Chapitre XIV.
La tour de Hanoï 1 a

Chacun connaĂźt ce dispositif, d’ailleurs souvent Ă©tudiĂ© chez l’enfant et que nous ne reprenons ici que du point de vue de la prise de conscience des actions et des relations entre la conceptualisation et l’action matĂ©rielle. Trois bĂątons ou colonnes minces A, B et C sont fixĂ©s verticalement sur une planche (et, dans notre matĂ©riel, sont colorĂ©s diffĂ©remment en jaune, rouge et bleu). Sur l’un d’entre eux sont enfilĂ©s un certain nombre de disques trouĂ©s en leur centre et de diamĂštres trĂšs visiblement distincts : le plus grand I est Ă  la base de la pyramide ainsi formĂ©e, et sur lui sont empilĂ©s en ordre dĂ©croissant, soit un seul disque plus petit II, soit deux (II et III), soit davantage, le moins grand Ă©tant donc toujours au sommet. Le problĂšme est alors de transporter cette tour de A Ă  C (nous appellerons toujours A la colonne de dĂ©part et C celle d’arrivĂ©e, quelles que soient celles qui sont assignĂ©es au sujet en indiquant leurs couleurs), mais en ne dĂ©plaçant qu’une seule rondelle Ă  la fois et en ne la posant jamais sur une plus petite qu’elle (ni sur la table et sans la retenir dans la main jusque aprĂšs le transport de la suivante). La solution du problĂšme exige donc l’utilisation de B (par exemple II de A Ă  B, I de A Ă  C, puis II de B Ă  C pour deux disques) et des retours jusqu’à A de la rondelle III lorsqu’il y en a trois, etc., donc la combinaison d’une sorte de transitivitĂ© des positions successives et d’une sorte de rĂ©currence.

D’une façon gĂ©nĂ©rale, le nombre minimum des dĂ©placements nĂ©cessaires est de 2n − 1 oĂč n = le nombre des disques : donc trois mouvements pour deux rondelles, sept mouvements pour trois disques, quinze pour quatre, trente et un pour cinq, etc. Dans ce qui suit, nous demandons d’abord Ă  l’enfant de rĂ©soudre concrĂštement le problĂšme pour deux disques, puis pour trois, etc. (selon son niveau), avec chaque fois rĂ©cit et explication de ce qu’il a fait, puis rĂ©pĂ©titions pour juger de la stabilitĂ© de la solution trouvĂ©e, ainsi que de la suppression Ă©ventuelle des dĂ©tours inutiles s’il y en a eu. Nous demandons en outre de rĂ©soudre Ă  nouveau le problĂšme, mais en changeant les points de dĂ©part et d’arrivĂ©e (par exemple du rouge A au jaune C, au lieu du trajet initial du jaune A au bleu C), et cela est important pour voir si le sujet conserve Ă  tort son schĂšme initial sans l’accommoder Ă  la nouvelle situation, ou s’il ne conserve que la mĂ©thode en l’adaptant d’emblĂ©e aux conditions modifiĂ©es. Cela fait, l’expĂ©rimentateur annonce au sujet qu’il va agir lui-mĂȘme, mais sur instructions de l’enfant qui doit alors dicter pas Ă  pas Ja marche Ă  suivre (procĂ©dure utile pour juger de la prise de conscience obtenue Ă  chaque niveau). Enfin nous avons parfois, aprĂšs les questions prĂ©cĂ©dentes, fait venir un second sujet en demandant au premier de lui expliquer les consignes et la marche Ă  suivre, en le guidant ensuite, ce qui constitue Ă  nouveau un bon instrument d’analyse.

1. Le stade I

Les sujets de ce niveau Ă©chouent dans le cas de trois disques, mĂȘme aprĂšs tĂątonnements ; par contre, ils arrivent Ă  rĂ©ussir avec deux au plan des actions, mais aprĂšs toutes sortes d’essais pour tourner les consignes et sans la conscience des liaisons logiques :

Mar (5 ; 4) avec I (grand) et II (petit) commence par ne dĂ©placer que II dans l’ordre AC, CB, BA, AC. « Mais je voudrais que toute la tour soit ici » : il dĂ©place Ă  nouveau II : AC, CB, BA et AC ; puis I : AC, CB, BA, AC, ce qui donne une tour Ă  l’envers. « Je voulais une tour Ă  l’endroit » : il recommence AC, CB, BA, AC, avec II puis AC, CB ; aprĂšs quoi le mĂȘme circuit avec I : AC, CB, BA, AC, I Ă©tant donc finalement en C et II en B. « Qu’est-ce qu’il faut faire ? — (Il met II sur I en C, donc rĂ©ussite par utilisation du hasard, et aprĂšs une inversion mais corrigĂ©e.) — TrĂšs bien. On aurait pu faire plus vite ? — (Il prend les deux Ă  la fois. ) — Non, un Ă  la fois. — (Il met II de A Ă  C et I par-dessus, mais voyant la faute il les pose sur la table et rĂ©tablit l’ordre II sur I.) — Non. On peut autrement ? — Non. Je veux prendre le grand d’abord : ça va mieux. — Essaye encore. — (Il en AB, I en AC.) — Tu as fini ? — Oui, ah non (il met II sur I en C, donc rĂ©ussite). — Bien, tu peux refaire ? — (Il sur B, I sur C et II sur I en C.) — TrĂšs bien. Maintenant (on remet I + II en A) refais la tour ici (la colonne bleue au lieu de la rouge. Donc l’ancien B devient C et rĂ©ciproquement). — On peut aussi ? — Qu’est-ce que tu penses ? — Oui. — Alors, vas-y. — (Il met I sur II en C.) — Ça va pas. Ça fait forcĂ©ment une petite tour Ă  l’envers. — Essaye quand mĂȘme. — (SuccĂšs.) — Bien et maintenant le refaire ici (sur A devenant C) ? — On doit prendre d’abord le grand. Je ne sais pas comment faire. » Il n’y a donc aucune prise de conscience des sĂ©quences qui ont rĂ©ussi. NĂ©anmoins, Ă  la question de savoir si I et II ont fait le mĂȘme chemin : « Non, le petit fait plus de chemin que le grand. » Il y a naturellement Ă©chec avec trois disques.

Fro (5 ; 3). MĂȘmes rĂ©actions successives pour deux disques. Pour trois, il n’a recours qu’à des expĂ©dients : deux Ă  la fois, mettre sur la table pour intervertir, retenir l’un dans une main, etc. On finit par une dĂ©monstration et il prĂ©tend pouvoir refaire le tout, mais il est vite perdu et utilise les mĂȘmes procĂ©dĂ©s contraires aux consignes, puis rĂ©ussit une fois en sept dĂ©placements, mais ne peut reproduire ce succĂšs en partie fortuit.

Pic (6 ; 8) parvient aussi Ă  la solution avec deux disques, mais par les mĂȘmes mĂ©thodes, Ă  peine plus rapides Ă  6 ans et Ă©galement « sans penser ». Elle ne croit pas possible de retrouver le mĂȘme rĂ©sultat en changeant de colonne finale (C et B permutĂ©s). Quant Ă  trois disques, Pic parvient aussi Ă  un succĂšs momentanĂ© aprĂšs bien des tĂątonnements : « Tu as fait comme avant ? — J’sais pas. Non. Je ne me rappelle plus. » Par contre, elle a notĂ© que le disque I fait un chemin plus court parce que « seulement ces deux-lĂ  (II et III) ont Ă©tĂ© sur (B) et pas celui-lĂ  (I). — Pourquoi ? — Parce que je veux (= j’ai voulu) faire plus vite. — Et le petit (III) ? — Il a Ă©tĂ© en (B) et en (C). — Et le moyen (II) ? — Seulement en (C). — Tu es sĂ»re ? — Sais pas. — Lequel bouge le plus ? — Le grand (I) et aprĂšs ces deux (II et III la mĂȘme chose) ».

Il est inutile de multiplier ces exemples, car ils sont tous pareils, mais on ne peut qu’ĂȘtre frappĂ© des difficultĂ©s Ă  rĂ©soudre le problĂšme pourtant si facile des deux disques : que les tĂątonnements soient plus courts ou plus longs que chez Mar, le trait commun aux sujets de ce stade I est, en effet, l’absence de tout plan ou de toute comprĂ©hension anticipĂ©e, le seul projet constamment Ă  l’Ɠuvre Ă©tant le dĂ©placement des deux disques de A Ă  C. En fait, la difficultĂ© Ă  ce niveau est de combiner l’inversion de l’ordre (mettre le grand disque I sous le petit II, alors que c’est ce petit qui est saisi et dĂ©placĂ© en premier lieu) avec une sorte de transitivitĂ© (utiliser B comme intermĂ©diaire nĂ©cessaire entre A et C si l’on veut que II arrive en C au-dessus et non pas en dessous de I). L’inversion de l’ordre ne soulĂšve pas en elle-mĂȘme de question : Mar reconnaĂźt d’emblĂ©e quand « la tour est Ă  l’envers ». Mais ce qui fait problĂšme est de la prĂ©voir et de la coordonner avec l’utilisation d’un moyen terme, Ă©tant donnĂ© qu’à ce niveau la transitivitĂ© n’est pas acquise, mĂȘme dans les cas simples 2 oĂč il s’agit de permuter les contenus de deux verres A et C en se servant d’un mĂ©diateur B. Faute de cette transitivitĂ© Ă©lĂ©mentaire, le sujet se borne alors Ă  tĂątonner ou Ă  violer les consignes : « prendre le grand d’abord », bien qu’il soit sous le II, etc. MĂȘme aprĂšs sa rĂ©ussite rĂ©pĂ©tĂ©e, Mar a si peu compris que, sitĂŽt qu’on change le but (transfĂ©rer I et II du jaune au bleu au lieu du rouge), il conclut pour ces deux mĂȘmes disques I et II que ça fera « forcĂ©ment une petite tour Ă  l’envers », puis aprĂšs un nouveau succĂšs par pur tĂątonnement, il ne sait pas non plus quoi faire lorsqu’on assigne pour C la derniĂšre des trois colonnes. Il va de soi qu’en ces conditions toute solution stable avec trois disques est exclue, mĂȘme si le hasard des tĂątonnements successifs donne lieu Ă  une rĂ©ussite Ă©pisodique.

Il y a donc à ce niveau un primat systématique des actions exploratrices sur toute déduction, et avec absence de prise de conscience des combinaisons fructueuses. Le sujet remarque il est vrai, aprÚs coup, que le trajet de la grande rondelle est le plus court, mais il ne comprend pas pourquoi, faute de pouvoir attribuer les détours des autres disques aux exigences de la transitivité.

2. Le stade II

À ce stade II, la rĂ©ussite avec deux disques est immĂ©diate. Avec trois il y a encore tĂątonnements, erreurs et corrections, mais les succĂšs deviennent stables :

Gou (7 ; 6), pour deux disques, dĂ©place aussitĂŽt II de A en B, I de A en C et met II sur I. « Et avec trois rondelles, ce sera pareil ou plus difficile ? — Ça va. » Elle met III de A sur B, II de A sur C, puis II sur III (erreur, qu’elle corrige). Elle recommence et hĂ©site Ă  placer III de A sur C « parce qu’(aprĂšs) je ne peux pas l’enlever pour y mettre II ». Elle essaie : III de A sur B, II de A sur C, puis III sur II et s’arrĂȘte : « Je pense, je rĂ©flĂ©chis pour voir si j’arrive Ă  mettre. — Recommence plus vite. — (III sur B puis sur C, II sur B, III sur II en B, I sur C, puis le remet en A et Ă  nouveau en C, II sur A puis sur I en C et III sur II). » Mais elle ne peut pas raconter ce qu’elle a fait : « Je ne sais plus. — Et en allant du rouge au jaune ? — (RĂ©ussite Ă  nouveau en sept dĂ©placements.) — Et du rouge au bleu ? — Je peux faire un peu de la mĂȘme façon : le petit sur rouge, le moyen sur bleu  » Mais il lui faut cette fois treize dĂ©placements avant de retrouver les sept optimaux, qui deviennent finalement rapides lorsqu’on change les colonnes de dĂ©part et d’arrivĂ©e. Avec quatre disques, elle a beaucoup plus de peine mais rĂ©ussit finalement : « Il y a des mouvements pareils avec 3 et 4 ? — Oui, il y en a. — Lesquels ? — (Elle refait le tout avec peine, mais sans pouvoir indiquer les analogies). »

Wal (8 ; 8) parvient du premier coup aux sept dĂ©placements pour trois disques, mais en procĂ©dant trĂšs lentement, et une pause aprĂšs III de A en C, et II de A en B : elle met alors III sur II et rĂ©flĂ©chit longuement avant chaque nouveau mouvement. Lorsqu’on change les points de dĂ©part et d’arrivĂ©e, elle rĂ©ussit chaque fois, mais avec tendance, Ă  reproduire telles quelles certaines des sĂ©quences utilisĂ©es prĂ©cĂ©demment, d’oĂč des manƓuvres inutiles, mais qu’elle croit nĂ©cessaires : « Ça fait un peu plus long de commencer ici : ça fait tout des petits dĂ©tours. » Par contre, elle justifie correctement quelques autres choix : « Pourquoi III ici et pas là ? — Parce qu’aprĂšs on ne peut pas mettre II lĂ  (sur III). » Avec quatre rondelles, elle tĂątonne davantage, mais arrive en vingt-trois coups. « Tu crois que tu l’as fait de la façon la plus courte ? — Ça fait beaucoup de dĂ©tours. » Elle arrive ensuite en dix-sept coups (au lieu de quinze). « Recommence et tu t’arrĂȘteras quand tu seras sĂ»re d’arriver au but. — (S’arrĂȘte aprĂšs huit dĂ©placements.) — C’est lĂ . »

Dan (8 ; 11), aprĂšs plusieurs rĂ©ussites en sept coups pour trois rondelles : « La grande elle bouge moins que les autres, je trouve. — Pourquoi ? — Parce qu’on la laisse lĂ  (A) et Ă  la fin, non pas Ă  la fin mais l’avant-dernier (en rĂ©alitĂ© trois coups avant le dernier), on la bouge une fois (de A Ă  C). — C’est laquelle qui bouge le plus ? — Pour moi c’est la petite (III). — Pourquoi ? — J’sais pas. — Et si j’ajoute une rondelle (quatre au total), c’est laquelle qui bougera le plus ? — Ben ça, je ne pourrais pas dire. — Mais en tout ce sera plus long ou non que pour trois disques ? — Plus long, je pense. » AprĂšs rĂ©ussite : « Laquelle bouge le plus ? — Je n’ai pas comptĂ©. C’est la petite, elle fait beaucoup de dĂ©tours, elle a Ă©tĂ© dans tous les carrĂ©s (colonnes). — Ça a Ă©tĂ© plus long avec trois ou avec quatre ? — Avec quatre. — Combien de mouvements de plus ? — Pour moi deux (en rĂ©alitĂ© quinze contre sept). »

Pel (8 ; 1) rĂ©ussit avec trois rondelles en treize coups. On lui fait la dĂ©monstration en sept coups, qu’il reproduit immĂ©diatement, mais il conteste qu’on puisse savoir « oĂč il faut recommencer pour arriver plus vite ».

Rob (8 ; 7) rĂ©ussit en dix, etc., puis en huit dĂ©placements (dont III de A en B, puis de B en C, ce qui est bien le bon dĂ©part mais aurait pu ĂȘtre obtenu en un coup). « C’est Ă©gal oĂč on commence ? — Oui, non peut-ĂȘtre que ça ira mieux comme ça (III de A en C : il recommence). Ah oui ! beaucoup mieux. — Et si on met quand mĂȘme lĂ  (A en B), on peut y arriver ? — J’sais pas, j’ai jamais fait (en rĂ©alitĂ© elle l’a fait trois fois). » Lors des transpositions de buts, elle reproduit cependant Ă  plusieurs reprises et telles quelles des sĂ©quences prĂ©cĂ©dentes et devenant inutiles : « Pourquoi ? — C’est plus facile si on va sur le rouge d’abord. — Pourquoi ? — J’sais pas. C’est une habitude. » Lorsqu’on lui demande comment elle a rĂ©ussi, elle se borne Ă  raconter tous les dĂ©placements (« celle-lĂ  de lĂ  jusque-là », etc.), et en rĂ©exĂ©cutant l’action matĂ©rielle.

Notons encore, Ă  propos des transferts, qu’un sujet de 7 ; 6, Fum, avait fait une telle expĂ©rience quelques mois auparavant : il rĂ©ussit alors d’emblĂ©e avec trois rondelles en sept dĂ©placements, puis avec quatre en dix-sept dĂ©placements (deux d’inutiles) et mĂȘme avec cinq rondelles en quarante coups au lieu de trente et un, mais trĂšs vite et avec mĂ©thode.

La solution du problĂšme des deux disques consiste en premier lieu Ă  prĂ©voir que, si l’on place directement en C le II pour n’y mettre qu’ensuite I, ce dernier sera au-dessus et non pas en dessous de II : d’oĂč, en second heu, la nĂ©cessitĂ© d’une Ă©tape d’attente et de transition pour II, avant que I soit dĂ©placĂ© en C, et comme la tige B est libre, c’est sur elle qu’est entreposĂ© II, de maniĂšre Ă  le transfĂ©rer enfin sur I en C. Il y a donc bien lĂ  une sorte de transitivitĂ©, mais de nature pratique et concernant la succession mĂȘme des actions particuliĂšres, sans qu’il s’agisse d’une structure opĂ©ratoire de nature proprement constative telle que A ≀ C si A ≀ B et B ≀ C, applicable Ă  toutes sortes de relations de significations et contenus diffĂ©rents. Il n’en est pas moins intĂ©ressant de noter que cette transitivitĂ© en actions, si l’on peut dire, se constitue au mĂȘme niveau IIA que la transitivitĂ© logico-mathĂ©matique en gĂ©nĂ©ral, ce qui montre une fois de plus que celle-ci, comme les autres structures opĂ©ratoires naissantes, est apparentĂ©e Ă  la coordination gĂ©nĂ©rale des schĂšmes pratiques. Mais nous ne pouvons pas considĂ©rer cette sorte de transitivitĂ© des actes, qui est en jeu dans la question de notre tour Ă  deux Ă©tages, comme une application de la transitivitĂ© logico-mathĂ©matique de forme constative. C’est au contraire cette derniĂšre qui semble issue (de mĂȘme que la transitivitĂ© intervenant dans les explications causales telles que celle de la transmission du mouvement) 3 d’une sorte de coordination transitive gĂ©nĂ©rale des actions, due aux progrĂšs de celles-ci. Dans le cas particulier, de telles coordinations transitives sont rendues possibles au niveau IIA parce que, au heu d’agir sans prĂ©vision des rĂ©sultats, ni subordination des moyens Ă  ces buts ou rĂ©sultats insuffisamment anticipĂ©s, il y a dorĂ©navant un jeu suffisant d’anticipations et de rĂ©troactions lors des manipulations des disques pour que leurs dĂ©placements successifs soient coordonnĂ©s entre eux. Autrement dit, l’opposition essentielle entre les rĂ©actions des stades I et II, quant au problĂšme des deux disques, tient Ă  une diffĂ©renciation plus poussĂ©e des moyens et des buts, d’oĂč une meilleure subordination de ceux-lĂ  Ă  ceux-ci, toutes deux Ă©tant dues Ă  un progrĂšs dans les anticipations. On ne peut donc pas encore dire que, sur ces points, l’action soit dirigĂ©e par la conceptualisation : celle-ci n’est, dans le cas particulier, que le produit d’une prise de conscience plus ou moins adĂ©quate de celle-lĂ , l’adĂ©quation Ă©tant d’autant meilleure que le problĂšme est plus simple.

C’est ce que les rĂ©actions Ă  la question des trois disques permettent de vĂ©rifier : on y voit encore, Ă  ce niveau, un primat continuel de l’action, la conceptualisation ne consistant qu’en rĂ©cits incomplets avec de nombreux oublis (« je ne sais plus », avoue Gou ; « je n’ai jamais fait ça », dit Rob Ă  propos d’un dĂ©but dĂ©jĂ  choisi trois fois) et non pas en un plan directeur dĂ©terminant le dĂ©tail des actions successives. Cependant, le progrĂšs est net par rapport au stade I. Il se marque d’abord, comme on vient de le dire, par une meilleure diffĂ©renciation des moyens et des buts et une meilleure subordination de ceux-lĂ  Ă  ceux-ci : au stade I, chaque action particuliĂšre devient un but en soi avec oubli relatif du but gĂ©nĂ©ral (transport gĂ©nĂ©ral en C en conservant l’ordre I > II > III et sans rien poser sur la table ni retenir Ă  part dans les mains), tandis qu’à ce stade II chaque coup est subordonnĂ© Ă  ce but : « Je rĂ©flĂ©chis pour voir si j’arrive Ă  mettre », dit ainsi Gou en pensant Ă  la suite. Mais ce progrĂšs est lui-mĂȘme dĂ» Ă  celui des anticipations : entre Gou, qui fait encore des erreurs, mais spontanĂ©ment corrigĂ©es et Wal qui rĂ©flĂ©chit longuement avant chaque dĂ©placement, on voit Ă  l’Ɠuvre cette amĂ©lioration des prĂ©visions qui se poursuit encore durant tout le stade II et ne caractĂ©rise pas seulement ses diffĂ©rences d’avec le stade I.

Mais alors se pose le problĂšme suivant : ces anticipations dĂ©rivent-elles du jeu mĂȘme des actions ou ne seraient-elles pas l’expression de mĂ©canismes opĂ©ratoires plus gĂ©nĂ©raux et extĂ©rieurs aux actions particuliĂšres considĂ©rĂ©es en ce contexte limitĂ© des tours Ă  transporter ? En fait toute action peut conduire, en se rĂ©pĂ©tant, Ă  des anticipations en fonction des deux facteurs suivants : a) certains « essais et erreurs » avec corrections aprĂšs coup, dont le processus rĂ©troactif entraĂźne un effet proactif de nature anticipatrice ; et b) des transferts dus Ă  la simple assimilation reproductrice (ou gĂ©nĂ©ralisatrice). Or ce second facteur, avec les rĂ©gulations automatiques qui peuvent l’accompagner, ne suffit pas Ă  provoquer des anticipations conscientes : par exemple, lorsque le transport de la tour Ă  trois disques a Ă©tĂ© rĂ©ussi de A Ă  C en prenant pour but C l’une des trois colonnes coloriĂ©es, il arrive frĂ©quemment (Gou vers la fin, en passant du rouge au bleu, Wal Ă©galement, Rob qui parle mĂȘme d’« habitude ») que le sujet, au lieu d’accommoder son schĂšme Ă  la nouvelle situation, l’applique tel qu’il Ă©tait avec alors intervention de dĂ©tours inutiles. Par contre, le facteur a) avec les rĂ©glages plus actifs qu’il suppose, conduit Ă  des prises de conscience qui se traduisent par des anticipations dĂ©libĂ©rĂ©es et ce sont elles qui, semble-t-il, rendent compte des progrĂšs dans la subordination des moyens aux buts.

En un mot, le dĂ©veloppement continu des actions conduit Ă  des anticipations amĂ©liorĂ©es sans recourir pour autant Ă  des dĂ©ductions tirĂ©es de structures opĂ©ratoires, parce que celles-ci, tout en procĂ©dant aussi de la coordination gĂ©nĂ©rale des actions, se situent Ă  des paliers supĂ©rieurs (ce qui ne signifie pas toujours ultĂ©rieurs) comportant un jeu complexe d’abstractions rĂ©flĂ©chissantes. Il en rĂ©sulte que l’application de ces structures est dĂ©jĂ  de nature essentiellement dĂ©ductive (que l’on pense, par exemple, aux schĂšmes trĂšs gĂ©nĂ©raux de la conservation), tandis que les anticipations nĂ©es graduellement des actions demeurent d’abord avant tout inductives parce que simplement fondĂ©es sur des constatations antĂ©rieures : telles sont, par exemple, les rĂ©flexions de Dan sur les trajets plus courts du disque I et plus longs des disques II et surtout III qui font plus de « dĂ©tours », mais sans dĂ©duction possible pour un nouveau disque (IV) plus petit que le III. Par contre, au stade III, nous allons trouver les dĂ©buts de certaines dĂ©ductions opĂ©ratoires, quant au prĂ©sent problĂšme de la tour, et nous les voyons dĂ©jĂ  poindre dans la remarquable performance du sujet Fum qui, bien qu’ñgĂ© de 7 ans seulement, est capable, quatre mois aprĂšs une premiĂšre expĂ©rience, de rĂ©ussir les solutions optimales avec trois disques et de gĂ©nĂ©raliser sa mĂ©thode dans le cas de quatre et mĂȘme cinq rondelles.

3. Le stade III

Ce niveau qui dĂ©bute Ă  11-12 ans est caractĂ©risĂ© par les rĂ©ussites rapides et stables pour trois disques et par une anticipation de plus en plus infĂ©rentielle pour les nombres supĂ©rieurs, avec utilisation explicite de l’expĂ©rience antĂ©rieure :

Rib (10 ; 0) rĂ©ussit pour trois avec sept coups et transpose sans circuits inutiles lorsqu’on change les buts : « Il faut faire chaque fois la mĂȘme chose, sauf qu’il faut changer de colonnes. — Qu’est-ce qui est « la mĂȘme chose » ? — C’est le principe. » Avec quatre rondelles : « On doit changer plus de fois dans les carrĂ©s », mais « on sait un petit peu les mouvements et on les rĂ©pĂšte. — Et avec huit rondelles ? — Ça fera presque la mĂȘme chose, sauf qu’il y a plus de rondelles ».

Rob (11 ; 7), une fois la consigne comprise, rĂ©ussit avec trois disques en sept coups. « J’ai compris que ça va si je mets la petite sur (C) : je peux mettre la moyenne (sur B), puis la petite sur la moyenne », d’oĂč I sur C. Lors du premier changement de but, il commence comme prĂ©cĂ©demment, mais s’arrĂȘte vite et accommode son schĂšme : « Je croyais que c’était comme avant. » Avec quatre rondelles, il arrive d’emblĂ©e en quinze coups : « C’était plus difficile ? — Un peu. Il y en a un de plus, il faut faire plus de coups ; autrement c’est le mĂȘme systĂšme. — Quel systĂšme ? — On enlĂšve toujours la plus petite (IV), puis la moyenne (III), puis la petite sur la moyenne et on peut dĂ©gager la grande (II) : ça fait une petite pyramide lĂ  et alors le passage est libre et je recommence aprĂšs, c’est la mĂȘme histoire aprĂšs (avec I). » Dans la suite, il explique clairement Ă  un camarade comment il faut procĂ©der (tandis que de telles communications restent difficiles au stade II) et leur entretien finit par ces propos : « C’est le dĂ©but qui compte, le premier coup du dĂ©but : il faut faire attention, sinon c’est irrĂ©parable, ou bien on doit faire beaucoup plus de coups. »

On voit ainsi qu’au lieu de transfĂ©rer sans plus ses schĂšmes sans accommodation aux nouvelles situations (changements de colonnes de dĂ©part et d’arrivĂ©e), le sujet Rib gĂ©nĂ©ralise au contraire la mĂ©thode comme telle, antĂ©rieurement suivie, de mĂȘme qu’avec quatre rondelles et le projet de huit. Il parle Ă  cet Ă©gard d’un mĂȘme « principe », et Rob d’un « mĂȘme systĂšme » dont il dĂ©crit l’essentiel. Or, cette mĂ©thode, gĂ©nĂ©ralisĂ©e mutatis mutandis par Rib et dĂ©crite assez exactement par Rob, consiste en une combinaison de rĂ©currences (deux retours en arriĂšre de la rondelle III avec trois disques et quatre retours des rondelles IV et III avec quatre disques, d’oĂč l’importance du coup du dĂ©but, soulignĂ©e par Rob) et de la transitivitĂ© des positions, mais dorĂ©navant justifiĂ©e et non plus seulement utilisĂ©e pratiquement. Dans les explications qu’il donne, Rob arrive mĂȘme Ă  annoncer verbalement dans le dĂ©tail les coups Ă  faire de chaque colonne Ă  chacune des deux autres pour un transport de trois disques. Nous sommes ainsi trĂšs prĂšs d’une dĂ©duction opĂ©ratoire. Certes, l’acquisition de cette mĂ©thode est due aux actions antĂ©rieures et Ă  leur coordination, mais, de celle-ci le sujet tire, par abstraction rĂ©flĂ©chissante, une sorte de modĂšle gĂ©nĂ©ral qu’il peut ensuite appliquer. C’est le changement de palier hiĂ©rarchique exigĂ© par cette dĂ©marche qui marque alors le dĂ©but de la dĂ©duction opĂ©ratoire. Mais cela n’est ici qu’un dĂ©but, car cette dĂ©duction est due aux prises de conscience d’actions ou de coordinations initialement non dictĂ©es par elle, tandis que dans le cas de structures plus gĂ©nĂ©rales comme celles qui interviennent dans les conservations, la quantification de l’inclusion, la synthĂšse du nombre, etc., la nĂ©cessitĂ© des compositions s’est imposĂ©e par un jeu d’abstractions rĂ©flĂ©chissantes modifiant rĂ©troactivement l’interprĂ©tation mĂȘme des actions sans rĂ©sulter simplement de leurs succĂšs ou de leurs Ă©checs.