Chapitre V.
Les mouvements relatifs a

Les rĂ©sultats auxquels le chapitre prĂ©cĂ©dent vient de nous conduire — difficultĂ© initiale Ă  composer les dĂ©placements puis rĂ©ussite sous la forme d’un groupement d’opĂ©rations formelles — suggĂšrent naturellement, Ă  titre de contre-Ă©preuve, l’étude des mouvements relatifs. Les mouvements utilisĂ©s au chapitre IV sont des mouvements successifs et leur composition consiste simplement Ă  les rĂ©unir comme si deux dĂ©placements n’en constituaient qu’un seul (c’est lĂ  d’ailleurs le caractĂšre essentiel des « groupes » : le produit de deux opĂ©rations est encore une opĂ©ration de l’ensemble). Les mouvements relatifs sont au contraire simultanĂ©s, par exemple le mouvement d’un passager sur un bateau en marche. Leur composition consiste alors Ă  les considĂ©rer comme s’ils Ă©taient successifs et Ă  les additionner Ă  la maniĂšre des prĂ©cĂ©dents : par exemple le bateau a avancĂ© de x et le voyageur (sur le bateau) de y, d’oĂč le trajet total (par rapport au rivage) de (x + y) s’ils marchent dans le mĂȘme sens ou de (x − y) si leurs directions sont contraires. Mais on voit d’emblĂ©e que, du point de vue intuitif, cette relativitĂ© des mouvements paraĂźt plus difficile Ă  saisir que la composition des dĂ©placements successifs, puisque l’attention doit se porter sur les deux mouvements simultanĂ©ment. Du point de vue opĂ©ratoire au contraire, la composition des mouvements est la mĂȘme, qu’ils soient successifs ou simultanĂ©s. Il est donc intĂ©ressant pour nous de comparer un problĂšme de mouvements relatifs aux problĂšmes prĂ©cĂ©dents, de maniĂšre Ă  mieux dĂ©gager les rĂŽles respectifs de l’intuition et de l’opĂ©ration.

Notons enfin que les questions de vitesses ne seront point posées en ce chapitre : nous les retrouverons dans les mouvements relatifs analysés au chapitre VIII.

§ 1. Technique et résultats généraux

La prĂ©sentation de l’épreuve est la plus simple possible : une petite coquille d’escargot est placĂ©e sur une planchette ou un morceau de carton de 10 Ă  15 cm de long et de 3 à 5 cm de large. On dit au sujet que l’escargot va se promener sur la planchette et que sa lenteur permettra de bien regarder son mouvement. « Seulement, pendant qu’il marche, nous allons lui faire des farces. Nous allons pousser le carton, trĂšs lentement aussi, sans qu’il s’en doute : quelques fois dans le mĂȘme sens que lui, d’autres fois dans l’autre sens ». On met alors l’escargot Ă  une extrĂ©mitĂ© du carton, en marquant une ligne de repĂšre bien visible sur la table, et on dĂ©place simultanĂ©ment l’escargot et le carton (ou d’abord successivement si l’enfant n’arrive pas Ă  comprendre d’emblĂ©e) selon les diverses combinaisons possibles. L’enfant dispose de bandelettes de papier pour mesurer le trajet de la planche Ă  partir de la ligne de rĂ©fĂ©rence, ainsi que le trajet de l’escargot sur la planche, et le problĂšme est de reconstituer oĂč l’escargot est arrivĂ©, une fois le matĂ©riel Ă©cartĂ©, ou bien oĂč il arrivera Ă©tant donnĂ©es certaines conditions Ă©noncĂ©es verbalement.

En rĂšgle gĂ©nĂ©rale, nous avons posĂ© les quatre questions suivantes. Question I. L’escargot et le carton avancent en mĂȘme temps dans la mĂȘme direction (avec trajet du carton plus long ou plus court que celui de l’escargot). Question II. MĂȘme reconstitution Ă  l’aide des papiers, mais les trajets Ă©tant de sens contraires. Question III. On annonce, mais cette fois sans mesures (avec Ă©noncĂ© purement verbal ou en esquissant les mouvements, mais sans que le sujet puisse en percevoir le rĂ©sultat) que l’escargot et le carton vont aller en sens contraire l’un de l’autre, mais en parcourant tous deux simultanĂ©ment la mĂȘme distance : l’enfant doit donc prĂ©voir que l’escargot restera sur place. Question IV. L’escargot Ă©tant posĂ© Ă  l’extrĂ©mitĂ© du carton (sur la ligne de repĂšre), prĂ©voir s’il arrivera Ă  gauche ou Ă  droite de cette ligne selon qu’il parcourt un trajet plus long ou plus court que le carton, celui-ci se dĂ©plaçant en sens contraire.

Sur 67 enfants interrogĂ©s de 5 Ă  14 ans, nous avons pu distinguer les stades suivants, en corrĂ©lation avec ceux qui ont Ă©tĂ© caractĂ©risĂ©s dans les chapitres prĂ©cĂ©dents. Au cours du premier stade les sujets ne parviennent Ă  tenir compte que d’un seul des deux mouvements : en gĂ©nĂ©ral celui de l’escargot. Mais comme ils ne rĂ©ussissent pas Ă  mesurer mĂȘme un seul trajet pris en bloc, leurs rĂ©actions ne nous retiendront pas longtemps. Par contre, on trouve des sujets intermĂ©diaires entre les stades I et II, qui arrivent Ă  se servir des bandelettes de papier pour mesurer les trajets et qui continuent cependant Ă  ne considĂ©rer qu’un seul de ceux-ci. Au cours du second stade l’enfant mesure les deux trajets mais pour reconstituer le chemin parcouru par l’escargot, il se borne Ă  les placer l’un Ă  cĂŽtĂ© de l’autre, tous deux Ă  partir de la ligne de repĂšre, faute de comprendre qu’ils s’additionnent l’un Ă  l’autre ou se soustraient : le sujet n’arrive donc mĂȘme pas Ă  rĂ©soudre la question I faute d’aligner les deux trajets l’un Ă  la suite de l’autre. À partir du stade III (opĂ©rations concrĂštes dĂ©butant vers 8 ans environ), la question I (trajets de mĂȘme sens) est rĂ©solue par addition des trajets et la question III (trajets Ă©gaux de sens contraires) par soustraction. Au cours d’un sous-stade III A elles restent seules susceptibles de solution, tandis que durant le sous-stade III B (9-10 ans) les autres questions (trajets inĂ©gaux de sens contraires) donnent une solution empirique progressive. Enfin, au stade IV (10-11 ans) les quatre questions sont rĂ©solues d’emblĂ©e.

On voit donc, Ă  comparer ce dĂ©veloppement avec celui des solutions analysĂ©es au chapitre IV, que si la composition des mouvements relatifs est plus difficile du point de vue intuitif que celle des mouvements successifs, ce retard n’est sensible que durant les premiers stades. Au fur et Ă  mesure que l’on se rapproche du stade IV, au contraire, il y a synchronisation entre les opĂ©rations, et, au niveau hypothĂ©tico-dĂ©ductif ou formel, les deux dĂ©veloppements se rejoignent.

§ 2. Les stades I et II : absence de composition des mouvements

Voici d’abord des exemples du premier stade (pas de mesure) et des cas intermĂ©diaires entre les stades I et II (dĂ©but de la mesure des trajets), chez lesquels un seul des deux mouvements est considĂ©rĂ© lors de la reconstitution du point d’arrivĂ©e de l’escargot :

Ton (6 ; 7) ne sait que faire des bandes de papier destinĂ©es Ă  la mesure. Pour savoir oĂč est arrivĂ© l’escargot Ton se borne Ă  reproduire approximativement le mouvement du carton, mais sans tenir compte de la ligne de repĂšre ni du dĂ©placement effectuĂ© par l’escargot sur le carton lui-mĂȘme. MĂȘme rĂ©action pour les mouvements de sens contraire. Pour les mouvements inverses Ă©gaux, par contre, il ne s’occupe pas du dĂ©placement du carton, mais seulement de celui de l’escargot. Posant l’extrĂ©mitĂ© du carton Ă  la ligne de repĂšre, il dit de l’escargot : « Il est parti d’ici (repĂšre) et il est arrivĂ© lĂ  (autre extrĂ©mitĂ© du carton). — Et le carton a fait quoi ? —   »

Nis (7 ; 60) mesure le trajet du carton et celui de l’escargot : « Ce papier reprĂ©sente quoi ? — La mesure de l’escargot, la mesure quand il a avancĂ©. — Montre-moi oĂč il est arrivé ? — Jusque-lĂ  (porte la mesure Ă  partir du point de repĂšre). — Et le carton a fait quoi ? — Il a aussi avancĂ©. —  De combien ? — (Il montre la mesure du trajet du carton.) — Alors ? — 
 — Ça a fait quelque chose que le carton ait avancĂ© pendant que l’escargot marchait ? — Non. —  L’escargot est arrivĂ© oĂč ? — LĂ  (comme avant). » On explique et on aligne les deux chemins.

Question II : Nis reporte la mesure de l’escargot. « Et le carton ? — Vous l’avez reculĂ© en arriĂšre. —  Alors oĂč est arrivĂ© l’escargot ? — LĂ  (montre le mĂȘme point qu’avant). »

Nal (7 ; 8) : « LĂ  (escargot seul). — Mais le carton a fait du chemin ? — 
 — OĂč il est arrivé ? — (Montre approximativement.) — Ça n’a rien changĂ©, pour l’escargot, que le carton marche pendant ce temps ? — Non ».

Question II : mĂȘme rĂ©action.

Et voici maintenant des exemples du stade II, au cours duquel les enfants reportent le second mouvement, en plus du premier, mais sans les additionner l’un à l’autre, et en se bornant à juxtaposer les papiers-mesures tous deux à partir de la ligne de repùre :

Iac (7 ; 7) : « Maintenant l’escargot descend. Il a fini son voyage. OĂč est-il arrivé ? — Ici (montre approximativement). — Il ne faut pas mesurer ? — (Il mesure et reporte Ă  partir de la ligne de repĂšre.) — Et la planche ? — Oui, elle a avancĂ© (il mesure et place le papier-mesure Ă  cĂŽtĂ© de celui de l’escargot). — Mais regarde : quand la planche avançait de ça l’escargot a marchĂ© dessus (on glisse le papier mesurant le chemin de l’escargot sur le papier reprĂ©sentant celui de la planche, jusqu’à ce que le premier prolonge l’autre bout Ă  bout). Alors recommençons (nouvel essai). OĂč est-il arrivé ? — Ici (il met Ă  nouveau les deux papiers l’un Ă  cĂŽtĂ© de l’autre Ă  partir du point de dĂ©part absolu). — Regarde (on met les deux papiers bout Ă  bout). Alors oĂč est-il descendu ? — (Semble comprendre.) »

Question II (sens contraire) : « Il croit qu’il fait un long voyage, mais, tu vois, je tire la planche comme ça. OĂč descend-il ? — (Iac mesure les deux mouvements, puis place la bande de l’escargot Ă  gauche du point de dĂ©part et le papier de la planche Ă  droite.) Ici. — Pourquoi ? — L’escargot va de ce cĂŽtĂ© et la planche de celui-lĂ . — Mais regarde bien (on recommence). OĂč descend-il ? — Ici (oriente Ă  nouveau les deux bandes de papier en sens inverse, Ă  partir de la ligne de repĂšre, et dĂ©signe l’extrĂ©mitĂ© de la bande de l’escargot sans s’occuper de celle de la planche) ».

Col (8 ; 1) mesure d’emblĂ©e (question I), les deux trajets et place les deux bandes de papier parallĂšlement, toutes deux Ă  partir de la ligne de repĂšre : « L’escargot arrive lĂ  (extrĂ©mitĂ© de sa bande, sans tenir compte de celle de la planche). — Et la planche ? — LĂ . —  Mais l’escargot Ă©tait sur la planche quand elle a avancé ? — Oui, mais il est parti de lĂ  (point de dĂ©part absolu). — Mais la planche a avancĂ© encore plus ? — Oui. — Alors, oĂč est arrivĂ© l’escargot ? — Ici (extrĂ©mitĂ© de sa bande Ă  partir de la ligne de repĂšre, et toujours sans s’occuper du trajet de la planche). »

Question II : Col place, comme Iac, les bandes de papier de chaque cĂŽtĂ© du point de dĂ©part : « L’escargot est arrivĂ© ici (Ă  gauche, Ă  l’extrĂ©mitĂ© de sa bande). — Mais la planche est allĂ©e de quel cĂŽté ? — De l’autre. — L’escargot a Ă©tĂ© entraĂźné ? — Oui. —  Alors oĂč est-il arrivé ? — Ici (comme avant). — Pourquoi ? — Parce que lui, il allait de ce cĂŽtĂ© et il a fait ce bout de chemin. »

On voit l’intĂ©rĂȘt de ces derniĂšres rĂ©actions. Que les sujets du stade I ne parviennent pas Ă  tenir compte des deux mouvements Ă  la fois et oublient l’un quand ils reproduisent l’autre, cela n’a rien de dĂ©cisif car il pourrait n’y avoir lĂ  qu’une difficultĂ© d’attention ou de centration de l’intuition. Mais que les sujets du stade II mesurent le trajet de l’escargot sur la planche, puis de la planche sur la table, et reportent soigneusement ces deux mouvements Ă  partir de la ligne de dĂ©part sans arriver Ă  les rĂ©unir par simple addition ou soustraction, c’est bien l’indice d’une difficultĂ© systĂ©matique Ă  la composition des dĂ©placements. Or, cette difficultĂ© est tout Ă  fait analogue Ă  celles que nous avons analysĂ©es, dans les chapitres III et IV, au niveau de ce mĂȘme stade II : incapacitĂ© de mesurer des trajets lorsqu’ils ne sont pas indivis mais composĂ©s de segments qu’il s’agit de coordonner entre eux, non rĂ©versibilitĂ© des sens de parcours et surtout indiffĂ©renciation des longueurs et de l’ordre des successions. Dans le cas prĂ©sent, deux points sont spĂ©cialement Ă  noter. Lorsque l’escargot et la planche se meuvent dans le mĂȘme sens, l’enfant voit fort bien, au moment de la perception des donnĂ©es, que la planche entraĂźne l’escargot, mais, au moment de reconstituer le trajet de ce dernier en reportant la longueur mesurĂ©e, le sujet ne comprend pas que le point de dĂ©part de ce trajet a Ă©tĂ© lui-mĂȘme entraĂźnĂ© par la planche et que le problĂšme est justement de savoir de combien il a Ă©tĂ© entraĂźné : par le fait que ce point de dĂ©part a coĂŻncidĂ©, au dĂ©but du mouvement de la planche, avec la ligne de repĂšre d’oĂč sont partis simultanĂ©ment la planche et l’escargot, l’enfant s’obstine Ă  calculer le trajet de l’escargot depuis cette ligne, comme si le point de dĂ©part de l’escargot Ă©tait absolu et non relatif Ă  la planche elle-mĂȘme. En d’autres termes c’est l’absoluitĂ© attribuĂ©e au point de dĂ©part du mouvement relatif, qui empĂȘche de composer celui-ci avec le mouvement absolu : c’est donc Ă  nouveau une question d’ordre qui fausse la composition des longueurs dans le cas du problĂšme I. Quant Ă  la question II, lorsque l’escargot se dirige d’un cĂŽtĂ© et la planche de l’autre, le mouvement de l’escargot est conçu comme se dĂ©roulant complĂštement du premier cĂŽté : s’il est parti sur la gauche de la ligne de repĂšre, l’enfant mettra donc la bande de papier, servant de mesure, tout entiĂšre sur la gauche sans tenir compte du fait que la planche entraĂźnait le mouvement sur la droite. Il mettra d’autre part la bande mesurant ce second mouvement tout entiĂšre Ă  droite de la ligne de dĂ©part comme s’il s’agissait de deux mouvements absolus partant en sens opposĂ©s du mĂȘme point. Ici encore les relations d’ordre dĂ©terminant les sens de parcours l’emportent sur la considĂ©ration des longueurs parcourues, d’oĂč l’impossibilitĂ© de composer celles-ci. Dans les deux cas (questions I et II), tout se passe donc comme si le mouvement de l’escargot demeurait indĂ©pendant et pouvait ĂȘtre reportĂ© seul. Le seul progrĂšs du stade II sur le stade I est que le mouvement de la planche est Ă©galement mesurĂ© et reportĂ©, mais il l’est Ă  part et sans aucune coordination avec le premier.

§ 3. Le stade III : composition (par opĂ©rations concrĂštes) des mouvements de mĂȘme sens, ainsi que des mouvements inverses Ă©gaux, mais Ă©chec de la composition des mouvements inĂ©gaux de sens contraires

On se rappelle les caractĂšres des stades III dĂ©crits au chapitre III et dans les deux sections du chapitre IV : devenu capable d’opĂ©rations concrĂštes, le sujet parvient Ă  mesurer des trajets segmentĂ©s, par composition des trajets partiels. Quant aux sens inverses, il conçoit le chemin du retour comme nĂ©cessairement Ă©gal Ă  celui de l’aller (y compris le cas des montĂ©es et descentes), mĂȘme lorsque le retour s’effectue en plusieurs Ă©tapes, pourvu qu’elles soient toutes orientĂ©es dans la mĂȘme direction (inverse). Par contre lors de plusieurs allers et retours partiels il ne parvient qu’à une solution empirique progressive. Or, la situation est trĂšs analogue en ce qui concerne le mouvement relatif. Les sujets du stade III rĂ©ussissent en effet, la composition des deux mouvements lorsqu’ils sont de mĂȘme sens. En outre, ils arrivent Ă  rĂ©soudre d’avance, c’est-Ă -dire sans constatation expĂ©rimentale, la question des mouvements Ă©gaux de sens contraires : c’est donc bien que la composition des mouvements de mĂȘme sens est devenue opĂ©ratoire, puisque de l’opĂ©ration A + X le sujet tire les opĂ©rations A − A = 0, c’est-Ă -dire l’inverse et l’identique. Mais lorsque les mouvements inverses sont inĂ©gaux, c’est-Ă -dire A − X (oĂč X ≶ A), ou bien il Ă©choue Ă  toute composition (sous-stade III A), ou bien il ne parvient Ă  la solution qu’empiriquement et par tĂątonnements progressifs (sous-stade III B).

Voici des exemples du sous-stade III A, Ă  commencer par un cas intermĂ©diaire entre II et III A (qui ne rĂ©ussit pas d’emblĂ©e la question III) :

Rol (7 ; 10). Question I : place bout Ă  bout le papier reprĂ©sentant le chemin de l’escargot et celui de la planche, mais sans tenir compte de la ligne de dĂ©part. « Tu te rappelles oĂč Ă©tait la planche ? — LĂ  (il l’ajuste). — OĂč est descendu l’escargot ? — Ici (extrĂ©mitĂ© du trajet de la planche) Non, là ! (il rajoute le trajet de l’escargot). — Pourquoi là ? — Parce qu’il y a lĂ  le point de dĂ©part et puis la planche a avancé ; alors, parce qu’il y avait l’escargot dessus, c’est lĂ  (juste). — Et maintenant (question II : sens contraires avec trajets inĂ©gaux) ? — L’escargot a reculĂ© (il dit cela au moment de la perception des mouvements, puis il mesure les trajets de l’escargot et de la planche et met le papier correspondant au premier Ă  gauche de la ligne de dĂ©part et le second papier Ă  droite). — L’escargot a fait quel chemin ? — Ce cĂŽtĂ©-lĂ . — Mais, puisque la planche a reculĂ©, il a fait un plus grand ou plus petit bout de chemin ? — Plus grand (on rĂ©pĂšte les mouvements). Ah, plus petit ! —  Alors ? — (Il aligne bout Ă  bout les deux papiers, mais tous deux du cĂŽtĂ© de l’escargot !) — Il a fait tout ce chemin ? — Oui. »

Question III (mouvements Ă©gaux de sens contraires) : il montre d’abord Ă  gauche, puis Ă  droite et dĂ©couvre enfin que l’escargot ne se dĂ©place pas.

Fran (8 ; 1). Question I : « (Il aligne d’emblĂ©e les mesures bout Ă  bout.) Ça, c’était le chemin du carton, et puis l’escargot Ă©tait dessus. —  (Question II : mouvements contraires.) Il est arrivĂ© oĂč ? — Jusque-lĂ  (il met Ă  gauche de la ligne le trajet de l’escargot et Ă  droite celui de la planche et dĂ©signe l’extrĂ©mitĂ© du premier). — Tu crois qu’il a fait un si grand chemin ? — Ah non, on a poussĂ© en arriĂšre le carton jusque-lĂ . —  Et l’escargot Ă©tait oĂč ? — Sur le carton. —  Alors ça change quelque chose ? — On lui a tirĂ© le carton en arriĂšre et il est parti de ce cĂŽtĂ©. —  Et l’escargot pendant ce temps allait en avant ou en arriĂšre sur le carton ? — En avant. — (On reproduit les mouvements.) — Ah, parce que, quand l’escargot est parti (= s’est mis en marche), le carton a reculĂ©, et puis l’escargot ne marchait pas avec (= dans le mĂȘme sens). — Est-ce que l’escargot serait arrivĂ© au mĂȘme endroit si je n’avais pas bougĂ© le carton ? — La mĂȘme chose. —  OĂč est-il arrivé ? — LĂ  (toujours le mĂȘme point). » Nouvel essai : il place cette fois les deux papiers cĂŽte Ă  cĂŽte du mĂȘme cĂŽtĂ© de la ligne de dĂ©part, et dĂ©signe l’extrĂ©mitĂ© du trajet de l’escargot comme si celui de la planche ne jouait aucun rĂŽle.

Question III (trajets Ă©gaux de sens inverses) : « Il reste lĂ  (d’emblĂ©e juste). »

Vil (9 ans). Question I : montre approximativement, puis aligne bout Ă  bout les deux trajets en dĂ©signant l’extrĂ©mitĂ© du second.

Question II : met un trajet de chaque cĂŽtĂ© de la ligne de dĂ©part, comme Rol et Fran. « Qu’a fait le carton ? — Parti en arriĂšre. —  Alors l’escargot a fait un chemin plus grand ou plus petit ? — Plus grand. —  Plus grand que s’il Ă©tait allĂ© seul ? — Non, plus petit (il les replace comme avant). — Mais l’escargot est descendu oĂč ? — LĂ  (extrĂ©mitĂ© de son papier, sur la gauche) et puis le carton est redescendu lĂ  (vers la droite). »

Question III : hésitation brÚve puis : « Il ne bouge pas. »

On voit le progrĂšs de ces rĂ©actions par rapport Ă  celles du stade II : le sujet comprend d’emblĂ©e que si l’escargot est entraĂźnĂ© par la planche, le point de dĂ©part de son propre trajet est Ă  situer Ă  l’extrĂ©mitĂ© initiale de celle-ci et non pas Ă  la ligne de dĂ©part absolue, qui marque le dĂ©but du trajet de la planche. C’est ce que dit Rol trĂšs clairement : « il y a lĂ  le point de dĂ©part (= la ligne de repĂšre) et puis la planche a avancé ; alors, parce qu’il y avait l’escargot dessus (= sur la planche) c’est lĂ  (= il situe le trajet de l’escargot en prolongement de celui de la planche) ». Bref, le point de dĂ©part de l’escargot cesse d’ĂȘtre absolu et est conçu comme entraĂźnĂ©, d’oĂč la composition par addition des chemins parcourus. Il s’ensuit que quand les mouvements sont de sens contraires, l’enfant comprend Ă©galement qu’ils s’annulent Ă  longueurs Ă©gales (question III).

Mais pourquoi ne parviennent-ils pas, en ce cas, Ă  composer par simple soustraction les chemins de sens contraires lorsqu’ils sont inĂ©gaux ? Or, les solutions donnĂ©es Ă  cette question II prolongent simplement celles du stade prĂ©cĂ©dent. Rol dit pourtant d’emblĂ©e « l’escargot a reculé », mais ne parvenant pas Ă  soustraire un trajet de l’autre, il place comme au stade II le premier Ă  gauche et le second Ă  droite de la ligne de dĂ©part. Nous lui demandons, comme aux sujets suivants lorsqu’ils se mettent dans cette mĂȘme impasse, si le chemin de l’escargot est en dĂ©finitive plus long ou plus court que si la planche n’avait pas reculé : Ă  quoi Rol et Vil rĂ©pondent d’abord « plus grand », parce qu’il y a ainsi deux mouvements au lieu d’un seul, puis seulement « plus petit » parce qu’il rĂ©trograde en fait ! On comprend donc qu’ils hĂ©sitent Ă  soustraire des chemins qui leur paraissent au fond s’additionner : d’oĂč la solution finale de Rol qui les aligne. Quant Ă  Vil et Fran, leur conclusion est explicitĂ©e par ce dernier : « le carton a reculĂ© et puis l’escargot ne marchait pas avec », donc les mouvements sont indĂ©pendants.

Bref, les opĂ©rations concrĂštes qui apparaissent avec le stade III ne permettent d’abord que la solution des compositions de mĂȘme sens (question I) ou de sens contraires quand les trajets sont Ă©gaux, parce qu’alors il y a compensation exacte et que la composition du trajet direct + A avec l’inverse − A engendre l’identique A − A = 0. Mais lorsque les trajets inverses sont inĂ©gaux, les opĂ©rations concrĂštes ne suffisent plus et un mĂ©canisme formel devient nĂ©cessaire. Pourquoi ? C’est ce que l’examen des rĂ©actions suivantes nous permettra d’analyser. En effet, au cours du sous-stade III B la question II est peu Ă  peu rĂ©solue par tĂątonnements empiriques :

Ed (8 ; 10). Question I : d’emblĂ©e juste. Question II : « Il marchera Ă  reculons (Ed aligne les papiers bout Ă  bout comme pour la question I, sur la gauche de la ligne de dĂ©part, puis il recule celui qui reprĂ©sente le trajet de la planche sans savoir que faire de celui de l’escargot). — L’escargot fera un plus grand chemin qu’avant ? — Non, il fera un moins grand bout. — Que faisait l’escargot quand je tirais la planche ? — Il avançait, mais il n’allait pas loin (il recule le trajet de la planche jusqu’à droite de la ligne de repĂšre et pose celui de l’escargot Ă  cheval sur cette ligne pour marquer le recul, mais sans pouvoir coordonner avec le papier de la planche). — (Nouvel essai.) — Il est arrivĂ© plus loin que la ligne (correct, mais sans coordination prĂ©cise). »

Question III (inverses Ă©gaux) : « Il reste Ă  la mĂȘme place ».

Question IV : prévoit correctement à gauche ou à droite.

Aud (9 ; 5). Question I : d’emblĂ©e juste. Question II : « Il fera un plus petit chemin (il les aligne comme avant, sur la gauche, puis recule le trajet de la planche jusqu’à droite de la ligne de repĂšre et applique contre celle-ci le papier de l’escargot. AprĂšs quoi il recule encore le dernier papier et arrive approximativement juste mais sans coordination avec le papier reprĂ©sentant le trajet de la planche). »

Questions III et IV : juste.

Lil (10 ; 0), pour la question II, commence par mettre le papier de l’escargot Ă  droite de la ligne de repĂšre et le papier de la planche Ă  gauche, puis inverse ces positions et place le papier de l’escargot Ă  cheval sur la ligne. Enfin il met les deux papiers Ă  droite de la ligne, comme au stade II mais dans le sens droit, pour marquer le recul gĂ©nĂ©ral.

Question III : « Il a reculé : il est toujours sur la ligne. »

Question IV : « La planche fait ça et l’escargot ça : Ă  droite. » Id. pour les rapports inverses (juste).

Hub (10 ; 7). Question II : « Ça c’est le chemin de la planche (le met d’emblĂ©e Ă  droite de la ligne : juste). L’escargot a fait ça (le met Ă  gauche de la ligne, comme au stade II, puis recule). En tout cas, on n’a pas besoin de ça (chemin de la planche). Il arrive plus loin que la ligne (recule encore celui de l’escargot), non, moins loin. »

On voit que ces sujets commencent Ă  coordonner, ou du moins cherchent Ă  coordonner les mouvements de sens inverse mĂȘme lorsqu’ils sont inĂ©gaux (question II). Mais ils ne parviennent pas Ă  la soustraction exacte. Ils placent correctement Ă  droite de la ligne de repĂšre le papier reprĂ©sentant le trajet de la planche, lequel mesure donc le recul. Quant au trajet de l’escargot, ils Ă©chouent Ă  lui trouver son point de dĂ©part relatif, c’est-Ă -dire Ă  le situer Ă  l’extrĂ©mitĂ© de l’autre papier. Ils savent cependant bien que ce point de dĂ©part est entraĂźnĂ© par le mouvement de la planche ; ils savent surtout, contrairement aux sujets du sous-stade III A, que le trajet total de l’escargot est plus court que s’il s’était dĂ©placĂ© seul : « il fera un moins grand bout » (Ed) et « un plus petit chemin » (Aud). Ils trouvent donc qu’il faut soustraire ou diminuer quelque chose mais ne savent pas comment faire, ni de combien soustraire.

À quoi tient cette situation bizarre ? Pourquoi l’enfant ne comprend-il pas qu’il suffirait de faire coĂŻncider le point de dĂ©part du trajet de l’escargot avec l’extrĂ©mitĂ© du chemin de la planche en recul, alors qu’il saisit fort bien qu’il y a diminution au total ? Tout se passe comme si le sujet ne concevait pas cette diminution comme une soustraction proprement dite et cela faute de se reprĂ©senter clairement les mouvements en jeu soit comme simultanĂ©s soit comme successifs. Pour comprendre le rapport de ces deux mouvements, il faut, en effet que la pensĂ©e puisse, Ă  volontĂ©, Ă©voquer chacun Ă  part successivement puis les raccorder l’un Ă  l’autre en un tout simultanĂ©. Or, si les sujets citĂ©s ont atteint le niveau des opĂ©rations concrĂštes, il faut admettre que celles-ci ne suffisent pas Ă  assurer ce passage du simultanĂ© au successif et rĂ©ciproquement, et que seul un mĂ©canisme dĂ©ductif portant sur des hypothĂšses comme telles, donc un mĂ©canisme formel permet la solution du problĂšme. Examinons, Ă  cet Ă©gard les sujets intermĂ©diaires entre ce sous-stade III B et le stade IV et cherchons comment ils dĂ©couvrent la solution exacte :

Gab (9 ; 8). Question II : il commence par poser les papiers-mesures des deux cĂŽtĂ©s de la ligne de dĂ©part, puis recule le papier de la planche progressivement de gauche Ă  droite (sens exact) tandis qu’il pose le papier de l’escargot Ă  cheval sur la ligne de repĂšre. Il le recule ensuite trĂšs lentement, jusqu’à ce qu’il ait atteint l’extrĂ©mitĂ© droite du premier papier, et s’écrie alors « Ça y est. Il part d’ici. » Il montre enfin l’endroit oĂč est descendu l’escargot.

Question III. Inverses Ă©gaux : « Il arrive Ă  la mĂȘme place d’oĂč il est parti. »

Ren (10 ; 5). Question I : dit immĂ©diatement « Il faut additionner ces deux. — (Question II : sens inverses.) — Il faut aussi les additionner (met un trajet Ă  gauche et l’autre Ă  droite de la ligne). Non, il faut ĂŽter ça (mesure de la planche) de ça (mesure de l’escargot). Il ne restera plus que ce bout (montre la diffĂ©rence aprĂšs avoir mis le papier de la planche sur celui de l’escargot). — Bien. Alors oĂč est-il descendu ? — (Il place la mesure de la planche Ă  droite de la ligne et celle de l’escargot Ă  cĂŽtĂ©, en faisant coĂŻncider les extrĂ©mitĂ©s.) C’est lĂ  qu’il descend (juste). »

Ger (10 ; 6). Question I : « VoilĂ  le chemin que le carton a fait ; l’escargot a encore fait ce chemin sur le carton. Alors on ajoute les papiers bout Ă  bout. —  C’est juste. Et comme ça (question II) ? — L’escargot a Ă©tĂ© en avant, et le carton en arriĂšre. (Il met la mesure de l’escargot Ă  gauche de la ligne, et celle du carton Ă  droite, puis intervertit, puis met le papier de l’escargot Ă  cheval sur la ligne et celui du carton Ă  droite, et enfin ajuste les extrĂ©mitĂ©s.) »

Question IV : « Ici (juste) parce qu’on a tirĂ© le carton plus loin que l’escargot a avancé : il s’est trouvĂ© en arriĂšre de la limite. »

On voit comment l’enfant parvient Ă  la rĂ©ponse correcte : en rendant les mouvements en jeu simultanĂ©s aprĂšs les avoir mesurĂ©s comme s’ils Ă©taient successifs. Chez Gab la chose se passe sans paroles, mais chez Ren et Ger, le mĂ©canisme est clair : c’est tantĂŽt le sentiment de la soustraction Ă  effectuer qui les conduit Ă  reconstituer les deux mouvements contraires en tant que simultanĂ©s et tantĂŽt la simultanĂ©itĂ© qui les conduit Ă  la soustraction. Ren commence par dĂ©clarer explicitement qu’il faut « additionner » les mouvements de mĂȘme sens, et, aprĂšs avoir voulu faire de mĂȘme pour les inverses il reconnaĂźt qu’il faut « Îter » la longueur de l’un de celle de l’autre : c’est alors que, pour rĂ©aliser l’opĂ©ration il pose la mesure de la planche sur celle de l’escargot, ce qui exprime assez leur simultanĂ©itĂ© et lui permet enfin de faire coĂŻncider correctement les extrĂ©mitĂ©s. Quant Ă  Ger, partant aussi de l’addition explicite des mouvements de mĂȘme sens il projette d’emblĂ©e la soustraction des inverses conçus comme simultanĂ©s, puis tĂątonne jusqu’à rĂ©alisation de cette opĂ©ration.

Bref, pour arriver Ă  soustraire les mouvements de sens inverses il faut poser au prĂ©alable leur simultanĂ©itĂ©, sans quoi leur succession ou plutĂŽt leur mesure successive donne l’impression d’une addition ou d’un chemin « plus grand » comme on l’a vu au sous-stade III A, mais pour se les reprĂ©senter comme simultanĂ©s aprĂšs les avoir mesurĂ©s l’un aprĂšs l’autre, il faut avoir l’intention de les composer grĂące Ă  une opĂ©ration unique de soustraction. Or, c’est prĂ©cisĂ©ment le pouvoir de la pensĂ©e formelle que d’arriver Ă  remplir ces deux conditions Ă  la fois, en dĂ©passant la rĂ©alitĂ© par une reconstitution hypothĂ©tico-dĂ©ductive qui permette Ă  volontĂ© de penser le simultanĂ© comme successif et rĂ©ciproquement. Mais, chose intĂ©ressante c’est seulement — dans le cas de la prĂ©sente Ă©preuve comme dans celui des dĂ©placements successifs Ă©tudiĂ©s au chapitre IV, — lorsque interviennent des mouvements partiels de sens contraires que cette reconstitution hypothĂ©tico-dĂ©ductive est nĂ©cessaire. Lorsque, par contre, les mouvements simultanĂ©s sont de mĂȘme sens (on qu’il s’agit de mouvements successifs de sens contraires, mais l’inverse s’effectuant en une fois, ou aussi en plusieurs fois mais toujours dans la mĂȘme direction) les opĂ©rations concrĂštes suffisent parce qu’elles parviennent dĂ©jĂ  Ă  dĂ©passer le rĂ©el en anticipant les mouvements inverses des dĂ©placements perçus.

Les sujets que l’on vient d’examiner sont donc Ă  la limite de la pensĂ©e formelle Ă  laquelle ils parviennent (ou plutĂŽt qu’ils remplacent en partie) par une suite de tĂątonnements progressifs. Ceux que l’on va analyser maintenant rĂ©solvent par contre d’emblĂ©e, et en un seul acte de pensĂ©e, ce double problĂšme de reprĂ©sentation simultanĂ©e et de coordination opĂ©ratoire.

§ 4. Le quatriĂšme stade : solution immĂ©diate des problĂšmes par coordination opĂ©ratoire d’ordre formel

L’ñge moyen des dĂ©buts de ce dernier stade est d’environ 11 ans mais on trouve naturellement des cas exceptionnels dĂšs 9 ans œ et surtout dĂšs 10 ans :

Gui (9 œ). Question I : « Il faut les additionner. —  (Question II) — La planche fait ce mouvement et l’escargot celui-lĂ  (il met d’emblĂ©e la mesure du trajet de l’escargot en regard de l’extrĂ©mitĂ© de celle du trajet de la planche). — (Nouvel essai avec trajet de l’escargot plus court que celui de la planche.) — (Idem.) —  (Question III) — Il restera au mĂȘme endroit. —  (Question IV : juste.) »

Do (9 ; 11). Question I : « L’escargot a aussi avancĂ©, en mĂȘme temps que la planche (il additionne les trajets). — (Question II) — Le carton a Ă©tĂ© en arriĂšre et l’escargot en avant. Puisque l’escargot a fait ce chemin et la planche celui-lĂ , l’escargot a fait quand mĂȘme ce chemin sur la planche (= il met les mesures l’une sur l’autre). Ce bout (= la diffĂ©rence) c’est le chemin de l’escargot en plus de la planche. —  (Proportions renversĂ©es.) — L’escargot a fait un bout plus petit parce que la planche a reculĂ© davantage (indique exactement). »

Gil (10 ; 3). MĂȘmes rĂ©actions. Motive la soustraction (positions exactes) en disant : « Le carton a fait faire moins de chemin Ă  l’escargot. »

Iac (11 ; 4). Question I : « VoilĂ  ce qu’a fait la planche, et voilĂ  ce qu’a fait l’escargot sur la planche : il faut les mettre Ă  la suite. —  (Question II) — L’escargot a fait le trajet et en mĂȘme temps qu’il avance, la planche recule de ça (il soustrait). »

And (12 ; 3). Question II : « VoilĂ  (mesure) ce que l’escargot a avancĂ©, et voilĂ  ce que vous avez reculé : je cherche la diffĂ©rence. »

Dol (12 ; 8) : « C’est comme si la route s’en irait en arriĂšre quand il avance (cherche d’emblĂ©e la diffĂ©rence). »

Comme toujours, au terme d’une Ă©volution complexe, on est frappĂ© de la simplicitĂ© des rĂ©actions finales. À lire ces quelques propos, il semble que le sujet ne fasse exactement rien de plus que de traduire en paroles et en mesures ce qu’il vient de percevoir : l’escargot avance et pendant ce temps la planche recule, donc le trajet total consiste en la diffĂ©rence des deux. En rĂ©alitĂ©, comme nous l’avons vu du stade I au stade III, les sujets des niveaux prĂ©cĂ©dents ont beau percevoir les deux mouvements simultanĂ©ment, ils ne parviennent pas pour autant Ă  les penser en tant que simultanĂ©s, ce qui est en effet tout diffĂ©rent puisqu’il s’agit d’abord de les mesurer successivement et ensuite de reconstituer opĂ©ratoirement leur synchronisation. Au cours du stade I, un seul des mouvements est considĂ©rĂ© pendant que l’autre est comme refoulĂ© par l’attention centrĂ©e sur le premier. Au stade II, cette situation semble dĂ©passĂ©e puisque les deux mouvements sont mesurĂ©s et que les deux mesures des trajets sont posĂ©es sur la table mais ils ne sont que juxtaposĂ©s et non pas additionnĂ©s, de telle sorte qu’un seul des deux est en dĂ©finitive considĂ©rĂ©. Au stade III A les deux mouvements sont additionnĂ©s lorsqu’ils sont de mĂȘme sens, mais, quand ils sont de sens contraires, la coordination est recherchĂ©e sans ĂȘtre atteinte, puisque les deux mesures de trajets sont posĂ©es l’une Ă  gauche et l’autre Ă  droite de la ligne de repĂšre : l’enfant perd ainsi toute notion de coordination simultanĂ©e dĂšs que le mouvement de la planche commence Ă  entraĂźner le point de dĂ©part du mouvement de l’escargot qui est dirigĂ© en sens inverse. ObligĂ© de penser ces mouvements comme successifs pour pouvoir les mesurer, le sujet ne parvient plus ainsi Ă  reconstituer la simultanĂ©itĂ© faute de savoir oĂč placer le point de dĂ©part du second puisque la planche a changĂ© de position Ă  partir du repĂšre absolu. Au cours du sous-stade III B, l’enfant cherche Ă  prĂ©ciser la coordination, mais ne parvient pas Ă  la soustraction exacte faute de reconstituer encore la simultanĂ©itĂ© complĂšte. Enfin, la pensĂ©e formelle des sujets du stade IV citĂ©s Ă  l’instant remĂ©die Ă  cette situation, grĂące Ă  son mĂ©canisme hypothĂ©tico-dĂ©ductif qui permet de traduire Ă  volontĂ© le simultanĂ© en successif puis le successif en simultané : c’est grĂące Ă  cette mobilitĂ© de reconstruction, mobilitĂ© due elle-mĂȘme au maniement habituel des hypothĂšses ou assomptions, que le sujet parvient enfin Ă  soumettre les mouvements relatifs perçus aux opĂ©rations ordinaires de soustraction en tant qu’inverses de l’addition (sur le plan logico-arithmĂ©tique ou spatio-temporel).

En rĂšgle gĂ©nĂ©rale, les opĂ©rations formelles se distinguent donc des opĂ©rations concrĂštes en ce que celles-lĂ  constituent des opĂ©rations du second degrĂ© effectuĂ©es sur celles-ci. Les opĂ©rations concrĂštes portent en effet sur la rĂ©alitĂ© elle-mĂȘme, perçue ou conçue, tandis que les opĂ©rations formelles fonctionnent sur de simples assomptions verbales ou sur des « hypothĂšses » symboliques (comme en mathĂ©matique) traduisant les premiĂšres. Les opĂ©rations concrĂštes suffisent par consĂ©quent Ă  la solution des compositions de mouvements de mĂȘme sens (question I) ou des mouvements inverses de longueurs Ă©gales (question III). Cette derniĂšre question est mĂȘme rĂ©solue dĂšs le stade III sur le plan verbal (ce n’est naturellement pas parce qu’une opĂ©ration est verbale qu’elle devient par le fait mĂȘme formelle) : avant toute expĂ©rience le sujet du stade III A dĂ©duit dĂ©jĂ  que les mouvements contraires Ă©quivalents se compenseront sans plus. C’est donc que les opĂ©rations concrĂštes parviennent Ă  construire un systĂšme rĂ©versible unique, qu’il s’agisse de mouvements de mĂȘme sens ou de mouvements contraires dont la compensation est comprise comme due Ă  un simple aller et retour. Dans le cas des mouvements inverses inĂ©gaux, au contraire, l’enfant a beau avoir perçu la simultanĂ©itĂ© des mouvements et pouvoir manipuler ses papiers-mesures en tous sens, l’opĂ©ration est formelle parce qu’il s’agit de penser Ă  deux systĂšmes concrets Ă  la fois, donnĂ©s par les mesures successives, et Ă  les coordonner en un seul tout simultanĂ©. Il en est de mĂȘme pour les opĂ©rations du chapitre prĂ©cĂ©dent, lorsqu’elles font intervenir des allers et retours partiels (par opposition aux trajets complets, mĂȘme lorsqu’ils se font en plusieurs fois pourvu que les vecteurs partiels aient la mĂȘme direction) : quoique successifs, ces allers et retours partiels doivent ĂȘtre coordonnĂ©s entre eux comme s’ils Ă©taient simultanĂ©s, et c’est cette rĂ©union en un seul tout de plusieurs systĂšmes successifs de directions diffĂ©rentes, dont chacun pris Ă  part est compris concrĂštement comme un mouvement rĂ©versible, qui donne aux problĂšmes de dĂ©placements complexes un caractĂšre d’opĂ©rations formelles (voir chapitre IV, fin du § 5).

Mais il est entendu que, Ă  part leur caractĂšre hypothĂ©tico-dĂ©ductif et par consĂ©quent la logique des propositions au moyen de laquelle elles complĂštent celle des classes, des relations et des nombres ainsi que des rapports infralogiques ou spatio-temporels, les opĂ©rations formelles n’ajoutent rien aux opĂ©rations concrĂštes en tant qu’opĂ©ratoires : elles les traduisent simplement sur un nouveau plan, qui est celui des assomptions ou hypothĂšses. La soustraction des trajets, dans la question II, ne diffĂšre donc pas, du fait qu’elle est formelle, d’une soustraction concrĂšte telle que celle qui intervient dans la question III, et toutes deux obĂ©issent aux mĂȘmes lois opĂ©ratoires.

Au total, les opĂ©rations propres au seul mouvement (indĂ©pendamment de la vitesse) se rĂ©duisent aux suivantes, dont nous venons ainsi de terminer l’étude : 1° Le groupement qualitatif des dĂ©placements, conçus comme des changements (asymĂ©triques) de position ou d’ordre (groupement identique Ă  celui des « placements », dont il ne diffĂšre que par rĂ©fĂ©rence aux mouvements du sujet ou des objets eux-mĂȘmes). 2° Le groupement qualitatif des distances parcourues, ou intervalles (symĂ©triques) compris entre les points ordonnĂ©s de dĂ©part et d’arrivĂ©e. 3° Le groupe mĂ©trique des dĂ©placements supposant une mesure des distances parcourues autant que de celles qui dĂ©finissent les axes de coordonnĂ©es leur servant de systĂšme de rĂ©fĂ©rence (cette double mĂ©trique synthĂ©tisant ainsi Ă  la fois, en les quantifiant, les rapports de placement, de dĂ©placement et d’intervalles). 4° Enfin la reconstruction, sur le plan formel, des trois sortes de systĂšmes prĂ©cĂ©dents : alors que les groupements (1) et (2), ainsi que le groupe (3) sont achevĂ©s des 7-8 ans, cette reconstruction formelle n’est donc effective qu’à partir de 10-11 ans, sous son double aspect de coordination des mouvements successifs de directions opposĂ©es, et des mouvements relatifs inĂ©gaux de sens contraires.