Chapitre II.
Le trajet d’un projectile lancĂ© par une fronde 1 a

La fronde dont il s’agira est de la forme la plus simple : une boule de bois de 5 cm de diamĂštre fixĂ©e au bout d’une ficelle que le sujet lĂąche aprĂšs quelques tours, de maniĂšre Ă  atteindre un but. La rĂ©ussite est prĂ©coce et, selon Diodore de Sicile, les habitants des BalĂ©ares Ă©taient particuliĂšrement adroits Ă  cet exercice parce que les mĂšres y habituaient les tout jeunes enfants en suspendant leur pain au bout d’une perche et en les laissant Ă  jeun jusqu’à ce qu’ils l’eussent abattu au moyen de leur fronde (EncyclopĂ©die de Diderot et d’Alembert, 1757, p. 337). Mais notre problĂšme est celui de la prise de conscience de la visĂ©e et du trajet parcouru par la boule, puisqu’une rĂ©ussite sensori-motrice n’entraĂźne pas toujours une conceptualisation exacte et qu’il est intĂ©ressant de rechercher pourquoi.

La technique adoptĂ©e a commencĂ©, dans la majoritĂ© des cas, par une dĂ©monstration des mouvements circulaires de la boule, retenue par la ficelle sur le plan horizontal et Ă  ras du sol en demandant (sans poser de buts) dans quelle direction elle s’engagera si on la lĂąche. On ne prĂ©cise pas les points de lĂąchage, mais on fait tourner la balle tantĂŽt dans le sens des aiguilles d’une montre (ce que nous dirons « à droite » par rapport Ă  12 h), tantĂŽt en sens inverse (que nous appellerons « à gauche »), en examinant si l’enfant prĂ©voit des directions opposĂ©es. AprĂšs quoi, le sujet fait l’expĂ©rience lui-mĂȘme et c’est seulement ensuite que l’on pose un but sous la forme d’une boĂźte en carton rectangulaire dans laquelle l’enfant devra faire aboutir la balle en la lĂąchant simplement. En d’autres cas, on commence directement par les essais d’atteindre le but en lĂąchant la boule, aprĂšs l’avoir fait tourner sans exercice prĂ©alable de la rotation avec dĂ©part non dirigĂ© par une visĂ©e. Les deux sortes de donnĂ©es sont utiles.

Pour la partie de l’expĂ©rience avec but, la boĂźte est d’abord situĂ©e en face du cercle de rotation, au-delĂ  d’un point que nous dĂ©signerons par 12 h comme s’il s’agissait d’un cadran horaire, tandis que le sujet est placĂ© en deçà de 6 h : la boĂźte est Ă  une distance telle que pour l’atteindre avec la balle il faut lĂącher celle-ci Ă  environ 9 h par rotation Ă  droite et Ă  3 h par rotation Ă  gauche. En fait, presque tous les sujets dĂšs 4 ans rĂ©ussissent cette Ă©preuve motrice et ce ne sont donc pas les Ă©tapes de cette action elle-mĂȘme qui nous fourniront les critĂšres des niveaux qu’on va dĂ©crire, encore que naturellement il s’agit d’analyser soigneusement les tĂątonnements des enfants aux diffĂ©rents niveaux avant le succĂšs plus ou moins rapide. Le problĂšme intĂ©ressant est comme dĂ©jĂ  dit celui de la prise de conscience et de la conceptualisation de ces actions : on demande essentiellement Ă  cet Ă©gard oĂč le sujet a lĂąchĂ© la balle et il peut rĂ©pondre verbalement, ou en montrant simplement l’endroit (avec une petite croix ou un autre indice), ou par un dessin, ou en reproduisant au ralenti son action, ou encore en donnant ses instructions Ă  l’expĂ©rimentateur qui les exĂ©cute au fur et Ă  mesure. On peut en outre dĂ©placer le but Ă  gauche ou Ă  droite par rapport Ă  12 h, ou dĂ©placer l’enfant, ou faire prĂ©voir dans quelle direction ira la balle si on la lĂąche sur tel ou tel point, etc. Comme on le verra, il existe jusqu’au stade III de 11-12 ans de notables diffĂ©rences entre l’action rĂ©elle du sujet et la description qu’il en donne.

Tout un groupe de sujets (voir le § 6) a, en outre, Ă©tĂ© interrogĂ© dans le prĂ©au de l’école et non pas dans une petite salle, en demandant alors d’effectuer les rotations de la fronde dans l’espace et debout, et non pas Ă  ras du sol. Le plan de rotation reste d’abord libre : vertical, oblique ou horizontal (par-dessus la tĂȘte ou devant l’enfant). Mais, s’il le faut, on provoque des complĂ©ments sur les plans non choisis. Le dessin est ici indispensable pour juger de la reprĂ©sentation que le sujet se donne de ses actions.

1. Le niveau IA

Voici d’abord quelques cas :

Lau (4 ; 7) se fait montrer par Ala (4 ; 10) ce qu’il s’agit de faire. Ala rĂ©ussit et Lau explique : « Il a tournĂ© et ça a Ă©tĂ© dans le carton. — Comment il a fait ? — Parce qu’il n’a pas
 il a fait beaucoup tourner. » AprĂšs un nouvel essai d’Ala, cette fois avec Ă©chec, Lau attribue celui-ci au fait qu’« il a beaucoup tournĂ©. — Comment faire ? — Moins tourner ». Lau essaie ensuite trois fois en tournant d’abord puis en interrompant son mouvement de rotation vers 6 h et en jetant la balle par lancer simple : « Tu fais la mĂȘme chose que lui ? — Oui. » Encore trois essais analogues puis Ala lui dit que « Tourner ça suffit ». Lau tourne alors, puis lĂąche de cĂŽtĂ© et rĂ©ussit. AprĂšs quoi, elle oscille entre les lancements et les rotations en lĂąchant la balle vers 4 h (sens vers la gauche). Les lancements ont, par contre, lieu Ă  6 h et non pas Ă  12 h, aprĂšs quelques rotations, comme si la boule devait partir de l’endroit oĂč est placĂ© le sujet et suivre de lĂ  face Ă  la boĂźte le diamĂštre du cercle dĂ©crit par les rotations.

Tom (4 ; 5) imite trĂšs bien les rotations : « Et si tu lĂąchais ? — Ça ferait zoup (des ronds), puis zoup (la balle partirait). — OĂč ? — Par lĂ  (Ă  peu prĂšs en face). Si on tourne trĂšs fort, elle tourne jusque lĂ -bas (fond de la classe). » Il ne prĂ©voit pas de changement de direction de la balle au lĂącher, selon qu’on tourne Ă  gauche ou Ă  droite. But (expĂ©rimentateur en face) : il lĂąche Ă  12 h (dĂ©part Ă  droite), puis Ă  6 h (pour qu’elle suive le diamĂštre), mais elle part Ă  gauche, puis Ă  9 h avec rĂ©ussite : « Comment ça a fait ? — De l’autre cĂŽtĂ© (sens inverse), ça va trop loin ; comme ça (sur la droite), ça va lĂ  (but). » Instruction Ă  l’expĂ©rimentateur : « Il faut lĂącher vite, puis ça va lĂ -bas (direction indĂ©terminĂ©e) », sans considĂ©ration du point de lĂąchage. « Et pour aller lĂ  (d’un cĂŽtĂ©) ? — Il faut se mettre lĂ  (il se met en face). — Et là ? — Se mettre lĂ  (de nouveau en face), etc. » AprĂšs rĂ©ussites : « Maintenant montre comment ça a fait ? — Comme ça (il montre comme Lau quelques rotations, puis un dĂ©part de la balle Ă  l’opposĂ© du but, prĂšs du sujet et traversant le cercle des rotations selon son diamĂštre entre le sujet et le but). — Et pour aller lĂ -bas (de cĂŽtĂ©) ? — C’est trop loin. »

Her (4 ; 10) avec but (boĂźte) dĂšs le dĂ©but : il tourne Ă  droite et manque, puis Ă  gauche et lĂąche involontairement Ă  3 h, arrivant presque dans le carton : « Si tu tournes dans un sens et dans l’autre ça fait le mĂȘme chemin ? — Oui. — Ça va oĂč ? — Au mĂȘme endroit. » AprĂšs plusieurs Ă©checs il rĂ©ussit (de 7-8 h), mais en accompagnant de la main la balle vers le but. « Tu l’as lĂąchĂ©e oĂč ? — Ici (12 h). — Et si tu tournes dans l’autre sens ? — Il faut le lĂącher dans l’autre sens. — OĂč ? — Ici (6 h, avec traversĂ©e du cercle le long du diamĂštre). »

Ala (4 ; 10) sans but initial : « Si tu lĂąches ? — Elle va tout droit (= non pas en rond). — OĂč ? — Elle va partout. — Essaie. — (Il tourne Ă  droite.) — Et dans l’autre sens ? — MĂȘme chose. » But : rĂ©ussite au troisiĂšme essai avec dĂ©part Ă  8-9 h. « Et dans l’autre sens ? — Ça fait la mĂȘme chose pour partir (il rĂ©ussit nĂ©anmoins). — Quand sais-tu qu’il faut la lĂącher ? — Il faut lĂącher quand elle est
 quand on voit le carton. »

Voc (5 ; 3) sans but : « Elle irait partout, ici dans le coin (elle montre Ă  gauche en arrivant d’elle, en tournant Ă  gauche, ce qui pourrait sembler correct). — Et si tu faisais dans l’autre sens ? — (Elle lĂąche la balle avant de rĂ©pondre.) — LĂ  (Ă  droite). — Elle pourrait aller autre part ? — Oui, ici (Ă  gauche). » But face Ă  12 h : Ă©chec. « Pourquoi n’est-elle pas allĂ©e dans le carton ? — Parce qu’elle a tournĂ©. — OĂč l’as-tu lĂąchĂ©e ? — Ici (centre du cercle, oĂč se trouvait sa main). — OĂč est-elle partie ? — Ici (6 h, donc prĂšs du sujet avec trajet le long du diamĂštre du cercle). » AprĂšs de quasi-rĂ©ussites, elle continue Ă  montrer 6.

Le premier fait notable est la rĂ©ussite pratique de ces sujets, qui parviennent par tĂątonnements Ă  lĂącher la balle aux endroits convenables pour atteindre le but. Il y a lĂ  un mĂ©lange difficile Ă  analyser d’informations proprioceptives et de rĂ©gulation sensori-motrice Ă  partir des rĂ©sultats obtenus. Par contre, la prise de conscience du sujet et l’explication de son action insistent bien davantage sur sa propre position et la force utilisĂ©e que sur les observables relatifs Ă  l’objet, sauf en ce qui concerne une opinion unanime : c’est que la balle une fois lĂąchĂ©e ne continue pas Ă  tourner sur le mĂȘme cercle, mais, n’étant plus retenue par la ficelle, part vers l’extĂ©rieur, « tout droit », dĂ©clare Ala, c’est-Ă -dire selon une trajectoire non prĂ©cisĂ©e mais extĂ©rieure au rond.

Cela dit, la premiĂšre question est celle des directions prĂ©vues lorsque le sujet tourne Ă  droite (sens des aiguilles d’une montre) ou Ă  gauche, mais sans but Ă  atteindre sur demande. En fait, il va de soi que la boule peut aboutir n’importe oĂč, selon le point du lĂącher, mais en suivant d’abord une tangente orientĂ©e en fonction du sens de la rotation. Ce n’est qu’au stade III que ces trajectoires objectives seront comprises. DĂšs le niveau IB, par contre, l’enfant se reprĂ©sentera que, dans les situations sans but, la balle partira clans le prolongement de l’action qui la fait tourner, mais en certaines rĂ©gions seulement ou zones privilĂ©giĂ©es, qui sont, si la rotation n’est pas trĂšs durable, Ă  droite ou Ă  gauche du sujet (selon que la rotation se fait dans le sens des aiguilles d’une montre ou l’inverse), et parfois en arriĂšre si elle dure davantage. Ces dĂ©parts Ă  gauche ou Ă  droite de 12 h seront d’ailleurs conçus comme une sorte de lancement. Au niveau IA, oĂč l’idĂ©e de lancement est encore plus forte, ces directions privilĂ©giĂ©es dans les situations sans but, ne sont qu’exceptionnellement admises selon que la balle a tournĂ© en un sens ou clans l’autre : en gĂ©nĂ©ral, le sujet ne s’occupant pas du point de lĂąchage prĂ©voit, comme Tom, soit une mĂȘme direction, soit (en cas de but Ă  rejoindre) une direction favorable clans un sens et dĂ©favorable (« trop loin ») dans l’autre. Vog ne tient mĂȘme pas compte des rĂ©sultats observĂ©s.

Lorsque maintenant le sujet vise un but et finit par l’atteindre, la prise de conscience conceptualisĂ©e qui dĂ©bute Ă  ce niveau IA prĂ©sente un certain nombre de caractĂšres remarquables. Le premier est la tendance Ă  croire que pour rejoindre la boĂźte, le sujet doit se placer en face d’elle (Tom, etc.). D’oti une seconde rĂ©action : lorsqu’on demande oĂč la balle a Ă©tĂ© lĂąchĂ©e, ou plus simplement une description de ce qui s’est passĂ©, le sujet indique comme point de lĂąchage l’endroit le plus proche de sa propre position (6 h si le but est situĂ© face Ă  12 h) comme si la boule partait de lui pour rejoindre le but aprĂšs avoir traversĂ© le cercle selon un diamĂštre ainsi placĂ© (de 6 h Ă  12 h). Chez Lau, il s’agit mĂȘme d’abord de deux actions distinctes : faire tourner la balle plusieurs fois avec ralentissement vers 6 h et la lancer de ce point au-delĂ  de 12 h. Chez Tom et Vog, il s’agit par contre de la reprĂ©sentation du lĂącher aprĂšs rotation, mais selon une conceptualisation correspondant donc aux deux actions distinctes de Lau. Chez Her, le point du lĂącher qui Ă©tait en fait situĂ© Ă  7-8 h est d’abord reprĂ©sentĂ© Ă  12 h, comme ce sera le cas au niveau IB, mais, en sens inverse, le sujet indique Ă  nouveau 6 h, ce qui revient donc Ă  rajouter un trajet prĂ©alable de 6 Ă  12 h selon le diamĂštre du cercle. Chez Ala, par contre, la ligne reliant le sujet au but ne part pas de la position du premier mais de l’endroit oĂč il « voit le carton », ce qui explique que chez certains des enfants de ce niveau, la lecture du point de dĂ©part de la balle le situe correctement Ă  9 h, etc., et non pas Ă  12 h comme lorsqu’il s’agira de coordonner conceptuellement (et non plus seulement dans l’action matĂ©rielle) la trajectoire circulaire de la rotation avec la visĂ©e au moment du lĂącher. Notons d’ailleurs que, quand le sujet observe les actions de l’expĂ©rimentateur ou d’un autre enfant, la localisation du point de lĂąchage est parfois mieux constatĂ©e, ne dĂ©pendant plus de l’action propre. Ces rĂ©ponses justes prĂ©coces (mais non gĂ©nĂ©rales), qui se compliqueront et se dĂ©tĂ©rioreront dans la suite, proviennent simplement du fait que ces jeunes sujets se posent moins de problĂšmes que ce ne sera le cas aux niveaux ultĂ©rieurs.

2. Le niveau IB

Les rĂ©actions de ce niveau ne sont guĂšre homogĂšnes mais marquent, sur un point ou un autre, la transition entre les niveaux IA et IIA : plus de nĂ©cessitĂ©, pour le sujet, de se placer en face du but ; ou (sans but) prĂ©vision d’un dĂ©part de la balle dans le mĂȘme sens que celui de sa rotation ; ou point de lĂąchage situĂ© Ă  12 h, etc. (mais pas tous ces caractĂšres Ă  la fois comme ce sera le cas au niveau IIA). Voici des exemples :

Bor (4 ; 7), sans but, prĂ©voit qu’en tournant vers la droite la balle partira de ce mĂȘme cĂŽtĂ© et qu’en tournant vers la gauche « ce n’est pas la mĂȘme chose, elle irait sur l’autre route (gauche) ». Par contre, lorsqu’on pose ou dĂ©place le but, il se met constamment en face et rĂ©ussit d’ailleurs. Il situe le point du lĂącher Ă  12 h.

Car (5 ; 8) rĂ©ussit en lĂąchant vers 11 h, mais croit que la balle l’a quittĂ© en face du but, Ă  12 h. Sans but, il prĂ©voit en tournant Ă  droite un dĂ©part en face ou Ă  droite, et Ă  gauche en face ou Ă  gauche ; mais lorsqu’on reprend les essais avec but, il lĂąche Ă  9 h et croit qu’il a tournĂ© vers la gauche et non pas vers la droite, tout en reconnaissant avoir lĂąchĂ© avant 12 h.

Cel (6 ; 0) croit d’abord que la balle va tomber Ă  terre lĂ  oĂč on la lĂąche, puis constate qu’« elle va loin », mais sans direction prĂ©vue. NĂ©anmoins, avec le but face Ă  12 h, elle lĂąche la balle Ă  9 h, mais indique le dĂ©part Ă  12 h. En sens inverse, elle lĂąche Ă  2 h œ : « Quel chemin elle faisait ? — (Cel montre alors deux rotations et un lĂąchage Ă  6 h avec trajet sur le diamĂštre 6-12 h et continuation vers la boĂźte.) — Tu pourrais viser dans l’autre sens ? — Oui. — OĂč lĂącherais-tu ? — Ici (12 h). »

Ren (6 ; 4) ne prĂ©voit pas la direction du dĂ©part avec rotation Ă  droite. En tournant Ă  gauche, la balle partira droit en avant Ă  12 h ou sur la gauche Ă  90°. Avec but, rĂ©ussite immĂ©diate avec dĂ©part Ă  9 h et Ren accepte de changer de position sans rester face au but. Mais aprĂšs une nouvelle rĂ©ussite, elle donne encore le schĂ©ma du diamĂštre 6 h → 12 h → but. Dans la suite, elle dit lĂącher « quand je vois qu’elle est sur la ligne (de 12 h au but) », mais comme il y a Ă©chec, « elle y Ă©tait presque, mais avant d’arriver dans la boĂźte elle a tourné ». Dans la suite, elle annonce que « si on tourne de ce cĂŽtĂ© (droite), elle va aller Ă  droite et comme ça (gauche) elle va Ă  gauche », puis les points de lĂąchage sont neuf fois de suite indiquĂ©s Ă  12 h.

On voit que, comme annoncĂ©, les progrĂšs rĂ©alisĂ©s Ă  ce niveau IB ne sont que partiels et varient d’un sujet Ă  l’autre, sans relation nĂ©cessaire entre eux.

3. Le niveau IIA

Voici d’abord des exemples Ă  commencer par un cas encore intermĂ©diaire :

Fra (7 ; 7) est placĂ©e Ă  6 h et la boĂźte face Ă  12 h : « OĂč lĂącherais-tu la balle ? — LĂ  (12 h). — Tu peux essayer ? — (La balle part Ă  9 h et atteint presque la boĂźte sur sa gauche.) — Il faudrait la lĂącher un peu plus ici (1 h, donc correction de direction correcte, mais Ă  partir de 12 h et non pas de 9. En fait, elle lĂąche dĂ©jĂ  la balle Ă  7 h). — OĂč l’as-tu lĂąchĂ©e ? — Ici (10 h), je me suis trompĂ©e (elle se place elle-mĂȘme vers 9 h et atteint la boĂźte en lĂąchant la balle Ă  9 h Ă©galement). — Pourquoi as-tu rĂ©ussi ? — J’ai Ă©tĂ© un peu plus lĂ , Ă  cĂŽté : comme ça on peut la lĂącher un peu plus comme ça (montre une oblique dirigĂ©e de 9 h Ă  2 h) et elle va lĂ  (comme si la boule avait fait un angle aigu vers 2 h pour atteindre la boĂźte face Ă  12 h). » On dĂ©place ensuite la boĂźte pour la mettre face Ă  6 h, le sujet restant face Ă  9 h : Fra lĂąche la balle Ă  3 h et atteint le but : « OĂč l’as-tu lĂąchĂ©e ? — LĂ  (12 h comme pour une droite suivant le diamĂštre de 12 Ă  6 h et continuant vers la droite). » L’expĂ©rimentateur propose alors d’agir lui-mĂȘme sur les ordres du sujet qui dira « Top » quand il faut lĂącher la balle et le sujet se met Ă  6 h face Ă  la boĂźte (qui est elle-mĂȘme face Ă  12 h) : Fra dit « Top » Ă  12 h, d’oĂč Ă©chec : « J’aurais dĂ» la lĂącher avant ou aprĂšs ? — Avant (montre 10 h). » Puis Fra reprend la balle et rĂ©ussit (lĂącher Ă  9 h) en montrant Ă  nouveau 12 h. « Elle n’était pas partie par lĂ  (9 h) ? — Non lĂ  (10 œ Ă  11 h donc une position intermĂ©diaire entre 9 et 12). »

Cor (7 ; 6) est d’abord interrogĂ© sans que l’on pose de but et elle indique correctement que si l’on tourne vers la droite (sens des aiguilles d’une montre), la balle ira « lĂ -bas (Ă  droite) » et elle ne peut aller qu’à droite. « Elle pourrait aller ailleurs ? — Oui lĂ  (montre le mur, se dĂ©place pour ĂȘtre en face et indique une trajectoire perpendiculaire Ă  ce mur). » Puis elle montre Ă  nouveau des trajectoires sur la droite. « Tu veux essayer de la faire venir vers moi (but face Ă  12 h) ? — (RĂ©ussite Ă  9 h mais indique 12 h.) — Je la lĂąche ici (12 h puis essaie Ă  12 et Ă©choue). — Alors ? — LĂ  (10 h, donc bonne correction). — Et si je me mets ici (face Ă  2 h) ? — LĂ  (2 h donc Ă  nouveau en face, et essaie de s’y tenir mais Ă©choue). — Alors ? — LĂ  (2 h donc nouvelle correction correcte). — Et si je me mets lĂ  (7 h) ? — LĂ  (7 h : Ă©checs puis nouveaux essais avec bonnes rĂ©gulations motrices, avant 8 h quand elle tourne sur la gauche et vers 6 h quand elle tourne sur la droite : rĂ©ussites). — OĂč as-tu lĂąché ? — LĂ  (7 h pour le lĂącher rĂ©el avant 8 et 7 h 30 pour le lĂącher Ă  6 h. » Elle dessine une trajectoire circulaire avec un dĂ©part perpendiculaire Ă  la tangente, face au but.

Mar (7 ; 6) sans anticipation prĂ©alable, avec boĂźte face Ă  12 h et sujet face Ă  6 h : « Il faut viser (il lĂąche Ă  8 h : Ă©chec). — Qu’est-ce que tu as fait ? — J’ai lĂąchĂ© trop vite (nouvel essai : 9 h et rĂ©ussite). » Mais il indique qu’il a lĂąchĂ© Ă  10 h, puis aprĂšs un autre Ă©chec Ă  8 h et une nouvelle rĂ©ussite Ă  9 h il montre 11 h comme Ă©tant le point oĂč il a lĂąchĂ© la boule. On dĂ©place alors la boĂźte face Ă  1 h : « OĂč vas-tu lĂącher ? — LĂ  (1 h). » (Il marque sur demande la croix Ă  l’endroit indiquĂ©, puis il lĂąche en fait en arriĂšre.) « Je vais le faire et tu me diras oĂč lĂącher ? — Chez la croix (on le fait : Ă©chec). — C’est pas tout Ă  fait chez la croix
 Vous avez bien lĂąchĂ©, mais ça ne va pas, parce que quand ça tourne la balle continue Ă  tourner. » On place alors la boĂźte face Ă  10 h et on fait faire une sĂ©rie d’essais Ă  titre d’apprentissage. Au 16e essai, il lĂąche Ă  8 h en tournant sur la droite et Ă  4 h sur la gauche : « Comment fais-tu ? — Quand on voit que la balle est lĂ  (10 h), on voit que c’est lĂ  puis on lĂąche. » AprĂšs nouveaux essais, on lui fait choisir entre 8, 9 et 10 h : il montre 9 par compromis entre la lecture et sa conceptualisation.

Ton (8 ; 6) avec boĂźte face Ă  12 h, lĂąche la boule Ă  8 h (Ă©chec) : « Elle est partie Ă  gauche (de la boĂźte) parce que je l’ai lĂąchĂ©e quand elle Ă©tait lĂ  (11 h au lieu de 8 !) — OĂč fallait-il la lĂącher ? — LĂ  (12 h et essaie mais la lĂąche en fait Ă  8 h). Elle est de nouveau partie (Ă  gauche du but). — Tu vas changer ou continuer ? — La mĂȘme chose en visant mieux ? — On peut viser le but ? — Non. — Et moi ? — Oui. — Tu m’avais dit que tu voulais lĂącher ici (12 h) ? — Non plutĂŽt lĂ  (1 h : elle dĂ©place donc le lĂącher dans la bonne direction en fonction du dĂ©part supposĂ© et non pas effectif de 8 h). — (Nouvel essai : 8 h 30 mais en accompagnant la balle de la main.) — Parce qu’elle veut toujours aller ailleurs. — Comment ça se fait ? — Parce que je vise mal. — Essaie encore. — (LĂąche Ă  8 h 30.) — Met ceci (petit objet) oĂč tu as lĂąchĂ© la boule. — (Le met Ă  11 h 30 puis recommence mais Ă  9 h : rĂ©ussite.) — Bien. OĂč as-tu lĂąché ? — Ici (11 h 30). — Je vais essayer : tu diras « Top » quand je devrai lĂącher. — (Elle dit « Top » Ă  12 h et la balle s’avance vers Ton.) — Elle est venue chez moi ! — Je l’ai lĂąchĂ©e oĂč ? — Ici (2 h 30 ! Face au sujet). » Ton n’en continue pas moins Ă  dire « Top » Ă  12 h en attribuant les Ă©checs au fait que la balle va trop lentement. Puis elle reprend ses essais, lĂąche Ă  8 h 30 puis Ă  10 h (rĂ©ussite), en localisant le lĂącher Ă  12 et Ă  11 h. Elle change mĂȘme de sens de rotation sans s’en douter et part alors correctement en rĂ©ussissant cinq fois Ă  2 h 30 et en Ă©chouant trois fois (Ă  1 h, 3 h et 3 h œ) : « Quand est-ce que tu rĂ©ussis et quand est-ce que tu rates ? — Quand je lĂąche lĂ  (Ă  2 h 30 : elle s’en doute donc bien !) Je rate et quand je lĂąche lĂ  (12 h) je rĂ©ussis. — Regarde bien. — (2 h 30 : rĂ©ussite.) — OĂč as-tu lĂąché ? — LĂ  (1 h !). » Les dessins sont d’abord presque justes (dĂ©part quasi tangentiel, puis trajet redressĂ© vers la boĂźte), puis conformes Ă  la conceptualisation (chemin quasi perpendiculaire Ă  la boĂźte. « Regarde : je vais partir lĂ  (9 h 30 : essai et rĂ©ussite). — (ÉtonnĂ©e.) — Elle est allĂ©e dans le but. — OĂč l’ai-je lĂąchĂ©e ? — LĂ  (12 h). — Regarde encore (9 h : rĂ©ussite). — Je l’ai lĂąchĂ©e au bon moment ? — Non ! — Tu es sĂ»re ? — Oui. »

Ver (8 ; 0) tourne vers la gauche et rĂ©ussit Ă  2 h 30 : « OĂč as-tu lĂąché ? — LĂ  (1 h). Elle est partie tout droit et est allĂ©e dans le coin de la boĂźte. — Comment elle tournait ? — Comme ça (vers la droite : faux) autour de ma main. » Quand l’expĂ©rimentateur part de 10 h et rĂ©ussit, elle reconnaĂźt que c’est « le bon endroit » parce qu’elle est allĂ©e dans le but, mais peu aprĂšs lorsqu’on demande un dessin elle trace une droite de 12 h Ă  la boĂźte : « Mais pour rĂ©ussir Ă  coup sĂ»r ? — LĂ  (12 h). »

Jos (8 ; 0), par contre, aprĂšs avoir rĂ©ussi Ă  9 h et presque rĂ©ussi Ă  8 h, indique qu’il a lĂąchĂ© Ă  12 h, puis Ă  11 h 30, puis Ă  10 h, ce qui est donc un ajustement progressif de la prise de conscience conceptualisĂ©e, annonçant le niveau IIB, mais un instant aprĂšs, pour fixer d’une marque le point du lĂącher, il dit : « Si on la met plus Ă  gauche la balle va plus Ă  gauche, tandis que si on la met plus ici (face au but) elle va dans le but. » Lorsque l’expĂ©rimentateur part de 3 h (mouvement Ă  gauche) : « Vous avez fait juste, mais la balle a Ă©tĂ© tout droit
 Des fois elle va un bout tout droit et des fois un bout en rond. — (Nouvel essai.) — Elle a continuĂ© en train de rouler (sur la tangente), elle n’a pas voulu tourner. »

Isa (9 ; 2) avant qu’on pose le but prĂ©voit des dĂ©parts « lĂ  ou là », du bon cĂŽtĂ© ou en face d’elle. On introduit le but et elle lĂąche Ă  6 h (donc en face de 12), Ă  8 h et rĂ©ussit deux fois Ă  9 : « OĂč as-tu lĂąché ? — Ici (12 h) », et ainsi de suite avec de lĂ©gĂšres variations entre 11 h 30 et 12 h 30, tout en continuant de rĂ©ussir (entre 9 et 10 h).

Col (8 ; 10 puis 9 ; 0), lors de la premiĂšre sĂ©ance, rĂ©agit d’abord comme les sujets prĂ©cĂ©dents : elle attribue ses Ă©checs au fait qu’elle n’était « pas encore tout Ă  fait prĂšs du but, pas en face ». Quand l’expĂ©rimentateur agit, elle lui conseille 12 h, puis aprĂšs l’échec reconnaĂźt qu’« il faut lĂącher un peu avant » et fait une bonne lecture du point de dĂ©part de la boule, dont elle profite ensuite : « La balle va tout de suite de cĂŽté », etc. Mais aprĂšs deux essais Ă  9 ; 0, elle rĂ©sume de mĂ©moire en disant : « Si je la faisais partir lĂ  (12 h), elle pouvait aller lĂ  (un peu Ă  droite du but) ou lĂ  (dans la boĂźte) », puis, en une seconde sĂ©ance, elle passe au niveau IIB (§ 4).

On voit d’abord que chacun des sujets interrogĂ©s sur ce point croit pouvoir anticiper, en l’absence de but, de quel cĂŽtĂ© droite ou gauche s’engagera la boule une fois lĂąchĂ©e selon que la rotation a eu lieu dans le sens des aiguilles d’une montre ou en sens inverse, encore qu’il s’agisse moins lĂ  d’une direction prĂ©cise, avec dĂ©part tangentiel, que d’une sorte de zone privilĂ©giĂ©e avec variations possibles, mais sans tenir compte du point de lĂąchage. En outre, les sujets rĂ©ussissent Ă  atteindre le but quelle que soit sa ou leur position, sans exiger d’ĂȘtre placĂ©s face Ă  lui. Il y a donc lĂ  un double indice de dĂ©centration par rapport Ă  l’action propre, les trajectoires prĂ©vues tenant davantage compte qu’au stade I des caractĂšres objectifs. Aussi ne trouvons-nous plus, sauf un instant chez le sujet intermĂ©diaire Fra (lorsque le but est placĂ© face Ă  6 h), de conceptualisation de la trajectoire suivant d’abord tout le diamĂštre du cercle des rotations face au but (ici 12 h, 6 h but), ces reprĂ©sentations Ă©tant au stade I destinĂ©es Ă  relier de façon continue le sujet Ă  la boĂźte.

Par contre, le fait gĂ©nĂ©ral qui caractĂ©rise ce niveau IIA et qu’il s’agit d’expliquer est la trĂšs forte tendance, malgrĂ© les rĂ©ussites de l’action, Ă  conceptualiser le point du lĂącher de la boule comme Ă©tant situĂ© directement face au but, par exemple Ă  12 h si le but est face Ă  12 h, bien que le sujet ait lĂąchĂ© en fait la balle Ă  9 h. Chez certains sujets, comme Ton Ă  8 ; 6, cette tendance est si forte que la rĂ©ponse 12 h dure jusqu’à la fin de l’interrogation, et cela mĂȘme quand c’est l’expĂ©rimentateur qui agit. Chez d’autres (Mar, etc.), il y a finalement compromis entre le point rĂ©el oĂč l’action a lĂąchĂ© la boule et le point imaginĂ© d’abord, c’est-Ă -dire face au but, mais la lecture est bonne quand c’est l’expĂ©rimentateur qui fait les essais.

Notons, en premier lieu, qu’il y a dans ces rĂ©actions une contradiction avec ce que les sujets prĂ©voient lorsque le but n’est pas encore posĂ© et qu’ils s’attendent Ă  un dĂ©part latĂ©ral de la boule lĂąchĂ©e et non pas perpendiculaire Ă  la tangente. S’ils tenaient compte de ce fait, ils devraient alors aussi indiquer un point de lĂąchage latĂ©ral et non pas face au but (et perpendiculaire en ce point), d’autant plus que c’est prĂ©cisĂ©ment ce qu’ils font en rĂ©alitĂ© dans leur action. La prise de conscience conceptualisĂ©e du point du lĂącher est donc contradictoire Ă  la fois avec les prĂ©visions conscientes sans but et avec l’action effective une fois le but posĂ©.

Mais la contradiction entre ce point du lĂącher face au but et les prĂ©visions directionnelles avant qu’on pose le but ne sont pas si fortes qu’il ne semble et se rĂ©duisent plutĂŽt Ă  une forme insuffisante de coordination. On peut, en effet, se reprĂ©senter les choses comme suit. D’une part, lorsque le sujet fait tourner la balle en cercle puis la lĂąche sans but, son idĂ©e est que cette balle va s’engager Ă  droite ou Ă  gauche selon la direction de la rotation, donc d’une sorte de lancement dĂšs que la ficelle cesse d’ĂȘtre retenue. D’autre part, une fois le but posĂ©, le sujet cherche Ă  le viser, et, pour une visĂ©e ordinaire, la direction de lancement est perpendiculaire Ă  un but rectangulaire tel que la boĂźte en carton servant ici de rĂ©cipient d’arrivĂ©e. Dans l’action du sujet, les deux actions successives de la rotation prĂ©alable, puis de la visĂ©e du but, se coordonnent rapidement grĂące aux rĂ©gulations motrices et la balle est lĂąchĂ©e vers 9 h pour un but situĂ© Ă  12 h. Par contre, dans la conceptualisation, il y a lĂ  deux moments ou deux lancements distincts (et au niveau IA le sujet Lau exĂ©cutait encore deux actions sĂ©parĂ©es : faire tourner puis, aprĂšs arrĂȘt, lancer) : d’oĂč la rotation initiale, avec lĂącher dans la direction du mouvement tant qu’il n’y a pas de but, puis la visĂ©e et le lĂącher face au but lorsqu’il doit y avoir lancement dirigĂ© par celui-ci. Il y a donc lĂ , moins une contradiction proprement dite, qu’une coordination par simple succession ou juxtaposition entre deux mouvements conçus comme hĂ©tĂ©rogĂšnes (rotation et visĂ©e par translation de face), au lieu d’y avoir composition gĂ©omĂ©trique et cinĂ©matique (rotation se prolongeant en visĂ©e tangentielle comme dans l’action elle-mĂȘme) : d’oĂč la conceptualisation d’un lĂącher Ă  12 h.

Par contre, la contradiction est complĂšte entre cette prise de conscience mal conceptualisĂ©e et l’action effective avec ses bonnes coordinations dues aux rĂ©gulations sensori-motrices (et cela dĂšs 4 ans !). C’est donc lĂ  qu’est le problĂšme central : pourquoi la prise de conscience est-elle ainsi dĂ©formĂ©e (moins qu’au niveau IA oĂč la trajectoire de la boule Ă©tait censĂ©e suivre tout un diamĂštre, tandis qu’ici elle prolonge simplement un rayon, mais c’est encore lĂ  une erreur rĂ©siduelle trĂšs notable), alors que, lors de sa rĂ©flexion, le sujet est bien obligĂ© de substituer des rĂ©glages actifs avec choix dĂ©libĂ©rĂ©s Ă  la simple rĂ©gulation sensori-motrice ? C’est donc, comme en chacun des cas analogues, que le sujet est victime d’une pseudo-contradiction qui lui fait « refouler » des observables pourtant Ă©vidents. La pseudo-contradiction intervenant en ce cas particulier peut ĂȘtre Ă©noncĂ©e comme suit : lorsqu’un mobile a tendance Ă  partir de cĂŽtĂ©, comme c’est le cas lorsqu’on le lĂąche au cours d’un trajet circulaire, il est contradictoire pour l’enfant qu’il atteigne un but, sans qu’on redresse le trajet de maniĂšre Ă  l’orienter face Ă  ce but (donc en prolongement d’un rayon ou perpendiculairement Ă  la tangente en ce point). Cette incompatibilitĂ© rĂ©sulte, on vient de le voir, d’insuffisantes coordinations vectorielles. Mais elle n’en est pas moins prĂ©gnante Ă  ce niveau (et plus encore qu’au niveau IA oĂč, comme on l’a constatĂ©, certains sujets, comme Ala, ne sont pas loin de « lectures » exactes, du fait qu’ils n’y voient pas encore de problĂšme) et elle conduit alors Ă  ce phĂ©nomĂšne remarquable d’un refus d’enregistrer des observables pourtant perceptivement Ă©vidents (lĂąchage Ă  9 h ou Ă  2-3 h pour un but face Ă  12 h, etc.). En ce cas l’observable sur l’action propre ou sur l’objet est « refoulé » sous l’effet de la pseudo-contradiction, de mĂȘme qu’une tendance affective peut l’ĂȘtre sous l’influence d’une contradiction entre sentiments (laquelle est parfois aussi une pseudo-contradiction).

4. Le niveau IIB

Voici des exemples de ce palier, qui est celui des prises de conscience progressives :

Ped (8 ; 8) dĂ©crit avec justesse les dĂ©parts de la balle lorsqu’on tourne en un sens ou dans l’autre sans viser de but, mais n’en affirme pas moins, lorsque l’on pose la boĂźte, que pour l’atteindre il faut partir de 12 h. L’expĂ©rimentateur demande alors les instructions Ă  Ped qui indique « Top » Ă  12 h, puis Ă  9 h, puis quatre fois 12 h, sans que l’on s’exĂ©cute. Enfin dĂ©part Ă  12 h : Ă©chec, et Ped dit d’emblĂ©e : « Il faut lĂącher ici (10 h). » Puis il essaie lui-mĂȘme, dans la direction gauche, et lĂąche Ă  2 h : « OĂč as-tu lĂąché ? — Ici (7 h donc Ă  peu prĂšs en face). » L’expĂ©rimentateur s’apprĂȘte Ă  ce lĂącher Ă  7 h et Ped dit d’emblĂ©e : « Je parie qu’elle va aller lĂ  (tracĂ© juste). » Il indique ensuite correctement ses propres points de dĂ©part.

Col (9 ; 0), lors de sa seconde sĂ©ance, reprend les mĂȘmes essais : elle lĂąche la boule Ă  9 h et rĂ©ussit, mais dĂ©clare encore l’avoir quittĂ©e Ă  12 h. Par contre, en sens inverse, elle prend conscience d’avoir lĂąchĂ© Ă  2 h 30. « Et dans l’autre sens oĂč lĂącherais-tu ? — LĂ  (10 h). » Mais le dessin reprĂ©sente d’abord une oblique partant de 10 h et se dirigeant trĂšs Ă  droite du but, avec un coude brusque (environ 120°) et un second segment rejoignant la boĂźte : « Elle peut aller tout droit ou faire des contours. » Le dessin suivant remplace l’angle par une courbe.

Gun (9 ; 5) sans but : « Elle continuerait Ă  tourner : elle irait lĂ -bas (droite Ă  peu prĂšs tangentielle). — Et si on tourne dans l’autre sens ? — Ici (id.) parce que la balle va du cĂŽtĂ© oĂč on la lĂąche. » Ensuite, les trajectoires sont dessinĂ©es courbes lorsqu’on place un but, elle prĂ©tend lĂącher la balle Ă  12 h, mais aprĂšs essais elle indique environ 9 h dans un sens et 2 h dans l’autre : « Comment as-tu trouvĂ© l’endroit ? — C’est presque tout droit face au but. » Lorsque l’on remplace la boĂźte par une quille, elle dĂ©clare par contre : « Il ne faut pas lĂącher ici (9 h) parce qu’elle irait Ă  droite. Il faut lĂącher ici (12 h). » Mais aprĂšs essais, elle indique Ă  nouveau 9 h et 3 h. Par contre, lorsque l’on place des obstacles en marge de la route Ă  suivre, Gun imagine que « la balle va en courbes », et il dessine des zigzags ou « un contour comme ça (droites et angle obtus entre les segments) ». À la fin de l’interrogation, il dĂ©clare encore, aprĂšs un dĂ©part Ă  9 h, qu’il a lĂąchĂ© la balle Ă  12 h et dessine une droite perpendiculaire Ă  la boĂźte, puis il se corrige et indique 9 h.

Ces sujets commencent donc encore, pour un dĂ©part Ă  9 h, par croire qu’ils ont lĂąchĂ© la boule Ă  12 ou 1 h, puis ils se corrigent et le problĂšme est de comprendre comment ils parviennent Ă  cette prise de conscience. Or, il est clair qu’il ne s’agit pas lĂ  d’un simple enregistrement des observables sur l’action (ou sur l’objet), puisque ceux-ci Ă©taient les mĂȘmes aux niveaux prĂ©cĂ©dents. Il intervient donc, dans les nouvelles lectures devenant peu Ă  peu correctes Ă  ce niveau IIB, une part d’infĂ©rence qui les rend possibles en levant une contradiction jusque-lĂ  insurmontable. Cette infĂ©rence ne peut donc ĂȘtre que de nature opĂ©ratoire et elle s’explique aisĂ©ment par les progrĂšs auxquels on assiste gĂ©nĂ©ralement Ă  cet Ăąge dans le sens des premiĂšres compositions directionnelles ou vectorielles liĂ©es Ă  la construction des systĂšmes naturels de coordonnĂ©es. Seulement, le but de cet ouvrage n’étant pas d’expliquer des faits nouveaux par le connu, mais au contraire d’interprĂ©ter le dĂ©jĂ  connu Ă  la lumiĂšre d’une analyse des actions pratiques du sujet et de leur prise de conscience conceptualisĂ©e, restons-en donc sur ce terrain. Dans le cas particulier, il s’agit d’ailleurs simplement de comprendre comment le sujet va lever la pseudo-contradiction qui l’empĂȘchait de coordonner convenablement les actions, ou plutĂŽt leur conceptualisation, alors qu’elles l’étaient dĂ©jĂ  au plan sensori-moteur grĂące Ă  des rĂ©gulations relativement aisĂ©es. Or, l’enfant ayant dĂ©jĂ  admis qu’un lĂącher sans but aboutit Ă  un dĂ©part latĂ©ral dans le sens de la rotation, il lui suffit pour rendre compte de l’arrivĂ©e au but, une fois celui-ci posĂ©, de dĂ©couvrir que sa visĂ©e du but ne constitue pas une nouvelle action sĂ©parĂ©e de la rotation qu’il imprime Ă  la boule, mais s’effectue au cours mĂȘme de ce mouvement. De mĂȘme qu’il faut attendre les « expĂ©riences pour voir » du cinquiĂšme stade sensori-moteur pour qu’un bĂ©bĂ© dĂ©couvre qu’il peut atteindre le sol avec un objet en le lĂąchant simplement, sans avoir besoin de le lancer, de mĂȘme sur le plan des concepts, il faut attendre ce niveau IIB pour que le sujet dĂ©couvre que le dĂ©part latĂ©ral de la balle, aprĂšs un trajet circulaire, suffit pour assurer l’arrivĂ©e au but sans qu’il soit besoin d’un changement de direction. Mais la diffĂ©rence est qu’ici cette dĂ©couverte Ă©tait dĂ©jĂ  effectuĂ©e dans l’action, tandis qu’au plan des reprĂ©sentations ou notions nĂ©cessaires Ă  la prise de conscience, elle ne peut ĂȘtre qu’infĂ©rentielle et constitue alors en partie une invention : celle de la possibilitĂ© de composer la direction orientĂ©e vers le but avec celle du dĂ©part par un lĂącher au cours de la rotation, jusqu’à identifier ces deux directions et Ă  en faire les propriĂ©tĂ©s d’un seul et mĂȘme mouvement. Mais cette opĂ©ration est conceptuellement si difficile, malgrĂ© les apparences, que les sujets de ce niveau IIB pensent encore Ă  des mouvements en deux temps : Col dessine bien une oblique, mais non dirigĂ©e vers le but, et y ajoute un coude (120°), puis Ă©voque des « contours » et des courbes. Gun de mĂȘme, et Ped qui se contente finalement de droites, donne d’abord un trajet rappelant les diamĂštres du stade I (de 7 h Ă  2 h) pour complĂ©ter l’oblique de 2 h au but face Ă  12 h. Cette difficultĂ© Ă  homogĂ©nĂ©iser la trajectoire oblique sous la forme d’une seule droite s’accompagne d’ailleurs du fait que chez les sujets du niveau IIB l’indication correcte du point de lĂąchage, donc aussi la comprĂ©hension d’une trajectoire non perpendiculaire au carton servant de but, sont trĂšs loin d’ĂȘtre immĂ©diates, contrairement aux rĂ©actions du stade III.

5. Le stade III

Avec ce dernier stade, qui dĂ©bute ordinairement vers 11-12 ans, mais avec comme d’habitude quelques cas exceptionnels plus prĂ©coces, la prise de conscience des conditions de la rĂ©ussite est obtenue d’emblĂ©e. Il faut cependant distinguer encore un niveau IIIA oĂč les trajets demeurent courbes ou coudĂ©s, et un niveau IIIB oĂč ils sont enfin proprement tangentiels. Voici des exemples du premier de ces paliers :

Rob (9 ; 7) indique d’abord les directions droite ou gauche du projectile sans but, selon le sens de la rotation. Lorsque l’on place la boĂźte, il dĂ©bute par un lĂącher Ă  12 h qui est encore du niveau IIB, mais se corrige d’emblĂ©e (« Ah ! non, je refais »), et indique correctement les dĂ©parts effectuĂ©s Ă  10 h et Ă  2 h selon le sens : « Il faut que les points oĂč on lĂąche soient sur la moitiĂ© du rond. — Comment l’as-tu vu ? — En essayant (rĂ©glage actif). » Mais le dessin indique une lĂ©gĂšre courbe : « Elle tourne vers le milieu (du trajet). Elle va droite, puis elle tourne. » Mais dans la suite, il rectifie Ă©galement l’enregistrement de cet observable : il dessine une droite du centre du cercle au point de lĂącher et une autre (perpendiculaire Ă  la premiĂšre) de ce point jusqu’à la boĂźte : « C’est un angle (droit), c’est un ∟. — Et dans l’autre sens ? — Un L Ă  l’envers. »

Bel (10 ; 2) sait d’emblĂ©e qu’elle a lĂąchĂ© Ă  9 h et Ă  3 h lors de ses rĂ©ussites, mais « c’est une courbe ».

Rin (I0 ; 10) rĂ©agit de mĂȘme pour 3 h et 9 h : « Si je la pousse depuis lĂ  (9 h) ça ira aussi. » Mais ses trajectoires sont d’abord en zigzags puis courbes.

StĂ© (11 ; 6). MĂȘmes rĂ©actions : « Un petit peu en rond (aprĂšs le lĂącher) parce qu’elle tourne (auparavant). »

Tia (11 ; 5) : « Elle est projetĂ©e en dehors de son cercle habituel, elle part en courbe  » « Si elle n’a pas beaucoup d’élan la courbe sera plus prononcĂ©e. »

Kab (12 ; 6) : « Quand la balle fait un cercle, si on la lĂąche elle a tendance Ă  continuer son cercle. » Mais aprĂšs observation avec un dĂ©part Ă  3 h qu’il a correctement prĂ©vu : « Mon calcul Ă©tait faux parce qu’elle va plus en ligne droite que d’aprĂšs mon calcul. » Son dessin final n’en est pas moins un cercle avec des dĂ©parts sur quatre points Ă©quidistants, mais tous avec une courbure parabolique.

Il convient de distinguer en ces rĂ©actions les trajets coudĂ©s ou en zigzags, subsistant parfois momentanĂ©ment (cf. Rin) et qui sont un hĂ©ritage du niveau IIB, et les trajets courbes (apparaissant d’ailleurs en certains cas dĂšs ce niveau IIB). Cette forme courbe des trajectoires constitue, en effet, l’indice que pour le sujet il n’y a plus deux actions hĂ©tĂ©rogĂšnes, faire tourner la balle, puis en quelque sorte la lancer (au moment du lĂącher), mais bien un seul mouvement (faire tourner) qui, du fait du lĂąchage, se prolonge en une courbe parce que, comme le dit explicitement Kab, « elle a tendance Ă  continuer son cercle » (cf. aussi StĂ© et Tia). On retrouvera d’ailleurs la mĂȘme prĂ©vision en vertical, sous la forme d’hypocycloĂŻdes.

Voici maintenant des exemples parmi les cas du niveau IIIB, qui sont tous de 11-12 ans, sauf un sujet avancĂ© de 8 ans, exceptionnel, mais dont il faut signaler qu’un long exercice prĂ©alable l’a peut-ĂȘtre entraĂźnĂ© Ă  ses solutions prĂ©coces :

Bru (8 ; 6) montre d’abord (sans but) 4 directions justes de la balle selon le sens de la rotation, puis 3 nouveaux dĂ©parts selon la position du sujet. AprĂšs quoi on lui demande oĂč lĂącher la boule pour qu’elle atteigne un point lĂ©gĂšrement en dessous de la direction qu’il vient d’indiquer (Ă  la main), et il rĂ©pond correctement en avançant un peu l’endroit du lĂącher. On fait de mĂȘme pour un point lĂ©gĂšrement en dessous et il recule le dĂ©part de la balle. C’est alors seulement qu’on pose la boĂźte et il rĂ©ussit d’emblĂ©e en montrant sans erreurs les points oĂč il a lĂąchĂ© la balle. Cette avance sur les sujets du niveau IIB pourrait donc ĂȘtre due Ă  la gradation des questions initiales, mais il s’y ajoute ceci : « On peut arriver Ă  faire faire Ă  la balle un rond ? — Non, quand on lĂąche, ça va tout droit. » De mĂȘme avec des obstacles.

Ain (11 ; 1) indique correctement 9 h, 6 h, etc., selon les positions du but : « Je regarde la balle
 des fois le but et je fais (mentalement) le parcours de la balle oĂč elle doit aller. » « C’est une droite ou une courbe ? — C’est une ligne droite. »

Mel (11 ; 2) sait Ă©galement ce qu’il fait et observe en outre que « plus le fil est grand, plus il faut la lĂącher prĂšs du but
 Le fil fait toujours une ligne droite et non une courbe ».

Eri (12 ; 7) : « Je me reprĂ©sente la balle qui tourne, puis je vois dans ma tĂȘte le chemin
 Quand j’ai le pouce en bas, je retiens mieux la balle. Si je la tiens en haut, je vois mieux Ă  quel moment il faut la lĂącher. — Et le trajet ? — Elle ne fait pas comme ça (de 12 h Ă  la boĂźte), elle suit un peu le mouvement du cercle (il dessine la tangente). — Comment sont les angles ? — Il y a un angle droit (entre la tangente et le rayon) : Ă  l’endroit oĂč on lĂąche c’est perpendiculaire. »

Il faut donc attendre l’ñge moyen de 11-12 ans (celui de 8 ; 6 demeurant exceptionnel et problĂ©matique) pour que le sujet se libĂšre d’emblĂ©e des pseudo-contradictions qui ont pesĂ© sur la prise de conscience des points de lĂąchage au cours des stades I et II et comprennent que le dĂ©part de la boule au cours de la trajectoire circulaire et avant d’ĂȘtre face au but suffit Ă  assurer l’arrivĂ©e Ă  celui-ci. Mais, comme on le voit, cette comprĂ©hension n’est pas complĂšte au niveau IIIA, puisque le trajet n’est pas encore (de Bel Ă  Tia), ou pas d’emblĂ©e (Bob et Kab) tangentiel : il ne le devient qu’aprĂšs analyse des observables, tandis que la composition infĂ©rentielle (« mon calcul », comme dit Kab) n’y suffirait pas. Au niveau IIIB, par contre, cette coordination par infĂ©rence (« je fais le parcours », dit Ain ; « je vois dans ma tĂȘte », dĂ©clare Eri) suffit Ă  dĂ©duire la tangente.

6. Le lancement dans l’espace

Au lieu de s’en tenir Ă  un lancement de la boule Ă  ras du sol, il a Ă©tĂ© en outre demandĂ© Ă  un groupe de sujets d’atteindre le but en conservant une position debout et en se servant du fil (d’oĂč, en gĂ©nĂ©ral, d’abord des conduites de balancement avant le lĂącher) et ensuite en le faisant tourner, mais sans prĂ©ciser le plan de rotation qui peut ĂȘtre alors horizontal, vertical ou oblique. En ces deux derniers cas, le point oĂč le sujet lĂąchera la boule n’est plus unique et dĂ©pendra de la force de propulsion qu’il s’agit de rĂ©gler (selon que la trajectoire dĂ©crira des courbures plus ou moins Ă©levĂ©es). L’avantage de cette technique est alors de permettre une observation plus dĂ©taillĂ©e des adaptations motrices de l’action et de les comparer avec la prise de conscience conceptualisĂ©e.

On constate en ces situations que les multiples ajustements du plan de rotation, de la force de propulsion et des distances (la boĂźte est situĂ©e Ă  3 m ou davantage, jusqu’à 6 ni du sujet) exigent, en effet, davantage de rĂ©glage actif que dans le dispositif Ă  ras du sol. En outre, les relations entre l’action de faire tourner le mobile et celle de le lancer dans la boĂźte sont diffĂ©rentes dans les plans verticaux ou obliques et dans le plan horizontal, puisque les premiers doivent ĂȘtre au prĂ©alable orientĂ©s vers le but et que le choix du point de lĂąchage dĂ©pend du trajet prĂ©vu de haut en bas ou de bas en haut avec retombĂ©e dans la boĂźte, autant de conditions qui peuvent Ă©galement modifier celles de la prise de conscience. Voici deux exemples du stade I :

Car (5 ; 8), dont on a vu les rĂ©ponses au sol au § 2, prĂ©voit en horizontal (au-dessus de sa tĂȘte) de quel cĂŽtĂ© ira la balle selon le point du lĂącher. Pour atteindre un but, il adopte un plan oblique qu’il ajuste dans la bonne direction et rĂ©ussit aprĂšs tĂątonnement, en lançant la balle de bas en haut. Par contre, en reprenant un plan horizontal, il indique comme point de lĂąchage 9 h (juste), puis 6 h (diamĂštre !), puis 12 h : « Je l’avais lĂąchĂ©e lĂ . »

Cel (6 ; 0 voir § 2) dĂ©bute en vertical et lance de bas en haut, mais sans que le plan soit orientĂ© dans le sens du but, puis il l’ajuste. « Maintenant au-dessus de ta tĂȘte. — (Il le fait bien.) — Et si tu lĂąches ? — Ça irait par terre lĂ -bas (en face). — On essaie de viser ? — Oui (il tourne en sens inverse et lĂąche vers 3-4 h. — OĂč as-tu lĂąchĂ© (on montre 12 h, 9 h, 6 h et 3 h) ? — PlutĂŽt lĂ  (12 h). »

On ne voit donc guĂšre de diffĂ©rence en horizontal avec les rĂ©actions Ă  ras du sol. Par contre, en vertical, le sujet sait qu’il a lĂąchĂ© vers le bas.

Voici des exemples du niveau IIA :

Pho (7 ; 4) commence par de simples balancements : « Ça va mieux quand on le fait beaucoup de fois. » Le dessin reprĂ©sente un balancement se prolongeant jusqu’à la boĂźte (Ă  3 m environ) avec remontĂ©e devant la boĂźte, mais, quand c’est l’expĂ©rimentateur qui agit, la courbe est convexe. Lors des rotations, Pho choisit des plans surtout obliques, mais le dessin reprĂ©sente (par commoditĂ©) un plan vertical et le point du lĂącher est indiquĂ© au bas du cercle et non pas face Ă  la boĂźte (ce qui est donc correct), avec une courbure convexe : « La balle va de plus en plus loin (avec maximum de la hauteur vers le milieu) et elle retombe dans la boĂźte. » La conceptualisation est donc exacte pour un plan vertical, bien qu’ensuite, prĂšs du sol et en horizontal, Pho lĂąche sa boule Ă  10 h et Ă  2 h en croyant dans les deux cas qu’elle l’a quittĂ© Ă  12 h.

Lip (7 ; 6) commence ses rotations sur un plan oblique qu’il ajuste en diminuant un peu l’inclinaison. Le dessin montre un point de dĂ©part situĂ© au haut du cercle avec direction de la balle vers le sol et rebondissement dans la boĂźte, mais lorsqu’on lui demande s’il peut amĂ©liorer son dessin, il indique le point le plus rapprochĂ© du but : la prise de conscience Ă©tait donc correcte, tandis que la conceptualisation secondaire provoquĂ©e par la question ramĂšne Lip aux idĂ©es habituelles de ce niveau Ă  ras du sol.

Lin (7 ; 6) dĂ©bute sur un plan vertical mais mal orientĂ© par rapport au but et attribue l’échec Ă  une trĂšs lĂ©gĂšre brise qui souffle dans le prĂ©au (0,3 Ă  1,5 m/s Ă  l’échelle Beaufort) : « C’est Ă  cause du vent que ça va Ă  cĂŽtĂ©. — Alors ? — (Il change de position.) — Ici, je me suis mis pour ĂȘtre juste en face. » AprĂšs rĂ©ussite, il donne un dessin correct avec lĂąchage dans la partie infĂ©rieure du cercle et trajectoire courbe (convexe) qui retombe dans la boĂźte. Mais en horizontal, il dĂ©signe 12 h comme point de dĂ©part aprĂšs un succĂšs en lĂąchant la balle plus tĂŽt.

Lis (7 ; 6) dĂ©bute Ă  ras du sol (contrairement aux sujets prĂ©cĂ©dents) et rĂ©ussit avec des dĂ©parts latĂ©raux, mais croit qu’il a lĂąchĂ© la balle Ă  12 h et dessine des trajets perpendiculaires Ă  la boĂźte conformes Ă  cette idĂ©e. Mais l’intĂ©rĂȘt de ses conduites est que, quand on lui demande de reproduire au ralenti les actions qu’il a exĂ©cutĂ©es, il en donne une image fidĂšle et lĂąche effectivement la boule latĂ©ralement. Par contre, quand on revient aux questions orales, il continue d’affirmer qu’il l’a quittĂ©e Ă  12 h ! MĂȘme lorsque c’est l’expĂ©rimentateur qui agit devant lui, il persiste dans l’idĂ©e que « le plus juste chemin ce serait celui-lĂ  (12 h). Il faut lĂącher ici (en face) ». Lorsque l’on passe aux rotations dans l’espace (boĂźte Ă  3 m), il commence donc naturellement par annoncer qu’« il faut tourner et lĂącher juste devant ». Mais aprĂšs ajustement de son plan de rotation, d’abord peu oblique puis trĂšs inclinĂ© et vertical, il rĂ©ussit et indique correctement les points de lĂąchage (« la balle part en l’air ») avec dessins Ă©galement justes.

Man (8 ; 8) dĂ©bute dans l’espace et rĂ©ussit Ă  3 m avec un plan de rotation vertical. Ses dessins, montrant le cercle de profil, indiquent un point de dĂ©part au bas du cercle, et, sur l’un d’entre eux, il a commencĂ© par tracer un trajet perpendiculaire Ă  la boĂźte (donc l’équivalent de 12 h Ă  ras du sol), puis l’a corrigĂ© de lui-mĂȘme. À ras du sol, par contre, il indique 12 h en partant de 9.

Pat (8 ; 11) commence par indiquer un trajet perpendiculaire (12 h pour une rotation horizontale au-dessus de sa tĂȘte), puis corrige mais sans pouvoir dĂ©crire ses corrections.

Avant de discuter ces cas, citons encore quelques exemples du niveau IIB :

Jac (9 ; 9) tourne en vertical et Ă©choue : « Il faut qu’on la lĂąche plus bas. (Nouvel essai.) Pas au mĂȘme endroit, plus haut. Des fois elle va plus courbe et des fois moins. » Par contre, le dessin en horizontal montre d’abord un dĂ©part Ă  peu prĂšs face au but, puis un second de cĂŽtĂ© mais avec erreur dans le sens de la rotation.

Lou (9 ; 10) en vertical : « J’ai tirĂ© trop fort, je diminue la force. » Le dessin marque un dĂ©part au haut du cercle pour une rotation dans un sens et au bas dans l’autre sens. En horizontal, « c’est plus dur
 Avant je lĂąchais lĂ  (12 h), puis je change » : indique 10-11 h, puis 9 h dans un sens et 3 h dans l’autre. « Elle partira comment ? — Elle fera une courbe. — Elle ira oĂč ? — Dans un coin (de la boĂźte). — Et pour aller au milieu ? — (LĂącher) un peu avant. »

Ang (10 ; 8), en vertical, indique d’abord un point de lĂąchage presque face au but, puis au bas du cercle avec montĂ©e. En horizontal (au-dessus de sa tĂȘte), elle gĂ©nĂ©ralise d’emblĂ©e en montrant sur son dessin un dĂ©part de cĂŽtĂ© (3 h ou 9 h selon le sens). Les trajectoires sont courbes en horizontal comme en vertical.

Nous avons vu que, dans le cas des rotations horizontales Ă  ras du sol, la difficultĂ© pour le sujet Ă©tait de coordonner, au plan de la conceptualisation, la direction conduisant au but avec les mouvements prĂ©alables de faire tourner la balle. Dans le cas des plans verticaux ou obliques, au contraire, la question de la direction vers le but est rĂ©solue d’avance par l’orientation du plan qu’il s’agit d’ajuster : il ne reste alors Ă  rĂ©gler que la distance Ă  parcourir qui dĂ©pend Ă  la fois de la force acquise durant la rotation et des points de lĂąchage, mais, comme ces derniers peuvent ĂȘtre multiples pour une mĂȘme direction et que celle-ci est dĂ©jĂ  rĂ©glĂ©e par l’orientation du plan, il n’y a plus de contradiction pour le sujet (ou de pseudo-contradiction) entre les actions de lĂącher ou lancer clans la direction du but et celle de faire tourner : d’oĂč la facilitĂ© des prises de conscience, renforcĂ©es par ailleurs grĂące au plus grand nombre des rĂ©glages actifs exigĂ©s : le sujet ne dessine pas des trajets partant du point du cercle le plus proche du but (sauf Lip quand on lui demande une amĂ©lioration), mais vers le haut ou le bas des trajets circulaires. Par contre en horizontal (au-dessus de la tĂȘte du sujet ou devant lui), la tendance demeure, malgrĂ© les rĂ©ussites avec dĂ©part Ă  9 h ou Ă  3 h, Ă  dĂ©signer le point du lĂącher Ă  12 h, donc en face du but. Quand le plan horizontal est choisi aprĂšs le vertical ou l’oblique, il arrive, par contre, que des transferts facilitent la conceptualisation d’un lĂąchage latĂ©ral.

Pour ce qui est du stade III, il est intĂ©ressant de noter que, chez les sujets tĂ©moignant cependant, en leurs actions, d’ajustements plus prĂ©cis qu’auparavant, il subsiste une diffĂ©rence entre les niveaux IIIA et IIIB quant Ă  la forme de la trajectoire. D’abord, en ce qui concerne les rotations sur un plan horizontal, on retrouve en IIIA des trajets courbes, comme c’est le cas dans les rotations Ă  ras du sol. Mais ensuite, quand le plan de rotation est vertical ou oblique et que les trajectoires sont alors nĂ©cessairement courbĂ©es en hauteur (convexes), il arrive parfois que des sujets du niveau IIIA les dessinent sous la forme, non pas d’une seule courbure, mais d’une suite de boucles (hypocycloĂŻde, courbe voisine de la cycloĂŻde, mais lorsqu’un petit cercle roule dans le cĂŽtĂ© intĂ©rieur de la circonfĂ©rence d’un grand et non pas sur une droite) 2 :

Jua (11 ; 4) choisit un plan vertical et ajuste sa direction. Il dessine ensuite une trajectoire formĂ©e d’une seule courbure qu’il corrige aprĂšs coup en introduisant trois boucles, comme si la boule tournait encore aprĂšs avoir Ă©tĂ© lĂąchĂ©e.

Era (12 ; 8) de mĂȘme commence par une courbure simple, puis y introduit un lacet et finalement quatre boucles successives.

Voici, par contre, un cas du niveau IIIB :

Dom (12 ; 3), pour un plan vertical, dessine le point oĂč il lĂąche la balle au bas du cercle dĂ©crit avec le fil, mais prĂ©cise qu’on peut varier « la force du lancer » : d’oĂč 4 courbes, partant du mĂȘme point et aboutissant dans la boĂźte au mĂȘme endroit, mais dont le sommet, bien arrondi, est de plus en plus Ă©levĂ©. En horizontal, son dessin indique d’emblĂ©e, aprĂšs rĂ©ussite un dĂ©part Ă  3 h (sens inverse), alors que l’anticipation Ă©tait moins nette.

En un mot, ce sondage sur la prise de conscience conceptualisĂ©e des mouvements de la fronde dans l’espace confirme les rĂ©sultats prĂ©cĂ©dents : en horizontal, on retrouve les mĂȘmes tendances, malgrĂ© les rĂ©ussites de l’action, avec le conflit pseudo-contradictoire entre les directions vers le but et l’action prĂ©alable de faire tourner la balle, tandis qu’en rotation sur les plans verticaux ou obliques cette pseudo-contradiction est levĂ©e du fait que la question des directions est rĂ©solue d’avance par les ajustements de l’orientation du plan, d’oĂč une meilleure prise de conscience.

7. Conclusions

Les rĂ©sultats de cette recherche offrent un bel exemple d’une situation dans laquelle la prise de conscience et la conceptualisation qu’elle suppose sont dĂ©formĂ©es tant qu’il s’agit d’actions particuliĂšres pourtant rĂ©ussies et mĂȘme dĂ©jĂ  coordonnĂ©es au plan sensori-moteur, mais ne pouvant pas l’ĂȘtre au plan notionnel Ă  cause d’une pseudo-contradiction, alors que cette prise de conscience conceptualisĂ©e devient valable lorsqu’elle peut s’appuyer sur une coordination infĂ©rentielle ou opĂ©ratoire tirĂ©e de la coordination des actions elles-mĂȘmes par abstraction rĂ©flĂ©chissante. Le problĂšme qui nous reste Ă  rĂ©soudre est alors de comprendre pourquoi celle-ci est si tardive, ce qui revient Ă  nous demander en quoi consiste la pseudo-contradiction initiale qui empĂȘche la coordination notionnelle et par quelles voies logiques elle est ensuite dĂ©passĂ©e.

1) Cette pseudo-contradiction des dĂ©buts est, en un sens, une contradiction effective mais entre deux suppositions indĂ»ment limitĂ©es par des postulats restrictifs, donc relatives Ă  des rĂ©fĂ©rentiels trop Ă©troits. L’une est qu’en lĂąchant la boule au cours des mouvements circulaires elle part toujours de cĂŽtĂ©, mais seulement en des zones privilĂ©giĂ©es (par exemple Ă  l’intĂ©rieur de deux faisceaux coniques orientĂ©s Ă  gauche et Ă  droite et dont les sommets sont situĂ©s Ă  12 h) et sans que le sujet les mette en relation prĂ©cise avec le point de lĂąchage. L’autre est que pour atteindre le but il n’existe qu’un trajet, ou du moins un ensemble Ă©galement privilĂ©giĂ©, consistant Ă  partir en face de la boĂźte (perpendiculairement Ă  son grand cĂŽtĂ©) ou Ă  peu prĂšs. En ce cas, il est Ă©vident qu’il y a contradiction puisque partir face au but est incompatible avec un dĂ©part de cĂŽtĂ©. Cette contradiction est du type le plus primitif, entre deux actions ou leurs schĂšmes, tel que celle qu’il y aurait pour un animal ou un bĂ©bĂ© Ă  vouloir atteindre un objet dĂ©sirĂ© et Ă  s’engager dans le sens contraire (d’oĂč la difficultĂ© de la conduite des dĂ©tours), mais elle n’en est pas moins prĂ©gnante : de lĂ , l’idĂ©e gĂ©nĂ©rale aux niveaux IA Ă  IIA que pour rejoindre le but il faut interrompre les mouvements circulaires et partir en ligne droite en suivant le diamĂštre du cercle (6 h → 12 h → but) ou en prolongement du rayon. La coordination a beau ĂȘtre effectuĂ©e sur le plan sensori-moteur entre les rotations initiales, la visĂ©e et le lĂąchage, le sujet ne peut donc pas s’empĂȘcher, au plan de la conceptualisation, de voir lĂ  deux actions distinctes et successives.

2) Par contre et pour les mĂȘmes raisons, le sujet demeure insensible Ă  la contradiction rĂ©elle, selon laquelle, si la boule lĂąchĂ©e part toujours de cĂŽtĂ© dans le prolongement du sens de la rotation, elle ne saurait se dĂ©placer perpendiculairement Ă  la tangente ou Ă  ces tangentes approximatives. L’enfant s’en tire alors, soit en exĂ©cutant comme Lau au niveau IA deux actions matĂ©riellement diffĂ©rentes (faire tourner puis s’arrĂȘter et lancer, ce qui persiste dans les conduites consistant Ă  accompagner la balle de la main sur un petit parcours), soit en supposant, mais conceptuellement qu’il y a lĂ  effectivement deux mouvements distincts, dont le second ne prolonge pas le premier mais lui succĂšde simplement, d’oĂč l’absence de coordination.

3) Cela dit, on comprend mieux le long chemin qui reste Ă  parcourir jusqu’à une coordination infĂ©rentielle possible, puisqu’il consiste, pour chacune des deux suppositions de dĂ©part rappelĂ©es sous 1), Ă  Ă©largir le rĂ©fĂ©rentiel en construisant de nouvelles relations fondĂ©es sur un meilleur enregistrement de ceux des observables qui ne paraissent alors pas (ou moins) contradictoires entre eux. Pour ce qui est des trajets latĂ©raux au moment du lĂąchage, il s’agit d’abord de gĂ©nĂ©raliser les zones privilĂ©giĂ©es, donc de leur enlever leurs privilĂšges en admettant des dĂ©parts latĂ©raux possibles sur tout le parcours circulaire de la boule. Mais il s’agit en outre d’une mise en relation progressive des directions distinctes de la balle avec les points bien diffĂ©renciĂ©s de lĂąchage (indĂ©pendamment de l’orientation vers le but). Il y a donc lĂ  une gĂ©omĂ©trisation nĂ©cessaire du dĂ©tail des trajectoires au lĂącher, avec tout ce que cela suppose de mise en rĂ©fĂ©rences ou de coordonnĂ©es.

4) Quant au trajet supposĂ© entre le point de lĂąchage et l’arrivĂ©e au but, il s’agit Ă©galement d’une gĂ©nĂ©ralisation Ă  tous les possibles, puisque, indĂ©pendamment des rotations initiales, le sujet sait bien dĂšs les niveaux IB ou IIA qu’on peut rejoindre une boĂźte quelconque par des chemins obliques et non pas exclusivement en plaçant le mobile en face d’elle. Lorsque le parcours de la balle vers le but succĂšde immĂ©diatement aux mouvements circulaires, il y a par contre problĂšme, mais, assez tĂŽt, le sujet renonce Ă  s’en tenir Ă  un dĂ©part Ă  12 h prĂ©cises, et admet de lĂ©gers Ă©carts (11 h ou 1 h), ou aboutit mĂȘme Ă  des compromis entre les points de lĂąchage rĂ©els (dans l’action) et supposĂ©s (conceptuellement) : par exemple 10 h œ entre 9 h et 12 h. Il suffira alors Ă  l’enfant de gĂ©nĂ©raliser l’obliquitĂ© de ces trajets pour attĂ©nuer la pseudo-contradiction initiale et s’orienter vers une coordination des mouvements circulaires et des trajets aprĂšs le lĂąchage de la boule.

5) Mais il faut bien comprendre que cette coordination conceptualisĂ©e est d’un autre type que la coordination sensori-motrice assurant dĂšs 4 ans le succĂšs final de l’action. En ce dernier cas, l’action part d’essais variĂ©s qui correspondent Ă  une sorte d’ensemble des possibles (mais non reprĂ©sentĂ© ni conscient, comparable en cela Ă  l’« extension » d’un schĂšme sensori-moteur, non connue du sujet qui est centrĂ© sur sa seule « comprĂ©hension ») ; et les tĂątonnements avec rĂ©gulations en fonction des rĂ©sultats conduisent Ă  restreindre graduellement ces possibles par approximations de plus en plus Umitatives. Au contraire, la conceptualisation part d’un ou deux observables (bien ou mal observĂ©s) et de postulats limitatifs, la condition prĂ©alable de la coordination conceptuelle Ă©tant une gĂ©nĂ©ralisation Ă  tous les possibles quant aux trajets aprĂšs lĂąchage indĂ©pendamment du but et quant aux trajets droits ou obliques d’arrivĂ©e au but. Il y a donc lĂ , entre la coordination motrice et la coordination conceptuelle, une diffĂ©rence assez fondamentale d’orientation : d’un cĂŽtĂ© une sĂ©lection inconsciente des possibles avec approximations polarisĂ©es sur le rĂ©sultat favorable et d’un autre cĂŽtĂ© une gĂ©nĂ©ralisation avec comprĂ©hension progressive de tous les possibles inhĂ©rents au dispositif donnĂ© et, ensuite seulement, application Ă  l’action effectuĂ©e qu’il s’agit d’interprĂ©ter.

6) Cela Ă©tant, le dĂ©passement de la pseudo-contradiction initiale et la levĂ©e de la contradiction rĂ©elle des dĂ©buts s’expliquent donc tous deux par une extension progressive des rĂ©fĂ©rentiels, Ă  partir des classes d’observables limitĂ©s jusqu’à celles de toutes les possibilitĂ©s. En effet, tandis que les rĂ©fĂ©rentiels initiaux, qui sont la classe des trajets obliques aprĂšs lĂąchages (d’oĂč la supposition p avec zones privilĂ©giĂ©es, etc.) et celle des arrivĂ©es face Ă  la boĂźte (d’oĂč la supposition q), conduisent Ă  l’exclusion rĂ©ciproque, soit (p. q) √ (p. q), les rĂ©fĂ©rentiels finals (tous les possibles) comportent une intersection, celle des trajets obliques aboutissant au but. Or, cette intersection des classes correspondant Ă  p et q Ă©largis (donc aux classes de tous les dĂ©parts tangentiels et celle de toutes les arrivĂ©es Ă  la boĂźte y compris obliques), engendre le systĂšme plus comprĂ©hensible (p . q) √ (p . q) √ (p . q), Ă©liminant toute contradiction entre p et q. Il s’y ajoute naturellement la correction des significations de p et q, c’est-Ă -dire la substitution d’un point de vue relationnel aux faux absolus restrictifs initiaux (zones privilĂ©giĂ©es sans but et rejet perpendiculaire Ă  la boĂźte), ces transformations permettant alors la coordination des deux actions ou mouvements supposĂ©s hĂ©tĂ©rogĂšnes en un systĂšme notionnel cohĂ©rent.

7) Il n’en reste pas moins que cette coordination infĂ©rentielle ou conceptualisĂ©e est tirĂ©e de la coordination sensori-motrice des actions par abstraction rĂ©flĂ©chissante, puisque sans les rĂ©ussites de l’action la conceptualisation demeurerait inopĂ©rante. Seulement on voit bien, en ce cas particulier, les deux caractĂšres fondamentaux mais distincts de la propriĂ©tĂ© « rĂ©flĂ©chissante » d’une telle abstraction. D’un cĂŽtĂ©, il s’agit d’une sorte de projection ou de rĂ©flexion au sens physique (rĂ©flĂ©chissement), consistant Ă  transposer du plan moteur Ă  celui des reprĂ©sentations l’unicitĂ© des deux actions dĂ©jĂ  rĂ©alisĂ©e au palier infĂ©rieur. Mais, d’un autre cĂŽtĂ©, il s’agit de la rĂ©flexion au sens d’une rĂ©organisation conceptuelle, puisque, Ă  la coordination sensori-motrice, la coordination infĂ©rentielle ajoute un Ă©lĂ©ment nouveau et essentiel : la comprĂ©hension de ses conditions et de ses raisons, ce qui revient Ă  insĂ©rer la rĂ©ussite pratique, en tant que cas singulier, dans l’ensemble des possibles rĂ©alisables en conditions analogues, et Ă  construire ainsi un rĂ©fĂ©rentiel notionnel d’une tout autre nature que le systĂšme sensori-moteur de dĂ©part.

Quant Ă  la parentĂ© entre ces deux caractĂšres de la propriĂ©tĂ© « rĂ©flĂ©chissante », elle est la suivante. La rĂ©flexion en tant que projection est une correspondance (ou morphisme) entre les liaisons sensori-motrices et les liaisons conceptuelles qui les reprĂ©sentent. La rĂ©flexion en tant que rĂ©organisation consiste, d’autre part, Ă  mettre en correspondance ces mĂȘmes liaisons avec d’autres analogues intervenant dans les autres cas possibles, ce qui revient Ă  nouveau Ă  construire des morphismes : l’opĂ©ration (ou la fonction), intervenant dans la rĂ©flexion au premier sens du terme, devient ainsi un cas particulier de l’ensemble des morphismes en quoi consiste la rĂ©organisation au second sens du terme de « rĂ©flexion ».