Chapitre VIII.
Les vitesses relatives 1 a

Avant de voir comment le groupement des co-dĂ©placements se gĂ©nĂ©ralise au cas des mouvements successifs, et pour terminer cette partie du prĂ©sent ouvrage consacrĂ©e aux opĂ©rations qualitatives gĂ©nĂ©ratrices de la notion de vitesse, nous avons cru utile, en correspondance avec le chapitre V (mouvements relatifs) d’analyser un problĂšme de vitesses relatives, c’est-Ă -dire de coordination de deux vitesses en une vitesse apparente unique. Si la notion opĂ©ratoire de la vitesse est acquise dĂšs le niveau des opĂ©rations concrĂštes (stade III), en corrĂ©lation avec la notion du temps lui-mĂȘme, la composition de deux vitesses suppose, par contre, la pensĂ©e formelle, et c’est en quoi son Ă©tude complĂšte celles des chapitres prĂ©cĂ©dents.

§ 1. Technique et résultats généraux

Nous avons prĂ©sentĂ© aux enfants un chĂąssis muni d’un ruban sans fin sur lequel sont fixĂ©s huit cyclistes de carton. Une manivelle permet d’en rĂ©gler la vitesse et en particulier de la maintenir constante. ParallĂšlement Ă  ce ruban, une ficelle tendue porte un bonhomme reprĂ©sentant l’observateur qui compte les bicyclettes. Ce bonhomme, d’abord immobile pendant 15" (temps suffisant pour que les huit cyclistes dĂ©filent devant lui) est ensuite mis en mouvement grĂące Ă  une seconde manivelle, qui actionne la ficelle : il marche 15" Ă©galement (on le fait vĂ©rifier aux sujets selon leur Ăąge), soit dans le mĂȘme sens que les cyclistes, soit en sens contraire, Ă  une vitesse constante Ă©galement et normalement infĂ©rieure Ă  celle des cyclistes.

On prie au prĂ©alable le sujet de compter Ă  haute voix les cyclistes qui dĂ©filent devant le bonhomme. Chacun d’entre eux porte un numĂ©ro d’ordre pour Ă©viter les confusions. Cela Ă©tabli, on fait prĂ©voir Ă  l’enfant combien le bonhomme verra de cyclistes pendant 15’ Ă©galement, s’il marche dans le mĂȘme sens qu’eux.

Il est entendu (cela doit ĂȘtre prĂ©cisĂ© dĂšs la question prĂ©alable) qu’il s’agit uniquement des cyclistes passant devant le bonhomme, donc le dĂ©passant lorsqu’il marche dans le mĂȘme sens qu’eux, et non pas des cyclistes qu’il peut voir venir au loin sur la route. La question se pose exactement comme suit : « Maintenant le bonhomme va marcher comme ça (sens des cyclistes) pendant 15" aussi. Quand il Ă©tait immobile, il a vu huit cyclistes passer devant lui. Quand il marchera, combien de cyclistes vont-ils passer Ă  cĂŽtĂ© de lui, comme ça (on prĂ©cise par gestes) : de nouveau huit, ou plus que huit, ou moins que huit ? » L’enfant ayant rĂ©pondu, on lui demande le pourquoi de son opinion, puis on fait l’expĂ©rience et on le prie d’expliquer ce qu’il a vu. Ou bien on passe directement Ă  la question suivante, quitte Ă  remettre les deux explications Ă  la fin : le bonhomme marchant en sens inverse des cyclistes, combien en verra-t-il (en 15" de nouveau) qui le croisent ?

Enfin, et cela surtout Ă  l’intention des petits, on introduit au moment opportun une question supplĂ©mentaire qui facilite la comprĂ©hension : un seul cycliste Ă©tant mis en marche en mĂȘme temps que le bonhomme, on demande s’il faut plus ou moins de temps Ă  celui-ci pour rencontrer le premier, selon qu’il demeure immobile, va Ă  sa rencontre ou marche dans le mĂȘme sens que lui. Cette question posĂ©e, on revient Ă  celle des huit cyclistes.

Sur 50 enfants examinĂ©s (35 garçons et 15 filles) de 5 ; 6 Ă  13 ans, nous avons pu distinguer les quatre stades suivants. Durant le premier stade, l’enfant ne sait pas rĂ©soudre la question des temps nĂ©cessaires Ă  la rencontre du bonhomme et du cycliste unique, et rĂ©pond n’importe quoi aux problĂšmes relatifs aux huit cyclistes. Durant le second stade (intuition articulĂ©e) la question du cycliste unique est rĂ©solue, tandis que celle des huit cyclistes donne lieu Ă  une prĂ©vision relativement uniforme : le bonhomme en verra autant, qu’il soit immobile, aille Ă  leur rencontre ou marche dans la mĂȘme direction qu’eux. Il n’y a donc aucune relativitĂ© des vitesses (de 6 ans Ă  7 ; 6 environ, moyenne 6 ; 6). Au cours du troisiĂšme stade (opĂ©rations concrĂštes le sujet n’arrive pas Ă  dĂ©duire d’avance les rĂ©sultats, mais il donne aprĂšs coup une explication correcte des rapports en jeu (ce qui n’était pas possible au cours des deux premiers stades, mĂȘme aprĂšs expĂ©rience). Ce stade III s’étend de 8 ; 0 Ă  11 ; 4 ans avec un Ăąge moyen de 9 ; 10. Enfin le quatriĂšme stade (dĂšs 10 ; 6 ou 11 ans : opĂ©rations formelles) donne lieu Ă  une dĂ©duction correcte antĂ©rieure Ă  l’expĂ©rience et Ă  une explication souvent excellente de la relativitĂ© des vitesses.

Il est naturellement possible de distinguer en outre deux sous-stades au stade III, selon que la rĂ©ponse juste est dĂ©couverte plus ou moins tĂŽt aprĂšs tĂątonnements, et deux sous-stades au stade IV, selon le niveau de l’explication hypothĂ©tico-dĂ©ductive.

§ 2. Les stades I et II : pas de relativité des vitesses

Il va de soi que, au niveau oĂč les vitesses absolues ne sont pas encore comprises opĂ©ratoirement, mais sont conçues en fonction du seul dĂ©passement perceptif, et oĂč le temps n’est pas encore dissociĂ© de la succession spatiale, il ne saurait y avoir de comprĂ©hension de la relativitĂ© des vitesses. Au cours du stade I le sujet ne rĂ©sout mĂȘme pas la question du cycliste unique et de l’observateur en mouvement :

Nap (6 ans) compte 6 cyclistes passant devant le bonhomme immobile : « Et s’il va dans le mĂȘme sens qu’eux, comme ça (geste), combien de bicyclettes le dĂ©passeront, plus, ou moins ou pareil ? — Il en verra plus, parce que des fois on en voit plus ou moins. — Regarde ce bonhomme, le cycliste part d’ici pour le rejoindre. Il a mis un petit moment ? — Oui. — Maintenant le bonhomme part et va Ă  sa rencontre. Il aura fallu plus de temps ou moins qu’avant pour qu’il se rencontre ? — La mĂȘme chose. — Et maintenant le bonhomme part de l’autre cĂŽtĂ©. Tu vois, ils partent et le cycliste va le rattraper. Faut-il plus de temps ou moins que quand le bonhomme est là ? — La mĂȘme chose. —  Pourquoi ? — 
 — Et si maintenant le bonhomme court Ă  sa rencontre ? — Plus de temps. — Pourquoi ? — Parce qu’il court. »

Mad (6 œ). Huit cyclistes : « La mĂȘme chose. —  Pourquoi ? — Parce qu’il y en a autant. » Cycliste unique : « La mĂȘme chose. »

Les rĂ©actions au problĂšme des huit cyclistes n’ont guĂšre d’intĂ©rĂȘt tant que la question du cycliste unique n’est pas rĂ©solue. Quant Ă  celle-ci, il est frappant de constater la difficultĂ© Ă  comprendre que les temps sont modifiĂ©s quand les vitesses ne le sont pas. Au cours du stade II, par contre, ce dernier problĂšme est rĂ©solu, sans que le soit pour autant celui des huit cyclistes :

Ber (6 ; 8). Le spectateur immobile voit passer cinq cyclistes. « Et s’il marche dans le mĂȘme sens (geste) pendant le mĂȘme temps ? — Il en verra plus, parce qu’il va moins vite que les cyclistes. —  Et s’il va Ă  leur rencontre, comme ça (geste), il en verra cinq comme avant, ou plus ou moins ? — À peu prĂšs la mĂȘme chose. »

Iac (7 ; 6). Le bonhomme immobile voit six cyclistes : « Et s’il marche dans le mĂȘme sens il en verra plus ou moins ? — MĂȘme chose. —  (Exp. : quatre.) — C’est pareil ? — Non, moins. — Pourquoi ? — Parce que le bonhomme regardait devant lui, et ceux qui Ă©taient en arriĂšre il ne les voyait pas. — Et si maintenant il va Ă  leur rencontre, il en a vu six immobiles et quatre quand il allait comme ça. S’il va Ă  leur rencontre il en verra plus ou moins ? — Il en verra quatre. —  Pourquoi ? — Parce qu’il est de nouveau au mĂȘme endroit (= mĂȘme point de dĂ©part) et qu’il marche le mĂȘme bout. —  (ExpĂ©r. : sept.) — C’est parce que les vĂ©los ont Ă©tĂ© plus vite. — Mais non, j’ai tournĂ© la mĂȘme chose. — Alors c’est parce que le bonhomme est allĂ© plus lentement. —  Mais non, la mĂȘme chose. Pourquoi alors il en a vu plus ? —   »

« Regarde, maintenant le bonhomme attend le cycliste. Combien s’est-il passĂ© de temps jusqu’à ce qu’ils se croisent ? — Une minute. —  Maintenant le bonhomme va par lĂ  (mĂȘme sens). Le cycliste mettra plus ou moins de temps qu’avant, pour le rattraper ? — Plus de temps parce que le cycliste a un plus long chemin Ă  faire. —  Et maintenant il va Ă  sa rencontre. Plus ou moins de temps ? — Moins, parce qu’il a moins de chemin Ă  faire. —  TrĂšs bien. Alors peux-tu m’expliquer maintenant pourquoi il voit plus de vĂ©los quand il va comme ça (rencontre) et moins quand il va comme ça (mĂȘme sens) ? — C’est que lĂ  (mĂȘme sens) il ne voit que les vĂ©los qui sont devant lui (= il tourne le dos Ă  ceux qui viennent) et lĂ  aussi (= rencontre). » Iac ne voit donc pas le rapport des vitesses ou de mouvements et explique les diffĂ©rences par la position du bonhomme.

Pie (7 ; 9). Immobile : quatre : « (MĂȘme sens) ? — Il en verra la mĂȘme chose. —  (Exp. : trois.) — Pourquoi un de moins ? — 
 — Et s’il va Ă  leur rencontre ? — La mĂȘme chose. — (Exp. : cinq.) — Peut-ĂȘtre que le bout de ficelle est plus grand. — (On vĂ©rifie et on recommence.) — Ça sera la mĂȘme chose : quatre. —  (Exp. : cinq.) — Pourquoi ? —   » On fait l’exp. du cycliste unique et Pie rĂ©pond comme lac. On reprend les quatre cyclistes et il s’attend Ă  nouveau Ă  « la mĂȘme chose » dans les deux sens.

Nec (7 ; 10). Dans les deux sens : « Il en verra la mĂȘme chose qu’en Ă©tant immobile, parce que les cyclistes vont Ă  la mĂȘme vitesse. » Pas d’explication aprĂšs expĂ©rience ni aprĂšs la prĂ©vision juste des rapports pour un seul cycliste.

Il est clair que ces sujets ne composent pas les mouvements en jeu ni leurs vitesses. L’une des rĂ©ponses les plus ordinaires est celle de Iac et de Pie : le bonhomme verra le mĂȘme nombre de cyclistes « parce qu’il marche le mĂȘme bout », d’oĂč l’explication de Pie aprĂšs avoir constatĂ© qu’il en a vu davantage : « peut-ĂȘtre que le-bout
 est plus grand ». Le sujet ne s’occupe donc que de la longueur absolue du trajet du bonhomme et non pas de sa longueur relative au mouvement des cyclistes dans le mĂȘme temps. Une autre rĂ©ponse frĂ©quente est celle de Nec : si la vitesse des cyclistes reste la mĂȘme, il en verra le mĂȘme nombre, comme si la vitesse des premiers n’était pas Ă  composer avec celle du bonhomme. Quant Ă  Ber, qui semble songer Ă  une composition lorsqu’il dit « le bonhomme va moins vite que les cyclistes » (dans le mĂȘme sens), il ne retourne pas le raisonnement lorsque le bonhomme va Ă  la rencontre des vĂ©los, et se borne donc Ă  une intuition articulĂ©e mais non opĂ©ratoire. De mĂȘme lac, aprĂšs expĂ©rience faite, ne trouve pas d’autre explication que de supposer une augmentation ou une diminution des vitesses absolues, mais Ă  nouveau sans composition relative.

Bref, comme dans le problĂšme des mouvements relatifs (chapitre V), dont celui-ci n’est qu’une variante avec introduction de vitesses diffĂ©rentes, l’enfant ne tient compte que de l’un des mouvements ou de l’un des points de vue Ă  la fois : l’observateur parcourt la mĂȘme distance dans les deux sens ou les cyclistes vont Ă  la mĂȘme vitesse dans les trois situations, donc le mĂȘme nombre de cyclistes seront croisĂ©s. Le sujet ne comprend donc pas que c’est l’addition ou la soustraction des mouvements et de leurs vitesses qui seule dĂ©termine le rĂ©sultat. Quant au cycliste isolĂ©, l’enfant saisit par contre bien qu’il rencontrera en plus ou moins de temps l’observateur, selon que celui-ci s’éloigne, reste immobile ou se rapproche, parce qu’alors la distance augmente ou diminue. Mais une simple anticipation intuitive des dĂ©placements suffit Ă  la solution de ce problĂšme. Au contraire, dans le cas des quatre Ă  huit cyclistes, on ne demande pas s’ils rejoindront l’observateur en plus ou moins de temps : on demande le nombre des croisements ou dĂ©passements, qui est Ă  dĂ©duire de ces temps et de ces espaces, donc d’une composition des vitesses. C’est pourquoi, mĂȘme aprĂšs avoir rĂ©solu le problĂšme temporel du cycliste unique, l’enfant de ce niveau ne parvient pas Ă  en appliquer le rĂ©sultat au problĂšme des vitesses : ainsi lac, juste aprĂšs avoir dit dans le cas du cycliste unique « il a plus, ou moins, de chemin Ă  faire », se borne Ă  Ă©noncer une tautologie dans celui des nombreux cyclistes.

Or, cette non-relativitĂ© Ă©gocentrique va se conserver en partie durant le stade suivant, Ă  cette diffĂ©rence prĂšs que les expĂ©riences faites devant l’enfant le conduiront Ă  trouver l’explication plus ou moins complĂšte du phĂ©nomĂšne.

§ 3. Le stade III (opĂ©rations concrĂštes) : comprĂ©hension des relations Ă  la suite de l’expĂ©rience, et anticipation graduelle de celle-ci

Les opĂ©rations concrĂštes ne suffisent pas Ă  la solution du problĂšme des vitesses relatives pas plus que de celui du chapitre V. L’enfant anticipe cependant parfois, dĂšs 8-9 ans, certains des rapports en jeu, en particulier pour les mouvements de mĂȘme sens plus que pour les mouvements contraires. Mais il ne prĂ©voit pas tout. Par contre aprĂšs expĂ©rience, et souvent dĂ©jĂ  aprĂšs les questions posĂ©es sur le cycliste isolĂ©, le sujet parvient Ă  comprendre l’ensemble. Voici des exemples, Ă  commencer par un cas intermĂ©diaire entre les stades II et III :

Sim (8 ; 10). MĂȘme sens : « Il en verra moins. — Pourquoi ? — Parce qu’il fait un petit bout de chemin. — (Exp.) — Oui, parce qu’il a fait ce petit bout et qu’il y en a encore derriĂšre lui. — (Sens inverses.) — Il en verra la mĂȘme chose qu’avant (que dans le mĂȘme sens), parce que c’est le mĂȘme bout (il mesure de la main), c’est la mĂȘme distance. — (Exp.) — C’est difficile. Je ne comprends pas pourquoi il en voit plus. — (Un seul cycliste en sens contraire.) — Moins de temps pour se rencontrer, parce qu’ils ont moins de chemin Ă  faire. — Explique-moi alors pourquoi le bonhomme en voit plus quand il y en a beaucoup et qu’il va Ă  leur rencontre ? —   »

Reg (9 ; 1). Un mobile : six. MĂȘme sens : « Il en verra moins qu’avant, parce qu’il voyage avec eux et qu’il va moins vite. —  (Exp.) — Oui, s’il avance, il en voit moins. —  Pourquoi ? — 
 — (Sens contraires.) — Il en verra la mĂȘme chose, non moins. —  Pourquoi ? — Parce qu’il va dans ce sens. — (Exp.) — Il en voit plus ! —  Pourquoi ? — Parce qu’il va dans ce sens. »

Un seul cycliste. MĂȘme sens : « Il mettra plus de temps pour le rattraper. —  (Sens contraire.) — Moins longtemps. — Et quand il va Ă  la rencontre de tous les cyclistes ? — Il en voit plus parce que les cyclistes vont plus vite. — Je tourne plus vite la manivelle ? — Non, mais ils mettent moins de temps. »

LĂ©o (9 ; 3). MĂȘme sens : « Plus, non moins, parce que, s’il avance avec les cyclistes, il verra toujours les mĂȘmes. — (Exp.) — Oui, il allait lĂ -bas : il ne peut pas tous les voir. —  (Exp. avec un seul.) — Ah oui, le cycliste a plus de chemin Ă  faire. — Alors maintenant, tu peux m’expliquer ? — Tant que le bonhomme avance, il y en a qui restent en arriĂšre. — (Sens inverse.) — Il en verra la mĂȘme chose : quand il avance il les voit comme quand il reste immobile. — SĂ»r ? — Non, il en verra plus, parce qu’ils font la mĂȘme longueur mais il en voit plus parce qu’il en voit toujours venir. Avant (immobile) il les voyait peu Ă  peu venir (donc diffĂ©rence des vitesses apparentes). — (Exp. sur un seul.) — Moins de temps, parce qu’il y a moins de chemin Ă  faire. —  Alors ? — Le bonhomme a fait plus de chemin parce qu’il va Ă  leur rencontre et qu’il y en a toujours qui viennent. »

Chot (10 ; 2). MĂȘme sens : « Il en verra passer le mĂȘme nombre, puisqu’il va dans le mĂȘme sens qu’eux. — (Exp.) — Ah il en voit moins, parce qu’il ne voit que ceux qui passent devant lui. —  Et maintenant s’il va Ă  leur rencontre. — (Longue hĂ©sitation.) Je ne sais pas. — (Exp.) — Il en voit plus parce qu’il les croise, parce qu’ils viennent (pendant qu’il marche). »

Lin (10 ; 9). MĂȘme sens : « La mĂȘme chose. —  (Exp.) — Non, il en voit moins, parce qu’il avance lentement, et, comme il est le point de dĂ©part, les autres ne pourront pas faire le tour (= arriver Ă  lui). — (Sens contraires.) — Il en verra plus. —  Pourquoi ? — 
 — (Exp. sur un seul.) — Au bout d’une minute, le bonhomme n’aura pas Ă©tĂ© rattrapĂ©, parce qu’il est dĂ©jĂ  en avant (= mĂȘme sens). Dans le sens contraire, ça fait moins qu’une minute et le trajet sera plus petit. —  Et pour tous les autres ? — Oui, c’est la mĂȘme chose. »

Sour (11 ans). MĂȘme sens : « Il en verra plus. —  SĂ»r ? — Oui. —  (Exp.) — Non, deux de moins qu’avant. C’est parce que les coureurs passent moins vite : il en voit moins devant lui parce que lui il se dĂ©place aussi. —  (Un seul cycliste.) — Le bonhomme avance, alors le cycliste met plus de temps pour le rattraper. —  (Sens inverse avec tous, avant l’exp.) — Il en verra plus parce qu’ils mettront moins de temps pour venir Ă  lui. »

De ces quelques exemples reprĂ©sentant les diffĂ©rents paliers du stade III (de 8 Ă  10 ans en moyenne), deux faits se dĂ©gagent nettement. Le premier est qu’aucun de ces sujets ne parvient Ă  la prĂ©vision ni surtout Ă  l’explication correcte avant d’avoir Ă©tĂ© interrogĂ© sur la question des temps ou espaces nĂ©cessaires pour la rencontre d’un seul cycliste avec l’observateur, ou avant d’avoir pu constater expĂ©rimentalement l’un des rĂ©sultats Ă  prĂ©voir pour les huit cyclistes. Sans doute, certains comme Sim, Reg et en partie LĂ©o prĂ©voient ce qui se passera lorsque le bonhomme marchera dans le sens des cyclistes, mais c’est une anticipation intuitive sans gĂ©nĂ©ralisation pour ce qui est de la marche en sens inverse. Cet Ă©chec Ă  l’explication et mĂȘme Ă  la prĂ©vision gĂ©nĂ©rale des rapports en jeu, chez des enfants qui, par ailleurs, ont une notion opĂ©ratoire des vitesses simples, montre assez que le problĂšme des vitesses relatives suppose l’intervention d’un mĂ©canisme formel, et l’étude du stade IV nous montrera pourquoi.

Par contre, et ceci indique clairement le progrĂšs de ce stade III sur le stade II, ces mĂȘmes enfants sont capables de construire une explication correcte et mĂȘme une prĂ©vision exacte des expĂ©riences qui restent Ă  faire, sitĂŽt qu’ils ont constatĂ© concrĂštement le rĂ©sultat de l’une des expĂ©riences antĂ©rieures ou qu’ils ont rĂ©pondu Ă  la question du cycliste isolĂ©. Dans les deux cas, on a l’impression qu’un mĂ©canisme opĂ©ratoire latent se dĂ©croche au contact des donnĂ©es concrĂštes. Plus prĂ©cisĂ©ment, les rĂ©sultats de l’expĂ©rience faite sont organisĂ©s grĂące aux opĂ©rations concrĂštes, et celles-ci se gĂ©nĂ©ralisent alors jusqu’à imiter les opĂ©rations formelles qui n’ont pu ĂȘtre effectuĂ©es d’avance. Seul Sim (cas intermĂ©diaire entre les stades II et III) ne parvient pas Ă  cette gĂ©nĂ©ralisation. Par contre, tous les autres s’engagent sur la voie de l’explication correcte : les mouvements de sens contraire donnent lieu Ă  plus de croisements « parce qu’il y en a toujours qui viennent » (LĂ©o, Chot, etc.) et mĂȘme « parce qu’ils mettront moins de temps Ă  venir Ă  lui », dit Sour. Ce dernier sujet, qui rejoint, aprĂšs prĂ©vision fausse, les explications du quatriĂšme stade, dit mĂȘme pour les marches en sens convergent « les coureurs passent moins vite : il en voit moins devant lui parce que lui il se dĂ©place aussi », ce qui est l’expression de la relativitĂ© comme telle.

Bref, ce stade III nous met en prĂ©sence d’une dĂ©couverte progressive de la solution juste par tĂątonnements et approximations successives et non encore par dĂ©duction directe. Il est, enfin, intĂ©ressant de constater chez quelques cas exceptionnels (et parmi les plus jeunes sujets du stade) une sorte d’intuition rationnelle qui anticipe ce que sera cette dĂ©duction, mais sans explication possible. Ils prĂ©voient donc les rĂ©sultats, mais sans pouvoir en donner d’explication :

Ios (7 ; 6). MĂȘme sens : « Il en verra, moins. —  Pourquoi ? — 
 — (Exp.) — C’est juste. —  Pourquoi ? — 
 — (Sens contraires.) — Il en verra plus. —  Pourquoi ? —   »

Mon (8 ans). MĂȘme sens : « Moins. —  Pourquoi ? — 
 — (Sens contraire.) — Il en verra plus. — Pourquoi ? — Parce que les vĂ©los viennent. — Alors pourquoi il en verra plus ? —   »

De telles rĂ©actions, dont le nombre exclut le caractĂšre fortuit, donnent un nouvel exemple du dĂ©calage existant parfois entre la prĂ©vision et l’explication des phĂ©nomĂšnes, et annoncent ainsi le stade IV :

§ 4. Le stade IV : solution générale du problÚme par opérations formelles

Le propre des rĂ©actions du stade IV est non seulement que les faits donnent lieu Ă  une prĂ©vision exacte, mais encore qu’ils sont intĂ©gralement expliquĂ©s avant l’expĂ©rience. Voici quelques exemples, Ă  commencer par un cas intermĂ©diaire intĂ©ressant par le dĂ©crochage du mĂ©canisme formel :

Net (11 ; 6) : « (MĂȘme sens.) — Il en verra moins, parce que les cyclistes vont vite et que lui il avance aussi. —  (Exp.) — Oui, il va plus lentement qu’eux, et parce qu’il avance en mĂȘme temps qu’eux il fait du chemin. — (Sens contraire.) — Il en verra moins aussi. C’est la mĂȘme chose qu’avant (= mĂȘme sens), mais le contraire
 Ah non, c’est « plus » qu’il en verra, parce qu’il va en sens inverse. LĂ  il y a quelque chose qui avance et lĂ  quelque chose qui recule : les cyclistes ont moins de chemin Ă  faire. »

Pan (9 ; 8) : « (MĂȘme sens.) — Il en verra moins, parce qu’il les suivra et n’en verra pas passer autant. —  (Sens contraire.) — Il en verra plus. Il va deux fois plus vite parce que les cyclistes vont en sens inverse. Il les voit passer plus vite. — Pourquoi ? — Parce que quand une voiture nous croise, on la voit passer plus vite. Le bonhomme et les cyclistes font chacun un bout de trajet : ça va plus vite. »

Ter (10 ; 4) : « (MĂȘme sens.) — Il en verra moins. Les cyclistes mettent plus de temps pour rattraper le bonhomme. —  (Sens contraire.) — Il en verra plus qu’au dĂ©but. Quand il est immobile, les cyclistes mettent plus de temps pour venir. Quand il marche, ils mettent moins de temps parce qu’ils ont moins de trajet Ă  faire. —  Pourquoi ? — Le bonhomme fait le trajet Ă  leur place. »

Pol (10 ; 5). MĂȘme sens : « Il en verra moins, parce qu’il avance en mĂȘme temps. S’il va Ă  la mĂȘme vitesse que les cyclistes, il n’en verra qu’un
 Ça dĂ©pend de la vitesse du bonhomme. » Et pour les sens contraires : « Il en verra plus. Lorsqu’il va Ă  leur rencontre, les cyclistes peuvent le croiser plus vite : ils ont moins de parcours Ă  faire pour le rattraper. »

Chap (11 ans). MĂȘme sens : « Moins. Comme il avance, les cyclistes le rattraperont moins vite. » Sens inverse : « Il en verra plus qu’en restant immobile, parce qu’il va Ă  leur rencontre. Ça revient au mĂȘme que si les cyclistes allaient plus vite. —  Ils vont vraiment plus vite ? — Non, toujours Ă  la mĂȘme vitesse, mais il semble seulement qu’ils vont plus vite. »

Saut (12 ; 5). MĂȘme sens : « Moins : il va en avant et les cyclistes auront moins vite fait de le rattraper. » Inverses : « Plus. Ça fait comme si les cyclistes allaient plus vite : ils mettent moins de temps pour le rattraper. »

Nar (12 ; 7). MĂȘme sens : « Il en verra moins : les cyclistes mettront plus de temps pour le rattraper. » Sens contraire : « Il en verra plus qu’avant : ce sera le contraire. Il est plus rapprochĂ© des cyclistes : lorsque le bonhomme marche, les cyclistes viennent plus vite. »

Bai (13 ; 0). MĂȘme sens : « Moins, parce qu’ils doivent le rattraper et qu’il prend de l’avance. » Sens contraire : « Plus, parce que les cyclistes passeront plus vite devant lui. En rĂ©alitĂ©, ils vont Ă  la mĂȘme vitesse, mais ils gagnent du chemin. »

Nous avons tenu Ă  citer un certain nombre de ces rĂ©ponses d’enfants de 9 ; 8 Ă  13 ; 0 ans pour montrer qu’il n’est nullement exagĂ©rĂ© de parler d’une composition qualitative spontanĂ©e des mouvements, Ă  l’ñge des premiĂšres opĂ©rations formelles, et d’une comprĂ©hension trĂšs fine de la relativitĂ© des vitesses ainsi composĂ©es.

L’annonce de cette composition se fait dĂ©jĂ  sentir dans la rĂ©action intermĂ©diaire de Net : aprĂšs avoir supposĂ© que les mouvements inverses de l’observateur et des cyclistes conduisent au mĂȘme rĂ©sultat que les mouvements de mĂȘme sens, Net s’écrie : « Ah non
 lĂ  il y a quelque chose qui avance et lĂ  quelque chose qui recule », c’est-Ă -dire qu’il pressent un mĂ©canisme opĂ©ratoire rĂ©versible. Avec Pan, l’opĂ©ration s’explicite dĂ©jà : « le bonhomme va deux fois plus vite, parce que les cyclistes vont en sens inverse » de celui de l’observateur, c’est-Ă -dire donc que les vitesses s’additionnent.

Et pour bien montrer que cette composition additive ne change rien aux vitesses absolues composĂ©es entre elles, Pan prĂ©cise que ce rĂ©sultat est relatif au point de vue de l’observateur : « il les voit passer plus vite. Quand une voiture nous croise, on la voit passer plus vite ». Ter, de mĂȘme, rĂ©sume cette composition relative en disant que les cyclistes mettent moins de temps Ă  rejoindre le bonhomme allant Ă  leur rencontre parce que « le bonhomme fait le trajet Ă  leur place ». Pol procĂšde par gĂ©nĂ©ralisation Ă  partir de l’hypothĂšse « ça dĂ©pend de la vitesse du bonhomme » : Ă  mĂȘme vitesse que les cyclistes et dans le mĂȘme sens, il n’en verra qu’un, etc., et Ă  sens inverse il en verra d’autant plus que les cyclistes auront moins de parcours Ă  effectuer. Chap trouve une formule relativiste frappante, en disant que si « le bonhomme va Ă  leur rencontre, ça revient au mĂȘme que si les cyclistes allaient plus vite », et il prĂ©cise qu’il s’agit lĂ  d’une vitesse apparente (« il semble seulement qu’ils vont plus vite ») qui se superpose Ă  la vitesse absolue (« ils vont toujours Ă  la mĂȘme vitesse »). Saut reprend la mĂȘme formule « Ça fait comme si les cyclistes allaient plus vite : ils mettent moins de temps
, etc. » ainsi que Nar (« lorsque le bonhomme marche, les cyclistes viennent plus vite ») et Bai (ils « passeront plus vite devant lui : en rĂ©alitĂ© ils vont Ă  la mĂȘme vitesse, mais ils gagnent du chemin »).

Les problĂšmes que soulĂšvent les rĂ©actions de ce dernier stade sont donc les suivantes : en quoi consiste cette opĂ©ration nouvelle de composition des vitesses, que les sujets superposent Ă  celle qui constitue vers 8 ans la notion mĂȘme de vitesse (co-dĂ©placement, avec gĂ©nĂ©ralisation du dĂ©passement et mise en relations du temps et de l’espace parcouru) et pourquoi n’apparaĂźt-elle qu’au stade formel ?

Le second point est clair : comme pour ce qui est des mouvements relatifs, dont la prĂ©sente expĂ©rience ne diffĂšre que par l’introduction de vitesses distinctes, il est Ă©vident que la solution du problĂšme suppose la coordination, en un seul tout simultanĂ©, de deux systĂšmes diffĂ©rents. Chacune des deux vitesses considĂ©rĂ©es, celle du bonhomme et celle des cyclistes, forme en effet un systĂšme Ă  part. S’il s’agissait simplement de comparer ces deux vitesses pour conclure que les cyclistes vont plus vite que le bonhomme lorsqu’il se dĂ©place, il n’y aurait pas deux systĂšmes Ă  envisager, mais un seul, caractĂ©risĂ© par des temps synchrones et des espaces inĂ©gaux : le problĂšme relĂšverait ainsi des simples opĂ©rations concrĂštes. Mais il s’agit au contraire de composer ces vitesses, tout en les maintenant distinctes, en une troisiĂšme telle que le nombre des cyclistes dĂ©passant ou croisant le bonhomme diminue ou augmente. Or, cette composition suppose que l’on puisse penser sĂ©parĂ©ment Ă  chacune des deux vitesses comme Ă  deux systĂšmes diffĂ©rents, au lieu de les fondre en une seule comparaison, et cependant de les coordonner l’un Ă  l’autre en un ensemble simultanĂ©. C’est cette coordination portant sur deux systĂšmes Ă  la fois, c’est-Ă -dire cette opĂ©ration effectuĂ©e sur d’autres opĂ©rations, qui dĂ©finit la pensĂ©e formelle, ainsi que nous l’avons dĂ©jĂ  vu aux chapitres IV et V (voir chapitre IV, fin du § 5).

On comprend par cela mĂȘme en quoi consiste l’opĂ©ration nouvelle dont les sujets du stade IV se rendent capables par opposition Ă  ceux du stade III. Si l’observateur est immobile, les cyclistes dĂ©filent devant lui Ă  une certaine vitesse v1 dĂ©finie par x dĂ©passements en un temps t1. S’il se dĂ©place dans la direction des cyclistes il sera croisĂ© par les mĂȘmes x cyclistes en un temps plus court t2 (donc t2 < t1) et d’autant plus court qu’il s’avance lui-mĂȘme plus rapidement. Par consĂ©quent en un temps il croisera x + n cyclistes, c’est-Ă -dire qu’il les verra passer Ă  une vitesse plus grande. On peut dire aussi que, si e est l’espace parcouru par les x cyclistes en un temps h, lorsque l’observateur est immobile, la vitesse des cyclistes est alors de e/t1, tandis que s’il avance Ă  leur rencontre, elle est de e/t2, oĂč t2 < t1. Au contraire si le bonhomme va dans le sens des cyclistes Ă  une vitesse infĂ©rieure Ă  la leur, il lui faudra un temps t3 supĂ©rieur à t1 (donc t3 > t1) pour ĂȘtre dĂ©passĂ© par x cyclistes. Donc en il ne verra que x − n cyclistes et leur vitesse lui paraĂźtra moindre : elle n’est plus que de e/t3. L’opĂ©ration nouvelle repose ainsi sur la distinction entre la vitesse absolue (c’est-Ă -dire relative Ă  un observateur immobile) e/t1, et les vitesses relatives (c’est-Ă -dire observĂ©es par un observateur en mouvement) e/t2 ou e/t3 ; ou, en termes de dĂ©passements, sur la distinction entre la vitesse absolue x en t1 et les vitesses relatives x + n en t1 et x − n en t1.