Conclusions générales a 🔗
Pour le sens commun des psychologues, la prise de conscience ne consiste qu’en une sorte d’éclairage ne modifiant ni n’ajoutant rien, sinon la visibilité à ce qui était donné avant qu’on y projette la lumière. Freud va jusqu’à comparer la conscience à un « organe des sens interne », étant entendu, dans sa perspective, que la sensation se borne à recevoir une matière extérieure sans être susceptible de la transformer. Cependant, nul n’a contribué plus que lui à nous faire considérer 1’« inconscient » comme un système dynamique en activité continuelle. Nos présentes recherches conduisent à réclamer des pouvoirs analogues en faveur de la conscience elle-même. En effet, et dans la mesure précisément où l’on désire marquer et conserver leurs différences entre l’inconscient et la conscience, il faut bien que le passage de l’un à l’autre exige des reconstructions et ne se réduise pas simplement à un processus d’éclairement : c’est pourquoi chacun de nos chapitres a montré que la prise de conscience d’un schème d’action transforme celui-ci en un concept, cette prise de conscience consistant donc essentiellement en une conceptualisation.
IÂ |Â LES RAISONS FONCTIONNELLES
DE LA PRISE DE CONSCIENCE
Mais si c’est là un commencement de réponse à la question du « comment », trop négligée par les psychologues quant à la prise de conscience (même lorsqu’avec raison on la rattache aux
[p. 262]processus psychophysiologiques de la « vigilance »), il reste le problème du « pourquoi », c’est-à -dire des raisons fonctionnelles qui en déclenchent la constitution. A cet égard, Claparède déjà avait fourni une intéressante contribution, à propos de la conscience des ressemblances et des différences entre objets, en montrant que les jeunes enfants, à l’âge où ils généralisent à outrance, prennent davantage conscience des caractères différentiels que des similitudes : ce seraient donc les facteurs de désadaptation qui occasionneraient la prise de conscience, tandis que celle-ci demeurerait inutile tant que le fonctionnement (ici les généralisations fondées sur les ressemblances) s’adapte normalement. Cette remarque de Claparède comporte une grande part de vérité, mais nous croyons utile, lorsqu’il s’agit effectivement de désadaptations, de la compléter en faisant intervenir le mécanisme des régulations : en de tels cas, ce qui déclenche la prise de conscience est, nous l’avons vu sans cesse, le fait que les régulations automatiques (par corrections partielles en négatif ou en positif de moyens déjà à l’œuvre) ne suffisent plus et qu’il importe alors de chercher des moyens nouveaux par un réglage plus actif et par conséquent source de choix délibérés, ce qui suppose la conscience. Il y a donc bien là désadaptation, mais le processus même (actif ou automatique) des réadaptations est aussi important qu’elle.
D’autre part, ce rôle des régulations montre que la prise de conscience est loin de ne se constituer qu’à l’occasion de telles désadaptations. Nous avons constaté, par exemple, la formation de prises de conscience tardives, mais non moins effectives, dans les cas de la marche à quatre pattes (chap. Ier), ou de la fronde (chap. II), sans qu’intervienne aucune désadaptation en ces actions. Bien plus, toutes les fois que le sujet se propose d’atteindre un nouveau but, celui-ci est conscient, qu’il y ait réussite immédiate ou après tâtonnements variés ; on ne saurait cependant soutenir que le choix (ou même l’acceptation sur suggestion) d’un but nouveau est nécessairement l’indice d’une désadaptation.
Il convient donc de situer les raisons fonctionnelles de la prise de conscience dans un contexte plus large que celui des désadaptations, mais qui comprenne ces dernières à titre de cas particulier non négligeable. A nous placer d’abord au point de vue de l’action matérielle pour passer ensuite à la pensée en
[p. 263]tant qu’intériorisation des actes, la loi générale qui semble résulter des faits étudiés est que la prise de conscience procède de la périphérie au centre, si l’on définit ces termes en fonction du parcours d’un comportement donné. Celui-ci débute, en effet, par la poursuite d’une fin, d’où les deux observables initiaux que nous pouvons appeler périphériques en tant que liés au déclenchement et au point d’application de l’action : la conscience du but à atteindre, autrement dit de l’intention en tant que direction globale de l’acte, et la prise de connaissance de son aboutissement en tant qu’échec ou réussite. Plus précisément, nous ne définirons la périphérie ni par l’objet ni par le sujet, mais par la réaction la plus immédiate et extérieure du sujet face à l’objet : l’utiliser selon un but (ce qui, pour l’observateur, revient à assimiler cet objet à un schème antérieur) et prendre acte du résultat obtenu. Ces deux termes sont conscients en toute action intentionnelle, tandis que le fait que le schème assignant un but à l’action déclenche aussitôt la mise en œuvre de moyens plus ou moins appropriés peut demeurer inconscient (comme le montrent les multiples situations étudiées en cet ouvrage, où l’enfant atteint son but sans savoir comment il a procédé). Nous dirons alors que la prise de conscience, partie de la périphérie (buts et résultats), s’oriente vers les régions centrales de l’action lorsqu’elle cherche à atteindre le mécanisme interne de celle-ci : reconnaissance des moyens employés, raisons de leur choix ou de leur modification en cours de route, etc.
Mais pourquoi ce vocabulaire de « périphérie » et « centre », alors que, si le résultat de l’action est assurément périphérique par rapport au sujet, le fait d’assigner un but à cette action comporte davantage de facteurs internes quoiqu’on partie conditionné par la nature de l’objet ? Il y a à cela deux raisons. La première est que ces facteurs internes échappent précisément d’abord à la conscience du sujet. La seconde, tout à fait générale, est que, à s’en tenir aux réactions de ce dernier, la connaissance procède à partir, non pas du sujet, ni de l’objet, mais de l’interaction entre les deux, donc du point P de la figure ci-contre, point qui est effectivement périphérique par rapport tant au sujet (S) qu’à l’objet (0). De là , la prise de conscience s’oriente vers les mécanismes centraux C de l’action du sujet, tandis que la prise de connaissance de l’objet s’oriente vers ses propriétés intrinsèques (et, en ce sens, également centrales C’), et non plus
[p. 264]superficielles en tant qu’encore relatives aux actions du sujet. Or, comme nous y reviendrons plus loin, les démarches cognitives orientées vers C et vers C sont toujours corrélatives, cette solidarité constituant la loi essentielle de la compréhension des objets comme de la conceptualisation des actions.
C-^ P ^C’
Mais auparavant, cherchons à poursuivre l’analyse des raisons fonctionnelles de la prise de conscience de l’action propre. Celle-ci part donc de la poursuite d’un but, d’où la constatation (consciente) d’une réussite ou d’un échec. En cas d’échec, il s’agit d’établir pourquoi il s’est produit et cela conduit à la prise de conscience de régions plus centrales de l’action : à partir de l’observable sur l’objet (résultat manqué), le sujet va donc chercher sur quels points il y a eu défaut de l’accommodation du schème à l’objet ; et, à partir de l’observable sur l’action (sa finalité ou direction globale), il va porter son attention sur les moyens employés et sur leurs corrections ou remplacements éventuels. Ainsi par un va-et-vient entre l’objet et l’action, la prise de conscience se rapproche par étapes du mécanisme interne de l’acte et s’étend donc de la périphérie P au centre C. C’est en de tels cas que se vérifie l’analyse de Claparède sur les relations entre la prise de conscience et la désadaptation, mais nous devons maintenant ajouter que le pourquoi de ces relations est précisément que les désadaptations se produisent à la périphérie P de l’action, ce qui imprime à la conscience de celle-ci une direction centripète en C, en même temps qu’orientée vers la compréhension de l’objet en C. En outre, nous devons constater (chap. Ier) qu’une prise de conscience progressive se constitue même sans aucune désadaptation, autrement dit même quand le but initial de l’action est atteint sans aucun échec.
En ce dernier cas, si le progrès de la conscience ne tient plus aux difficultés de l’action, il ne peut que résulter du processus assimilateur lui-même. S’assigner un but face à l’objet, c’est déjà assimiler celui-ci à un schème pratique et, dans la mesure où le but et le résultat de l’acte donnent prise à la conscience
[p. 265]tout en demeurant généralisables en actions, le schème devient concept et l’assimilation devient représentative, c’est-à -dire susceptible d’évocations en extension. Dès lors, sitôt que des situations distinctes sont comparées entre elles, les problèmes surgissent inévitablement : pourquoi tel objet est-il plus facilement utilisable que tel autre, pourquoi telle variation dans les moyens est-elle plus efficace ou au contraire l’est moins ?, etc. En ces cas, le processus assimilateur, promu au rang d’instrument de compréhension (voir plus loin sous II), portera simultanément sur les objets et sur les actions, selon une navette continuelle entre les deux classes d’observables et il n’est alors aucune raison pour que le mécanisme des prises de connaissance de l’objet ne se prolonge pas en prises de conscience de l’action, puisque celle-ci dépend de celui-là autant que la réciproque. Ce n’est pas à dire que les désadaptations (pourquoi tel moyen mis à l’essai ne réussit-il pas ?) ne jouent plus de rôle, mais ce n’est plus qu’à titre momentané ou local, et les problèmes positifs (le pourquoi des réussites) deviennent l’essentiel avec le réglage actif au sein des tâtonnements : le caractère inévitable du besoin d’explication causale ne saurait, en effet, être réservé au seul domaine des objets, puisque ceux-ci ne sont connus qu’à travers les actions.
En un mot la loi de la direction de la périphérie (P) aux centres (C et Cj ne saurait être limitée à la prise de conscience de l’action matérielle puisque si, à ce niveau initial il y a déjà passage de la conscience du but (ainsi que du résultat) à celle des moyens, cette intériorisation de l’action conduit par cela même, au plan de l’action réfléchie, à une conscience des problèmes à résoudre et de là à celle des moyens cognitifs (et non plus matériels) employés pour les résoudre. C’est ce que nous avons noté à plusieurs reprises lorsque l’on demande à l’enfant comment il en est venu à découvrir tel ou tel procédé : tandis que les jeunes sujets se bornent à raconter leurs actions successives (et même au début à les reproduire par gestes et sans paroles), ils en viennent ensuite à des expressions telles que « j’ai vu que… je me suis dit alors », ou « j’ai alors trouvé l’idée… », etc.
[p. 266]Il | LE MÉCANISME
DE LA PRISE DE CONSCIENCE
Si l’on passe du « pourquoi » ou raisons fonctionnelles de la prise de conscience, à son « comment », donc au mécanisme effectif qui rend conscients les éléments demeurant jusque-là inconscients, il est alors clair que ce processus ne se réduit nullement à un simple éclairage les rendant perceptibles sans les modifier pour autant, mais qu’il consiste, et cela dès le départ, en une conceptualisation proprement dite, autrement dit en un passage de l’assimilation pratique (assimilation de l’objet à un schème) à une assimilation par concepts.
Les preuves à l’appui de cette interprétation ont été multiples et l’essentiel d’entre elles revient à montrer que, plus le sujet en reste aux réactions élémentaires, plus il déforme conceptuellement les observables au lieu de les enregistrer sans modifications. Un exemple typique à cet égard est celui de la fronde (chap. II) où les jeunes sujets, tout en sachant déjà fort bien lancer le projectile de façon tangentielle, croient l’avoir lâché face au but. Or, il s’agit bien là de la lecture d’un observable, puisqu’on demande à l’enfant de « recommencer et de bien regarder ». On ne saurait donc voir en ces déformations le produit d’une simple prévision, c’est-à -dire d’une inférence avant constatation : il y a bel et bien constat, mais déformé par une inférence, ce qui est tout autre chose.
Par contre, on pourrait objecter que cette déformation inférentielle (même à la limiter à ce cas particulier) ne constitue pas un caractère de la prise de conscience comme telle, mais résulte, à titre de persistance résiduelle, de l’inconscience elle- même dont le sujet témoignait antérieurement à l’égard des moyens employés par lui pour atteindre le but : avant qu’on lui demande où il a lâché la boule il ne se posait, en effet, nullement la question. Cette objection possible soulève alors un problème intéressant quant aux relations entre la conscience et l’inconscient cognitif au cours du processus de la prise de conscience elle-même. Notons d’abord que les débuts d’une prise de conscience ne sont pas toujours marqués par des déformations aussi nettes que celle dont il s’agit ici. Par exemple, en ce qui concerne le glissement d’un jeton sur un plan incliné (chap. IV), les sujets
[p. 267]du niveau IA ne se rendent pas compte du fait qu’ils impriment chaque fois un mouvement de descente au jeton, même si celui-ci suit un trajet oblique ou coudé ; mais lorsque, dans la suite, ils remarquent le caractère général de cette condition, d’emblée observée au plan de l’action matérielle, sa prise de conscience ultérieure s’effectue sans déformations parce que rien ne paraît contradictoire dans l’idée d’une telle descente. Il est vrai qu’il est quelque peu malaisé d’en assurer la représentation par une composition des inclinaisons longitudinales et latérales du carton et cette difficulté explique pourquoi la descente n’est d’abord remarquée (et cela dès le niveau IA) qu’en longitudinal, mais il s’agit alors d’un retard de la conceptualisation sur l’action et non pas d’une contradiction de principe, d’où l’absence de déformation. Au contraire, dans le cas de la fronde, si l’on retrouve une difficulté analogue (composer le mouvement initial de rotation du projectile avec son lancement dans la boîte et aboutir ainsi à la représentation d’un trajet tangentiel, c’est-à - dire oblique), il s’y ajoute l’idée qu’il n’est pas normal et même en un sens contradictoire de vouloir lancer un solide dans une boîte sans le lâcher en face d’elle (donc de façon perpendiculaire et non pas oblique).
De ces deux faits, représentatifs d’une quantité d’autres, on peut alors tirer un certain nombre de conclusions quant au « comment » de la prise de conscience :
a) Celle-ci suppose, dès l’abord, une conceptualisation puisqu’elle implique même des coordinations (entre la rotation et le lancement dans le cas de la fronde et entre les inclinaisons latérales et longitudinales dans celui de la descente).
b) Si la prise de conscience pouvait se réduire à un simple éclairage, ces coordinations ne nécessiteraient aucune construction nouvelle, puisqu’elles sont déjà réalisées au plan de l’action matérielle elle-même, c’est-à -dire du « savoir faire » par opposition au « concevoir » : il suffirait alors à la conscience, si celle-ci n’était qu’un miroir, de refléter objectivement ce que sont les mouvements de l’action propre jusque-là inconscients pour obtenir une « représentation » (au sens le plus direct) des coordinations qu’ils effectuent déjà .
c) Au contraire, les actions du sujet sont regardées par lui et assimilées plus ou moins adéquatement par sa conscience comme s’il s’agissait de liaisons matérielles quelconques situées
[p. 268]dans les objets, d’où la nécessité d’une construction conceptuelle nouvelle pour en rendre compte : en fait, il ne s’agit alors que d’une reconstruction, mais aussi laborieuse que si elle ne correspondait à rien de déjà connu du sujet lui-même, et présentant les mêmes risques d’omissions et de déformations que si la question était de s’expliquer un système extérieur de connexions physiques.
d) Dans le cas de la descente sur un plan incliné, cette construction est simple en ce qu’elle consiste en coordinations spatiales entre deux directions (le long du plan rectangulaire et de côté), mais sans conflits avec des schèmes antérieurs : la prise de conscience ne fait alors qu’un avec cette composition progressive.
e) Dans le cas de la fronde et d’autres semblables, il s’ajoute par contre au problème de la composition spatiale (nécessaire à la compréhension du départ tangentiel du projectile) un conflit entre cette construction et un schème (conscient) antérieur portant le sujet à croire que pour lancer une boule dans une boîte il faut viser et se placer face à elle. En un tel cas, pour comprendre le mouvement oblique du projectile par rapport à la boîte (avec lâcher tangentiel au cercle d’abord décrit par lui), il s’agit de corriger d’abord le schème antérieur et d’admettre que si un lancement perpendiculaire à la boîte facilite la réussite, il n’est pas le seul possible et qu’un trajet oblique est acceptable.
f) Mais avant de parvenir à corriger ce schème antérieur conscient et prégnant, il est une solution plus économique au niveau IA : c’est de déformer simplement les observables et de « refouler », si l’on peut dire, la source du conflit. Du point de vue affectif, il y a refoulement lorsqu’un désir inconscient se trouve être en contradiction avec un système conscient, par exemple le surmoi et ses impératifs, d’où alors le fait que le désir inconscient, sans être supprimé pour autant, n’affleure pas à la conscience. Dans le cas particulier du processus cognitif, le phénomène est analogue quoique beaucoup plus hmité j1) : le fait de lancer, dans l’action réelle, le projectile selon un trajet tangentiel étant contradictoire avec le schème de le lancer
(x) Voir à cet égard notre conférence à la Société de Psychanalyse des Etats- Unis : « Inconscient affectif et inconscient cognitif », parue en français dans la revue Raison Présente (Editions rationalistes), n° 19.
[p. 269]face au but, la conscience du sujet se refuse alors à accepter ou percevoir l’observable gênant et le sujet croit de bonne foi l’avoir lâché face à la boîte.
g) Le fait est assez général en cas de conflits de ce genre, et se retrouve également dans l’interprétation d’observables physiques indépendants de l’action propre : ayant prévu à tort un événement contraire à une croyance tenace (par exemple qu’un intermédiaire en fait immobile doit se déplacer molairement pour transmettre un mouvement), le sujet conteste de même l’observable inattendu et croit pouvoir constater les faits tels qu’il a anticipés (x). Or, l’intérêt de la situation que nous discutons actuellement est que, en de tels cas, l’observable contesté n’est pas un fait physique extérieur au sujet, mais appartient à l’action propre et est donc connu du sujet, seulement en actes inconscients et non pas dans sa conceptualisation consciente. L’analogie avec les données physiques non enregistrées n’en est que plus frappante, comme si la prise de conscience procédait à la manière d’une prise de connaissance quelconque.
h) Dans le cas de la prise de conscience, la contradiction qui provoque le « refoulement » n’est pas à localiser dans l’action non consciente, puisque celle-ci réussit la coordination motrice sans problème, c’est-à -dire sans se soucier de lancer le projectile face au but (sauf en des essais initiaux rapidement dépassés par régulation automatique). Elle n’a pas non plus pour siège la conscience du sujet, puisque celui-ci ne prend pas conscience du lancer tangentiel (comme s’il en faisait à un moment donné l’hypothèse pour la rejeter ensuite à cause de son conflit avec l’idée préalable du lancer face au but). D’ailleurs à considérer ses propos, on voit bien que le sujet ne sent pas la contradiction. Il ne reste donc à la situer que dans le processus même de la conceptualisation qui caractérise la prise de conscience, mais le problème se pose alors d’établir quel est le degré de conscience dont témoigne ce processus en tant que tel, par opposition à l’action non consciente de départ et à la conscience finale que le sujet a prise de son action.
i) Plus précisément, la question générale est de savoir si l’on est conduit à admettre des degrés de conscience. Or, trois
O Voir La transmission des mouvements, vol. XXVII des « Etudes d’Epistémologie génétique » (Paris, P.U.F., 1972), chap. II et III.
[p. 270]sortes de circonstances sont de nature à rendre plausible une telle hypothèse. La première est qu’entre l’action à réussite précoce (le lancer tangentiel ou d’autres succès analogues) et les débuts erronés de la prise de conscience (l’idée d’avoir lancé le projectile face au but), il y a des intermédiaires, sous la forme de ces « compromis » déjà signalés par Inhclder, Sinclair et Bovet, lors des contradictions qu’elles ont observées lors de conflits au cours des processus d’apprentissage (x) : le sujet dit ainsi avoir lâché le projectile ni en face ni de façon tangentielle, mais entre deux, ce qui semble montrer l’existence d’une conscience incomplète de l’action. En second lieu, il est douteux qu’une action qui réussit après régulations automatiques soit totalement inconsciente, même si le succès est précoce. En troisième lieu, la conceptualisation elle-même constitue, comme on vient de le rappeler, un processus proprement dit, puisqu’elle n’est pas immédiate, et, s’il y a processus, son degré de conscience doit varier.
j) Nous ne voyons alors qu’une interprétation possible de ces degrés de conscience : c’est qu’ils soient fonction de différents degrés d’intégration. Par exemple, ce que l’on désigne du terme de « subception » et que l’on définit comme une « perception inconsciente » pourrait bien s’accompagner d’une certaine conscience à l’instant où elle se produit, mais demeurant momentanée en ce sens qu’elle ne serait pas intégrée dans les états suivants (2). Dans le cas des actions précocement réussies, mais avec prise de conscience beaucoup plus tardive, il serait même difficile de concevoir que le sujet s’en soit tenu à une connaissance exclusive des buts et des résultats, sans aucune conscience des moyens employés ni de leur régulation ; seulement comme cette conquête et ces corrections successives des moyens se sont effectuées de proche en proche, les états momen-
(x) Voir B. Inhelder, H. Sinclair et M. Bovet, Apprentissage et structures de la connaissance, Paris, Presses Universitaires de France, 1974.
(2) C’est ainsi que le signataire de ces lignes, qui est fort peu visuel mais assez auditif, ne se souvient nullement de l’heure qu’il vient de lire sur sa montre, si cette perception visuelle ne s’est pas accompagnée d’une formulation verbale suffisante : si ce n’est pas le cas, il tire à nouveau sa montre un instant après et, à voir presque juste la même heure, reconnaît qu’il l’a déjà perçue un instant avant, mais sans aucun souvenir. En ce cas, il est fort probable que la première perception était déjà consciente (puisqu’il y a eu ensuite récognition claire et nullement vague), mais qu’il y a eu aussitôt après une évanescence complète de cette très courte conscience, faute d’intégration dans les états ultérieurs (et dans le cas particulier dans une formulation susceptible d’engendrer un souvenir auditif).
[p. 271]tanés à conscience fugace qui ont pu les caractériser n’auraient donné lieu à aucune intégration conceptuelle ou représentative, le système obtenu demeurant sensori-moteur. De même dans les cas de compromis rappelés sous i), il s’agit bien plutôt de degrés d’intégration que de passages brusques de l’inconscience à la conscience.
k) Au total, le mécanisme de la prise de conscience apparaît en tous ces aspects comme un processus de conceptualisation reconstruisant puis dépassant, au plan de la sémiotisation et de la représentation, ce qui était acquis à celui des schèmes d’action. En une telle perspective, il n’y a donc pas de différence de nature entre la prise de conscience de l’action propre et la prise de connaissance des séquences extérieures au sujet, toutes deux comportant une élaboration graduelle de notions à partir d’un donné, que celui-ci consiste en aspects matériels de l’action exécutée par le sujet ou des actions s’effectuant entre les objets.
IIIÂ |Â OBSERVABLES
ET COORDINATIONS INFERENTIELLES
Si la prise de conscience procède de la périphérie aux régions centrales C de l’action et si, d’autre part, son mécanisme est semblable à celui de la prise de connaissance des objets, il va alors de soi que cette connaissance du réel ne peut partir que du phénomène, c’est-à -dire des apparences périphériques qu’il présente au sujet, pour s’engager ensuite dans la direction de la nature intrinsèque des choses, et de leurs connexions causales, toutes deux dépassant le champ des observables dans la direction des régions centrales C’ correspondant à celles C de l’action propre. Or, si l’on cherche à dégager les processus psychogénétiques que recouvrent ces considérations banales, on se trouve en présence de relations complexes qui intéressent autant le problème de la prise de conscience de l’action propre que celui de la construction générale des connaissances. D’une part, en effet, lorsque partant de la périphérie P de l’action (voir la fig. sous I), qui est donc en même temps la périphérie phénoménale des objets, la connaissance s’engage simultanément vers les régions centrales C de l’action et C’ des objets, on constate
[p. 272]dans la dynamique même des démarches de la recherche ou de la construction des notions, de constants échanges entre les progrès dans le sens P -> C et ceux de direction P -> C’. Il y a donc là un processus fonctionnel à examiner du point de vue de l’équilibration, des déséquilibres et des rééquilibrations caractérisant de façon générale le devenir des connaissances. Mais en second lieu, il se pourrait qu’il y ait là davantage qu’une synergie fonctionnelle et que l’on se trouve finalement en présence d’une solidarité épistémique entre le mouvement d’intériorisation qui conduit non seulement à la prise de conscience des actions, mais encore à la conceptualisation des opérations logico-mathématiques, et le mouvement d’extériorisation qui réciproquement conduit à la fois à la connaissance expérimentale et aux explications causales.
1) Pour ce qui est du processus fonctionnel, les faits décrits en cet ouvrage comportent entre autres les enseignements suivants : c’est que, dès les débuts jusqu’aux termes considérés des exemples de prises de conscience analysés niveaux par niveaux, on retrouve sans cesse et sur chacun de ces paliers, un échange entre ce que fournissent les observables sur l’action propre et sur l’objet, puis entre les coordinations relatives à l’une et aux autres.
Rappelons d’abord la bipolarité des deux éléments seuls conscients au départ : le but poursuivi par l’action et le résidtat obtenu. Or, il est clair que tous deux dépendent à la fois du schème d’assimilation auquel est incorporé l’objet et des caractères de ce dernier. Mais ce qui est plus intéressant est que les moyens employés demeurent d’abord inaperçus, surtout s’ils sont déclenchés automatiquement par le schème qui détermine le but, et que leur prise de conscience s’effectue à partir des observables sur l’objet, donc de l’analyse des résultats. Réciproquement, ce sera l’analyse des moyens, donc des observables sur l’action qui vont fournir l’essentiel des informations sur l’objet et peu à peu l’explication causale de son comportement. Deux processus généraux sont donc à retenir de ces observations : d’abord une action réciproque, mais alternée (avec durée plus ou moins longue entre les deux phases de l’échange) des observables de l’objet sur ceux de l’action, et inversement ; ensuite, dès qu’il y a mise en relation entre eux,
[p. 273]des coordinations inférentielles s’ensuivent, qui dépassent le champ des observables et permettent au sujet de comprendre causalement les effets observés, tout en conduisant à une analyse ultérieure plus fine des observables, ce qui entretient et renouvelle le jeu de navette précédent.
Cette dialectique des observables comporte donc un rythme plus ou moins rapide selon les situations. Rappelons à titre d’exemple le cas de la balle de ping-pong, où il est particulièrement lent, c’est-à -dire avec alternances assez espacées d’un niveau au suivant. Au niveau IA, malgré quelques réussites épisodiques, le sujet ne voit pas qu’il presse alors des doigts sur l’arrière de la balle et ne remarque parfois même pas qu’il les place au-dessus de la balle et non pas en dessous. Avec les réussites et surtout les demi-réussites graduelles du niveau IB, donc en fonction du résultat sur l’objet, le sujet découvre qu’il appuie sur l’arrière du mobile et, au niveau IIA, qu’il lui imprime avec la main un mouvement de retrait. Mais ce progrès de la prise de conscience de l’action, dû à la constatation des effets sur l’objet, n’entraîne pas d’emblée un progrès corrélatif dans l’enregistrement des observables sur l’objet, la balle continuant d’être censée tourner dans le sens de la translation à l’aller comme au retour. Ce n’est qu’aux niveaux IIB (après de nombreux tâtonnements dans la lecture de ces observables sur l’objet) et III (de façon immédiate) que cet échange entre les constatations sur l’objet et sur l’action aboutit à la compréhension, du fait qu’en pressant sur l’arrière de la balle avec un mouvement de retrait entraîne dès le départ une rotation de sens inverse qui explique alors le retour.
2) Mais cet échange continuel d’informations entre la prise de conscience de l’action et la prise de connaissance de son objet s’accompagne de deux sortes d’asymétries, d’ailleurs solidaires. La première tient au fait que si toutes deux fournissent des observables susceptibles d’éclairer l’autre et se transmettant donc dans le sens objet -> action aussi bien que dans le sens contraire, il s’y ajoute des coordinations inférentielles reliant ces observables et ne pouvant agir que dans le sens action -> objet. Nous considérons, en effet, comme observables tout ce qui peut être enregistré par une simple constatation de fait (ou empirique) : un événement singulier, une
[p. 274]relation répétable, une covariation momentanée ou même régulière, permettant alors de parler de dépendance fonctionnelle ou de loi. En ce sens large, une relation ou une fonction régulières entre deux observables sont encore des observables : par exemple que, quand la balle de ping-pong part en rotation inverse, elle revient vers son point de départ une fois parvenue au terme de son glissement vers l’avant. Par contre, nous réserverons le terme de coordinations inférentielles à des connexions non constatées mais déduites par composition opératoire (et non par simple généralisation extentionnelle) et dépassant ainsi le champ des observables, en particulier en tant qu’introduisant des rapports de nécessité ; par exemple des coordinations fondées sur la transitivité (ou sur la conservation des mouvements et de leur direction (x), etc.). Cela étant, il semble clair que les observables de n’importe quel degré peuvent être fournis aussi bien par les objets que par les actions, tandis qu’une coordination inférentielle, même appliquée ou (finalement) attribuée aux objets, ne peut avoir pour source que la logique du sujet, c’est-à -dire celle qu’il tire de près ou de loin des coordinations générales de ses propres actions.
D’où la seconde asymétrie, tenant au type d’abstraction utilisée soit à partir des données de fait ou observables (abstraction empirique), soit à partir des coordinations d’actions. Or, s’il est clair que toute abstraction à partir des objets est alors « emprique », par contre le pôle de l’action donne lieu aux deux formes : empirique pour ce qui est des observables sur l’action en tant que processus matériel (un mouvement, une position de la main, etc.), « réfléchissante » en ce qui concerne les inférences tirées des coordinations elles-mêmes. Mais encore faut-il distinguer deux paliers en ce qui concerne cette dernière : elle peut demeurer inconsciente, donc ignorée du sujet, notamment lorsqu’elle est à la source de coordinations inférentiellcs, conscientes en tant que raisonnements, mais dont le sujet ne sait pas d’où il a tiré leur nécessité intrinsèque ; par contre, l’abstraction réfléchissante peut devenir consciente, notamment quand le sujet compare deux démarches qu’il a effectuées et cherche ce qu’elles ont de commun (par exemple dans les réactions des
(1) Ce qui permet alors de conférer un rapport nécessaire de causalité au retour de la balle, dépassant la simple constatation légale.
[p. 275]niveaux IIB et III pour la tour de Hanoi). Nous parlerons en ce deuxième cas d’« abstraction réfléchie », ce participe passé indiquant le résultat du processus « réfléchissant ».
Si les deux asymétries ne compliquent que peu le processus fonctionnel des échanges d’information dont il a été question, quant aux directions complémentaires vers les régions centrales C et C’ à partir de la périphérie P, elles conditionnent par contre de plus près la solidarité épistémique de ces mouvements d’intériorisation et d’extériorisation. Aussi faut-il renvoyer la discussion de ce point après qu’auront été discutées les questions relatives à l’évolution des actions elles-mêmes.
iv | l’évolution des actions
ET LES TROIS PALIERS
DE LA CONNAISSANCE
L’un des deux principaux résultats de nos recherches, à côté de l’analyse de la prise de conscience comme telle, est de nous montrer que l’action à elle seule constitue un savoir, autonome et d’un pouvoir déjà considérable, car, s’il ne s’agit que d’un « savoir faire » et non pas d’une connaissance consciente au sens d’une compréhension conceptualisée, il constitue néanmoins la source de cette dernière, puisque la prise de conscience est presque sur tous les points en retard, et souvent de façon très sensible, sur ce savoir initial qui est donc d’une efficacité remarquable, bien que ne se connaissant pas lui-même.
Le problème est alors d’établir comment évolue l’action dans ses rapports avec la conceptualisation qui caractérise la prise de conscience. Si celle-ci procède de la périphérie au centre, l’évolution de l’action représente donc une suite de transformations du centre lui-même et alors on peut concevoir deux possibilités. L’une est que le développement de l’action s’effectue par constructions et coordinations successives et à sens unique, obéissant simplement à des lois de différenciations et d’intégrations, sans plus de référence à des régions centrales ou périphériques ; ces dernières considérations ne concerneraient alors que les prises de conscience et les conceptualisations qui se superposent aux actions sur un autre palier. Mais il existe
[p. 276]une autre possibilité, à la fois plus séduisante et plus conforme à ce que nous savons des emboîtements successifs et reconstructions par paliers caractéristiques de la plupart des croissances organiques : c’est que, déjà au plan de l’action, les constructions et coordinations se succéderaient selon un ordre à la fois progressif et régressif ou rétrospectif, ce second aspect étant analogue, mais en termes nouveaux qu’il s’agit de préciser, aux démarches conduisant de la périphérie au centre au palier supérieur qui est celui des conceptualisations.
Il y a là un problème d’une certaine importance théorique, puisqu’il concerne en fait toute l’interprétation de la construction des connaissances, aussi n’allons-nous pas le résoudre ici et lui consacrerons-nous un autre ouvrage qui sera intitulé Réussir et comprendre, et dont les recherches de base portent sur des actions dont les réussites sont progressives et non plus précoces comme dans la présente étude. Néanmoins, il est utile d’en dire déjà quelques mots, puisque, au terme de ce volume, nous avons analysé deux cas d’actions opératoires élémentaires pour les comparer aux autres situations, essentiellement pratiques (chap. XIV et XV).
On constate alors qu’au plan de l’action, les réactions initiales consistent à procéder par schèmes d’assimilation isolés, avec effort pour les lier à leur objet, mais en en demeurant à des accommodations momentanées (voir le stade I de la tour de Hanoi, chap. XIV). Le progrès consiste, au contraire, en coordinations procédant d’abord par assimilations réciproques des schèmes utilisés, puis s’engageant dans la direction de formes de plus en plus générales et indépendantes de leur contenu, ce qui caractérise les structures opératoires d’ensemble avec leurs lois de composition (transitivité, etc.). Or, il est clair qu’on retrouve ici un processus conduisant de la périphérie au centre, quoiqu’en apparence assez différent de celui que nous avons décrit à propos de la conceptualisation caractéristique des prises de conscience. L’élément visiblement commun est le point de départ périphérique où l’activité du sujet, sous sa forme la plus extérieure ou accommodatrice, est aux prises avec la surface de l’objet. Un autre élément commun est que de là cette activité s’oriente vers les mécanismes coordinateurs, mais c’est quant à la nature de ceux-ci que les divergences paraissent commencer : dans le cas de la conceptualisation, ces mécanismes sont en
[p. 277]partie au moins donnés d’avance au sein de l’action et la prise de conscience paraît ne pas faire autre chose que d’en prendre possession ; dans le cas de l’action elle-même, il semble au contraire que les coordinations s’élaborent pas à pas par des constructions entièrement nouvelles et formatrices. Or, il y a là une double illusion. En ce qui concerne la conceptualisation, celle-ci est loin de ne constituer qu’une simple lecture : elle est une reconstruction, et qui introduit des caractères nouveaux sous la forme de liaisons logiques, avec mise en connexion de la compréhension et des extensions, etc. Quant au plan de l’action comme telle les coordinations qu’elle construit sont loin d’être radicalement nouvelles, mais sont tirées par abstraction réfléchissante de mécanismes antérieurs, tels que les processus en jeu en toute régulation, de telle sorte que par rapport à son substrat neurologique, l’action elle-même constitue, on ne saurait dire une prise de conscience, puisqu’elle n’est pas consciente, mais une sorte de prise de possession progressive, avec reconstruction et enrichissement, analogue à ce qu’est la conceptualisation par rapport à cette action.
Il n’est donc pas exagéré de parler, dès le niveau de l’action à elle seule, d’un passage graduel de la périphérie au centre, étant entendu que la première est à localiser dans la zone initiale d’interaction de l’action et des objets, tandis que les régions centrales sont à situer dans les sources organiques du comportement et des structures opératoires elles-mêmes (1). Dans les deux cas, de l’action comme de sa conceptuahsation, le mécanisme formateur est à la fois rétrospectif en tant que puisant ses éléments en des sources antérieures et constructif en tant que créateur de liaisons nouvelles.
Au total, on se trouve en présence de mécanismes analogues qui se répètent, mais avec de grands décalages chronologiques, sur deux et même trois palliers successifs, étroitement hiérarchisés. Le premier de ces paliers est celui de l’action matérielle sans conceptualisation, mais dont le système des schèmes constitue déjà un savoir très élaboré. Or, si ce niveau, dont les constructions aboutissent aux structures opératoires les plus fondamentales (en leurs capacités de coordination, mais échap-
C1) Pour ce qui est du rĂ´le fondamental des sources organiques, voir notre essai sur Biologie et connaissance (Gallimard).
[p. 278]pent encore à la conscience du sujet), peut paraître au psychologue comme une sorte de commencement absolu, c’est donc là une illusion de point de vue et il est relié par tous les intermédiaires aux sources organiques dont il tire sa matière. Le second palier est celui de la conceptualisation, tirant ses éléments de l’action grâce à ses prises de conscience, mais en y ajoutant tout ce que comporte de nouveau le concept par rapport au schème. Quant au troisième palier, contemporain des opérations formelles se constituant vers 11-12 ans, il est celui des « abstractions réfléchies » au sens défini plus haut. Son mécanisme formateur, qui consiste en opérations à la seconde puissance, donc en opérations nouvelles mais effectuées sur les opérations antérieures, montre assez qu’il s’agit une fois de plus d’abstractions à partir du palier précédent, mais composées et enrichies selon des combinaisons non réalisées jusque-là .
Mais il faut ajouter que si, sur chacun de ces trois paliers, il se constitue progressivement une série de coordinations par assimilation réciproque des schèmes, d’abord pratiques ou moteurs (palier I) et ensuite conceptuels (paliers II et III), il existe naturellement aussi, en plus de ces assimilations que l’on peut appeler transversales, des assimilations réciproques longitudinales avec action en retour sur le palier précédent de ce qui est construit au suivant. C’est ainsi que la conceptualisation du palier II tire ses éléments des actions du palier I, mais, à un niveau donné, elle agit rétroactivement sur les actions en les dirigeant en partie et en lui fournissant des plans d’ensemble et parfois même l’idée de moyens nouveaux que l’action va ajuster selon ses propres régulations. Il en va a fortiori de même quant aux effets rétroactifs des conquêtes du palier III sur les constructions des paliers II et I. Seulement, les problèmes de savoir quand débutent ces assimilations réciproques avec influence des structures supérieures sur les inférieures, et à quelles conditions, ne peuvent être traités que dans les situations où l’action ne parvient pas à des réussites précoces complètes, mais où ses coordinations se construisent par étapes et aux mêmes niveaux d’âge que les conceptualisations : en effet, il va de soi que ces actions en retour ne sont possibles que sur des actions déjà évoluées et contemporaines des conceptualisations pouvant agir sur elles. C’est donc dans l’ouvrage Réussir et comprendre qui succédera à celui-ci que nous pourrons traiter de ces questions.
[p. 279]V | LES PROCESSUS D’INTÉRIORISATION
ET D’EXTÉRIORISATION
Nous voici en état de conclure en précisant la signification épistémique des processus solidaires, quoique de sens opposés, conduisant de la périphérie P aux régions centrales de l’action C et des objets C que nous appellerons processus d’intériorisation (P -> C) et d’extériorisation (P -> C’). En deux mots, l’un finit par conduire à la construction des structures logico- mathématiques et l’autre à l’élaboration des explications physiques, donc de la causalité, et dans les grandes lignes, tout progrès de l’un entraîne un progrès de l’autre. Mais dans le détail, il y a là davantage une suite de réciprocités qu’une symétrie exacte à cause des facteurs d’asymétrie que constituent les dualités différentielles des connaissances de fait et des inférences, ainsi que des formes d’abstraction empirique et réfléchissante.
Au palier de l’action matérielle, le processus d’intériorisation conduit, comme on l’a vu, des frontières entre le sujet et les objets à des assimilations réciproques de schèmes et à des coordinations de plus en plus centrales (C) en tant que voisines des coordinations générales de source organique. Or, celles-ci aboutissent à la construction d’une sorte de logique des schèmes antérieure au langage et à la pensée au sein de laquelle sont déjà à l’œuvre les grands types de connexion que sont les relations d’ordre, les emboîtements de schèmes, les correspondances, les intersections, une certaine transitivité, l’associativité des monoïdes, etc., bref les principaux ingrédients des futures structures opératoires. Quant au processus d’extériorisation il se marque, dès les niveaux sensori-moteurs, par des accommodations toujours plus poussées des schèmes d’assimilation aux objets, avec finalement construction des conduites instrumentales (utilisation du bâton, etc.), de structures physiques spatio-temporelles (le groupe pratique des déplacements) et d’une causalité objectivée et spatialisée (après les formes purement phénoménistes des origines en P). Or, les progrès dans les deux sens C et C sont solidaires, selon les deux significations suivantes. En premier Heu, le pouvoir accommodateur des schèmes n’est pas indéfini et l’on peut parler pour chacun d’eux
[p. 280]d’une « norme d’accommodation » dans un sens ou analogue à celui qu’emploient les biologistes lorsqu’ils appellent « norme de réactions » la gamme des variations phénotypiques possibles pour un génotype donné. Or, cette norme d’accommodation semble être fonction des coordinations entre schèmes : plus un schème comporte de liaisons avec d’autres et plus il s’assouplit dans ses applications aux objets ; mais inversement, plus il multiplie ses accommodations et plus ces variations favorisent les assimilations réciproques. En second beu, les structures spatio-temporelles de groupe, la permanence de l’objet, la spatialisation de la causalité, etc., sont l’œuvre des coordinations de la logique des schèmes, mais en ces cas attribuées aux objets, autant que les problèmes cinématiques et dynamiques imposés aux sujets par l’expérience des objets, constituent des incitations fécondes dans la construction de cette logique des actions.
Au palier de la conceptualisation, le mouvement d’intériorisation se marque d’abord par un processus général de prise de conscience de l’action propre, donc d’intériorisation des actions matérielles en représentations sémiotisées (langage, images mentales, etc.). Mais dès le départ, et au fur et à mesure des progrès de l’action elle-même, cette prise de conscience se polarise en fonction des deux types possibles d’abstractions : l’abstraction empirique fournit alors une conceptualisation en quelque sorte descriptive des observables constatés sur les caractères matériels de l’action, tandis que l’abstraction réfléchissante tire des coordinations de l’action de quoi construire les coordinations inférentielles qui, au niveau du concept, permettent de relier et d’interpréter ces observables (en échange constant, comme on l’a vu sous III, avec ceux de l’objet). C’est ainsi que la conceptualisation devient opératoire, mais à cette réserve près que, si elle devient capable d’engendrer des raisonnements et des structurations (sériations, classifications, nombre, etc., de forme opératoire), les structures sous-jacentes qui permettent ces applications demeurent inconscientes, de même que le mécanisme même de l’abstraction réfléchissante. Quant au mouvement d’extériorisation, il donne lieu à deux processus analogues. D’une part, l’abstraction empirique à partir des objets fournit la représentation de leurs observables, dès les faits ou événements singuliers et jusqu’aux fonctions,
[p. 281]relations répétables et à la légalité en général. Mais d’autre part l’abstraction réfléchissante qui, dans la direction C, est responsable des structurations de formes opératoires, permet, par voie de conséquence, une interprétation déductive des événements dans la direction des objets (C’) : d’où la formation des explications causales par attribution des opérations aux objets eux-mêmes, ainsi promus au rang d’opérateurs efficaces. Seulement il est à relever, et ceci à l’appui de la solidarité de ces mouvements d’intériorisation et d’extériorisation, que ces attributions demeurent inconscientes, du point de vue du sujet lui-même, de même que le sont les structures opératoires comme telles dans ses inférences logico-mathématiques.
Enfin au troisième palier (de 11-12 ans), qui est celui des abstractions réfléchies (en tant que produits conscients des abstractions réfléchissantes), la situation se modifie en ce sens que la prise de conscience commence à se prolonger en une réflexion de la pensée sur elle-même. Dans le domaine logico- mathématique, c’est-à -dire en fonction du mouvement d’intériorisation, cela signifie que le sujet devient capable de théorie (ce dont abusent les responsables des programmes d’enseignement) et non plus seulement de raisonnements « concrets » quoique structuré logiquement, et la raison en est son nouveau pouvoir d’élaborer des opérations sur les opérations (ensemble des parties et combinatoire, groupe I.N.R.C., etc.). Du point de vue de l’extériorisation, il devient de ce fait apte à faire varier les facteurs en ses expérimentations et à envisager les divers modèles possibles pour l’exphcation d’un phénomène quitte à les soumettre au contrôle des faits. En un mot, la solidarité des deux mouvements d’intériorisation ou logico-mathématique et d’extériorisation ou physique et causal devient plus étroite encore qu’aux niveaux précédents, du fait des progrès de l’abstraction, et en vertu de ce paradoxe bien connu que l’adaptation aux données concrètes de l’expérience est fonction du caractère abstrait des cadres noétiques qui permettent de l’analyser et même de les saisir.
Au total, l’étude de la prise de conscience nous a conduit ainsi à la replacer dans la perspective générale de la relation circulaire entre le sujet et les objets, le premier n’apprenant à se connaître qu’en agissant sur ceux-ci et les seconds ne devenant connaissables qu’en fonction du progrès des actions exer-
[p. 282]cées sur eux. De là , le cercle des sciences, dont la solidarité qui les unit répugne à toute hiérarchie linéaire ; mais de là surtout l’accord de la pensée et du réel, puisque l’action procède des lois d’un organisme qui est à la fois un objet physique parmi les autres et la source du sujet agissant puis pensant.
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