Chapitre premier.
La marche à quatre pattes 1 a

Dans les autres recherches qui seront dĂ©crites en cet ouvrage, le sujet agira sur des objets et la prise de conscience de ses conduites sera fonction d’observables enregistrĂ©s sur ces objets (rĂ©sultats de l’action) aussi bien que sur les mouvements, etc., du sujet lui-mĂȘme. Il Ă©tait donc utile de commencer par l’analyse d’une situation dans laquelle le rĂŽle des objets est rĂ©duit au minimum et oĂč cependant l’action soit assez complexe pour soulever un problĂšme de prise de conscience, sans pour autant soulever de difficultĂ©s telles que celle-ci demeure trop tardive. La marche Ă  quatre pattes prĂ©sente Ă  cet Ă©gard une situation excellente, puisqu’elle est dĂ©couverte avant mĂȘme que l’enfant marche sur ses pieds seuls et que l’objet indispensable Ă  son exercice se rĂ©duit Ă  un plancher immobile servant de support et non pas d’instrument ou d’objectif. En outre, il y a lĂ  une occasion particuliĂšrement favorable de vĂ©rifier l’une de nos hypothĂšses gĂ©nĂ©rales : que la prise de conscience est fonction de rĂ©glages actifs comportant des choix plus ou moins intentionnels et non pas de rĂ©gulations sensori-motrices plus ou moins automatiques. Il n’est pas douteux, en effet, que la marche Ă  quatre pattes Ă©tant familiĂšre ne comporte guĂšre, sauf si on la parsĂšme d’obstacles que des rĂ©gulations de ce second type et une partie au moins de l’hypothĂšse serait infirmĂ©e si une telle conduite s’accompagnait Ă  tout Ăąge d’une prise de conscience adĂ©quate.

La procĂ©dure adoptĂ©e consiste d’abord Ă  demander au sujet de marcher Ă  quatre pattes pendant une dizaine de mĂštres, puis d’expliquer verbalement comment il a fait. AprĂšs quoi, on lui fait montrer les mouvements qu’il imagine sur un petit ours, dont les pattes sont articulĂ©es. Si nĂ©cessaire l’expĂ©rimentateur se met lui-mĂȘme par terre et l’enfant lui donne ses instructions : quel membre avancer d’abord, etc. Ensuite, le sujet est priĂ© de recommencer sa marche Ă  quatre pattes, mais en faisant bien attention Ă  ce qu’il fait et en le dĂ©crivant au fur et Ă  mesure. En cas de prise de conscience erronĂ©e, on demande Ă  l’enfant d’exĂ©cuter les mouvements qu’il a lui-mĂȘme dĂ©crits et de vĂ©rifier si sa description est correcte. Enfin, si tout cela ne suffit pas, on suggĂšre une marche Ă  quatre pattes rapide s’arrĂȘtant lorsqu’on dit « stop » en faisant alors analyser le dernier mouvement Ă©bauchĂ©.

1. Le niveau IA

Les sujets de ce niveau IA (4 ans et parfois quelques cas retardĂ©s jusqu’à 7 ans) dĂ©crivent leur marche selon le schĂ©ma suivant que nous appellerons en Z (ou renversĂ©) : une main puis l’autre et ensuite un pied puis l’autre (ou sens inverse). Ce schĂ©ma s’oppose Ă  celui en N (ou renversĂ©) : la main droite (ou gauche) puis le pied du mĂȘme cĂŽtĂ© et ensuite l’autre main puis le pied de ce mĂȘme second cĂŽtĂ©. Il se distingue Ă©galement du schĂ©ma en X (main gauche ou droite puis pied de l’autre cĂŽtĂ© et ensuite main puis pied symĂ©triques). Voici des exemples :

Syl (4 ; 4) marche quelques mĂštres (en X) : « Comment tu fais ? — Je bouge les mains, les bras, les pieds et les jambes et la tĂȘte. — Mais d’abord ? — Je bouge tout en mĂȘme temps. — (Sur l’ours.) — D’abord celui-lĂ  (pied gauche), ça (pied droit), ça (main gauche) et ça (main droite). — Marche encore une fois et remarque bien ce que tu fais ? — (MĂȘme description.) — Un enfant m’a dit que c’était comme ça (description en X). C’est juste ? — Non, d’abord ça et ça, etc. (description en Z). — Tu me montres comment je dois faire (Ă  terre). — Cette main puis celle-lĂ , puis ce pied puis celui-lĂ  (Z). »

Pau (4 ; 7) marche en X : « Comment tu as fait ? — On met les deux jambes et puis les deux mains. — Montre-moi sur l’ours. — (Pied de droite puis gauche, main droite puis gauche.) — C’est comme ça que tu marches ? — Les deux pieds et aprĂšs la main gauche et la main droite. — Comment ça ? — Les deux pieds en mĂȘme temps, puis une main puis l’autre. — Montre-moi ce que je dois faire (Ă  terre). — (Un pied aprĂšs l’autre puis une main aprĂšs l’autre.) — Mets-toi par terre et marche comme tu dis que tu as marchĂ©. — (Il avance les deux mains en mĂȘme temps puis est bloquĂ©.) — C’est comme tu m’as dit ? — Oui. — Marche encore une fois et dis-moi bien ce que tu as fait ? — (À nouveau Z.) »

Nad (4 ; 9). MĂȘmes rĂ©actions : les deux mains puis les deux pieds, chaque fois l’un aprĂšs l’autre, etc. Lorsqu’on lui demande de marcher comme elle a dit, elle l’essaie puis hĂ©site et reprend la marche en X : « Qu’est-ce que tu as bougĂ© d’abord ? — (MĂȘme description.) »

Mic (4 ; 6) aprĂšs les mĂȘmes rĂ©actions (« D’abord les mains, d’abord une et aprĂšs l’autre. AprĂšs les jambes, une et aprĂšs l’autre »), sauf une surprenante succession en X lorsqu’il s’agit de l’ours, il marche Ă  nouveau lui-mĂȘme en cherchant Ă  dĂ©crire ce qu’il exĂ©cute pendant la marche elle-mĂȘme : « Je prends cette main, puis celle-lĂ , puis un pied et un pied (cela en contradiction continuelle avec ce qu’il fait). » Lorsqu’on lui suggĂšre la description en X : « Non, c’est les animaux qui font comme ça (et il le montre sur l’ours). — Marche encore. — (Il le fait en X et dĂ©crit Ă  nouveau en Z.) »

Cette solution en Z montre Ă  l’évidence l’absence initiale de prise de conscience des mouvements propres Ă  la marche Ă  quatre pattes, puisqu’on fait aucun sujet n’avance ainsi (contrairement au schĂ©ma en N, parfois utilisĂ© et au schĂ©ma en X nettement dominant dans l’action). Il s’agit donc de comprendre pourquoi prĂ©domine d’abord un tel modĂšle et la rĂ©ponse est sans doute que, si l’on demande un ordre de succession Ă  des sujets qui ne l’aperçoivent pas (« Je bouge tout en mĂȘme temps », dit Syl), l’ordre le plus simple est de faire intervenir les mains en premier lieu, puis les pieds (ou l’inverse, mais sans croisement entre mains et pieds) et de rĂ©pĂ©ter sur les uns le mĂȘme ordre que sur les autres (sinon la figure serait ⊐ ou ⊏ et non pas Z). Or, sur 34 rĂ©actions de ce type entre 4 et 8 ans, on trouve effectivement 30 Z contre seulement 4 ⊐, ce qui montre assez que l’ordre demandĂ© reprĂ©sente sans plus la construction la plus simple et non pas le produit d’un effort de lecture.

Il est Ă  noter cependant que, du point de vue de l’imitation des mouvements sur le petit ours, Mic parvient contrairement aux autres sujets Ă  un modĂšle en X. On aurait pu considĂ©rer cela comme un effet de hasard, puisque immĂ©diatement aprĂšs il donne des instructions en Z Ă  l’expĂ©rimentateur qui les exĂ©cute Ă  terre, et qu’il continue Ă  conceptualiser en Z ce qu’il fait lui-mĂȘme dans une marche au ralenti dont il cherche Ă  dĂ©crire au fur et Ă  mesure les mouvements rĂ©els, mais qu’il contredit ainsi. Mais, Ă  la fin de l’interrogation, lorsqu’on lui propose un modĂšle en X il rĂ©pond aussitĂŽt, non pas qu’il est faux (comme le dit par exemple Syl), mais que « c’est les animaux qui font comme ça ». Autrement dit, il semble conserver Ă  titre de souvenir-image la marche d’un chien, d’un chat ou d’un cheval, mais sans que cela lui serve en rien Ă  prendre conscience de ses propres mouvements, car il semble plus facile d’observer les autres que soi-mĂȘme. Au total, le schĂšme en Z paraĂźt donc n’ĂȘtre choisi Ă  ce niveau qu’en tant que le plus simple, et nous verrons effectivement les sujets des niveaux suivants commencer souvent par une rĂ©action en Z avant d’atteindre le N ou mĂȘme le X.

2. Le niveau IB

Les sujets examinĂ©s de 5 et 6 ans ont fourni la description de type N : main puis pied (ou l’inverse) du mĂȘme cĂŽtĂ©, puis les deux successivement de l’autre. Mais cette solution non rencontrĂ©e Ă  4 ans se retrouve chez un tiers environ des sujets de 7 Ă  10 ans et jusque chez des adultes (qui ont cependant avancĂ© selon la marche en X) 2. Voici des exemples :

Col (5 ; 6). Sa prise de conscience dĂ©bute par une solution en Z, qu’il prescrit Ă©galement Ă  l’expĂ©rimentateur. Par contre, lorsqu’on lui demande de marcher Ă  nouveau mais lentement et en s’observant bien, il donne : « La main droite, puis le pied droit, la main gauche et le pied gauche », donc la solution en N (bien qu’il ait marchĂ© en X). « Marche encore une fois lentement. — D’abord celui-lĂ  (pied de droite), puis la main droite, puis le pied gauche et la main gauche (donc en N renversĂ©). — Maintenant tu vas marcher et me dire en mĂȘme temps ce que tu fais. — (Il marche en X tout en rĂ©pĂ©tant verbalement l’ordre en N renversĂ©, puis il marche conformĂ©ment Ă  cet ordre.) — Encore une fois. — (Il marche cette fois jusqu’au bout en X.) — Mon pied droit, ma main droite, mon pied gauche et ma main gauche. »

Art (6 ; 2) marche en X : « Je soulĂšve mes jambes et mes mains. — Comment ? — (Elle recommence en X.) — Celui-lĂ  (pied droit) et celui-lĂ  (gauche). — Et aprĂšs ? — La main droite et la main gauche donc en Z). » Idem pour l’ours et pour les instructions Ă  l’expĂ©rimentatrice. Mais lorsqu’on lui demande d’avancer lentement en faisant trĂšs attention, elle donne quoique marchant en X : pied droit, main droite, pied gauche, main gauche (donc N renversĂ©). Pour la marche rapide, elle retombe en Z. « Et maintenant marche de nouveau lentement et raconte en mĂȘme temps comment tu fais. — Main droite main gauche, pied gauche main droite, main gauche pied gauche, main droite pied droit, etc. » Or, ayant commencĂ© Ă  marcher en X, elle adapte ensuite sa marche Ă  ce qu’elle dit et marche en N.

Lai (6 ; 11) marche en X puis dĂ©signe sans parler le pied droit, la main droite, le pied gauche et la main gauche (N). Sur l’ours, il imprime d’abord un mouvement en Z puis se corrige en N. Sur l’expĂ©rimentateur, par contre, il donne ses instructions en X puis, marchant Ă  nouveau lui-mĂȘme mais lentement et en parlant, il marche en X et dĂ©crit un instant ce qu’il fait en X, mais retombe en N sans voir que cela ne correspond plus Ă  ses propres mouvements. Sur l’ours (Ă  nouveau), il continue en N.

Ce modĂšle en N, non rencontrĂ© Ă  4 ans et qui prĂ©domine nettement Ă  5 et 6 ans, se retrouve chez le tiers des sujets de 7 Ă  10 ans et, comme on l’a vu, chez quelques adultes. Contrairement au schĂ©ma en Z, il reprĂ©sente d’ailleurs un mode possible de marche effective, quoique bien moins frĂ©quent qu’en X. Mais ce qui nous importe ici est que cette convergence Ă©ventuelle ne correspond pas Ă  une prise de conscience adĂ©quate : lorsque le sujet dĂ©crit sa marche en N, il avance en rĂ©alitĂ© en X (Col, Art et Lai, etc.). Par contre, il arrive (mais ce n’est nullement Ă©quivalent) que, dĂ©crivant sa marche en N, le sujet en vienne Ă  ajuster ses mouvements effectifs Ă  ce qu’il est en train d’exposer verbalement : c’est le cas de Art, Ă  la fin, lorsque marchant en X et conceptualisant son action en N, elle se met Ă  avancer rĂ©ellement en N. En cet exemple, il n’y a donc pas prise de conscience conceptualisĂ©e d’une action antĂ©rieure, mais au contraire influence de la conceptualisation sur l’action ultĂ©rieure. Or, cette diffĂ©rence est trĂšs significative. Elle indique, en effet, que quand l’enfant marche Ă  quatre pattes pour ne raconter qu’ensuite comment il a fait, son action demeure dirigĂ©e par de simples rĂ©gulations sensori-motrices automatisĂ©es, qui ne suffisent alors pas Ă  engendrer une prise de conscience adĂ©quate. Au contraire, lorsque le rĂ©cit accompagne l’action, le sujet en vient, avant d’avancer un pied ou une main, Ă  hĂ©siter entre plusieurs possibilitĂ©s, ce qui l’oblige Ă  choisir : or, agir en fonction d’un choix est prĂ©cisĂ©ment le propre d’un rĂ©glage actif, source ordinaire des prises de conscience. Dans le cas particulier, il n’y a pas, il est vrai, action rĂ©glĂ©e activement puis prise de conscience conceptualisĂ©e et adĂ©quate, mais d’abord une conceptualisation hĂ©tĂ©rogĂšne Ă  l’action, puis rĂ©glage actif, puis action rĂ©glĂ©e sur la conceptualisation et devenant, de ce fait mĂȘme, consciente. Seulement, mĂȘme si le rĂ©glage actif procĂšde ici d’une conceptualisation d’abord Ă©trangĂšre Ă  l’action effective, ces exemples nous imposent la distinction entre les deux sortes de rĂ©gulations, automatisĂ©e ou active, et elle nous sera utile dans la suite.

3. Le stade II

DÚs le niveau IIA (7-8 ans), nous voyons apparaßtre de façon systématique chez la moitié des sujets la solution en X, non représentée auparavant (sinon à titre épisodique chez Lai au niveau IB). Ce modÚle en X se retrouve ensuite dans les deux tiers des cas du niveau IIB. Voici des exemples du niveau IIA :

Mar (7 ; 6) marche d’emblĂ©e en X mais dĂ©crit d’abord ses mouvements en Z : « Pour marcher comme un petit chat, je mets la main droite, puis la main gauche, puis le pied droit et aprĂšs l’autre
 toujours comme ça. — Fais encore un petit tour. Tu as un peu remarquĂ© comment tu faisais ? — La main droite (silence) aprĂšs c’est la main gauche, le pied droit, le pied gauche (etc. : encore en Z). — TrĂšs bien. Marche encore une fois et regarde bien. — (Elle marche cette fois lentement.) — La main droite et aprĂšs (hĂ©sitation) je prends le pied gauche et aprĂšs la main gauche et aprĂšs le pied droit (donc cette fois en X). — Montre sur ce petit ours. — (Montre en X.) — Et marche encore une fois. — (Elle dĂ©crit en X). »

Jen (8 ; 11) dĂ©crit d’abord sa marche selon le schĂ©ma Z, puis celle de l’ours selon N, puis Ă  nouveau sa propre marche en Z et ensuite en N. Par contre, lorsqu’on l’arrĂȘte brusquement : « Continue. — C’est la main droite et le genou gauche, puis la main gauche et le genou droit (X). — Maintenant marche trĂšs vite. — Main droite et genou gauche, puis main gauche et genou droit. — Tu te souviens de ce que tu disais avant ? — (Elle rappelle la description en Z.) — C’était juste ? — Non, c’était faux. — Montre sur l’ours. — (Elle montre en X.) — C’est la mĂȘme chose que toi ? — Oui, je crois. »

Et des cas du niveau IIB :

Rau (9 ; 8) : « Tu sais marcher Ă  quatre pattes ? — (Elle le fait en X.) — Comment as-tu fait ? — Je mets mes genoux et mes mains par terre. J’avance avec ma main droite et aussi avec le genou gauche, puis la main gauche j’avance, je mets le genou droit (donc d’emblĂ©e en X). — Montre-moi sur l’animal. — (Le fait en X.) — Tu vas me dire Ă  moi. — Main droite en avant, pied gauche en avant, main gauche en avant, genou droit en avant. »

Jac (10 ; 6) marche en X : « Dis-nous ce que tu as fait. — Je me suis agenouillĂ©, les deux mains par terre. J’ai avancĂ© la main droite, puis le genou gauche ; la main gauche, puis le genou droit (d’emblĂ©e en X). — Et sur l’animal ? — (Montre Ă©galement en X.) »

Jul (10 ; 3), par contre, dĂ©bute en Z, puis montre en N sur l’ours : « C’est ce que tu as dit tout Ă  l’heure ? — Pas tout Ă  fait, j’ai dit que les mains et les pieds devaient ĂȘtre ensemble. — Recommence Ă  marcher. — (Elle dĂ©crit en N et se met alors Ă  marcher en N.) — TrĂšs vite. — (Marche en X.) — Comment as-tu fait ? — Pied gauche avec main droite et main gauche avec pied droit. »

Cette arrivĂ©e Ă  la prise de conscience de la marche soulĂšve un problĂšme si l’on en demeure Ă  l’hypothĂšse selon laquelle les rĂ©gulations automatisĂ©es dirigeant les actions sensori-motrices ne suffisent Ă  engendrer cette conceptualisation. Il est, en effet, clair que si la marche Ă  quatre pattes est dĂ©jĂ  automatisĂ©e aux niveaux prĂ©cĂ©dents, elle ne la reste pas moins Ă  ce niveau, puisqu’elle l’était encore chez les adultes respectables dont il a Ă©tĂ© question au § 2 (n. 1). En quoi la prise de conscience dont tĂ©moignent nos sujets des niveaux IIA et surtout IIB peut-elle alors ĂȘtre considĂ©rĂ©e comme influencĂ©e d’une façon quelconque par un rĂ©glage actif, d’une façon directe ou indirecte ?

Il convient ici de distinguer deux cas. Il y a d’abord celui des sujets chez lesquels les questions posĂ©es aboutissent Ă  rompre ou tout au moins Ă  diminuer l’automaticitĂ©, ce qui revient alors Ă  introduire une part de choix donc de rĂ©glage actif dans la poursuite de l’action. Or, nous disposions de trois mĂ©thodes Ă  cet Ă©gard. La premiĂšre consiste Ă  demander au sujet de l’effectuer au ralenti en « regardant bien » ce qu’il fait (Ă  moins que ce ralentissement soit Ă  un moment donnĂ© dĂ©cidĂ© spontanĂ©ment par l’enfant, comme il arrive Ă  Mar). En ce cas, il va de soi que moins l’action se dĂ©roule Ă  son rythme naturel et plus est diminuĂ©e l’automatisation (une variante consiste Ă  faire marcher « trĂšs vite » comme chez Jul). La seconde mĂ©thode consiste Ă  demander au sujet de marcher conformĂ©ment Ă  sa description, ce qui contrecarre Ă©galement l’automatisme et conduit Ă  des choix. La troisiĂšme, qui est la plus efficace (voir Jen), revient Ă  stopper l’action puis Ă  la faire continuer, ce qui brise en partie l’automatisation et force Ă  des choix. Or, Ă  considĂ©rer l’effet de ces procĂ©dures, on constate avec intĂ©rĂȘt qu’il est trĂšs faible aux niveaux IA et B (2/7 des cas avec seulement passage des modĂšles Z Ă  N) et rĂ©el au stade II (5/6 des cas en IIA et 8/9 en IIA et B rĂ©unis avec passages Ă  X).

Le second cas est celui des sujets du niveau IIB qui, comme Rau et Jac, fournissent d’emblĂ©e une conceptualisation et ne rentrent donc pas dans les catĂ©gories prĂ©cĂ©dentes (passage Ă  X aprĂšs rupture au moins partielle de l’automatisme). En ce cas on peut supposer que, cherchant dĂšs le dĂ©part Ă  analyser sa marche, le sujet substitue par le fait mĂȘme un certain nombre de choix Ă  ses mouvements automatiques (ce qui nous arrive Ă  tous lorsqu’en descendant rapidement un escalier nous essayons, pour une raison quelconque, de guider nos mouvements au risque de les ralentir inutilement).

Mais si ces diverses considĂ©rations paraissent justifiables, il reste nĂ©anmoins Ă  comprendre pourquoi ces divers facteurs imposant une diminution d’automatisme et une part de rĂ©glage actif avec prise de conscience ne jouent qu’à partir du niveau IIA, c’est-Ă -dire des dĂ©buts de la rĂ©versibilitĂ© opĂ©ratoire. C’est naturellement qu’il existe une parentĂ© Ă©troite entre cette rĂ©versibilitĂ© et l’espĂšce de rĂ©troaction que comporte l’effort de prise de conscience d’une action tendant Ă  se dĂ©rouler de façon autonome et quasi automatique, et qu’il faut donc un certain niveau de conceptualisation pour que celle-ci acquiĂšre le pouvoir de contrebalancer cette automatisation. Il est frappant de constater Ă  cet Ă©gard qu’avant le niveau IIA, lorsqu’on demande au sujet de marcher conformĂ©ment Ă  ce qu’il dit, on n’obtient en gĂ©nĂ©ral aucun changement (sauf Col et Art en IB) ou une marche simplement hĂ©sitante et saccadĂ©e, tandis que dĂšs 7 ans tous les sujets modifient leur maniĂšre de faire. Est-ce alors le dĂ©but de rĂ©troaction inhĂ©rent Ă  l’essai de prise de conscience qui conduit Ă  la rĂ©versibilitĂ© ou l’inverse ? Il est clair que ce sont aux modifications de l’action qu’il faut recourir pour expliquer la formation des opĂ©rations rĂ©versibles et nous avons souvent insistĂ© sur le rĂŽle des anticipations et des rĂ©troactions dans cette genĂšse. Le caractĂšre essentiellement automatique des actions Ă©tudiĂ©es ici constitue Ă  cet Ă©gard un cas assez particulier. Mais, prĂ©cisĂ©ment parce qu’il est particulier, on ne saurait en rendre compte sans le replacer dans le contexte gĂ©nĂ©ral des actions de ces niveaux : d’un tel point de vue la seule raison valable de la diminution de rĂ©sistance des automatisations vers 7-8 ans est alors Ă  chercher dans les tendances gĂ©nĂ©rales qui, vers cet Ăąge, orientent le sujet vers les rĂ©troactions et les anticipations et qui sont plus claires dans l’ensemble des conduites que dans le cas limite analysĂ© en ce chapitre. Cela revient Ă  dire que pour substituer une bonne conceptualisation aux dĂ©formations antĂ©rieures qui, aux niveaux IA et IB, empĂȘchent le sujet d’atteindre les observables inhĂ©rents Ă  sa propre action, il faut comme en tous les cas analogues, que le sujet recoure Ă  des coordinations infĂ©rentielles lui permettant d’orienter ses observations malaisĂ©es : or, ces coordinations sont naturellement d’autant plus tardives que les observables sont d’abord davantage dĂ©formĂ©s.