Avant-propos a

Le problème de la prise de conscience intéresse de plus en plus la psychologie scientifique, depuis que l’on a admis que, contrairement aux thèses du béhaviorisme classique, il n’y a pas de dichotomie ni d’opposition de principe entre comportement et conscience, car la « prise de conscience » constitue elle-même une conduite, en interaction avec toutes les autres. C’est la psychologie philosophique qui fait de l’introspection une donnée première et même une sorte de pouvoir illimité, coextensif de toute vie mentale. Avec la psychologie des conduites on s’est au contraire aperçu du fait qu’une part considérable de celles-ci, ou de leur mécanisme, demeure inconsciente et que la prise de conscience exige par conséquent l’intervention d’activités spéciales, dépendant des autres et devenant en retour susceptible de les modifier. On peut presque aller jusqu’à dire que la « prise » de conscience représente autre chose et davantage qu’une « prise », c’est-à-dire qu’une incorporation à un domaine donné d’avance avec tous ses caractères et qui serait « la conscience » : il s’agit en réalité d’une construction véritable, qui consiste à élaborer, non pas « la » conscience considérée comme un tout, mais ses différents niveaux en tant que systèmes plus ou moins intégrés. Conçu en de tels termes, le problème s’est même posé sur le terrain psychophysiologique avec les travaux sur la « vigilance ». Inutile de rappeler qu’on le retrouve en psychanalyse avec la question de la « catharsis ».

Dans l’ouvrage qu’on va lire, on se place exclusivement au point de vue des conduites, des actions matérielles aux opérations. Les résultats utilisés sont ceux de recherches poursuivies au Centre d’épistémologie génétique, à titre de compléments des travaux sur la causalité. Mais comme la prise de conscience comporte une signification plus largement psychologique qu’épistémologique, notre ami P. Fraisse a bien voulu, et nous l’en remercions, incorporer ce volume dans sa collection « Psychologie d’aujourd’hui ». Il peut néanmoins être intéressant de signaler pourquoi les recherches sur la causalité devaient conduire au problème de la prise de conscience, car si la notion de cause est née de l’action propre, les structures causales sont profondément transformées selon les degrés de la conceptualisation consciente qui modifie cette action.

Une première raison était donc qu’au niveau sensori-moteur, l’enfant de quelques mois ne découvre d’abord de connexions causales que sur le terrain de son action manuelle avant d’en apercevoir dans les rapports entre les objets. Aux niveaux représentatifs, d’autre part, la causalité ne revient d’abord qu’à attribuer aux objets des activités analogues aux actions propres avant qu’il s’agisse d’attributions d’opérations proprement dites. On pourrait voir en de telles suppositions une sorte de rajeunissement de la thèse de Maine de Biran et c’est ainsi que Michotte interprétait nos conceptions. Mais c’est à tort et la différence essentielle consiste en ceci que pour le philosophe français, le sujet était censé parvenir à une introspection plus ou moins complète (avec sentiment du moi, de l’effort en tant que force, etc.) du mécanisme causal de ses propres actions, pour ne le généraliser qu’ensuite aux objets extérieurs, par une sorte d’« induction » de ce qu’il avait ainsi découvert sur lui-même ; au contraire selon nos résultats, le psychomorphisme initial de la causalité physique ainsi que l’attribution ultérieure des mécanismes opératoires aux objets eux-mêmes constituent des processus inférentiels essentiellement inconscients, donc dépourvus de ce caractère d’intuition immédiate que postulait la thèse biranienne, et surtout sans rapport avec une conscience (d’abord inexistante) du moi. Il y avait là une première raison pour chercher à analyser de plus près la prise de conscience de l’action propre et en quoi celle-ci est modifiée par une telle intériorisation.

Mais de façon plus générale, et c’était là la seconde et principale raison de ces nouvelles études, il importait d’examiner ce que sont les conceptualisations des sujets (y compris les explications causales, mais se limiter à elles) lorsqu’elles portent, non plus sur des situations physiques quelconques (transmissions de mouvements, compositions vectorielles, etc.), mais sur des effets dépendant entièrement des actions de l’enfant et de son « intelligence pratique » : utiliser une fronde ou un plan incliné, construire un chemin en montée, etc., autrement dit résoudre des problèmes faciles avec succès précoces. En de tels cas, la question est d’abord d’établir ce dont l’enfant est conscient en ses propres actions et notamment ce qu’il remarque des régulations dont elles témoignent, qu’il s’agisse de régulations sensori-motrices plus ou moins automatiques ou de réglages plus actifs avec choix des moyens parmi plusieurs possibilités. Mais ensuite la question est aussi, lorsque le problème posé touche à des relations causales, de voir si cette causalité de l’action propre est plus claire ou plus rapidement comprise que les rapports causaux entre les objets comme tels et non plus entre ceux-ci et les actes du sujet. Il y a là tout un vaste domaine mais peu connu, bien que d’une grande importance pour la psychologie et l’épistémologie. Du point de vue psychologique, en effet, la prise de conscience constitue un processus bien plus complexe qu’un simple éclairage intérieur et il reste à analyser les lois de la conceptualisation qu’il suppose en tous les cas. En d’autres termes, les psychologues se sont surtout demandé à quelles occasions il y a ou non prise de conscience mais ont trop négligé l’autre question, qui lui est complémentaire, et qui est d’établir « comment » elle procède, ce dont il nous faudra nous occuper tout autant. Du point de vue épistémologique, d’autre part, l’intériorisation des actions est à la source des structures opératoires, logico-mathématiques comme causales et exige donc un examen attentif.

Dans le présent ouvrage, nous étudierons les situations dans lesquelles la réussite des actions est précoce parce que les coordinations qu’elles supposent résultent de simples différenciations dues aux régulations plus ou moins automatiques d’une démarche globale initiale. En un volume ultérieur, qui sera intitulé Réussir et comprendre , nous analyserons par contre le cas des réussites plus tardives, par étapes successives dues à des coordinations entre schèmes distincts et à un réglage plus actif supposant en cours de route l’introduction de moyens nouveaux.

J. P.