Les Notions de mouvement et de vitesse chez lâenfant ()
Chapitre IV.
La composition des déplacements 1
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Nous avons pu constater jusquâici que si lâordre linĂ©aire (ordinairement rectiligne) direct Ă©tait donnĂ© intuitivement, les diverses relations dâordre nâĂ©taient constituĂ©es sous une forme complĂšte (ordre linĂ©aire inverse et ordre cyclique dans les deux sens dâorientation) quâune fois « groupĂ©es » en un systĂšme opĂ©ratoire que lâon pourrait appeler le groupement des « placements ». Abordant ensuite le mouvement ou « dĂ©placement », qui, envisagĂ© qualitativement nâest quâun changement de position ou dâordre, nous avons dĂ©jĂ pu Ă©tablir que le chemin parcouru, ou intervalle entre les points de dĂ©part et dâarrivĂ©e, restait indiffĂ©renciĂ© de lâordre lui-mĂȘme, tant que celui-ci demeure intuitif : dâune part, les distances franchies sont dâabord estimĂ©es en fonction des seuls points dâarrivĂ©e et dâautre part, leur Ă©valuation reste longtemps rĂ©fractaire Ă la partition et Ă la mesure Ă cause du caractĂšre total et indivis du mouvement, en tant que changement de position orientĂ© vers un but ou un terme final. Ce nâest que quand lâordre atteint le niveau des opĂ©rations concrĂštes (7-8 ans) que les chemins parcourus sont conçus Ă titre dâintervalles ou distances emboĂźtables et susceptibles dâestimation opĂ©ratoire qualitative ou mĂ©trique. Il convient donc maintenant dâĂ©tudier lâopĂ©ration du dĂ©placement lui-mĂȘme, lequel si les analyses prĂ©cĂ©dentes sont exactes, peut ĂȘtre conçu soit en fonction des opĂ©rations dâordre, comme un changement de placement ou dĂ©-placement, soit en fonction des intervalles compris entre les positions ordonnĂ©es, comme une rĂ©union de distances.
Pour ce faire, nous demanderons simplement Ă lâenfant si, sur un chemin rectiligne, la distance parcourue Ă lâaller, de O Ă Â X est Ă©gale Ă la distance parcourue au retour, de X Ă Â O, et si une suite de distances partielles parcourues entre O et X est Ă©gale Ă la mĂȘme suite parcourue en sens inverse. Nous analyserons la chose tantĂŽt sur un plan inclinĂ©, en faisant ainsi comparer des montĂ©es et des descentes (sect. 1), tantĂŽt sur un plan horizontal (sect. II). Ces questions si simples suffisent, verrons-nous, Ă lâĂ©tude des rĂ©actions sâĂ©tageant entre 4 et 11 ans. Au cours du chapitre suivant, nous complĂ©terons cette recherche en abordant le problĂšme des mouvements relatifs.
Section I. â Les montĂ©es et les descentesđ
Le dispositif utilisĂ© consiste en une montagne en carton, sur un versant de laquelle sont tendues deux ficelles parallĂšles ou plutĂŽt une ficelle double retenue par un clou au sommet. Une perle circule le long de cette ficelle et figure un funiculaire ou un tĂ©lĂ©phĂ©rique (tous nos sujets connaissent celui du SalĂšve). Entre la base O et le sommet D de la montagne des points de repĂšre A, B et C sont disposĂ©s sous forme dâarbres ou de maisons, etc. Appelons a le trajet OA ; aâ le trajet AB ; bâ = BG et câ = CD ; appelons en outre b le trajet OB (b = a + aâ) ; c le trajet OC (c = b + bâ) et d le trajet total OD (d = c + câ) ; dĂ©signons enfin par les mĂȘmes lettres prĂ©cĂ©dĂ©es du signe â les trajets inverses (descentes). De plus, nous disposons de bandelettes de carton correspondant Ă ces diffĂ©rentes longueurs a, aâ, bâ, câ, b, c et d ; les unes sont colorĂ©es en rouge et les autres en bleu pour permettre Ă lâenfant de distinguer celles qui ont servi Ă mesurer les chemins dans le sens OD (rouges) et dans le sens DO (bleues). On pose ainsi trois sortes de questions :
Question I. Nous faisons sans plus monter la perle de O Ă Â D et descendre de D Ă Â O en demandant Ă lâenfant si le funiculaire a « plus montĂ© ou plus descendu ». Les cartons rouges et bleus sont dâemblĂ©e offerts Ă lâenfant pour mesurer les chemins, ou sont posĂ©s sur ceux-ci sâil ne mesure pas de lui-mĂȘme, de maniĂšre Ă ce quâil puisse prĂ©ciser le sens de la question ou de sa rĂ©ponse.
Question II. La ficelle monte jusquâen C, dâoĂč elle redescend en B et remonte de lĂ en D pour redescendre enfin dâune fois de D Ă Â O. Les trajets partiels sont donc : a + aâ + bâ â bâ + bâ + câ â d. La question est alors de savoir sâil y a eu autant de montĂ©es que de descentes, donc si (a + aâ + bâ + bâ + câ) ou (c + bâ + câ) Ă©quivalent Ă (â bâ â d). Sâil y a Ă©quivoque on montre du doigt les deux montĂ©es (a + aâ + bâ) soit OC et (bâ + câ) soit BD et les deux descentes (bâ), soit CB et (d) soit DO. Les cartons servant de mesure sont Ă nouveau Ă disposition de lâenfant et, sâil ne parvient pas de lui-mĂȘme Ă les employer correctement, on mesure avec lui. Mais les trois rĂ©actions suivantes sont Ă noter : la rĂ©ponse de lâenfant avant sa propre mesure, sa mesure avec la rĂ©ponse qui suit et la rĂ©ponse aprĂšs la mesure de lâadulte.
Question III. On introduit une navette de plus, en parcourant le trajet suivant (a + aâ â aâ + aâ + bâ â bâ + bâ + câ â d), soit OB, BA, AC, CB, BD et DO. Le problĂšme est de savoir si la somme des montĂ©es (a + aâ + aâ + bâ + bâ + câ) Ă©quivaut Ă la somme des descentes (â aâ â bâ â d), ce qui est Ă©vident si lâon raisonne dĂ©ductivement (formellement) mais donne lieu Ă des difficultĂ©s si lâon cherche Ă se rappeler intuitivement toutes les Ă©tapes. Mais dâune part, les navettes de la ficelle entre les sept clous plantĂ©s en O, B, A, C, B, D et O suffisent Ă rappeler les chemins parcourus et surtout, dâautre part, les cartons rouges et bleus sont toujours Ă disposition de lâenfant, de telle sorte que la question se rĂ©duit Ă Ă©tablir que la somme des longueurs rouges (alignĂ©es bout Ă bout) est Ă©gale Ă la somme des longueurs bleues.
Or, les rĂ©actions observĂ©es sont Ă la fois trĂšs simples et trĂšs instructives. Au cours du premier stade, lâenfant manque dĂ©jĂ la question I, câest-Ă -dire croit que la perle monte plus Ă la montĂ©e quâelle ne descend Ă la descente. Il ne cherche pas Ă mesurer les trajets et si lâon applique sur eux les cartons + d et â d pour lui montrer ensuite leur Ă©galitĂ©, cela ne le convainc nullement. Les questions II et III sont par lĂ mĂȘme insolubles. â Au cours du second stade le sujet continue Ă croire que la montĂ©e lâemporte sur la descente, mais la mesure au moyen des cartons le conduit Ă reconnaĂźtre lâĂ©galitĂ© de ces deux mouvements. Par contre le sujet nâarrive pas Ă mesurer de lui-mĂȘme les trajets de la question II : mais, aprĂšs la mesure, il admet aussi lâĂ©galitĂ© (b + bâ + bâ+ câ = â d â bâ) quâil niait tout dâabord. La question III, enfin est ou insoluble ou rĂ©solue elle aussi grĂące Ă la mesure et avec lâaide de lâexpĂ©rimentateur. â Au cours du troisiĂšme stade (7-8 ans) la question I est rĂ©solue : lâenfant sait dâemblĂ©e et avant toute mesure que les dĂ©placements sont Ă©gaux Ă la montĂ©e et Ă la descente. Les questions II et III donnent par contre lieu Ă des rĂ©actions distinctes au dĂ©but et Ă la fin du stade. Durant un sous-stade III A, la question II ne peut ĂȘtre rĂ©solue a priori, par une mĂ©thode de dĂ©duction formelle, mais le sujet parvient Ă mesurer lui-mĂȘme les navettes et il Ă©tablit donc par ses propres mesures lâĂ©galitĂ© des montĂ©es et des descentes. La question III ne donne pas non plus lieu Ă une solution a priori faute de gĂ©nĂ©ralisation formelle mais elle est, elle aussi, rĂ©solue par un nouvel ensemble de mesures. Au stade III B ces progrĂšs se maintiennent mais il sây ajoute que la question III est rĂ©ussie par gĂ©nĂ©ralisation directe, une fois obtenue la solution (par la mesure) de la question II. â Enfin, au quatriĂšme stade (10-11 ans) lâenfant parvient Ă rĂ©soudre les trois questions par dĂ©duction a priori (formelle) sans avoir besoin de mesures concrĂštes et en anticipant leur rĂ©sultat.
§ 1. Les deux premiers stades : inĂ©galitĂ© des dĂ©placements Ă la montĂ©e et Ă la descenteđ
Pour la plupart des jeunes sujets, le funiculaire monte plus Ă la montĂ©e quâil ne descend Ă la descente, les sujets du stade I maintenant cette affirmation mĂȘme lorsquâils constatent lâĂ©galitĂ© des cartons servant de mesures, tandis que les sujets du stade II changent dâopinion au vu de la mesure.
Voici des exemples du stade I :
Luc (4 ; 0) se trouve dâaccord que le train a « passĂ© tout droit » dans les deux sens. « Alors il est plus montĂ© ou plus descendu ? â Plus montĂ©. â Pourquoi ? â Plus montĂ© pour aller jusquâau chalet (= en D). â (On pose les cartons rouge et bleu sur les deux trajets.) Regarde ces deux bouts de carton. â Oui. â  Ils ont la mĂȘme longueur ? â Oui. â  Alors il est plus montĂ© ou plus descendu ? â Plus montĂ©. »
Question II : le train est plus descendu que monté parce que la descente se fait en ligne droite. Luc demeure incapable de dissocier les montées et descentes partielles du trajet aller, et a fortiori de les mesurer.
Fanc (4 ; 9) : « Plus montĂ© ou plus descendu ? â Plus montĂ©. â  Pourquoi ? â (Montre le trajet dâun geste global.) â Avec ces cartons, tu peux me montrer ? â (Fanc pose elle-mĂȘme le rouge sur la montĂ©e et le bleu sur la descente.) â Mets-les sur la table. Câest la mĂȘme longueur ? â Oui. â Alors le train a plus montĂ© ou plus descendu ? â Plus montĂ©. »
Question II : mĂȘme rĂ©action.
Chri (4 ; 9), jumelle de la prĂ©cĂ©dente : mĂȘmes rĂ©actions.
Bia (5 ; 0) : « Plus montĂ©. â Pourquoi ? â Parce que lĂ il est en haut. â  Tu crois quâavec les cartons on peut voir si câest plus montĂ© ou plus descendu ? â (On pose le bleu sur la descente et il met le rouge sur la montĂ©e.) Alors comment ils sont ? â Ils sont la mĂȘme chose longs â  Eh bien, si le train est montĂ© le long de ce carton rouge et descendu le long de ce bleu, et que les deux cartons ont la mĂȘme longueur, il est plus montĂ© ou plus descendu ? â Plus montĂ©. »
Question II : « Plus descendu. â Montre-moi lĂ oĂč il monte et lĂ oĂč il descend. â (Il montre correctement les montĂ©es et les descentes.) â Alors plus montĂ© ou plus descendu ? â Plus montĂ©. â Pourquoi ? â ⊠â On peut mesurer avec ces cartons ? » Il nây parvient pas. On applique alors les rouges sur les deux montĂ©es (+ b) et (+ bâ +  câ) et les bleus sur les deux descentes (â bâ et â d) et on fait constater lâĂ©galitĂ© des longueurs totales. « Alors ? â Il est plus montĂ©. »
Cat (6 ans) : « Plus montĂ©. â  Pourquoi ? â Parce que le fil est plus grand. â Tu peux montrer avec ces cartons ? â (Nâagit pas. On met le rouge sur la montĂ©e et le bleu sur la descente.) Câest la mĂȘme chose. â  Lâun est plus long que lâautre ? â Non. â Alors plus montĂ© ou plus descendu ? â Plus montĂ©. »
Question II : « Plus descendu. â Pourquoi ? â Parce que celui-ci est plus grand (d). â Et avec les cartons ? (Il nâarrive pas mais on lui aide et on fait constater lâĂ©galitĂ©.) Alors ? â Plus descendu. »
Et voici des exemples des réactions du stade II, qui débutent comme les précédentes mais donnent lieu à rectification aprÚs la mesure. Les deux premiers des cas cités sont intermédiaires entre les stades I et II, parce que la compréhension résultant de la mesure ne se produit que pour la question I et non pas pour la question II :
Jac (6 ; 4) : « Plus montĂ©. â  Pourquoi ? â ⊠â Tu peux me montrer avec les cartons ? â (Il les met sur les ficelles et les compare spontanĂ©ment.) Non, câest la mĂȘme chose. »
Question II : « Plus descendu. â Pourquoi ? â LĂ Â (b) câest plus court que ça (d). â Montre-moi oĂč ça monte et oĂč ça descend. â (Il montre correctement et on mesure avec lui.) â Alors ? â Il est moins montĂ© que descendu. »
Rob (6 ; 6) : « Plus montĂ©. â  Tu peux montrer avec ton doigt ? â (Il parcourt la montĂ©e puis la descente.) â Alors ? â Plus montĂ©. â Un peu plus ou beaucoup plus ? â Beaucoup plus. â  Essaie avec les cartons (il les place). Regarde encore (il suit du doigt). Alors ? â Ah non, il nây a rien de plus Ă la montĂ©e, alors câest la mĂȘme chose. »
Question II : « Plus descendu. â Tu peux montrer avec les cartons (il sâembrouille complĂštement faute de les aligner ensuite. On les juxtapose avec lui et il constate lâĂ©galitĂ©). Alors ? â Plus montĂ©. »
Gis (7 ; 4) hĂ©site, puis : « Plus montĂ©. â Tu peux montrer ce quâon a montré ? â (Il met le carton rouge sur la montĂ©e.) â Et descendu ? â (Il met le carton bleu sur la descente aprĂšs lâavoir suivie du doigt.) â Alors ? â Plus montĂ©. â Mets les cartons sur la table. â Câest la mĂȘme chose. â  Quoi ? â Le rouge et le bleu. â Alors on a plus montĂ© ou plus descendu ? â On a montĂ© comme on a descendu. »
Question II : « Plus montĂ©. (Il pose les cartons avec notre aide, puis on lui demande de les mettre sur la table et il les juxtapose spontanĂ©ment.) Câest la mĂȘme chose, parce quâils sont aussi grands. »
Question III : mĂȘmes rĂ©actions, sans prĂ©vision.
Nel (7 ; 6) : « Plus montĂ©. â  Pourquoi ? â Parce que la montĂ©e, ça fait un peu plus long. â Tu peux montrer de combien avec ces cartons ? â (Il met le rouge et le bleu.) Câest la mĂȘme chose. â Pourquoi ? â Parce que les cartons sont de la mĂȘme longueur. »
Question II : « Plus montĂ©. â  Montre. â (Il met les cartons avec notre aide.) â Alors ? Mets-les sur la table. â (Il les juxtapose spontanĂ©ment.) La mĂȘme chose. »
Question III : mĂȘmes rĂ©actions (sans gĂ©nĂ©ralisation).
Sim (8 ; 0). MĂȘme rĂ©action pour la question I. Question II : « Plus descendu. â Pourquoi ? â Parce que câest plus long. â Essaie de mesurer. â (Il met les cartons, mais oublie une demi-navette, puis termine avec notre aide.) â Alors ? â Plus montĂ©. â Mets-les sur la table. â Ah, câest la mĂȘme chose. »
Tels sont les deux premiers types de rĂ©actions observĂ©es. DâaprĂšs les enfants vus Ă GenĂšve dans des milieux scolaires variĂ©s (Ă©coles publiques et privĂ©es) les 2/7 seulement des sujets de 4-5 ans comprennent dâemblĂ©e que les dĂ©placements sont Ă©gaux Ă la montĂ©e et Ă la descente ; Ă 6 ans la moitiĂ©, Ă 7-8 ans les 3/4 et Ă 9 ans le 100 % des normaux reconnaissent de mĂȘme lâĂ©galitĂ© lors de la question I. Sur les jugements dâinĂ©galitĂ©, seuls deux cas douteux ont estimĂ© que la descente lâemporte sur la montĂ©e, lâun peu normal et lâautre, invoquant la vitesse. Il est donc bien permis dâadmettre que lâenfant commence par considĂ©rer un mouvement montant comme plus grand que le mouvement descendant correspondant.
Or cette intuition initiale est dâun certain intĂ©rĂȘt parce que tĂ©moignant de deux sortes au moins dâindiffĂ©renciations : une indissociation entre le chemin parcouru et lâordre des points dâarrivĂ©e (comme au chapitre prĂ©cĂ©dent, mais lâordre Ă©tant ici dĂ©fini par les rapports de « haut » et de « bas »), et une indissociation entre les Ă©lĂ©ments dynamiques ou physiques du mouvement et le dĂ©placement simplement spatial, la verticale et lâhorizontale constituant ainsi des directions privilĂ©giĂ©es et non isotropes, ni entre elles ni par rapport aux autres.
Il est vrai quâon pourrait invoquer un malentendu sur la question elle-mĂȘme : lâadulte penserait au chemin parcouru, en tant que distance, tandis que lâenfant rĂ©pondrait en termes de force de durĂ©e ou dâordre. Pour sortir dâembarras, il ne suffit nullement de multiplier les questions et de varier leur forme : tous les termes sont Ă©quivoques et la notion dâun chemin plus long peut toujours ĂȘtre prise dans un sens temporel autant que spatial. Dâautre part, sâil y a indiffĂ©renciation entre le chemin parcouru et lâordre, ainsi quâentre les facteurs spatiaux et dynamiques du mouvement, il va de soi que cette indissociation gĂ©nĂ©rale entraĂźne des malentendus verbaux, ceux-ci nâĂ©tant alors pas causes mais effets de celle-lĂ . Or, la rĂ©action des sujets Ă la mesure montre assez que cette seconde solution est la bonne. Chez les petits (stade I) qui ne comprennent pas la mesure, la constatation de lâĂ©galitĂ© des cartons posĂ©s sur la table ne modifie en rien leur croyance en lâinĂ©galitĂ© des montĂ©es sur les descentes. Mais les sujets du stade II qui, sans parvenir Ă une mesure parfaite, en comprennent le sens, sâattendent Ă ce que cette inĂ©galitĂ© se traduise dans la mesure mĂȘme. Constatant que ce nâest pas le cas, ils modifient alors leur supposition et admettent lâĂ©galité : preuve que leur rĂ©action initiale nâĂ©tait pas simplement verbale.
En quoi consiste donc lâidĂ©e que de O Ă Â D le train monte plus quâil ne descend de D Ă Â O ? Il y a dâabord (cela va de soi pour autant que les rĂ©sultats du chapitre III sont gĂ©nĂ©raux) une indissociation entre la distance parcourue et lâordre des points dâarrivĂ©e. Si vraiment la longueur dâun chemin parcouru sâĂ©value dâabord Ă son point dâarrivĂ©e, les petits Ă©prouveront dĂ©jĂ quelque difficultĂ©, sur un plan horizontal Ă comprendre que le trajet OD Ă©gale le trajet DO puisquâil sâagira de permuter les points de dĂ©part et dâarrivĂ©e : nous verrons effectivement au § 5, quâil subsiste une rĂ©sistance, au cours du stade I, Ă admettre cette Ă©galitĂ© Ă©lĂ©mentaire, câest-Ă -dire Ă tirer des dĂ©placements asymĂ©triques O â D et O â D la distance symĂ©trique O â D. Or, dans le cas dâun chemin montant, il sây ajoute une asymĂ©trie intuitivement bien plus forte encore : D est « au-dessus » de O ou « en haut » et O « en dessous » de D ou « en bas ». Lâordre vertical qui intervient ainsi confĂšre donc au point dâarrivĂ©e D dans le sens de la montĂ©e O â D un privilĂšge positif par rapport au point dâarrivĂ©e O dans le cas de la descente D â O. Câest ce que dit explicitement Bia : « il est plus monté⊠parce que lĂ il est en haut ». Et Luc : « Plus montĂ© pour aller jusquâau chalet. » En outre, tandis que lâĂ©galitĂ© des distances symĂ©triques entre O et D et entre D et O est reconnue Ă lâunanimitĂ© dĂšs le stade II sur le plan horizontal (voir § 48) elle commence par ne pas lâĂȘtre en hauteur chez les sujets de ce mĂȘme stade et seule la mesure les convainc de leurs erreurs.
Mais pourquoi lâordre selon les rapports « en haut » et « en bas », crĂ©e-t-il une asymĂ©trie plus forte et plus durable que lâordre de succession horizontal ? Câest parce que les notions de la verticale et de lâhorizontale sont de nature physique et non gĂ©omĂ©trique : or, lâespace primitif tĂ©moigne dâune indiffĂ©renciation fondamentale entre ces deux domaines et nâest donc pas isotrope. En effet, outre les sujets, qui motivent leur rĂ©ponse en faisant intervenir lâordre « en haut » et « en bas », il y a ceux (et les deux sortes de motivations sâimpliquent mĂȘme au dĂ©but) qui dĂ©clarent explicitement que le trajet de la montĂ©e est plus « long » que le trajet de la descente, ou qui sây attendent implicitement. Par exemple pour Cat (stade I) la montĂ©e lâemporte sur la descente « parce que le fil est plus grand ». Or, chose intĂ©ressante lâĂ©galitĂ© des cartons servant Ă mesurer les deux longueurs ne le dĂ©trompe pas, non seulement faute de transitivitĂ© mais sans doute aussi parce que ces cartons, une fois posĂ©s horizontalement sur la table, nâexpriment plus lâinĂ©galitĂ© des chemins puisque ceux-ci sont en pente. Quant aux sujets du stade II, ils sâattendent si bien Ă une inĂ©galitĂ© des trajets de montĂ©e et de descente quâils essaient de la contrĂŽler par la mesure (et lorsquâil sâagit des trajets dâun seul tenant de la question I ils savent dĂ©jĂ les mesurer au moyen de cartons uniques, contrairement Ă la mesure des segments intervenant dans les questions II et III) : ils sont alors tout Ă©tonnĂ©s de trouver une Ă©galitĂ© de longueurs, et, contrairement Ă Cat ils en concluent Ă lâĂ©galitĂ© des trajets. Par exemple Nel : « Câest la mĂȘme chose parce que les cartons sont de la mĂȘme longueur » et surtout Rob : « Il nây a rien de plus Ă la montĂ©e (ceci dit en comparant le carton rouge au bleu), alors câest la mĂȘme chose. » Gis est encore plus clair : en regardant les cartons plaquĂ©s contre les trajets en pente, il continue Ă penser que la montĂ©e est plus longue que la descente, mais en voyant les cartons sur la table bout Ă bout, il change dâidĂ©e et conclut : « on a montĂ© comme on a descendu ». Il est donc bien clair quâil intervient une inĂ©galitĂ© de distance ou de longueur dans lâaffirmation initiale de ces sujets, selon laquelle le train monte plus de O Ă Â D quâil ne descend de D Ă Â O. Or, cette inĂ©galitĂ©, qui est incluse, au cours de stade I, dans les Ă©valuations fondĂ©es sur le seul point dâarrivĂ©e, subsiste donc au cours du stade II et ne disparaĂźt quâune fois constatĂ©s les rĂ©sultats de la mesure. Au contraire, lorsque les trajets sont horizontaux (voir § 4), elle disparaĂźt Ă la fin du premier stade : les directions verticales et horizontales ne sont donc pas isotropes avant le stade III.
La raison en est claire : dans lâintuition primitive du mouvement, et par consĂ©quent, si nos hypothĂšses sont exactes, dans les intuitions initiales de lâordre lui-mĂȘme, il intervient des facteurs qui dĂ©passent le spatial pur et qui tiennent au temps, Ă la vitesse et Ă lâeffort dĂ©pensĂ©. Ce que pense lâenfant lorsquâil affirme que le mobile monte plus quâil ne descend, ou que le point dâarrivĂ©e « en haut » prime le point dâarrivĂ©e « en bas », câest donc simplement quâil y a dans lâaction de monter quelque chose de plus que dans lâaction de descendre : il y a un effort, une activitĂ© musculaire, qui peut se traduire indiffĂ©remment par un plus grand espace parcouru ou un plus long temps employĂ©. Câest un « plus long chemin » comme dit le langage courant. Câest cet Ă©lĂ©ment Ă©gocentrique qui confĂšre Ă lâordre des rapports « en bas » et « en haut » son caractĂšre privilĂ©giĂ©, qui empĂȘche donc la distance OD dâĂȘtre symĂ©trique, câest-Ă -dire Ă©gale Ă la distance DO et qui pour tout dire, fait obstacle Ă la rĂ©versibilitĂ© du dĂ©placement ou du mouvement : une distance Ă la montĂ©e nâest pas Ă©gale Ă la mĂȘme distance Ă la descente, parce que lâacte de descendre nâest pas encore sans plus lâinverse de lâacte de monter, mais constitue une action intuitivement diffĂ©rente.
Câest cette irrĂ©versibilitĂ© primordiale que nous retrouvons dans les rĂ©ponses de ces stades Ă la question II, mais avec cette complication en plus que les distances sont cette fois composĂ©es et non plus dâun seul tenant, les distances + bâ et â bâ sâajoutant respectivement aux trajets OD (= + d) et DO (= â d). Il se prĂ©sente souvent Ă cet Ă©gard une difficultĂ© verbale et sans intĂ©rĂȘt : lâenfant peut croire quâon appelle « montĂ©e » lâensemble du voyage dâaller, y compris (â bâ + bâ) et naturellement il estime alors la montĂ©e plus grande que la descente. Mais il suffit en gĂ©nĂ©ral de faire prĂ©ciser, du doigt ou par la pose des cartons, que lâon compare (+ d + bâ) Ă (â d â bâ) pour que cette Ă©quivoque tombe. Que se produit-il alors ?
Les cas les plus jeunes (Luc, Fanc et Chri : 4 ans) nâarrivent pas Ă comprendre que (â bâ) Ă lâaller constitue une descente Ă joindre Ă (â d) du retour. Ils ne parviennent donc pas Ă comprendre la question elle-mĂȘme, faute de pouvoir dissocier en parties composables le mouvement qui leur paraĂźt indivis. Mais Bia, Cat, etc. (câest-Ă -dire la grande majoritĂ© des cas de 5-6 ans du stade I) arrivent, les uns dâemblĂ©e les autres aprĂšs avoir levĂ© avec notre aide le malentendu, Ă comprendre oĂč sont les montĂ©es et les descentes. Et cependant, ils restent unanimes (et avec eux encore les cas de Jac et Rob, intermĂ©diaires entre les stades I et II) Ă penser que la somme des montĂ©es nâĂ©gale pas celle des descentes. Mais il nây a plus, cette fois, primat gĂ©nĂ©ral de la montĂ©e : dans la moitiĂ© des cas (et ceci reste vrai aux stades II et III) câest la montĂ©e qui lâemporte et dans lâautre moitiĂ© câest la descente. Autrement dit lâenfant est impressionnĂ© par le fait que la montĂ©e se fait en deux parties Ă peu prĂšs Ă©gales (a + aâ + bâ) et (bâ + câ) et la descente en une grande et une plus petite (â d et â bâ) et tantĂŽt il croit les deux premiĂšres plus grandes que les deux secondes et tantĂŽt le contraire.
Mais pourquoi nâarrive-t-il pas Ă les composer exactement ? Câest quâil se produit un phĂ©nomĂšne analogue, mais non pas identique, Ă celui des rĂ©ponses Ă la question I. Lâordre des points dâarrivĂ©e et les dĂ©placements eux-mĂȘmes nâĂ©tant pas dissociĂ©s, pour lâintuition initiale, du dynamisme moteur Ă la fois objectif (vitesse, etc.) et subjectif (sentiment dâeffort, etc.) un grand trajet et deux demi-trajets ne constituent pas le mĂȘme dĂ©placement : lâĂ©lan est coupĂ©, la vitesse diffĂ©rente, etc. Câest pourquoi tantĂŽt les sujets citĂ©s pensent que la descente lâemporte parce que supposant un grand trajet unique (â d), et tantĂŽt que câest la montĂ©e parce que reposant sur une suite de trajets distincts. Et dans les deux cas, la mesure des distances seules (par opposition au mouvement) ne convainc pas lâenfant. Au cours du stade II par contre (les cas francs Gis, Nel et Sim) lâenfant commence Ă dissocier le dĂ©placement des intuitions motrices, et, sans prĂ©voir encore lâĂ©galitĂ©, il se laisse nĂ©anmoins convaincre par la mesure. Si, par contre, il nâest pas capable de mesurer seul les trajets segmentĂ©s (par opposition Ă ceux de la question I oĂč la mesure se rĂ©duit Ă la mise en place dâun seul carton), câest prĂ©cisĂ©ment que la dissociation reste partielle : pour autant que le mouvement reste imprĂ©gnĂ© de dynamisme, lâenfant ne comprend pas pourquoi il sâagit de mesurer les distances comme telles ; mais une fois la mesure effectuĂ©e avec lâaide de lâexpĂ©rimentateur, lâĂ©galitĂ© est admise.
Les rĂ©actions Ă la question III sont les mĂȘmes aux niveaux correspondants.
§ 2. Le troisiĂšme stade : le groupement des dĂ©placements par opĂ©rations concrĂštes, mais sans gĂ©nĂ©ralisation formelleđ
Le caractĂšre essentiel du troisiĂšme stade est la comprĂ©hension acquise par lâenfant, de lâĂ©galitĂ© de la montĂ©e et de la descente, autrement dit, si lâon accepte les interprĂ©tations qui prĂ©cĂšdent, la dissociation du dĂ©placement comme tel et de la dynamique du mouvement. Or, il est intĂ©ressant de remarquer combien cette acquisition converge avec les rĂ©actions de ce mĂȘme troisiĂšme stade, dĂ©crites au cours des chapitres I Ă III. Câest vers 8 ans, en effet, que lâordre linĂ©aire est susceptible dâinversion opĂ©ratoire et non plus seulement intuitive, donc que placements et dĂ©placements commencent Ă constituer un seul et mĂȘme groupement. Câest au mĂȘme niveau que lâordre cyclique est acquis, et surtout que le chemin parcouru se dissocie de lâordre, et se constitue sous forme de distance ou intervalle symĂ©trique entre les points de dĂ©part et dâarrivĂ©e. Quant Ă la dissociation des facteurs dynamiques et du dĂ©placement, câest Ă ce mĂȘme troisiĂšme stade que lâordre temporel se diffĂ©rencie de lâordre spatial (voir Le DĂ©veloppement de la notion de temps chez lâenfant), et verrons-nous (chapitres VI-VII), que les relations opĂ©ratoires de vitesse se constituent en tant que gĂ©nĂ©ralisation du « dĂ©passement ». Il est donc aisĂ© de comprendre pourquoi la question I est rĂ©solue au stade III, par dissociation du dĂ©placement comme tel. Il sâensuit une consĂ©quence importante en prĂ©sence de la question II : lâenfant devient capable de mesurer de lui-mĂȘme les trajets partiels de montĂ©e et de descente et dâaboutir ainsi par opĂ©rations concrĂštes Ă lâĂ©galitĂ©. Mais, contrairement Ă la question I, oĂč il anticipe les rĂ©sultats de la mesure puisquâil sâagit de deux trajets entiers ne nĂ©cessitant aucune combinaison mentale, il nâen est pas capable pour la question II, oĂč il sâagirait de reconstituer mentalement le dĂ©tail des allĂ©es et venues : il sâimagine donc que les montĂ©es lâemportent sur les descentes ou lâinverse, et ne parvient Ă lâĂ©galitĂ© que grĂące aux mesures. Quant Ă la question III, les sujets la rĂ©solvent empiriquement comme la question II, au cours du sous-stade III A, tandis quâau niveau III B, ils en anticipent la solution par gĂ©nĂ©ralisation Ă partir de la solution de la question II.
Voici des exemples de rĂ©actions propres au sous-stade III A, Ă commencer par un cas intermĂ©diaire entre les stades II et III A, qui rĂ©sout dâemblĂ©e la question I mais ne parvient pas encore Ă la mesure entiĂšrement spontanĂ©e pour la question II :
Jul (6 ans). Question I : « Il a plus montĂ© ou plus descendu ? â Ăa fait la mĂȘme chose. â  Pourquoi ? â (Il pose les cartons.) Câest la mĂȘme longueur. »
Question II : « Plus montĂ©. â Pourquoi ? â ⊠â Montre avec ces cartons. â (Il mesure OD et DO.) â Câest la mĂȘme chose. â Et ça (CB et BC) ? â (Il mesure) On est autant montĂ© que descendu. »
Question III : « Plus montĂ©. â Essaie. â (Il mesure correctement.) Câest la mĂȘme chose. »
Bran (6 ; 11). Question I : « Câest la mĂȘme chose. â  Pourquoi ? â On voit. â  Regarde avec ça (cartons) ? â (Il mesure.) Oui. »
Question II : « Plus montĂ©. â Pourquoi ? â Il tourne plus pour monter. â Mesure. â (Il mesure exactement tout, aprĂšs hĂ©sitation pour â bâ met bout Ă bout et conclut) : Câest la mĂȘme chose. »
Question III : « Plus montĂ©. â  Pourquoi ? â Parce quâil y a tout ça (les montĂ©es) Ă faire. â Essaie. â (Il mesure toutes les montĂ©es et les reporte bout Ă bout, puis hĂ©site, rĂ©flĂ©chit, et fait de mĂȘme pour toutes les descentes. Alors, sans rapprocher la suite des cartons rouges de celle des cartons bleus, il conclut) : Câest la mĂȘme chose. â  Pourquoi ? â Parce que câest la mĂȘme longueur. »
Pie (6 ; 11). Question I : « MĂȘme chose. â Pourquoi ? â Parce que câest la mĂȘme distance. »
Question II : « Plus montĂ©, non plus descendu. Non, la mĂȘme chose. Non, plus descendu parce quâil y a ça (â bâ). â Tu es sĂ»r ? â Oui. â Essaie avec les cartons. â (Il pose d, puis aâ + bâ, puis choisit a comme unitĂ© et le reporte sur les montĂ©es.) Ăa fait cinq fois. (Il mesure de mĂȘme les descentes.) Ăa fait aussi cinq fois. Câest la mĂȘme chose. »
Question III : « Attends, je vais voir (il mesure aussi par unitĂ©s). Câest la mĂȘme chose. »
Marc (7 ; 7). Question I : « MĂȘme chose. â Pourquoi ? â Parce que les ficelles sont la mĂȘme grandeur. »
Question II : « Plus montĂ©. â Pourquoi ? â Parce quâil y a ça (les lacets). â Montre avec les doigts ce qui monte et ce qui descend. â (Il le fait correctement.) â Alors ? â Ăa monte plus. â  Et avec ça ? â (Il applique les cartons, les met sur la table, les juxtapose et finit par dire) : Câest la mĂȘme chose. »
Question III : « Plus monté » pour les mĂȘmes raisons, puis mĂȘme mĂ©thode jusquâĂ solution juste.
Ăli (8 ; 10). MĂȘmes rĂ©actions. RĂ©pĂšte exactement pour la question III les dĂ©marches de la solution de II, en un peu plus rapide.
Sql (9 ; 2). Question I juste. Question II : « Plus descendu » parce que les deux parties de montĂ©e (a + aâ + bâ) et (bâ + câ) lui semblent plus courtes Ă elles deux que les parties (â d â bâ) de descentes.
Question III : « Plus descendu » comme prĂ©cĂ©demment. Il commence, Ă poser les cartons, puis dit « Je crois que câest Ă peu prĂšs la mĂȘme chose », mais, contrairement aux rĂ©actions du sous-stade III B, il a besoin de terminer ses mesures pour ĂȘtre certain.
La conquĂȘte essentielle dont tĂ©moignent ces rĂ©ponses est donc la rĂ©versibilitĂ© exacte de lâopĂ©ration du dĂ©placement : la descente de D Ă O nâest plus autre chose que la montĂ©e de O Ă Â D mais en sens inverse : â d = â (+ d), de telle sorte que lâintervalle sĂ©parant O de D devient le mĂȘme dans les deux sens et constitue ainsi la « distance », dĂ©sormais diffĂ©renciĂ©e du dynamisme psychophysique du mouvement et Ă©rigĂ©e en relation rigoureusement symĂ©trique (= la relation O â D distincte de O â D et de D â O. La question I est donc rĂ©solue dâemblĂ©e et avant toute mesure, par le simple Ă©noncĂ© des propriĂ©tĂ©s opĂ©ratoires du dĂ©placement conçu comme opĂ©ration rĂ©versible.
En second lieu, cette rĂ©versibilitĂ© de lâopĂ©ration Ă©lĂ©mentaire de dĂ©placement permet au sujet de rĂ©soudre les questions II et III en rĂ©unissant lâensemble des vecteurs de montĂ©e et celui des vecteurs de descentes pour constater leur Ă©galitĂ©. Tant que le dĂ©placement demeurait irrĂ©versible, il nâĂ©tait dâaucun sens, en effet, de le mesurer, puisque les longueurs des cartons ne pouvaient exprimer le dynamisme mĂȘme du mouvement ni son caractĂšre indivis. Au contraire, avec la rĂ©versibilitĂ© du dĂ©placement, le problĂšme devient une simple question de distance ou de chemin parcouru, et la mesure devient ainsi possible comme nous lâavons dĂ©jĂ constatĂ© chez les sujets du troisiĂšme stade dĂ©crit au chapitre prĂ©cĂ©dent (chapitre III, § 3). Avec cette mesure (laquelle est mĂ©trique chez Pie, qui se sert dâune unitĂ©, mais demeure intensive chez ceux qui juxtaposent simplement les cartons), une composition opĂ©ratoire des dĂ©placements devient ainsi possible indĂ©pendamment de toute direction privilĂ©giĂ©e.
Mais pourquoi ce groupement naissant demeure-t-il limitĂ© au plan des opĂ©rations concrĂštes, câest-Ă -dire pourquoi la solution des questions II et III suppose-t-elle que lâenfant mesure les trajets au lieu de dĂ©duire a priori que + bâ â bâ = 0 et que (a + aâ + bâ + câ) = (d) ? Dans le cas du problĂšme Ă©tudiĂ© au chapitre III on comprend quâil faille la mesure pour reporter les segments de ligne brisĂ©e sur une droite, tandis quâici le raisonnement suffirait Ă dĂ©montrer quâĂ chaque segment de montĂ©e correspond un segment de descente Ă©quivalent. Or, non seulement ces sujets ont besoin de mesurer pour rĂ©soudre la question II, mais encore, celle-ci rĂ©solue, ils rĂ©emploient cette mĂȘme mĂ©thode pour la question III au lieu de dĂ©duire dâemblĂ©e quâun lacet de plus ne changera rien Ă lâĂ©galitĂ© des montĂ©es et des descentes. Les rĂ©actions ultĂ©rieures nous permettront peut-ĂȘtre de comprendre ces difficultĂ©s.
Au cours dâun sous-stade III B, en effet, câest-Ă -dire dĂšs 9-10 ans en moyenne, lâenfant raisonne encore comme prĂ©cĂ©demment en ce qui concerne la question II, mais, une fois les mesures effectuĂ©es et la solution trouvĂ©e, il parvient Ă prĂ©voir, par gĂ©nĂ©ralisation immĂ©diate, que la solution du probl. III est aussi une Ă©galitĂ©. Voici des exemples de ce niveau III B :
Clan (8 ; 1). Question I : « Câest la mĂȘme chose. »
Question II : « Plus montĂ©, parce quâil y a des tas de contours. â  Montre oĂč ça monte et oĂč ça descend. â (Juste.) â Alors ? â Ăa descend plus, non ça monte plus, non câest la mĂȘme chose⊠Mais je crois (quand mĂȘme) que câest plus montĂ© Ă cause du crochet. Non⊠(il mesure). Oui, câest la mĂȘme chose. »
Question III : « Câest la mĂȘme chose quâavant. â  Pourquoi ? â Parce que je sais que câest la mĂȘme chose. Il nây a quâĂ mettre les cartons. »
Thes (9 ; 2). Question I : « La mĂȘme chose. â Pourquoi ? â Câest pareil. »
Question II : « Plus montĂ©. â  De combien ? â De ça (+ bâ). â Prouve-le. â (Il pose les cartons.) Ah non, câest la mĂȘme chose : un qui monte et un qui descend ! »
Question III : « Câest la mĂȘme chose. â  Pourquoi ? â LĂ (+ aâ et â aâ) il y a une descente et une montĂ©e et lĂ aussi (deuxiĂšme lacet + bâ et â bâ). Oui, câest toujours pareil. »
Jac (9 ; 5). Question I : « Pareil. » Question II : « Plus montĂ©. â De beaucoup ? â Non, de ça (+ bâ). â  Tu peux le prouver ? â (Il pose les cartons et dit) Plus montĂ©. â Pourquoi ? â (Regarde Ă nouveau, sans les dĂ©tacher de la pente et dit) Non, câest pareil ! â  Tu peux le montrer ? â (Il pose les cartons sur la table et les aligne.) Câest juste. »
Question III : « Câest pareil. â  Pourquoi ? â Parce quâici ça monte (+ bâ) et ici ça descend (â bâ) et ici aussi (+ aâ â aâ). Si on ajoute ce qui monte et ce qui descend ça fera la mĂȘme chose. »
Ros (9 ; 7). MĂȘmes rĂ©actions, mais en sens contraire (plus descendu en II Ă cause de â b ! Question III : « (longue rĂ©flexion) Câest pareil. â  Pourquoi ? â (Mesure chaque segment sĂ©parĂ©ment et son inverse.) VoilĂ . »
An (10 ; 10). Question I : « Pareil. » Question II : « Plus montĂ©. â  De combien ? â (+ bâ). â Peux-tu le prouver ? â (Il pose les cartons sur les trajets.) Câest la mĂȘme chose : il y a les mĂȘmes longueurs. â  (Question III.) â Pareil. â Pourquoi ? â Câest la mĂȘme chose. »
On voit lâintĂ©rĂȘt de ces rĂ©ponses, comparĂ©es Ă celles du sous-stade III A. Les difficultĂ©s de la question II restent Ă peu prĂšs les mĂȘmes : faute dâanalyser le dĂ©part des parcours, lâenfant juge que les montĂ©es lâemportent sur les descentes en dĂ©signant le segment + bâ, ou lâinverse en dĂ©signant â bâ. Puis, souvent dĂšs les dĂ©buts de la mesure, il constate la compensation. Lorsque ensuite, on passe au problĂšme III, il y a par contre gĂ©nĂ©ralisation immĂ©diate, la mesure devenant inutile.
Notons dâabord quâil y a bien gĂ©nĂ©ralisation, et non pas simplement « transfert ». Au cours du sous-stade III A lâenfant applique sans plus Ă la question III la mĂ©thode qui lui a rĂ©ussi pour la question II : dans la mesure oĂč cette application des mĂȘmes procĂ©dĂ©s en facilite lâemploi et diminue le temps nĂ©cessaire Ă la solution, on peut alors parler de transfert. Dans le cas des sujets citĂ©s Ă lâinstant, au contraire, câest la solution mĂȘme, trouvĂ©e pour la question II, qui est ajustĂ©e Ă la question III par un acte de comprĂ©hension directe et lâon peut donc parler de gĂ©nĂ©ralisation 2. Or, en quoi consiste cette comprĂ©hension ? Manifestement, le sujet nâa plus besoin dâanalyser le dĂ©tail des segments de montĂ©es et de descente : par une sorte de mĂ©canique formelle, il saisit dâemblĂ©e que chaque montĂ©e partielle est compensĂ©e par une descente partielle, et rĂ©ciproquement. Câest donc, pour ainsi dire, parce quâil nâanalyse pas chaque Ă©lĂ©ment quâil rĂ©ussit Ă dominer le systĂšme dans son ensemble, tandis que lors de la question II, lâessai dâanalyse lâembrouille et le perd. Mais cette pensĂ©e formelle naissante, qui dĂ©passe la reconstitution rĂ©elle par une dĂ©duction portant dâemblĂ©e sur le fait gĂ©nĂ©ral de la compensation nâest encore accessible, Ă ce niveau III B, quâĂ la condition dâavoir Ă©tĂ© prĂ©parĂ©e par les opĂ©rations concrĂštes de la mesure des trajets, lors de la question II. Ce qui manque donc aux sujets du stade III, durant les pĂ©riodes III A et encore III B, câest la possibilitĂ© de se lancer, dĂšs la question II, dans une mĂ©thode abstraite et formelle qui les dispenserait dâune analyse segment par segment. Faute de cette maniĂšre de raisonner, ils sâengagent alors dans une reconstitution terme Ă terme et sâĂ©garent dans les difficultĂ©s perceptives.
§ 3. Le quatriĂšme stade : solution correcte de trois questions par la mĂ©thode de la dĂ©duction formelleđ
Le progrĂšs qui caractĂ©rise cette derniĂšre Ă©tape est le dĂ©crochage de cette mĂ©thode formelle dont nous venons de dĂ©crire la naissance et qui, au stade IV, se manifeste dĂšs la question II, câest-Ă -dire sans quâil soit dĂ©sormais nĂ©cessaire de la prĂ©parer par une suite de mesures concrĂštes. LâĂąge moyen des dĂ©buts de ce stade IV est de 10-11 ans, avec quelques cas exceptionnels dĂšs 9 ans et mĂȘme 8 ; 10 intermĂ©diaires entre les stades III B et IV.
Voici trois exemples, Ă commencer par lâun de ces cas de transition :
Ray (8 ; 10). Question I : « MĂȘme chose. â  Pourquoi ? â Parce quâon peut dire que [chaque trajet] câest la moitiĂ©. »
Question II : « Plus montĂ©, non câest la mĂȘme chose. â Pourquoi ? â Parce que ça se voit. â  Montre. â (Il place les cartons sur les segments et les pose en dĂ©sordre sur la table.) Câest la mĂȘme chose. â  Tu es sĂ»r ? â On le voit (il les aligne alors seulement). »
Question III : « Câest la mĂȘme chose quâavant. »
Mar (11 ; 2). Question III (avant les autres) : « Je crois que câest la mĂȘme chose. â Pourquoi ? â Parce que là ça monte (il montre les trois segments) et là ça descend (idem). Câest la mĂȘme chose. â  Et moi, si je dis que ça monte davantage, tu peux montrer ? â Oui (il mesure sans difficultĂ©). Câest juste. » Question II : idem.
Laur (11 ; 4). Question II : « Peut-ĂȘtre que ça descend plus. Ah non. Ăa se vaut, ça fait part Ă©gale parce que lĂ Â (+ bâ) il monte et lĂ Â (â bâ) il descend et lĂ (le second bâ) il remonte ce quâil a descendu, puis il remonte encore (+ câ) et descend tout (â d). »
Question III : « Ăa se vaut toujours parce que, sâil remonte toujours ce quâil descend, ça revient au mĂȘme. »
On voit la grande diffĂ©rence qui oppose les sujets aux prĂ©cĂ©dents : au lieu de se perdre dans lâanalyse prĂ©alable des trajets ils partent dâemblĂ©e dâun schĂšme anticipateur dâordre formel, consistant Ă supposer que le dĂ©tail des montĂ©es est compensĂ© par celui des descentes, et, alors seulement, ils examinent le dĂ©tail pour vĂ©rifier si lâhypothĂšse est exacte. La mĂ©thode formelle est donc hypothĂ©tico-dĂ©ductive, câest-Ă -dire quâelle procĂšde par coordination dâhypothĂšses, avant de procĂ©der au contrĂŽle de lâexpĂ©rience. Câest ce que lâon voit clairement chez Mar et chez Laur. Au contraire, Ray, qui annonce ce genre de raisonnement, en reste en partie Ă lâinspection directe du dĂ©tail, dĂ©passant simplement les sujets du stade III B par son pouvoir dâanalyse. Certes, les enfants du stade III (opĂ©rations concrĂštes) connaissent dĂ©jĂ le raisonnement dĂ©ductif, puisque la mesure des trajets implique une dĂ©duction : on le voit assez en comparant les sujets du stade III Ă ceux du stade II, qui ne parviennent pas sans aide Ă mesurer les itinĂ©raires des questions II et III, et on lâa vu surtout au cours du chapitre III. Mais câest une dĂ©duction faite dâopĂ©rations concrĂštes, puisque la manipulation des intermĂ©diaires constituĂ©s par les cartons est indispensable Ă la conclusion. Au contraire, les sujets du stade IV parviennent Ă la certitude de lâĂ©galitĂ© par le simple calcul logique des opĂ©rations directes et inverses, sans que la mesure demeure nĂ©cessaire : le groupement des dĂ©placements est ainsi reconstituĂ© sur le plan formel aprĂšs avoir conquis celui des opĂ©rations concrĂštes et, prĂ©cĂ©demment, celui des compositions sensori-motrices. Il reste cependant Ă comprendre pourquoi la solution des questions II et III nĂ©cessite une anticipation formelle au lieu dâĂȘtre rĂ©solue par dĂ©duction concrĂšte : câest ce que la suite nous apprendra.
Section II. â Les mouvements horizontauxđ
On peut se demander ce que serait lâĂ©volution des rĂ©actions aux mĂȘmes questions, abstraction faite des montĂ©es et des descentes. Pensant que les problĂšmes posĂ©s seraient alors trop faciles, nous avons utilisĂ© deux techniques, lâune correspondant Ă la prĂ©cĂ©dente et lâautre impliquant plusieurs mobiles Ă la fois permutant leurs positions. Nous supposions cette derniĂšre beaucoup plus difficile, mais chose intĂ©ressante, elles se sont rĂ©vĂ©lĂ©es de difficultĂ©s Ă peu prĂšs Ă©quivalentes et nous exposerons concurremment leurs deux rĂ©sultats.
La technique (1) consiste simplement Ă prĂ©senter sur une droite OD des points de repĂšre Ă distances inĂ©gales ou Ă©gales, et des bandes de carton, rouges pour lâaller et bleues pour le retour : on fait alors voyager un seul pion, par exemple de O en D (= + d), puis de D en B (= â câ â bâ) puis de B en C (= + bâ) et enfin de C en O (= â bâ â aâ â a). Pour mieux varier les conditions nous nâavons pas fixĂ© de ficelles mais nous sommes contentĂ©s, de dessiner au fur et Ă mesure, sur un papier sĂ©parĂ©, les trajets parcourus selon les deux couleurs. Par contre, les trajets sâeffectuent directement sur les cartons de couleur, que nous mettons de cĂŽtĂ© aprĂšs chaque trajet partiel, en deux tas (rouge et bleu) : la question est alors simplement de savoir si la rĂ©union des cartons ou chemins rouges (aller) Ă©quivaudra Ă celle des chemins bleus (retour). La technique (2) consiste Ă poser dâemblĂ©e cinq pions O, A, B, C et D sur les points prĂ©cĂ©dents. Ensuite on met par exemple O en C, C et B et B en O : avec ou sans dessin, suivant les cas, les cartons rouges OC (= + c) et bleus CB (= â bâ) et BO (= â b) sont mis de cĂŽtĂ© et la question est de savoir si (+ c = â bââ b). AprĂšs rĂ©ponse, on mesure et on varie ensuite les questions sur le mĂȘme type, mais en compliquant ou en simplifiant, selon les rĂ©actions de lâenfant.
Or, deux rĂ©sultats intĂ©ressants ont pu ĂȘtre ainsi obtenus. Lâun est donc que les rĂ©actions Ă la seconde technique correspondent chronologiquement Ă celles relatives Ă la premiĂšre. Lâautre est que ces deux sortes de rĂ©actions sont elles-mĂȘmes homologues Ă celles que nous venons dâĂ©tudier sur un plan inclinĂ©. La seule diffĂ©rence Ă relever est que la question I (la distance OD Ă©gale-t-elle la distance DO) est naturellement plus facile sur le plan horizontal puisque les facteurs dynamiques (effort, vitesse et temps) sont les mĂȘmes dans les deux sens, contrairement Ă lâopposition des montĂ©es et des descentes. Elle nâest cependant pas rĂ©solue, de façon gĂ©nĂ©rale au cours du stade I mais lâest dâemblĂ©e au stade II contrairement aux rĂ©actions relatives au plan inclinĂ©.
Les stades observĂ©s sont donc les suivants. Il nây a pas de composition opĂ©ratoire au cours des stades I et II, câest-Ă -dire ni prĂ©vision ni induction aprĂšs alignement des chemins parcourus, cette constatation ne facilitant pas les prĂ©visions ultĂ©rieures. Le stade III donne lieu Ă des compositions concrĂštes sous la forme dâune induction progressive en fonction des constatations faites et le stade IV Ă une dĂ©duction formelle anticipant tous les rĂ©sultats.
§ 4. Les stades I et II : pas de composition opĂ©ratoiređ
Les sujets du premier stade non seulement ne prĂ©voient pas le rĂ©sultat des itinĂ©raires, mais encore, aprĂšs constatation des Ă©galitĂ©s ou inĂ©galitĂ©s (selon que lâon est revenu ou non au point de dĂ©part), ne savent pas trouver la loi pour les questions suivantes :
Rot (5 ans). Technique 1. ItinĂ©raire + d et â d (= question I) : « Câest la mĂȘme chose ? â Non, il y a plus de chemin de votre cĂŽtĂ©. â Et maintenant (idem). â (Il mesure.) Oui, câest pareil. â  Et comme ça (+ d â câ â bâ + bâ â bâ â b) ? â Je vais rĂ©flĂ©chir. â Quâest-ce quâil a fait ? â (Il montre juste.) â Quoi faire ? â Regarder ça (il aligne les cartons). Câest la mĂȘme chose : il a fait comme ça et comme ça (montre le dĂ©tail des trajets). â Et maintenant (+ d â câ â bâ â aâ + aââ aâ â a) ? â Sais pas (il aligne les cartons). Mais oui, câest la mĂȘme chose. â  Et maintenant (mĂȘme combinaison) ? â Sais pas (il aligne). De nouveau la mĂȘme chose. â  Et comme ça (autre combinaison) ? â Câest compliquĂ©. Il faudrait compter. »
Cri (5 ans). MĂȘme dĂ©but. « Et comme ça (+ d â câ â bâ + bââ b) ? â Câest le rouge qui sera le plus long. â Pourquoi ? â Il a fait plus de chemin comme ça. â Regarde (on aligne et il comprend). â Et ça (+ d â bâ â aâ + aââ b) ? â Sais pas (il aligne). Ah ! La mĂȘme chose. â  Et maintenant (+ c + câ â d) ? â Plus de bleu, parce quâil a plus marchĂ© en revenant », etc.
Jac (5 ans). + d â câ + cââ d : « Sais pas. En tout cas un plus long que lâautre. Je vois le bleu. â Regarde (il aligne). â Ah ! Câest pareil. â  On pouvait le savoir dâavance ? â Non », etc.
Wil (6 ans) + d â d (question I) : « MĂȘme chose long ? â Non. â  Pourquoi ? â (Il compare les cartons.) Oui. â Et maintenant (technique 2 : + b â aâ + aâ + bâ + câ â d), mĂȘme chose ? â (Il aligne les cartons.) Oui. â  Et comme ça (+ c â bâ â aâ â a en mettant les cartons de cĂŽtĂ©) ? â Non, le rouge plus long. â Et comme ça (technique 1 : + d â câ + câ â d) ? â Non. â  Pourquoi ? â Le rouge de nouveau plus long. »
On voit quâaucune composition nâest possible : les jugements sont ou fortuits ou fondĂ©s sur le plus grand Ă©lĂ©ment perçu.
Au cours du second stade les sujets rĂ©solvent tous la question I (+ d â d). En outre ils parviennent souvent Ă deviner le rĂ©sultat, mais sans pouvoir le justifier. Il suffit, pour savoir sâil y a composition rĂ©elle, dâintroduire un retour inĂ©gal, sans toucher le point de dĂ©part : si lâenfant se contente de deviner, il croit alors Ă lâĂ©galitĂ©. Voici deux exemples :
Ser (6 œ) admet que lâaller + d et le retour â d « câest les deux la mĂȘme chose. â  Et comme ça (+ d â câ â bâ + bâ â c) ? â Plus long ici (aller). â Regarde (il aligne les cartons). â MĂȘme chose. â Et ça (autre combinaison) ? â Des deux cĂŽtĂ©s pareil. â  Et comme ça (autre itinĂ©raire) ? â Encore la mĂȘme chose. â  Et maintenant (autre combinaison, mais sans retour : sâarrĂȘte Ă Â B) ? â MĂȘme chose. â Regarde bien ? â Oui. Câest toujours pareil ». Ne calcule donc pas.
Pie (7 ; 10) admet lâĂ©galitĂ© de lâaller et du retour pour + d et â d. Technique 2 : « (+ d â câ â bâ â c) ? â Le rouge plus long (il aligne). Non, pareil. â  Et comme ça (autre combinaison) ? â MĂȘme chose. â  Et maintenant (autre combinaison) ? â à peu prĂšs la mĂȘme chose. â  Pourquoi « à peu prĂšs » ? â Plus vers moi. â Regarde bien. â Ăa embrouille. Il faudrait compter combien il fait de voyages. »
« Alors regarde (technique 1 : + d â câ â bâ â bâ â c) ? â Plus de rouge. â  Alors tu vas faire toi-mĂȘme le jeu (on le fait marcher dans la chambre le long dâune ligne). Tu pars dâici (O), tu vas jusquâĂ la fenĂȘtre (D), tu reviens ici (B), tu retournes lĂ Â (C) et tu reviens (O). Tu as marchĂ© plus dans un sens que dans lâautre ? â Jâai Ă©tĂ© plus vers la fenĂȘtre que vers la porte. â  Quâas-tu fait vers la fenĂȘtre ? â (Montre OD = + d et BG = + bâ). â Et vers la porte ? â (Montre DB = â cââ bâ et CO = â bâ â b). â Alors ? â Plus marchĂ© vers la fenĂȘtre. â Et si je te dis que câest la mĂȘme chose ? â Non. »
On voit que tout en rĂ©pondant juste Ă la question I de lâĂ©galitĂ© des trajets uniques dans un sens et dans lâautre, et que tout en devinant par moment les rĂ©sultats justes les enfants ne composent en rĂ©alitĂ© pas plus les segments dâitinĂ©raires quâau cours du premier stade.
§ 5. Le troisiĂšme stade : comprĂ©hension par opĂ©rations concrĂštes sans dĂ©duction formelleđ
Les sujets du troisiĂšme stade (7-8 Ă 10-11 ans) ne rĂ©solvent pas non plus le problĂšme dâavance. Cette solution anticipĂ©e supposerait, en effet, la dĂ©duction formelle, comme nous lâavons vu au cours de la sect. I, et le moment est venu de chercher Ă expliquer pourquoi il en est ainsi. Mais, lorsque aprĂšs une ou deux prĂ©visions fausses, ces enfants constatent le rĂ©sultat de lâalignement des segments, ils prĂ©voient correctement la suite et comprennent la loi en reconstituant les opĂ©rations effectuĂ©es. La question est donc de saisir pour quelles raisons ils ne parviennent pas Ă dĂ©duire dâavance ce quâils comprennent aprĂšs coup. Voici des exemples :
Par (7 ans). Technique 2 (+ d â câ â bâ + bâ â c) : « Non. Plus de rouge. â  Regarde (il aligne les cartons). â Oui. â  Et comme ça (autre combinaison) ? â Ăa doit ĂȘtre pareil dans les deux sens. â Pourquoi ? â (Il reconstitue.) Oui. â Et maintenant (nouvel essai) ? â MĂȘme chose. â  Et comme ça (nouvelle combinaison, mais deux pions restent sur la mĂȘme ligne) ? â Non. â  Pourquoi ? â Il manque ça (juste). » Technique 1 : idem.
And (8 ans). Technique 1. Aller et retour : « MĂȘme chose. â Et comme ça (+ d â câ â bâ + bâ â bâ) ? â Le rouge plus long, parce quâil nâest pas revenu jusquâau bout (juste). â Et maintenant (+ d â câ â bâ + bâ â c) ? â Le rouge plus court. â Essaie de voir si câest juste. â (Il mesure lui-mĂȘme les trajets au moyen dâune feuille de papier, sans aligner les cartons.) Non, câest les deux la mĂȘme chose. â Et maintenant (+ c â bâ â aâ + aâ + bâ â bâ) ? â Le bleu plus court parce quâil ne revient pas jusquâau bout (juste). â Et maintenant (+ d â câ â bâ â aâ + aâ + bâ â c) ? â MĂȘme chose, parce quâil a fait comme ça et comme ça (montre les navettes). â Et ça (nouvelle combinaison) ? â MĂȘme chose. â Et ça (contre-Ă©preuve : inĂ©galitĂ©) ? â Non. â Et ça ? â MĂȘme chose, parce quâil a fait un entier et plusieurs zigzags dans chaque sens (juste). »
Technique 2 : mĂȘmes rĂ©actions.
Luc (8 ans). Technique 2 : « (+ d) â (câ â bâ) â b) ? â MĂȘme chose. â Pourquoi ? â Parce que les deux chemins bleus (câ + bâ) et (b) sont la moitiĂ© du rouge (d : juste). â Alors regarde (+ d â câ â bâ â aâ â a) ? â Non, plus de rouge. â Essaie. â (Il aligne les cartons.) Oui. â (Autre combinaison.) â Oui, parce que les pions font le mĂȘme bout de chemin. â (Autre essai.) â Encore le mĂȘme chemin (juste). »
Jea (9 ; 3). Technique 1 : « (+ d â câ â bâ + bâ â c) ? â Plus de bleu, parce quâil y a plus de chemin vers moi (il aligne). Ah non, le mĂȘme voyage. â (Autre essai.) â MĂȘmes chemins parce que le pion est revenu au point de dĂ©part. â (Autre essai mais arrĂȘt en A au retour.) â Pas la mĂȘme chose. â Pourquoi ? â à cause des aller et retours quâil a faits : il nâest pas revenu ici (O). â (Autre essai). â Pas pareil, non : pareil parce que câest les mĂȘmes chemins dans les deux sens. »
Technique (2) : « (+ d â bâ â câ + b â bâ â câ â a) ? â Câest pareil. â  (Contre-Ă©preuve : deux pions sur la mĂȘme ligne) ? â MĂȘme chose. Non, plus de bleu, parce quâils ne sont pas tous en place. »
DrĂ© (9 ; 6). Technique (1) : « (+ d â câ â bâ â aâ â a) ? â MĂȘme longueur parce que le pion est revenu Ă son point de dĂ©part. â  Et comme ça (+ d â câ â bâ + bâ â c) ? â Plus de chemin dans ce sens (rouge). â Essaie de dessiner. â (Il le fait.) Ah oui. â (Autre essai.) â MĂȘme chose, parce quâil est allĂ© trois fois et revenu trois fois. â (Encore un essai, mais arrĂȘt en A au retour ?) â Plus de rouge que de bleus. â  Et maintenant (autre essai) ? â MĂȘme chose, parce quâil y a plusieurs zigzags dans chaque sens. »
Technique (2) : « MĂȘme chose parce que les pions sont Ă la mĂȘme place quâavant. â  (Autre essai.) â Encore la mĂȘme chose. â (Nouvel essai avec 2 pions au mĂȘme endroit ?) â Plus dans votre sens que dans le mien (juste) parce que les pions sont partout revenus. »
On voit lâintĂ©rĂȘt de ces faits et leur parallĂ©lisme avec ceux du stade correspondant Ă©tudiĂ© dans la sect. I. Aucun de ces sujets ne rĂ©sout, en effet, dâemblĂ©e la question des navettes partielles. Par contre, lorsquâil y a aller simple (+ d) et retour en deux temps (â câ â bâ) et (â b) le problĂšme ne fait pas de difficultĂ©s (voir Luc). Le sujet DrĂ© rĂ©sout mĂȘme la question dâun retour en quatre temps mais tous les segments Ă©tant orientĂ©s dans le mĂȘme sens. Ce sont donc les allers et retours partiels qui retiennent encore lâenfant. Mais dĂšs quâil a constatĂ© une ou deux fois le rĂ©sultat (en alignant les cartons, ou par mesure spontanĂ©e ou mĂȘme simple dessin permettant lâanalyse des trajets), il reconstitue alors aisĂ©ment les opĂ©rations (voir And, Luc, Jea et DrĂ© Ă la fin des interrogatoires), et parvient mĂȘme Ă prĂ©voir correctement le rĂ©sultat des combinaisons suivantes, avec ou sans Ă©galitĂ©.
Bien plus, on constate que la technique 2 qui suppose des permutations entre cinq pions nâest guĂšre plus difficile que la technique 1, câest-Ă -dire les navettes partielles dâun seul mobile. Or, il semblerait quâayant Ă combiner les dĂ©placements de cinq mobiles qui se remplacent les uns les autres aux points O, A, B, C et D, lâenfant dĂ»t sâembrouiller bien davantage quâen dĂ©plaçant un seul mobile entre les mĂȘmes points, mĂȘme avec des allers et retours variĂ©s. Le fait quâil nâen soit rien est hautement instructif et nous permet enfin de rĂ©soudre la question laissĂ©e en suspens jusquâici de la diffĂ©rence entre les opĂ©rations concrĂštes et formelles.
On peut se demander, en effet, pourquoi des sujets sachant, comme les prĂ©cĂ©dents, reconstituer le dĂ©tail des opĂ©rations effectuĂ©es, ne parviennent pas Ă les dĂ©duire dâavance. Nous avons vu, il est vrai, au terme de la sect. I, quâau schĂ©ma anticipateur groupant tous les dĂ©placements en jeu dans ces questions (technique 1) est nĂ©cessairement hypothĂ©tico-dĂ©ductif et par consĂ©quent formel, puisquâil suppose au prĂ©alable lâhypothĂšse dâune compensation gĂ©nĂ©rale et ne parvient Ă la vĂ©rifier quâaprĂšs coup. Mais pourquoi ce schĂšme anticipateur nâapparaĂźt-il pas dĂšs 7-8 ans, câest-Ă -dire dĂšs que la rĂ©versibilitĂ© du dĂ©placement est acquise et permet la mesure ainsi que le groupement concret des segments de chemin parcouru ? Nous avons constatĂ©, aux chapitres I et II combien lâenfant du stade III dominait la question des inversions multiples dans lâordre linĂ©aire et cyclique et Ă quelles compositions subtiles il parvenait Ă cet Ă©gard (deux inversions = lâordre direct, etc.). Pourquoi est-il arrĂȘtĂ© ici par un simple jeu de navettes partielles ?
En rĂ©alitĂ©, si vraiment (comme tout nous a conduit Ă lâadmettre jusquâici) un dĂ©placement est essentiellement un changement dâordre ou de placement, le trajet complexe dâun Ă©lĂ©ment parcourant des chemins tels que OD, DB, BC et CO est alors comparable Ă un systĂšme de permutations. Si M est le mobile, ces trajets Ă©quivalent, en effet, aux ordres successifs : MABCD, OABCM, OAMCD, OABMD, et MABCD, comme si M remplaçait successivement O, D, B, C et O. Il sâensuit quâil change de numĂ©ro dâordre 4 + 1 fois dans un sens et 2 + 3 fois dans lâautre, dâoĂč lâĂ©galitĂ© 5 = 5. Dans le cas de la technique 2, si lâon place O en D, D en B, B en C et C en O, on obtient la suite CADBO qui suppose Ă©galement 5 dĂ©placements dans chaque sens (4 pour O remplaçant D plus 1 pour B remplaçant C, dans un sens, et 2 pour D remplaçant C plus 3 pour C remplaçant O, dans lâautre sens). Les deux opĂ©rations sont donc bien Ă©quivalentes, mais elles supposent, dans lâun et lâautre cas, un systĂšme de permutations : permutations entre M et les points fixes non occupĂ©s par lui, dans la technique (1) et permutations entre les pions correspondant Ă ces points, dans la technique (2).
Or, une Ă©tude que nous avons en cours sur le dĂ©veloppement des opĂ©rations de permutations et de combinaisons montre prĂ©cisĂ©ment que la dĂ©couverte dâun systĂšme complet ne se fait que vers 11-12 ans, contrairement aux opĂ©rations de simple sĂ©riation ou ordination qui sont acquises aux environs de 7 ans. La raison en est claire : un systĂšme de permutations ou de combinaisons suppose que lâesprit effectue plusieurs sĂ©riations Ă la fois et non pas successivement, câest-Ă -dire quâil ait prĂ©sentĂ© en un mĂȘme champ de rĂ©flexion une suite de donnĂ©es que la sĂ©riation dĂ©roule simplement dans les deux sens mais que les opĂ©rations de permutations doivent sĂ©rier selon tous les ordres possibles. En dâautres termes, les opĂ©rations de permutation sont de caractĂšre formel et non plus simplement concret.
Dâune maniĂšre gĂ©nĂ©rale, en effet, les opĂ©rations formelles sont donc Ă concevoir comme des opĂ©rations effectuĂ©es sur dâautres opĂ©rations, donc comme des opĂ©rations au second degrĂ©. Les opĂ©rations de permutation, par exemple consistent Ă sĂ©rier des sĂ©riations. Les opĂ©rations du premier degrĂ© sur lesquelles portent les secondes sont elles-mĂȘmes des opĂ©rations concrĂštes, dâoĂč lâanalogie de contenu entre les opĂ©rations formelles et les opĂ©rations concrĂštes. Quant aux opĂ©rations portant sur celles du premier degrĂ©, ce sont soit de nouvelles opĂ©rations concrĂštes (mais au second degrĂ©), comme dans les permutations, etc., soit de simples systĂšmes dâimplications et dâincompatibilitĂ©s Ă©tablies entre les propositions qui traduisent les opĂ©rations concrĂštes de dĂ©part : câest le cas de toutes les opĂ©rations formelles exprimant au moyen du langage courant ou mathĂ©matique des opĂ©rations quâil serait possible dâeffectuer concrĂštement et que la pensĂ©e formelle se borne Ă construire symboliquement. On comprend alors pourquoi les opĂ©rations formelles, Ă©tant des opĂ©rations du second degrĂ© ou opĂ©rations portant sur dâautres opĂ©rations, sont Ă la fois semblables aux opĂ©rations concrĂštes et cependant beaucoup plus difficiles Ă manier.
Câest assurĂ©ment pour de telles raisons que la construction du schĂšme anticipateur indispensable Ă la solution des question II et III est dâune difficultĂ© qui dĂ©passe celle des opĂ©rations concrĂštes. Les sujets du stade II parviennent Ă rĂ©soudre les problĂšmes dâĂ©galitĂ©, quand le trajet de retour se fait en plusieurs Ă©tapes, mais toujours dans le mĂȘme sens, parce quâil ne sâagit alors que dâadditions concrĂštes tandis quâils Ă©chouent lorsque les sens contraires sont mĂȘlĂ©s et supposent ainsi des reconstitutions analogues Ă celles qui interviennent dans les opĂ©rations de permutations pures.
§ 6. Le quatriĂšme stade : solution immĂ©diate par dĂ©duction formelle. Conclusion : le groupement des dĂ©placementsđ
Contrairement aux sujets du stade prĂ©cĂ©dent, ceux que nous allons citer nâont plus besoin dâaligner effectivement les trajets partiels pour comprendre la solution, mais construisent dâemblĂ©e dĂ©ductivement les Ă©galitĂ©s ou inĂ©galitĂ©s. Voici trois exemples :
Ger (9 ; 10). Technique 1 : « MĂȘme longueur. â Pourquoi ? â Parce quâil y a les mĂȘmes chemins pour aller chez moi et chez vous. â (Autre combinaison.) â MĂȘme chose. â Pourquoi ? â Parce que les chemins sont plus ou moins longs, mais câest toujours la mĂȘme chose pour aller chez moi et chez vous. â (Nombreux lacets mais arrĂȘt au retour en A.) â Plus de rouge. â Pourquoi ? â Parce que le pion nâest pas revenu Ă son point de dĂ©part. â Tu es sĂ»r ou tu devines ? â SĂ»r. »
Technique 2 : « Plus de bleu parce quâils ont fait plus de tours de votre cĂŽtĂ© que du mien⊠Ah non. â (Autres permutations.) â La mĂȘme chose parce quâils ont tous voyagĂ© dans les deux sens. â (Autre combinaison avec deux pions sur une mĂȘme ligne.) â Pas la mĂȘme chose parce que celui-lĂ nâest pas revenu ici. »
Nera (10 ; 3). Technique 1 : « MĂȘme chose, parce quâil a fait les mĂȘmes chemins dans les deux sens. â (Autre combinaison avec arrĂȘt en A.) â MĂȘme chose parce quâil fait 6 étapes dans chaque sens. Ah non, 5 ici. â  (DĂ©placements trĂšs rapides pour quâil ne puisse pas compter.) â La mĂȘme chose parce que, pour revenir Ă son point de dĂ©part il doit faire les mĂȘmes chemins. â  (Contre-Ă©preuve, trĂšs rapide aussi.) â Pas la mĂȘme chose, parce quâil nâest pas revenu Ă son point de dĂ©part. »
Technique 2 : « Il y a trop de pions pour compter, mais câest quand mĂȘme la mĂȘme chose dans les deux sens. »
Laur (11 ; 4). Technique 2 : « (+ d â câ â bâ + bâ â bâ â b) ? â Ăa se vaut parce quâils reviennent toujours oĂč ils ont Ă©té : ils se remplacent seulement. â  (Autres combinaisons). â Ăa se vaut. â (Encore dâautres, mais 2 pions sur A). â Non ça ne se vaut pas, parce quâil y a ce bout-lĂ (OA) en moins. â  (Idem). â Ăa ne se vaut pas non plus parce quâil y a plus de retours que dâaller sâil est parti de lĂ (juste). »
Technique 1 : « Ăa se vaut. Il a seulement fait des zigzags mais il est revenu chaque fois quâil est allĂ© en avant. »
On constate donc une fois de plus le synchronisme des niveaux de réactions à la technique (1) et à la technique (2).
Si tels sont les résultats obtenus, nous pouvons maintenant jeter un regard en arriÚre et nous demander quelle est la nature du mouvement et des opérations de déplacement, ainsi que celle des groupements et groupes qui permettent de les structurer.
Ă confronter ces rĂ©sultats (parallĂšles Ă ceux du chapitre III) avec ceux des chapitres I et II, on ne peut sâempĂȘcher dâĂȘtre frappĂ© par lâĂ©troite parentĂ© des opĂ©rations dâordre ou de placement et des opĂ©rations de dĂ©placement. Les premiĂšres supposent, en effet, les secondes du moins si lâon se place au point de vue spatio-temporel ou infralogique. Du point de vue logique pur, un ordre est donnĂ© indĂ©pendamment de sa construction et alors les relations qui le caractĂ©risent peuvent ĂȘtre composĂ©es sous leur forme directe et inverse, sans aucune intervention du mouvement. Mais si lâon pousse lâanalyse sur le terrain infralogique 3, qui est celui des opĂ©rations constitutives de lâespace, du temps, du mouvement et de la vitesse, alors toute suite ordonnĂ©e suppose le mouvement et cela pour deux raisons : 1° pour construire la suite envisagĂ©e il a fallu placer ou suivre les Ă©lĂ©ments dans un certain ordre et cet ordre ou « placement » rĂ©sulte ainsi dâun dĂ©placement ; 2° pour passer de lâordre direct Ă lâordre inverse, câest-Ă -dire de A â B Ă Bâ A il faut ou bien les « dĂ©-placer » ou bien dĂ©placer le sujet qui observe, câest-Ă -dire en termes abstraits changer le « sens de parcours » ou dâ« orientation ». Câest ce que nous avons vu au chapitre I : le passage de lâordre direct Ă lâordre inverse suppose une demi-rotation ou du dispositif ou de lâobservateur. RĂ©ciproquement les opĂ©rations de dĂ©placements supposent le placement, comme nous lâont appris le chapitre III (Ă©valuation des chemins parcourus par lâordre des points dâarrivĂ©e, puis seulement par les intervalles entre les points ordonnĂ©s de dĂ©part et dâarrivĂ©e) et le prĂ©sent chapitre (parallĂ©lisme entre la comprĂ©hension des dĂ©placements et celle des permutations). Et il en est ainsi pour deux raisons Ă©galement : 1° un dĂ©placement des objets les uns par rapport aux autres est un changement dâordre ou de placement ; 2° le dĂ©placement dâun seul mobile est aussi un changement dâordre, mais par rapport Ă des co-ordonnĂ©es, câest-Ă -dire Ă des points ordonnĂ©s de rĂ©fĂ©rence.
Si donc, en nous plaçant sur un terrain exclusivement gĂ©nĂ©tique et sans ĂȘtre influencĂ©s par aucune autre prĂ©occupation, nous cherchons Ă caractĂ©riser les opĂ©rations qualitatives qui engendrent lâordre et le mouvement nous pouvons dire que ces deux notions procĂšdent dâune seule et mĂȘme opĂ©ration rĂ©versible, dont la forme directe est le « placement » et la forme inverse le « dĂ©placement ». Soit A â B un placement : le placement inverse B â A constitue un dĂ©placement, et le dĂ©placement inverse (qui est alors lâopĂ©ration inverse de lâinverse) ramĂšne au placement A â B. Dâun tel point de vue il y aura par consĂ©quent relativitĂ© entiĂšre des deux formes de lâopĂ©ration, chaque mouvement pouvant ĂȘtre Ă volontĂ© considĂ©rĂ© comme un dĂ©placement ou un replacement.
Une seule diffĂ©rence, mais elle aussi toute relative, peut lĂ©gitimement ĂȘtre maintenue entre les opĂ©rations dâordre et de mouvement, et elle suffĂźt Ă les dissocier en pratique : ou bien câest le sujet qui ordonne les Ă©lĂ©ments en les suivant de sa marche, de ses yeux ou des mouvements intĂ©riorisĂ©s de sa pensĂ©e, et qui se dĂ©place pour les obtenir dans lâordre inverse, et alors on parlera de « placement » dans les deux sens de parcours ou dâorientation ; ou bien ce sont les Ă©lĂ©ments qui se dĂ©placent les uns par rapport aux autres, et alors on parlera de « dĂ©placements » direct et inverse. Mais il demeure quâen chacun des deux cas, tout placement est relatif Ă un dĂ©placement, et vice-versa.
Les opĂ©rations qualitatives dâordre (placement) et de dĂ©placement sont donc Ă elles deux lâĂ©quivalent sur le plan infralogique de ce que sont les sĂ©riations de relations asymĂ©triques transitives sur le plan logique. Et alors, de mĂȘme que de toute sĂ©riation on peut extraire un systĂšme de relations symĂ©triques dĂ©finies par les intervalles compris entre les Ă©lĂ©ments sĂ©riĂ©s, de mĂȘme Ă tout systĂšme de placements et dĂ©placements on peut faire correspondre le systĂšme des intervalles compris entre les points ordonnĂ©s, ces intervalles constituant alors les distances ou chemins parcourus. En effet, nous avons pu constater tant au chapitre III par la mesure des chemins parcourus quâen ce chapitre IV par la comparaison des chemins totaux en fonction des dĂ©placements partiels successifs, que la notion de distance parcourue nâest comprise quâau troisiĂšme stade, une fois les opĂ©rations de dĂ©placement devenues rĂ©versibles.
En bref, du point de vue qualitatif, ce sont les changements dâordre qui constituent le dĂ©placement comme tel, et les intervalles entre points ordonnĂ©s qui engendrent les distances ou chemins parcourus. Ces deux sortes dâopĂ©rations qualitatives sont ainsi distinctes quoique indissociables, les relations dâordre ou de dĂ©placement sâadditionnant sur le mode non commutatif puisquâelles sont asymĂ©triques et les distances ou intervalles sâadditionnant commutativement de par leur symĂ©trie.
Quant au passage de ces groupements qualitatifs de nature simplement logique (ou, pour ĂȘtre prĂ©cis, infralogique) au groupe mathĂ©matique des dĂ©placements il suffit pour le comprendre, dâintroduire une mĂ©trique dans les deux Ă©lĂ©ments de placement et de dĂ©placement en jeu en chaque mouvement. Du point de vue du « placement » câest-Ă -dire du systĂšme des points de rĂ©fĂ©rence ordonnĂ©s auquel est relatif tout mouvement, il suffit de construire des « coordonnĂ©es », câest-Ă -dire prĂ©cisĂ©ment un ensemble de points ordonnĂ©s dont les intervalles constituent des distances mesurables. Du point de vue du dĂ©placement, il suffit alors de mesurer le chemin parcouru en distances-unitĂ©s relatives au systĂšme de rĂ©fĂ©rence prĂ©cĂ©demment dĂ©fini. Câest pourquoi dans la construction mathĂ©matique, le dĂ©placement relĂšve de la gĂ©omĂ©trie mĂ©trique tandis que lâordre comme tel intervient dĂšs la topologie parce que lâon fait abstraction des mouvements du sujet dans lâinversion des « sens de parcours » ainsi que dans lâacte dâordonner lui-mĂȘme. Mais cette dissociation, si lĂ©gitime soit-elle, ne saurait faire oublier la commune nature opĂ©ratoire du placement et du dĂ©placement, lorsque celui-ci est envisagĂ© qualitativement, et indĂ©pendamment de toute mesure.
Chez lâenfant, le passage des groupements qualitatifs de placements et dĂ©placements au groupe mĂ©trique des dĂ©placements voit par contre ses apparences compliquĂ©es du fait que les notions de droite, de parallĂšles et dâangles sont donnĂ©es intuitivement bien avant dâĂȘtre construites opĂ©ratoirement. Il sâensuit quâil existe des intuitions des longueurs et distances presque aussi primitives que les intuitions initiales de lâordre, et en parties indĂ©pendantes dâelles â ce qui ne signifie pas que les unes ou les autres en soient plus exactes 4. Au contraire, fondĂ©es sur la perception, elles en hĂ©ritent les illusions autant que le caractĂšre immĂ©diat. Ce nâest quâune fois les opĂ©rations qualitatives de placement et de dĂ©placement organisĂ©es en systĂšmes rĂ©versibles cohĂ©rents que les distances se constituent en tant que systĂšmes dâintervalles et alors, mais alors seulement, car deux groupements qualitatifs se complĂštent dâun groupe mĂ©trique, dâabord sur le plan des opĂ©rations concrĂštes (7-8 ans) puis sur le plan hypothĂ©tico-dĂ©ductif ou formel (10-11 ans).