Chapitre XIII.
Le retournement d’un fil par rapport à deux anneaux 1 a

Dans la recherche du chapitre XI, les difficultĂ©s de la prise de conscience sont dues au caractĂšre difficilement explicable des processus constatĂ©s, donc Ă  un conflit entre l’explication causale et les observables. Dans ce qui va suivre, au contraire, il n’y a pas de problĂšme de causalitĂ© et il s’agit seulement des dĂ©placements d’un fil par rapport Ă  un ou deux anneaux : ce qu’on demande au sujet est, en effet, si un fil fixĂ© en x et libre en y traverse un anneau dans le sens AB (voir les figures), d’inverser cet ordre de maniĂšre Ă  obtenir une traversĂ©e dans le sens BA, en retournant ainsi soit les ficelles soit l’anneau, mais sans dĂ©senfiler le tout. Il va de soi qu’en ce cas la solution n’est possible que moyennant un systĂšme de boucles (fig. 1 et 2), qui reviennent en fait Ă  une sortie virtuelle, mais comme une partie du fil reste toujours dans l’anneau, la consigne est respectĂ©e en ce sens limitatif. Le problĂšme ne porte alors que sur la coordination des dĂ©placements successifs, mais c’est une coordination d’un type assez particulier, d’oĂč cette consĂ©quence que par tĂątonnements en partie fortuits le sujet peut parvenir en certains cas Ă  des rĂ©ussites ou des imitations prĂ©coces (dĂšs 5 ans), mais que la prise de conscience ou la simple reconstitution de mĂ©moire sont spĂ©cialement difficiles et cela mĂȘme chez l’adulte. En effet, dans les coordinations de forme ordinaire, il ne s’agit en gĂ©nĂ©ral que d’exĂ©cuter deux actions Ă  la fois (cf. la translation et la rotation de sens inverse pour la balle de ping-pong du chap. III), ou de lier deux variables dont chacune est susceptible de + et de − (cf. la longueur et la hauteur pour les chemins en pente du chap. V). Dans le prĂ©sent cas, au contraire, il s’agit de segments Ă  joindre bout Ă  bout comme les rails du chapitre XII. Mais 1) les segments sont constituĂ©s par les parties continues d’un mĂȘme fil, ne diffĂ©rant les unes des autres que par leurs positions et directions momentanĂ©es ; 2) les positions et directions sont toutes diffĂ©rentes les unes des autres, et cela par rapport Ă  l’anneau et aux deux extrĂ©mitĂ©s de la ficelle ; 3) elles varient constamment selon les actions exercĂ©es sur la ficelle ; 4) il s’agit d’anticiper sans cesse la position et la direction du ou des segments libres de tĂȘte, lorsqu’on va les tirer ; 5) il s’agit d’autre part d’anticiper l’effet rĂ©troactif qu’aura cette traction sur chacun des segments prĂ©cĂ©dents, sans en omettre un seul et dans l’ordre rĂ©gressif ; 6) lors de la prise de conscience de ces coordinations complexes, toutes ces dĂ©marches sont Ă  reproduire mais en reprĂ©sentation, ce qui constitue une difficultĂ© figurative en plus des aspects opĂ©ratifs prĂ©cĂ©dents de ces coordinations ; 7) enfin, signalons d’emblĂ©e que l’action n° 5, c’est-Ă -dire la traction du fil Ă  l’entrĂ©e des anneaux est en fait une action double, en ce sens que la solution exige soit qu’on enfile dans l’anneau une boucle et non pas un fil simple (fig. 2), soit qu’on enfile un fil simple mais pour en faire ensuite une boucle (fig. 1). Nous nous trouvons donc au total en prĂ©sence d’un problĂšme particulier de prise de conscience, distinct de tous les prĂ©cĂ©dents.

Fig. 1. — Inversion
Fig. 2. — Inversion
Fig. 3. — NƓud
Fig. 4. — IdentitĂ© interne
Fig. 5. — IdentitĂ© externe

La technique est la suivante. On dispose d’un ou deux anneaux (ronds de serviette de table) ou d’une ou deux plaquettes percĂ©es d’un orifice circulaire, et d’une longue ficelle fixĂ©e Ă  un objet mobile ou immobile ; on la fait d’abord traverser ces ouvertures dans le sens AB et on demande au sujet de s’arranger Ă  la faire passer dans le sens inverse BA, donc de retourner soit la ficelle, soit les anneaux, mais sans sortir la ficelle des anneaux. On laisse tĂątonner le sujet tant qu’il le dĂ©sire, en lui demandant simplement de dĂ©crire ce qu’il fait ou de le refaire au ralenti, ou encore d’expliquer ses erreurs. S’il ne parvient Ă  rien de plus que des nƓuds ou des identitĂ©s (fig. 3-5), on lui fait une dĂ©monstration (fig. 1 ou 2) en le priant de la reproduire une ou plusieurs fois et d’expliquer, mais on ne prĂ©sente ni ne fait faire aucun dessin (les rĂ©fĂ©rences que nous ferons aux figures ne sont destinĂ©es qu’au lecteur). En certains cas, on a procĂ©dĂ© Ă  des centrations successives sur les unitĂ©s d’action (une boucle, un enfilage, etc.), en comparant Ă©ventuellement la ficelle Ă  un serpent (ce qui suggĂšre un retournement), pour voir si ces unitĂ©s seront ensuite spontanĂ©ment coordonnĂ©es. Un second groupe de sujets a Ă©tĂ© interrogĂ© autrement : d’abord l’enfilage d’une baguette Ă©paisse puis d’une mince, puis de petites cordes, grosses ou minces, les inversions de AB en BA Ă©tant alors constatĂ©es impossibles ; aprĂšs quoi on a prĂ©sentĂ© la dĂ©monstration avec la ficelle, Ă  titre de contre-exemple, en demandant de la reproduire et de l’expliquer, ce qui permet entre autres d’analyser la maniĂšre dont le sujet comprend la contradiction entre son anticipation et le rĂ©sultat constatĂ©, ainsi que le desenfilage d’un cĂŽtĂ© de la ficelle pendant qu’il y a rĂ©enfilage de l’autre.

1. Le stade I

Les sujets du stade prĂ©opĂ©ratoire (5-6 ans) parviennent en certains cas Ă  imiter la dĂ©monstration qu’on leur donne, mais avec difficultĂ©s considĂ©rables de reconstitution lorsqu’elles sont non immĂ©diates :

Cat (5 ; 6) constate d’abord l’impossibilitĂ© des retournements avec baguettes ou ficelles trop grosses. Elle s’attend Ă  ce qu’il en soit ainsi avec la ficelle mince et est Ă©tonnĂ©e de la dĂ©monstration du contraire. Pour l’imiter, elle commence par ramener y dans l’anneau et le faire passer par-dessus, ce qui en tirant donne une identitĂ© extĂ©rieure (fig. 5), ce qui l’étonne beaucoup. Puis elle fait faire deux tours de l’anneau et aboutit Ă  un nƓud (cf. fig. 3), ce qui la surprend Ă  nouveau. « Tu tu rappelles ce qu’il faut faire ? — Oui, le retourner. » Elle refait un nƓud, mais Ă  un seul tour (fig. 3). On lui prĂ©sente une nouvelle dĂ©monstration (fig. 1), qu’elle imite en gros, sauf sur un point essentiel : au lieu d’enfiler y dans l’anneau de droite Ă  gauche, elle l’enfile de gauche Ă  droite, d’oĂč un nƓud. Lors d’un nouvel essai, elle le place correctement et est ravie de sa rĂ©ussite, mais semble n’avoir pris aucune conscience de cette correction sans doute non intentionnelle (rĂ©glage automatique et non pas actif).

Flo (5 ; 10) commence par ne voir comme solution que la permutation des anneaux ou des deux extrĂ©mitĂ©s x et y. On lui prĂ©sente un arrangement du type de la figure 4 : « Ça marcherait ? — Il faut essayer » (elle tire, d’oĂč une identitĂ© intĂ©rieure). — (On fait un arrangement du type de la fig. 1.) — « Ça marchera ? — Non. — (Essai.) — Oui. — Comment tu expliques ? — 
 — Comment c’est possible ? — (Elle veut imiter.) — Alors essaie. — (Elle construit une fig. 5 et tire.) — C’est sorti ! (trĂšs Ă©tonnĂ©e). — Pourquoi ? — J’ai fait un faux mouvement. — Montre ce que tu as fait ? — (Elle croit reproduire sa fig. 5 et fait un arrangement de la fig. 3, donc un nƓud.) — Essaie encore. — (Elle refait une fig. 5.) — Ça va se retourner je pense. — Et la ficelle restera dedans ? — Sais pas, il faut essayer (essai). Il est tombĂ©. — (Elle recommence de mĂȘme.) » On fait alors une nouvelle dĂ©monstration (fig. 1) et elle l’imite Ă  peu prĂšs, mais en insĂ©rant y dans le mauvais sens et dans la boucle Ă  droite de l’anneau, d’oĂč un nƓud : « Moi j’arrive pas. » — « Qu’est-ce que je pourrais faire d’autre ? — Comme ça (Ă  nouveau fig. 5, d’oĂč une identitĂ© extĂ©rieure ; elle recommence et tombe sur une fig. 1 correcte). J’ai retourné ! — Comment ça s’est retourné ? — Comme ça (fig. 5 → identitĂ© extĂ©rieure). Comme ça se fait qu’il est sorti ? — (Elle recommence mais insĂšre cette fois y dans l’anneau, transformant ainsi la fig. 5 en fig. 1.) — Mais alors j’ai rĂ©ussi ! (Ă©tonnĂ©e autant qu’enchantĂ©e). — Comment tu as fait ? — Regarde : comme ça (Ă  nouveau la fig. 5, puis elle tire un peu). — Ça n’ira pas parce qu’on tire trop alors ! » Dans la suite, on a un instant l’impression qu’elle comprend, en passant Ă  nouveau de la figure 5 Ă  la figure 1, mais elle passe deux fois y dans l’anneau, puis le tire, d’oĂč un nƓud) : « Je crois que c’est ratĂ©. » À la fin, on refait une dĂ©monstration que Flo imite correctement, mais pour une simple boucle (fig. 5 sans le retour de y Ă  droite) ; elle dit d’abord bien que la ficelle « va sortir parce que t’as fait seulement une boucle », mais elle n’en est pas sĂ»re : « Il faut essayer. »

Mar (6 ; 1), aprĂšs quelques essais du type de la figure 5, dĂ©clare qu’« on ne peut pas ». On fait la dĂ©monstration (fig. 1) d’oĂč il conclut : « On l’a enlevĂ© (l’anneau) et aprĂšs on l’a remis (Ă  l’envers). » On refait le tout trĂšs au ralenti. « Vous avez fait comme ça (une fig. 5 et pas 1 !). Il tire : Non, je ne sais plus. — Essaie de retrouver. — (Il fait une fig. 5 puis 3, d’oĂč un nƓud.) » Il recommence et rĂ©ussit. « Comment il a tourné ? — Parce que j’ai fait. — Quoi ? — (Il le refait, mais d’abord avec une boucle de trop, d’oĂč un nƓud, puis en insĂ©rant y du mauvais cĂŽtĂ©, d’oĂč un nƓud Ă  nouveau, puis du bon cĂŽtĂ©, mais deux fois de suite, d’oĂč un troisiĂšme nƓud !) — Pas sorti ! » On refait une derniĂšre dĂ©monstration, qu’il imite bien, mais il pense qu’on rĂ©ussira aussi avec des arrangements du type des figures 3 et 5.

Quant Ă  la question de la sortie de la ficelle par rapport aux anneaux, on l’a posĂ©e Ă  propos d’une simple boucle introduite jusqu’à sa moitiĂ© (cf. fig. 5 sans le circuit extĂ©rieur) :

Cat nie que la ficelle sorte ainsi des anneaux : « Il faudrait les dĂ©coller. — Alors regarde (on tire un peu). C’est sorti ou pas ? — Non. — Et comme ça (il ne reste presque rien dans l’anneau) ? — Non. — Ils vont sortir ou pas (on continue de tirer lentement) ? — Non
 ils vont sortir. »

Flo, comme on l’a vue, est Ă©tonnĂ©e des sorties quand elles se produisent et les attribue Ă  de « faux mouvements. »

Mar, de mĂȘme, ne prĂ©voit pas la sortie pour une simple boucle (cf. fig. 5) : « Il y en a toujours deux. — Et comme ça (on tire) ? — C’est la mĂȘme chose. — C’est comme si c’était sorti ? — Non. »

Ces rĂ©actions initiales sont d’abord remarquables par la difficultĂ© systĂ©matique des prĂ©visions lors d’une traction exercĂ©e sur la ficelle y, comme nous l’avions vu jadis avec B. Inhelder en Ă©tudiant les nƓuds familiers. MĂȘme la figure 5 ne donne lieu Ă  aucune anticipation de la sortie. Il ne faut donc pas s’étonner de l’absence de toute coordination entre les Ă©tats observĂ©s successifs ; en particulier, le sujet ne distingue en rien les situations qui aboutissent Ă  des nƓuds et celles qui laissent le champ libre Ă  des Ă©tirements du fil avec ou sans inversions de x et y. Pourtant, la mĂ©moire de ces sujets est suffisante pour aboutir en certains cas Ă  une imitation correcte de la dĂ©monstration (fig. 1), mais Ă  la rĂ©pĂ©tition il y a dĂ©jĂ  des confusions entre les figures 3, 5 et 1 (voir la fin de l’interrogation de Flo, etc.). Il ne faut donc pas s’étonner de l’absence de toute prise de conscience, et cela d’autant moins que, comme on va le voir, la situation ne s’amĂ©liore guĂšre Ă  cet Ă©gard dans la suite.

2. Le stade II

Ce niveau est caractĂ©risĂ© par des progrĂšs dans l’imitation immĂ©diate des modĂšles prĂ©sentĂ©s, et Ă©galement dans la prĂ©vision des rĂ©sultats de la traction pour des situations simples telles qu’une seule boucle Ă  l’intĂ©rieur d’un anneau ou un seul nƓud (fig. 3), mais non pas pour les combinaisons ou coordinations entre ces unitĂ©s d’action, la prise de conscience faisant alors dĂ©faut autant que les prĂ©visions et coordinations elles-mĂȘmes :

Lau (7 ; 6) prĂ©voit bien qu’en tirant y sur une boucle Ă  l’intĂ©rieur de l’anneau on ne modifie pas l’ordre xy, mais ne croit pas possible de le modifier par d’autres combinaisons. AprĂšs dĂ©monstration selon la figure 2, il parvient Ă  la reproduire : « Ben, ça a tourné », mais la description se borne Ă  « faire deux tours et tirer ».

Oli (7 ; 8) rĂ©ussit aussi Ă  imiter la dĂ©monstration (fig. 1), mais trouve que « ça ne change rien » par rapport Ă  la figure 3 faite antĂ©rieurement. Voulant reproduire Ă  nouveau la figure 1, il aboutit Ă  la figure 3 avec deux boucles (double nƓud), puis avec une seule. Puis il reconnaĂźt qu’« on a tournĂ© la ficelle » tantĂŽt en un sens (direction de x), tantĂŽt dans l’autre, mais ajoute : « Je ne vois pas oĂč (= ce que) ça change. » AprĂšs de multiples essais : « Il faut d’abord essayer, puis vous voyez que ça ne marche pas. »

Ren (7 ; 6), qui rĂ©ussit la mĂȘme imitation, va plus loin dans l’analyse en rĂ©pĂ©tant le tout au ralenti : « On a enlevĂ© la ficelle et repassĂ© Ă  l’autre bout
 ça enlĂšve la boucle et on a passĂ© (y) là » ; mais pour la figure 2, il ne parvient pas Ă  l’imitation.

Syl (8 ; 10) parvient au cours de ses essais successifs Ă  la figure 3 dont elle constate l’insuccĂšs (nƓud) puis en arrive, aprĂšs une figure de type 4, Ă  obtenir par tĂątonnement la figure 1, mais sans voir qu’elle rĂ©sout le problĂšme : « Ça ne va pas ? — Non, la queue (y) est toujours derriĂšre le noir (x) » : elle n’a, en effet, pas essayĂ© de tirer y et ne parvient pas Ă  en anticiper le rĂ©sultat. On lui fait alors comparer les arrangements 1 et 3 qu’on construit devant elle : « Ce n’est pas la mĂȘme chose. — Tu as raison. Explique pourquoi. — 
 — Si on tire ici (y de la fig. 3), ça donne quoi ? — Ça va se prendre lĂ  (nƓud). — Et lĂ  (fig. 1) ? — Ça va aussi se prendre. » Elle prĂ©voit donc le mĂȘme nƓud sans anticiper le rĂ©sultat du changement de direction. AprĂšs constatation (tout ce qui prĂ©cĂšde portait sur une seule plaquette, on passe Ă  deux plaquettes et Syl recommence, sans aucun transfert, par des combinaisons de types 4 et 3, puis, en les compliquant, elle en arrive Ă  la figure 1 qui est donc juste, mais Ă  nouveau sans tirer le fil ni voir son succĂšs : « ça ne va pas »). En l’absence de dĂ©monstrations (sauf pour la comparaison de 1 et 3), il y a donc ou Ă©checs continuels ou rĂ©ussites sans prises de conscience de ces succĂšs virtuels.

Cat (8 ; 5), aprĂšs de bonnes imitations, ne trouve comme explication du succĂšs que : « C’est parce que ça (y) ça tourne » ; puis en voulant refaire sa copie de mĂ©moire, elle retombe sur la figure 3 et ne comprend pas la raison de l’insuccĂšs.

Cri (8 ; 3) dĂ©bute par diffĂ©rents nƓuds (cf. fig. 3) Ă  une ou deux boucles passant « par le dessus » ou « par le dessous » de l’anneau niais en avouant, lors des essais de prise de conscience : « Je ne me rappelle plus comment j’avais fait. » D’autre part, son manque initial de prĂ©vision est tel que pour une seule boucle intĂ©rieure (moitiĂ© de la fig. 4), il s’écrie aprĂšs essai : « Ah ! j’ai compris : il s’est retournĂ© et il sort par l’autre cĂŽté », ce qui ne l’empĂȘche pas un moment aprĂšs de s’en Ă©tonner : « Comment ? c’est parti ? » D’oĂč, lors de la dĂ©monstration (fig. 1), la fausse prĂ©vision : « Ça va faire un nƓud », puis aprĂšs essai : « C’est revenu ! C’est de la magie !
 Je vais essayer de le refaire (il donne une fig. 3, puis correctement 1). J’ai fait comme ça (modĂšle), je crois bien
 C’est de la magie, je vais voir encore une fois. » AprĂšs quoi, il note que « la boucle qui Ă©tait dehors rentre dans les anneaux. »

Phi (9 ; 3) est exceptionnel par son zĂšle. AprĂšs dĂ©monstration (du type de la fig. 1, mais sur deux plaquettes), il essaie diverses imitations oscillant autour des figures 3 et 1, puis il demande une nouvelle dĂ©monstration et rĂ©ussit finalement avec assez d’intĂ©rĂȘt pour recommencer chez lui. On le revoit aprĂšs trois semaines, et il retrouve de mĂ©moire ce qu’il faut faire, mais avec hĂ©sitations multiples : « Je me suis trompé  ah non, c’est juste », etc. Or, chose Ă©trange, il trouve « encore plus difficile » lorsqu’on passe Ă  une seule plaquette et quoique ayant rĂ©ussi, il avoue, sur demande d’une description : « Je ne me souviens pas du tout ! »

Dan (9 ; 6), aprĂšs un grand luxe de combinaisons spontanĂ©es : « J’ai essayĂ© toutes les boucles : quelques fois ça peut aider Ă  trouver la solution ! »

Wal (10 ; 6) s’étonne que ça ne marche pas avec les identitĂ©s des figures 4 et 5 (sur deux anneaux) : « Ça devrait changer de cĂŽté », puis il passe Ă  divers nƓuds (cf. fig. 3) et dĂ©couvre par hasard la solution (fig. 1), trĂšs surpris de ce succĂšs. Il ne peut cependant pas le reproduire avec un seul anneau. Il revient pour une seconde sĂ©ance (prĂ©tendant avoir « expliquĂ© le truc » Ă  ses parents), mais ne retrouve que des figures 3 Ă  plusieurs boucles : « J’ai passĂ© trop de fois. » Il arrive nĂ©anmoins Ă  reconstituer la figure 1 qu’il dĂ©crit en termes de « marche arriĂšre (premiĂšre boucle), marche avant (sur la deuxiĂšme boucle), puis marche arriĂšre encore une fois ». Mais avec une seule plaquette, il retombe sur les nƓuds (fig. 3) avant de retrouver la figure 1.

On voit que, s’il y a progrĂšs dans la prĂ©vision des situations simples (fig. 5) et dans l’imitation des dĂ©monstrations, il y a dĂ©jĂ  erreurs dĂšs les rĂ©pĂ©titions (Oli, etc.) et, quand le sujet lui-mĂȘme a trouvĂ© la solution au cours de ses tĂątonnements, il ne s’en rend mĂȘme pas toujours compte (Syl, etc.). On peut donc dire que l’amĂ©lioration des anticipations quant aux unitĂ©s d’action (une boucle, etc.), ou quant Ă  l’accommodation sensori-motrice aux modĂšles Ă  imiter n’entraĂźne aucune coordination d’ensemble d’oĂč l’absence de progrĂšs dans les prises de conscience. MĂȘme Phi Ă  9 ; 3, et malgrĂ© son intĂ©rĂȘt Ă©vident, dĂ©clare qu’il ne se « souvient pas du tout » de ce qu’il a fait. Pour la question de la sortie des boucles par rapport aux anneaux, les sujets de ce stade II se trouvent en gĂ©nĂ©ral dans une situation intermĂ©diaire : ce n’est pas sorti, mais le fil sortira « si on tire tout Ă  fait », ou mĂȘme c’est « presque sorti et presque pas sorti », mais aucun ne voit comme au stade III qu’en fait c’est une autre maniĂšre de dĂ©senfiler la ficelle de l’anneau 2.

3. Le stade III

À ce niveau et mĂȘme chez l’adulte non gĂ©omĂštre, la situation n’est guĂšre diffĂ©rente de ce stade II, la prise de conscience demeurant subordonnĂ©e aux coordinations et celles-ci restant trĂšs malaisĂ©es tant qu’une reprĂ©sentation graphique ne vient pas au secours de la pensĂ©e pour figurer sous une forme simultanĂ©e les multiples variations successives. NĂ©anmoins, les rĂ©actions du stade III marquent un progrĂšs en ce sens que les essais du sujet sont de plus en plus dirigĂ©s par des sortes de plans d’exploration portant sur les tentatives Ă  faire ne comportant donc pas d’anticipations des rĂ©sultats :

Isa (11 ; 2), malgrĂ© son Ăąge et ses modes gĂ©nĂ©raux de raisonnement, qui sont bien du stade III, en reste aux rĂ©actions du stade I pour ce qui est des nƓuds considĂ©rĂ©s ici : elle ne donne que des identitĂ©s (fig. 4 et 5), et lors de la dĂ©monstration (fig. 1), elle ne parvient ni Ă  prĂ©voir le rĂ©sultat de la traction, ni Ă  imiter le tout. Lors d’une seconde dĂ©monstration (avant de tirer) : « Ça fait un nƓud ça », comme s’il s’agissait d’une figure 3, et effectivement ses essais de reproduction en restent Ă  cette figure 3 avec une ou deux boucles, puis elle retombe en des figures 4. Lors d’une troisiĂšme dĂ©monstration, elle arrive Ă  reproduire le tout : « Non, c’est pas juste (elle tire). Ah ! » (surprise du succĂšs). « Dis tout ce que tu fais. — Je passe et je fais comme si je voulais faire un nƓud. Oui si on tire comme ça, ça fait un nƓud (est donc reprise de doute). » AprĂšs les vĂ©rifications, elle conteste jusqu’à la fin que la ficelle en y sorte en fait de la plaquette trouĂ©e.

Tof (12 ; 6), aprĂšs de multiples nƓuds et boucles (cf. fig. 3-5), dĂ©couvre seul la solution (fig. 2) : « C’était compliqué : je n’avais qu’à faire ça (tirer y en arriĂšre) dĂšs le dĂ©but (aprĂšs la boucle entre x et la plaquette). » « Mais pourquoi as-tu fait ça d’abord ? — Pour voir toutes les possibilitĂ©s. La ficelle revient lĂ , mais en fait elle entoure la plaquette : je voulais voir si c’était un bon dĂ©but. — Mais pourquoi essayer ? Tu ne pouvais pas prĂ©voir ? — J’ai d’abord essayĂ© (matĂ©riellement) parce que ça prend plus de temps d’essayer dans la tĂȘte ! » Enfin, Tof n’est pas dupe quant Ă  la sortie de y par rapport Ă  la plaquette : « Si on a ça (une seule boucle des deux de la fig. 4) ? — Ce n’est pas enfilĂ©. — Et ça (deux boucles dans le mĂȘme sens) ? — Ce n’est pas enfilĂ©. Si on commence de ce cĂŽtĂ© et qu’on reste de ce cĂŽtĂ©, ce n’est pas enfilé : alors une fois ou quinze fois de plus (= 15 boucles dans le mĂȘme sens), c’est la mĂȘme chose. »

Alf (assistant en psychologie, bon expĂ©rimentateur, cosignataire de plusieurs de nos recherches) commence par diverses identitĂ©s (fig. 4 et 5), puis passe Ă  des nƓuds : « Je me doute qu’il y a un problĂšme de boucles
 Je ne me reprĂ©sente pas du tout. C’est tout Ă  fait empirique. » De nouveau figure 5 : « Ceci ne sert Ă  rien mais je ne vois pas ce que j’aurais fait autrement. » On passe une seule plaquette et il essaie de rĂ©aliser une combinaison des figures 3 et 5 avec ficelle dans la boucle de 3 et aboutit Ă  la figure 2 (rĂ©ussite) : « J’ai peut-ĂȘtre compris : je fais une boucle, je passe dans la boucle, je tire le tout et je dĂ©fais la boucle, mais je n’arrive pas Ă  dire pourquoi. Je pourrais essayer de comprendre ! » Il revient alors Ă  la figure 5 et rĂ©ussit Ă  la modifier en 1 : « J’ai compris quelque chose : une inverse annule l’action directe, mais deux fois l’action directe, le rĂ©sultat est autre
 Mais ça n’explique pas pourquoi on change le cĂŽtĂ© de la plaque ! Il faut en tout cas un enfilage double au dĂ©part, car il faut faire partir la ficelle ensuite  » En reprenant deux plaquettes, les tĂątonnements du dĂ©but recommencent : « Je devrais pouvoir utiliser mon expĂ©rience antĂ©rieure
 Mais je n’arrive pas Ă  rĂ©duire ça Ă  quelque chose que j’ai dĂ©jĂ  fait », etc.

Le sujet Tof use d’un euphĂ©misme lorsqu’il dit que les tĂątonnements matĂ©riels prennent moins de temps qu’une exploration mentale, puisque mĂȘme l’adulte ne parvient pas Ă  cette derniĂšre : « je ne me reprĂ©sente pas du tout ». Pourtant certaines rĂ©ussites sont obtenues sans aide, mais en vertu de sortes de plans d’explorations qu’on peut se reprĂ©senter comme suit. Le sujet entoure par exemple la plaque en revenant du cĂŽtĂ© opposĂ© Ă  x : retenant cette action qu’il vient d’exĂ©cuter et sans parvenir ni mĂȘme s’essayer Ă  en anticiper le rĂ©sultat, il peut cependant former le projet de la modifier pour voir et, aprĂšs avoir tirĂ© sur y, il le remet comme avant, mais en le faisant revenir cette fois du cĂŽtĂ© de x. Un tel plan consiste donc, comme dit Tof, Ă  « voir toutes les possibilitĂ©s » dans une situation donnĂ©e et, dans le cas particulier, cela conduit au succĂšs sans anticipation ni autre mĂ©moire que celle de l’unitĂ© d’action prĂ©cĂ©dant immĂ©diatement (et ceci par rĂ©tention de son schĂšme durant un court instant) sans besoin d’évocation reprĂ©sentative. En bref, de tels plans locaux d’exploration n’équivalent encore nullement Ă  des coordinations des unitĂ©s d’action, mais consistent en un dĂ©but de coordination des essais, si l’on peut dire, donc en ajustements de proche en proche des tĂątonnements Ă  eux seuls.

On comprend alors Ă  la fois la possibilitĂ© de rĂ©ussites pratiques autres que purement fortuites et la carence de la prise de conscience, qui aurait besoin de s’appuyer sur une coordination des actions elles-mĂȘmes et non pas seulement des essais. Cependant, dans la mesure oĂč les unitĂ©s d’action sont simples, elles donnent dĂ©jĂ  heu Ă  des anticipations correctes. En particulier pour ce qui est de la sortie des boucles, donc du « truc » consistant Ă  remplir la consigne sans dĂ©senfiler le tout, Tof, comme d’autres sujets de ce stade III, dĂ©clare trĂšs clairement « ce n’est pas enfilé » (en entier) et mĂȘme avec quinze boucles ce ne le serait pas davantage.

Quant aux raisons de cette carence de la coordination et de la reprĂ©sentation, inutile d’y revenir. Elles consistent en un mot en une difficultĂ© de rĂ©duire les actions successives en un tableau simultanĂ©, ce qui n’est pas aisĂ©, du fait que ces actions et leurs rĂ©sultats sont sans cesse modifiĂ©s rĂ©troactivement par les transformations qui suivent. Certes, sitĂŽt que l’on reprĂ©sente le trajet total par un dessin, comme sur nos figures 1-5, les choses se simplifient, mais la lecture n’est cependant pas immĂ©diate mĂȘme ainsi, et il faut par exemple un petit effort pour voir que sur la figure 1 la boucle y ne fera pas un nƓud autour de l’anneau, puisque x l’a suivie (ou, s’il est attachĂ©, va dĂ©lĂ©guer la ficelle) Ă  cĂŽtĂ© de l’anneau et non plus Ă  travers lui. Notons encore que cette traduction du successif en simultanĂ© n’est pas une simple affaire de mĂ©moire : elle exige en plus que les actions ou opĂ©rations modifiant le trajet de la ficelle deviennent des objets de pensĂ©e alors qu’elles n’étaient, au plan matĂ©riel ou pratique, que des instruments de transformation. Or, il y a lĂ  un changement essentiel de statut, comportant non seulement une conceptualisation, mais encore une part d’abstraction rĂ©flĂ©chissante et mĂȘme « rĂ©flĂ©chie » (rĂ©sultat thĂ©matisĂ© de la prĂ©cĂ©dente) : d’oĂč la complexitĂ© du processus de la prise de conscience.