et Df = 0 , d’oĂč Dv = 1 − 0). Or, au lieu de procĂ©der ainsi, ou, comme il le fera enfin, au lieu d’envisager simplement les intervalles ou distances compris entre les points de dĂ©part et d’arrivĂ©e (les chemins parcourus), tout se passe comme si l’enfant commençait par ne pouvoir envisager les deux rapports Ă  la fois Di et Df, et encore moins, par consĂ©quent, l’intervalle ou chemin parcouru entre les points extrĂȘmes (i et f). Tout se passe donc comme si le fait de centrer l’un de ces rapports (et l’on a vu pourquoi il centre le rapport Df plutĂŽt que Di) entraĂźnait une dĂ©valuation de l’autre. Il n’y a rien de plus, en cette supposition que la constatation du mĂ©canisme courant de l’attention (qui joue ici le rĂŽle d’une centration de l’intuition) : l’attention Ă©claire, en effet, le point qu’elle fixe et nĂ©glige par cela mĂȘme les autres. Mais, une attention guidĂ©e par le besoin opĂ©ratoire de mise en relation fixerait alternativement Df et Di, d’oĂč une compensation des valorisations alternatives, tandis que celle de l’enfant, orientĂ©e par son intuition Ă©gocentrique initiale, demeure centrĂ©e sur le rapport des points d’arrivĂ©e Df, Ă  cause de sa conception finaliste du mouvement. Le rapport Di est par consĂ©quent nĂ©gligĂ© et sa valeur, non pas perceptive, mais relative Ă  l’estimation intuitive des vitesses d’aprĂšs l’arrivĂ©e au but (ou au terme des mouvements), devient nulle. Ne retenant que Df, l’enfant commence donc par conclure Ă  des diffĂ©rences de vitesses de Dp = 0 pour la question I, de Dv = − 1 (le mobile lent Ă©tant considĂ©rĂ© comme plus rapide) pour la question II, de Dv = 1 (qui coĂŻncide avec la rĂ©ponse juste) pour la question III et de Dv = 0 pour la question IV.

Cette maniĂšre de prĂ©senter les choses revient donc Ă  dire que l’intuition initiale procĂšde par centration et que celle-ci exclut, par son mĂ©canisme mĂȘme, l’opĂ©ration ou mise en relation Di − Df, puisque la centration isole Df de Di. Mais on pourrait presque en tirer un procĂ©dĂ© de mesure des dĂ©formations intuitives par analogie avec celle des illusions perceptives. En considĂ©rant les situations I à IV, comme le rĂ©sultat de quatre modifications objectives des mouvements de mobiles animĂ©s de mĂȘmes vitesses, le rapport De Ă©tant constamment de Dp = 1, on peut dire, en effet, que chaque modification objective des donnĂ©es produit un dĂ©placement d’équilibre des rapports intuitifs, puisque l’enfant juge chaque fois la vitesse diffĂ©rente : ce dĂ©placement est donc caractĂ©risĂ© par une « transformation non compensĂ©e » P dĂ©finie par la diffĂ©rence entre la vitesse Ă©valuĂ©e par le sujet et la vitesse calculĂ©e opĂ©ratoirement Dv = 1. On a donc, pour les questions I à IV, P = 1 ; P = 2 ; P = 0 (la rĂ©ponse Ă  la question III Ă©tant juste) et P = 1. Ces dĂ©formations P expriment donc l’effet de la centration sur Df, c’est-Ă -dire l’assimilation dĂ©formante ou Ă©gocentrique des vitesses perçues Ă  l’ordre des seuls points d’arrivĂ©e. D’autre part, le fait qu’il y ait dĂ©placement d’équilibre et non pas Ă©quilibre permanent des jugements (dĂ©fini par la composition opĂ©ratoire Dv = 1) indique qu’il n’y a point encore Ă©quilibre entre l’assimilation au schĂšme de la vitesse et l’accommodation aux nouvelles situations, et cela va de soi puisque, ou bien l’assimilation dĂ©forme les donnĂ©es, ou bien l’accommodation Ă  de nouvelles donnĂ©es dĂ©forme le schĂšme d’assimilation : dans les deux cas il y a alors dĂ©placement d’équilibre, donc P > 0.

Augmentons maintenant, en proportions notables, la valeur Di. Par exemple pour la question I les chemins parcourus seraient de 8 Ă  2, soit Di = 6, Df = 0 et Dv = 6. En ce cas, l’observation montre que l’enfant ne peut plus nĂ©gliger la diffĂ©rence des points de dĂ©part Di. Nous disons alors que le rapport Di est Ă©galement « centré ». Mais deux possibilitĂ©s pourraient se prĂ©senter. La premiĂšre consisterait Ă  oublier le rapport des points d’arrivĂ©e Df. Cela ne se produit pas souvent, dans le cas particulier, Ă©tant donnĂ© l’intĂ©rĂȘt pour le terme final des mouvements, mais il est frĂ©quent en d’autres situations que l’un des rapports ayant primĂ© l’autre, la rĂ©ciproque s’ensuive quand le second est remarqué : on aurait alors une nouvelle centration privilĂ©giĂ©e, c’est-Ă -dire une nouvelle assimilation dĂ©formante et les phĂ©nomĂšnes ; prĂ©cĂ©dents se reproduiraient dans l’autre sens. Il se peut, au contraire que la nouvelle centration n’annule pas la prĂ©cĂ©dente, mais que le sujet tienne compte des deux Ă  la fois. Dans cette Ă©ventualitĂ©, qui correspond ici aux faits observĂ©s, il n’y a plus simplement assimilation centrale ou dĂ©formante, mais Ă©galement (ou suivant les cas, uniquement) dĂ©centration, c’est-Ă -dire assimilation par mise en relations des objets assimilĂ©s. Le fait mĂȘme de centrer Ă  la fois Di et Df, c’est-Ă -dire de porter alternativement son attention sur le rapport des points de dĂ©part et sur celui des points d’arrivĂ©e constitue, en effet, un dĂ©but de mise en relation puisque toute dĂ©centration consiste Ă  relier deux ou plusieurs centrations. Par consĂ©quent, considĂ©rant Ă  la fois les points de dĂ©part et d’arrivĂ©e des mouvements, le sujet ne pourra les relier qu’en commençant Ă  considĂ©rer les intervalles, c’est-Ă -dire Ă  centrer Ă©galement les chemins parcourus, qui sont, dans l’exemple choisi de 8 et de 2 cm. Le fait de tenir compte des points de dĂ©part Di et des chemins parcourus conduira donc Ă  juger de la vitesse d’aprĂšs le rapport entre Di et Df et non plus seulement d’aprĂšs les seuls points d’arrivĂ©e Df. La mise en relation s’engagera donc dans la direction de l’opĂ©ration Di − Df qui sera atteinte dĂšs que le sujet pourra coordonner les divers rapports sans plus les dĂ©former.

Seulement, la dĂ©centration ne devient opĂ©ratoire qu’à partir du moment oĂč le schĂšme assimilateur, qui rĂ©unit ainsi en un seul tous les rapports successivement centrĂ©s, atteint la rĂ©versibilitĂ© complĂšte, c’est-Ă -dire permet de passer d’un rapport Ă  l’autre, et rĂ©ciproquement, sans qu’aucune centration privilĂ©giĂ©e ne les dĂ©forme plus. Or, si la centration sur Df produit une transformation non compensĂ©e P (appelons-la Pf), et si la centration sur Di en produit une autre (appelons-la − Pi), il va de soi qu’à la limite les deux dĂ©formations se compenseront exactement puisque chacune des deux tend Ă  corriger l’autre : Ă  la limite il y aura donc bien rĂ©versibilitĂ© complĂšte (Pf = − Pi) et par consĂ©quent opĂ©ration. Mais ce n’est qu’à la limite, et, avant qu’elle soit atteinte, les compensations demeurent incomplĂštes. Nous appelons « rĂ©gulations » les compensations partielles, dues aux dĂ©centrations, qui tendent Ă  modĂ©rer les dĂ©formations inhĂ©rentes Ă  chaque centration. La rĂ©gulation est donc engagĂ©e sur la voie de la rĂ©versibilitĂ© et constitue bien l’intermĂ©diaire entre l’assimilation dĂ©formante (centration) et l’assimilation opĂ©ratoire.

On voit ainsi comment la centration de l’intuition sur les points d’arrivĂ©e des mouvements entraĂźne une dĂ©formation systĂ©matique dans l’estimation des vitesses, tandis que la dĂ©centration constituĂ©e par la comparaison des points de dĂ©part et d’arrivĂ©e provoque une rĂ©gulation de ces jugements initiaux. Au cours du stade I il n’y a, comme nous l’avons vu, de rĂ©gulations que dans le cas oĂč l’on augmente notablement la diffĂ©rence entre les deux vitesses, autrement dit oĂč il existe une grande disproportion entre Di et Df (rapports entre les points de dĂ©part et entre les points d’arrivĂ©e). Mais lorsqu’on revient aux petites diffĂ©rences, la dĂ©centration diminue Ă  nouveau et le sujet retombe dans ses erreurs initiales : preuve en soi que la dĂ©centration n’est pas d’emblĂ©e opĂ©ratoire puisqu’il n’y a encore ainsi ni Ă©quilibre stable ni rĂ©versibilitĂ© Ă  ce premier niveau. Au cours du stade II, par contre, il y a rĂ©gulation progressive mĂȘme pour les petites diffĂ©rences, le sujet commençant par centrer son jugement sur l’ordre des points d’arrivĂ©e Df, puis remarquant celui des points de dĂ©part Di et se corrigeant peu Ă  peu par dĂ©centration, avec ou sans oscillations mais en tendant vers l’équilibre final dans la mesure oĂč la dĂ©centration se complĂšte.

Le stade III ou stade des opĂ©rations proprement dites s’explique alors aisĂ©ment par le fait que les rĂ©gulations devenant immĂ©diates se transforment par cela mĂȘme en opĂ©rations rĂ©versibles et que la dĂ©centration ou coordination des rapports successivement centrĂ©s constitue par consĂ©quent un « groupement » opĂ©ratoire. Dans le cas particulier, il est mĂȘme possible de suivre dans le dĂ©tail les transitions entre la rĂ©gulation et l’opĂ©ration. L’analyse de la perception permet de distinguer, en effet, deux sortes de rĂ©gulations : celles qui sont dues Ă  des dĂ©centrations relatives, c’est-Ă -dire Ă  de simples compensations rĂ©ciproques des dĂ©formations P, sans diminution absolue de leur somme arithmĂ©tique, et celles qui sont dues Ă  des dĂ©centrations absolues qui abaissent la valeur totale des dĂ©formations P parce que l’intervalle entre les points de centration est lui-mĂȘme dĂ©centrĂ©. Or, dans le cas de nos vitesses, on observe un phĂ©nomĂšne du mĂȘme genre. Lorsque la dĂ©centration ne concerne que les points de dĂ©part et d’arrivĂ©e, elle demeure relative tandis que, quand l’intervalle entre les centrations sur Di et Df, donc le chemin parcouru, est lui-mĂȘme considĂ©rĂ©, la rĂ©gulation porte alors sur l’ensemble des trajets : au schĂšme statique de la vitesse Ă©valuĂ©e selon l’ordre seul (Di et Df), se substitue donc un schĂšme mobile accommodĂ© au mouvement lui-mĂȘme dans sa totalitĂ©, et la rĂ©gulation permet, non seulement de coordonner tous les rapports donnĂ©s mais encore d’anticiper la suite des dĂ©placements au-delĂ  des points d’arrivĂ©e et de les reconstituer en deçà des points de dĂ©part. D’oĂč deux consĂ©quences remarquables 5.

La premiĂšre est qu’alors les diverses situations envisagĂ©es par les questions I à IV et I bis —  II bis peuvent se rĂ©duire les unes aux autres. Chacune d’entre elles peut ainsi ĂȘtre assimilĂ©e Ă  un dĂ©passement, d’abord par transposition des schĂšmes intuitifs mais ensuite par gĂ©nĂ©ralisation proprement opĂ©ratoire : la situation I (rattraper) apparaĂźt comme un demi-dĂ©passement, la situation II (rattraper partiellement) comme un dĂ©passement futur ou virtuel, la situation III comme un dĂ©passement rĂ©el et la situation IV comme un dĂ©passement renversĂ© (croisement). De mĂȘme les situations I bis et II bis apparaissent comme des dĂ©passements dans le temps. En effet, le dĂ©passement est la figure intuitive dans laquelle les compensations sont le plus facilement complĂštes (par dĂ©centration relative) et par consĂ©quent la plus aisĂ©e Ă  employer pour reprĂ©senter toutes les diffĂ©rences de vitesse (par dĂ©centration absolue). C’est bien Ă  cette transposition de plus en plus gĂ©nĂ©rale que l’on assiste au cours du stade II.

En second lieu, et, par consĂ©quent, les dĂ©placements d’équilibre Ă©tant annulĂ©s, le systĂšme des rapports en jeu devient rĂ©versible. En effet, pour une diffĂ©rence constante de vitesse entre les deux mobiles (Dv = 1) les quatre situations prĂ©vues par les questions I Ă  IV peuvent ĂȘtre tirĂ©es les unes des autres en avançant ou reculant les points de dĂ©part et d’arrivĂ©e selon les mĂȘmes relations, ou en inversant le sens des trajets (IV) : c’est prĂ©cisĂ©ment ce que comprend l’enfant en assimilant les uns aux autres les divers schĂšmes de rattraper (totalement ou partiellement), de dĂ©passer et de croiser. Il constitue ainsi, par le fait mĂȘme, un nouveau groupement opĂ©ratoire, qui n’est plus simplement celui des placements et dĂ©placements (chapitre I-V) mais des co-dĂ©placements, c’est-Ă -dire des correspondances d’ordre entre deux dĂ©placements ramenĂ©s au modĂšle du dĂ©passement. D’autre part, il envisage par cela mĂȘme les intervalles entre les points ordonnĂ©s de dĂ©part et d’arrivĂ©e, dans l’espace et dans le temps, soit les chemins parcourus et les durĂ©es employĂ©es : il saisit alors, en traduisant les intervalles en ordination des points limites ou l’inverse, qu’il suffit d’augmenter l’espace parcouru dans le mĂȘme temps pour augmenter la vitesse, ou d’augmenter le temps pour la diminuer par rapport au mĂȘme espace. Ces modifications, elles aussi rĂ©versibles puisque ne s’accompagnant plus de dĂ©placements d’équilibre, aboutissent ainsi toutes au seul rapport v = e/t, expression mathĂ©matique du groupement qualitatif des co-dĂ©placements.

Or, ce groupement final rĂ©sulte, comme tous les autres, du fait que l’assimilation, en cessant d’ĂȘtre dĂ©formante, a atteint son point d’équilibre avec l’accommodation. Il est clair, en effet, que si les dĂ©placements d’équilibre initiaux manifestent les dĂ©saccords successifs de l’accommodation aux nouvelles donnĂ©es et de l’assimilation au schĂšme du point d’arrivĂ©e, les rĂ©gulations marquent au contraire un progrĂšs dans l’équilibration de ces deux tendances, puisque ce sont les accommodations sans cesse renouvelĂ©es qui diffĂ©rencient le schĂšme initial et que l’assimilation rĂ©gulatrice tend Ă  assurer une accommodation permanente Ă  toutes les combinaisons nouvelles de l’expĂ©rience. L’équilibre enfin atteint entre l’assimilation et l’accommodation explique alors la rĂ©versibilitĂ© du groupement opĂ©ratoire, qui est Ă  la fois dĂ©duction ou assimilation indĂ©finies et perpĂ©tuellement accommodables aux situations nouvelles.